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OEUVRES COMPLÈTES
FHEDEHIC BASTIAT
TYPi)i;llAMIIh liK CHICTK
OKIJVRKS (;()\ii>i,KTr':s
KllfillÉlilC MSTIAT
MISKS lîN DUlHiK
liKViJKS Ki ANNOTEES D'APUES LES MANUSCRITS M. l/AlTEIin
TOME CINUUIÈME
SOPIIISMES ECOiNOMlOUES.
PKTITS I» \>1I»IILKTS
l'AUlS
(;rii,i,Ar\iiN i;t C". i.iitisAiiii-.s.
Kilili'ur^ lin J(iiirii:il ili-; HciiiKiniistes . ili' ki ('.«llcrlimi di"; |iriiiri[iaii\ Fiitimniislcs .
lin llirliiiiiiiiiiri' de l'Hconoaiii' |ii)lilii|iii<, rlr
1(1 i: iiicHKMKi: , 14.
IMÂ4
^'itaviu«8«*.
55-
SPOLIATION ET LOI ('l
A Messieurs les Proteotionistes du Conseil général des
Manufactures,
Messieurs les proteotionistes, causons un moment avec
modération et de bonne amitié.
Vous ne voulez pas que l'économie politique croie et en-
seigne le libre-échange.
C'est comme si vous disiez : « Nous ne voulons pas que
l'économie politique s'occupe de Société, d'Échange, de
Valeur, de Droit, de Justice, de Propriété. Nous ne recon-
naissons que deux principes, l'Oppression et la Spoliation. »
Vous est-il possible de concevoir l'économie politique
sans société? la société sans échanges? l'échange sans un
rapport d'appréciation entre les deux objets ou les deux
services échangés? Vous est-il possible de concevoir ce rap-
(') Le 27 avril 1850, à la suite d'une discussion très-curieuse, que
le Moniteur a. reproduite, le Conseil général de l'agrricuiture, des ma-
nufactures et du commerce émit le vœu suivant :
« Que l'économie politique soit enseignée, par les professeurs ré-
« tribués par le grouvernement, non plus seulement au point de vue
« théorique du libre-échange, mais aussi et surtout au point de vue
K des faits et de la liigislalioii qui régit l'industrie française. »
C'est à ce vm» ijue repoinlit IJastiat par l: patnphlrl Spoliation et
Loi, publié d'ahuril dans le Journal des Econiinislcs. lu I.S mai lS;'i(».
{Sole de l'éditeur.)
2 PAMPHLETS.
poi'f, nommé valeur, autrement que comme résultant du
libre consentement des échangistes? Pouvez-vous concevoir
qu'un produit en vaut mi autre si, dans le troc, une des
parties n'est pas libre (*) ? Vous est-il possible de concevoir
le libre consentement des deux parties sans liberté? Vous
est-il possible de concevoir que l'un des contractants soit
privé de liberté, à moins qu'il ne soit opprimé par l'autre?
Vous est-il possible de concevoir l'échange entre un oppres-
seur et un opprimé, sans que l'équivalence des services
en soit altérée, sans que, par conséquent, une atteinte soit
portée au droit, à la justice, à la propriété ?
Que voulez-vous donc? dites-le franchement.
Vous ne voulez pas que l'échange soit libre !
Vous voulez donc qu'il ne soit pas libre ?
Vous voulez donc qu'il se fasse sous l'influence de l'op-
pression ? car s'il ne se faisait pas sous l'influence de l'op-
pression, il se ferait sous celle de la liberté, et c'est ce que
vous ne voulez pas.
Convenez-en, ce qui vous gène, c'est le droit, c'est la
justice; ce qui vous gêne, c'est la propriété, non la vôtre,
bien entendu, mais celle d' autrui. Vous souffrez difficile-
ment que les autres disposent librement de leur propriété
(seule manière d'être propriétaire); vous entendez disposer
de la vôtre... et de la lem\
Et puis vous demandez aux économistes d'arranger en
corps de doctrine cet amas d'absm'dités et de monstruosi-
tés; de faire, à votre usage, la théorie de la Spoliation.
Mais c'est ce qu'ils ne feront jamais; car, à leurs yeux,
la Spoliation est un principe de haine et de désordre, et
si elle revêt une forme plus particulièrement odieuse, c'est
surtout la /orme légale (2).
(') Voir la théorie de la valeur, au chap. v du lume M.
[Noie de l'édileur.)
(*) L'aulcur avait exprimé celle opinion, trois ans auparavant, darts
SPOLIATION ET L(JI. 7,
Ici, monsieur Benoît d'Azy, je vous preiuls à partie.
Vous êtes un homme modéré, impartial, généreux. Vous
le numéro Ju 2.S novembre 1847 du journal le Libre-Écliange. Ré-
pondant au Moniteur industriel, il avait dit :
« Que le lecteur nous pardonne si nous nous faisons casuisie pour
« un instant. Notre adversaire nous force à mettre le bonnet de doc-
i< leur. Aussi bien c'est sous le nom de docteur qu'il lui plaît souvent
« de nous désigner.
« Un acte illégal est toujours immoral par cela seul qu'il est une
« désobéissance à la loi ; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit immoral
« en lui-même. Quand un maçon (nous demandons pardon à. notre
« confrère d'appeler son attention sur si peu de chose), après une
« rude journée de labeur, échange son salaire contre un coupon de
« drap belge, il ne fait pas une action inlrinséquenienl immorale. Ce
••■ n'est pas l'action en elle-même qui est immorale, c'est la violation
« de la loi. Et la preuve, c'est que si la loi vient à changer, nul ne
« trouvera à reprendre à cet échange. Il n'a rien d'immoral en Suisse.
« Or ce qui est immoral de soi l'est partout et toujours. Le Moni-
< teur industriel soutiendra-t-il que la moralité des actes dépend des
« temps et des lieux ?
« S'il y a des actes illégaux sans être immoraux, il y en a qui sont
« immoraux sans être illégaux. Quand notre confrère altère nos pa-
« rôles en s'efforçant d'y trouver un sens qui" n'y est pas ; quand
« certains personnages, après avoir déclaré dans l'intimité qu'ils sont
« pour la liberté, écrivent et volent contre ; quand un maître fait
« travailler son esclave à coups de bâton, le Code peut ne pas être
« violé, mais la conscience de tous les honnêtes gens est révoltée,
« C'est dans la catégorie de ces actes et au premier rang que nous
« plaçons les restrictions. Qu'un Français dise à un autre Français,
« son égal ou qui devrait l'être : — Je t'interdis d'acheter du drap
« belge, parce que je veux que lu sois forcé de venir à ma boutique.
« Si cela te dérange cela m'arrange ; tu perdras quatre, mais je ga-
'< gnerai deux et cela suffit. — Nous disons que c'est une action im-
« morale. Que celui qui se la permet l'exécute par ses propres forces
« ou à l'aide de la loi, cela ne change rien au caractère de l'acte. Il
« est immoral par nature, par essence ; il l'eût été il y a dix mille
</ ans, il !e serait aux antipodes, il le serait dans la lune, parce que,
« quoi qu'en dise le Moniteur industriel, la loi qui peut beaucoup ne
c peut cependant pas faire i|ue ce qui est mal soit bien.
« Nous ne craignons pas même de dire que le concours de la loi
4 PAMPHLETS.
lie tenez ni à vos intérêts, ni à votre fortune ; c'est ce que
vous proclamez sans cesse. Dernièrement au Conseil géné-
ral_, vous disiez : « S'il suffisait que les riches abandonnas-
sent ce qu'ils ont pour que le peuple fût riche, nous serions
tous prêts à le faire. » (Oui! oui! c'est vrai!) Et hier, à
l'Assemblée nationale : « Si je croyais qu'il dépendît de
moi de donner à tous les ouvTiers le travail dont ils ont
besoin, je donnerais tout ce que je possède pour réahser
ce bienfait..., malheureusement impossible. »
Encore que l'inutilité du sacrifice vous donne le vif cha-
grin de ne le point faire, et de dire, comme Basile : « L'ar-
gent! l'argent 1 je le méprise..., mais je le garde, » assu-
rément, nul ne doutera d'une générosité si retentissante,
quoique si stérile. C'est une vertu qui aime à s'envelopper
d'un voile de pudeur, surtout quand elle est purement la-
tente et négative. Pour vous, vous ne perdez pas une occa-
sion de l'afficher, en vue de toute la France, sur le piédes-
tal de la tribune, au Luxembourg et au palais législatif. C'est
mie preuve que vous ne pouvez en contenir les élans, bien
que vous en conteniez à regret les effets.
Mais enfm, cet abandon de votre fortune, personne ne
« aggrave l'immoralité du fait. Si elle ne s'en mêlait pas, si, par
« exemple, le fabricant faisait exécuter sa volonté restrictive par des
« gens à ses gages, l'immoralité crèverait les yeux du Moniteur in-
c dustriel lui-même. Eh quoi ! parce que ce fabricant a su s'épargner
« ce souci, parce qu'il a su faire mettre à son service la force pu-
« blique et rejeter sur l'opprimé une partie des frais de l'oppression,
« ce qui était immoral est devenu méritoire !
« Il peut arriver, il est vrai, que les gens ainsi foulés s'imaginent
« que c'est pour leur plus grand bien, et que l'oppression résulte
« d'une erreur commune aux oppresseurs et aux opprimés. Cela suffit
« pour justifier les intentions et ôter à l'acte ce qu'il aurait d'odieux
« sans cela. En ce cas, la majorité sanctionne la loi. Il faut s'y sou-
« mettre ; nous ne dirons jamais le contraire. Jlais rien ne nous
• empêchera de dire à la majorité que, selon nous, elle se trompe. >
{Noie de l'éditeur.)
SPOLIATION ET LOI. ^
VOUS le demande, et je conviens qu'il ne résoudrait pas
le problème social.
Vous voudriez être généreux, et \ ous ne le pouvez avec
fruit; ce que j'ose vous demander, c'est d'être juste. Gar-
dez votre fortune, mais permettez-moi de garder la mienne.
Respectez ma propriété comme je respecte la vôtre. Est-ce
de ma part une requête trop hardie ?
Supposons que nous soy'ons dans un pays où règne la
liberté d'échanger, où chacun puisse disposer de son tra-
vail et de sa propriété. — Vos cheveux se hérissent ? Ras-
surez-vous, ce n'est qu'une hypothèse.
Nous sommes donc aussi libres l'un que l'autre. Il y a
bien une Loi dans le Code, mais cette Loi, toute impar-
tialité et justice, loin de nuire à notre liberté, la garantit.
Elle n'entrera en action qu'autant que nous essayerions
d'exercer l'oppression, vous sur moi ou moi sur vous. Il y a
une force publique; il y a des magistrats, des gendiu-mes,
mais ils ne font qu'exécuter la Loi.
Les choses étant ainsi, vous êtes maître de forges et je
suis chapelier. J'ai besoin de fer, pour mon usage ou pour
mon industrie. Naturellement, je me pose ce problème :
« Quel est pour moi le moyen de me prociu-er le fer, qui m'est
nécessaire, avec la moindre somme possible de travail'?»
En tenant compte de ma situation, de mes connaissances,
je découvre que le mieux pour moi est de faire des cha-
peaux et de les livrer à un R<Mge, qui me donnera du fer
en retour.
Mais vous êtes maître de forges, et vous vous dites : Je
saurai bien forcer ce coquin-là (c'est de moi qu'il s'agit)
de venir à ma boutique.
En conséquence, vous garnisez votre ceint nn> de sabres
et de pistolets, vous armez vos nombn-ux domeslicines,
vous vous rendez sur la frontière, et là, au moment où je
vais exécuter mon troc, vous me (riez: — Arrête! on je
6 PAMPHLETS.
te brûle la cervelle. — Mais^ seigneur, j'ai besoin de'fer. —
J'en ai à vendre. — Mais, seigneur, vous le tenez fort cher.
— J'ai mes raisons pour cela. — Mais, seigneur, j'ai mes
raisons aussi pour préférer le fer à bon marché. — Eh
bien ! entre tes raisons et les miennes, voici qui va décider.
Valets, en joue!
Bref, vous empêchez le fer belge d'entrer, et, du même
coup, vous empêchez mes chapeaux de sortir.
Dans l'hypothèse où nous sommes, c'est-à-dire sous le ré-
gime de la liberté, vous ne pouvez contester que ce ne soit
là, de votre part, un acte manifeste d'Oppression et de
Spoliation.
Aussi, je m'empresse d'invoquer la Loi, le magistrat, la
force publique. Ils interviennent; vous êtes jugé, condamné
et justement châtié.
Mais tout ceci vous suggère une idée lumineuse.
Vous vous dites : J'ai été bien simple de me donner tant
de peine; quoi ! m'exposer à tuer ou à être tué ! me dé-
placer ! mettre en mouvement mes domestiques ! encourir
des frais énormes ! me donner le caractère d'un spoliateur !
mériter d'être frappé par la justice du pays ! et tout cela,
pour forcer un misérable chapelier à venir à ma boutique
acheter du fer à mon prix! Si je mettais dans mes intérêts
la Loi, le magistrat et la force publique ! si je leur faisais
faire, sur la frontière, cet acte odieux que j'y allais faire
moi-même !
Échauffé par cette séduisante perspective, vous vous
faites nommer législateur et votez un décret conçu en ces
termes :
Art. \". II. sera prélevé une taxe surtout le monde (et
notamment sur mon maudit chapelier).
Art. 2. Avec le produit de cette taxe on paiera des
hommes qui feront bonne garde à la frontière, dans Tinté-
rêt des maîtres de forges.
SPOLIATION ET LOI. 7
Art. 3. Ils veilleront à ce que nul ne puisse échanger
avec des Belges les chapeaux ou autres marchandises con-
tre du fer.
Art. a. Les ministres, procureurs de la République,
douaniers, percepteurs et geôliers sont chargés, chacun en
ce qui le concerne, de l'exécution de la présente loi.
Je conviens. Monsieur, que, sous cette forme, la Spo-
liation vous serait infiniment plus douce, plus lucrative,
moins périlleuse que sous celle dont vous vous étiez d'a-
bord avisé.
Je conviens qu'elle aurait pour vous un côté fort plai-
sant. Certes, vous en pourriez rire dans votre barbe, car
vous en auriez fait passer tous les frais sur mes épaules.
Mais j'affirme que vous auriez introduit dans la société
un principe de ruine, d'immoralité, de désordre, de haines
et de révolutions incessantes ; que vous auriez ouvert la
porte à tous les essais du sociahsme et du communisme (').
Vous trouvez, sans doute, mon hypothèse très-hardie.
Eh bien ! retournons-la contre moi. J'y consens pour l'a-
mour de la démonstration.
Me voici ouvrier; vous êtes toujours maître de forges.
Il me serait avantageux d'avoir à bon marché, et même
pour rien, des instruments de travail. Or, je sais qu'il y a
dans votre magasin des haches et des scies. Donc, sans plus
de façons, je pénètre chez vous et fais main basse sur tout
ce qui me convient.
Mais vous, usant du droit de légitime défense, vous re-
poussez d'abord la force par la force; ensuite, appelant à
votre aide la Loi, le magistrat, la force publi(iue, vous me
faites jeter en prison et bien vous faites.
Oh ! oh! me dis-je ; j'ai été gauche en tout ceci. Onand
(') \i>\., ;iu liinii' IV, l'ri)lectiunis)iic et COiniiuinisine.
(S^ite de l'i'diteur.)
8 PAMPHLETS.
on veut jouir du Ijieu d'autrui, ce n'est pas en dépit, c'est
en vertu de la Loi qu'il faut agir, si l'on n'est pas un sot.
En conséquence, comme vous vous êtes fait protectioniste,
je me fais socialiste. Comme vous vous êtes arrogé le droit
AU profit, j'invoque le droit au travail ou aux instru-
ments de travail.
D'ailleurs, en prison, j'ai lu mon Louis Blanc, et je sais
par cxKur cette doctrine : « Ce qui manque aux prolétaires
pour s'affranchir, ce sont les instruments de travail ; la
fonction du gouvernement est de les leur fournir. » Et en-
core : « Dès qu'on admet qu'il faut à l'homme, pour être
vraiment libre, le pouvoir d'exercer et de développer ses
facultés, il en résulte que la société doit à chacun de ses
membres, et l'instruction, sans laquelle l'esprit humain ne
peut se déployer, et les instruments de travail, sans les-
quels l'activité humaine ne peut se donner carrière. Or,
par rinter\'ention de qui la société donnera-t-elle à chacun
de ses membres l'instruction convenable et les instruments
de travail nécessaires, si ce n'est par l'intervention de
l'État (1)?»
Donc, moi aussi, fallût-il pour cela révolutionner mon
pays, je force les portes du palais législatif. Je pervertis la
Loi et lui fais accomplir, à mon profit et à vos dépens, l'acte
même pour lequel elle m'avait jusqu'ici châtié.
Mon décret est calqué sur le vôtre.
Art. \". Il sera prélevé une taxe surtous les citoyens et
spécialement sur les maîtres de forges.
Art. 2. Avec le produit de cette taxe, l'Etat soldera un
corps armé, lequel prendra le titre de gendarmerie frater-
nelle.
Art. 3. Les gendarmes fraternels entreront dans les ma-
gasins de haches, scies, etc., s'empareront de ces instru-
(') Organisation du travail, pages 17 et 24 de l'inlrodudion.
SPOLIATION ET LOI. 9
ments et les distribueront aux ounners qui en désirent.
Grâce à cette combinaison habile, vous voyez bien. Mon-
sieur, que je n'aurai plus les risques, ni les frais, ni l'odieux,
ni les scrupules de la Spoliation. L"Etat volera pour moi,
comme il fait pour vous. Nous serons à deux de jeu.
Reste à savoir comment se trouverait la société française
de la réalisation de ma seconde hypothèse, ou, tout au
moins, comment elle se trouve de la réalisation à peu près
complète de la première.
Je ne veux pas traiter ici le point de vue économique de
la question. On croit que, lorsque nous réclamons le libre-
échange, nous sommes mus uniquement par le désir de lais-
ser au travail et aux capitaux la faculté de prendre leur
direction la plus avantageuse. On se trompe : cette considé-
ration n'est pour nous que secondaire; ce qui nous blesse,
ce qui nous afflige, ce qui nous épouvante dans le régime
protecteur, c'est qu'il est la négation du droit, de la justice,
de la propriété; c'est qu'il tourne, contre la propriété et la
justice, la Loi qui devait les garantir; c'est qu'il bouleverse
amsi et pervertit les conditions d'existence de la société.
— Et c'est sur ce côté de la question que j'appelle vos mé-
ditations les plus sérieuses.
Qu'est-ce donc que la Loi, ou du moins que devrait-elle
être? quelle est sa mission rationnelle et morale? n'estn^e
point de tenir la balance exacte entre tous les droits, toutes
les libertés, toutes les propriétés? n'est-ce pas de faire ré-
gner entre tous la justice? n'est-ce pas de prévenir et de
réprimer l'Oppression et la Spoliation ih' (pirl(|ut' part
qu'elles viennent?
Et n'êtes-vous pas effrîiyé de l'immense, radicjile et dé-
plorable imiovation qui s'inli'oiluit dans le monde, le jour
où la Loi est chargée d'accomplir elie-mèuie le crime que
sa mission était de châtier? le jour où elle se tourne, en
principe et en lait, coiih-e la liberté et la pi'opriété?
10 PAMPHLETS.
Vous déplorez les symptômes que présente la société
moderne ; vous gémissez sur le désordre qui règne dans
les institutions et dans les idées. Mais n'est-ce pas votre
principe qui a tout perverti, idées et institutions?
Quoi ! la Loi n'est plus le refuge de l'opprimé, mais l'arme
de l'oppresseur 1 La Loi n'est plus une égide, mais une épée !
La Loi ne tient plus dans ses mains augustes une balance,
mais de faux poids et de fausses clefs ! Et vous voulez que
la société soit bien ordonnée !
Votre principe a écrit sur le fronton du palais législatif
ces mots : Quiconque acquiert ici quelque intluence peut y
obtenir sa part de Spoliation légale.
Et qu'est-il arrivé? Toutes les classes se sont ruées sur
les portes de ce palais, criant : à moi, à moi une part de
Spoliation !
Après la révolution de Février, quand le suffrage univer-
sel a été proclamé, j'ai espéré un moment que sa grande
voix allait se faire entendre pour dire : « Plus de Spoliation
pour personne, justice pour tous. » — Et c'est là qu'était
la vraie solution du problème social. Il n'en a pas été ainsi;
la propagande protectioniste avait trop profondément al-
téré, depuis des siècles, les sentiments et les idées.
Non, en faisant irruption dans l'Assemblée nationale,
chaque classe est venue pour s'y faire, en vertu de votre
principe, de la Loi un instrument de rapine. On a demandé
l'impôt progressif, le crédit gratuit, le droit au travail, le
droit à l'assistance, la garantie de l'intérêt, d'un minimum
de salaire, l'instruction gratuite, les avances à l'indus-
trie, etc., etc.; bref, chacun a voulu vivre et se développer
aux dépens d'autrui.
Et sous quelle autorité a-t-on placé ces prétentions? Sous
l'autorité de vos précédents. Quels sophismes a-t-on invo-
qués? Ceux que vous propagez depuis des siècles. Ainsi
que vous, on a parlé de niveler les conditions du travail.
SPOLIATION ET LOI. 11
Ainsi que vous, on a déclamé contre la concurrence anar-
chique. Ainsi que vous, on a bafoué le laissez faire, c'est-à-
dire la liberté. Ainsi que vous, on a dit que la Loi ne devait
pas se borner à être juste, mais qu'elle devait venir en aide
aux: industries chancelantes, protéger le faible contre le
fort, assurer des profits aux individus aux dépens de la
communauté, etc., etc. Bref, le socialisme est venu faire,
selon l'expression de M. Ch. Dupin, la théorie de la Spolia-
tion. Il a fait ce que vous faites, ce que vous voulez que fas-
sent avec vous et pour vous les professeurs d'économie
politique.
Vous avez beau être habiles, messiem'sles restrictionistes,
vous avez beau radoucir le ton, vanter votre jiénérosité
latente, prendre vos adversaires par les sentiments, vous
n'empêcherez pas la logique d'être la logique.
Vous n'empêcherez pas M.Billault de dire au législateur :
Vous accordez des faveurs aux uns, il faut en accorder à
tous.
Vous n'empêcherez pas M. Crémieux de dire au législa-
teur : Vous enrichissez les manufacturiers, il faut «-nrichir
les prolétaires.
Vous n'empêcherez pas M. Nadeau de dire au législateur :
Vous ne pouvez refuser de faire pour les classes souffrantes
ce que vous faites pour les classes privilégiées.
Vous n'empêcherez pas même votre coryphée M. Minifrel
de dire au législateur: «Je demande '2r),(H)(» primes pour les
caisses de retraite d'ou\Tiers, » et de développer ainsi sa
motion :
« Est-ce le premier exemple de celle nature qu'offre noire léffisla-
lion? Établirez-vous en système que l'État pculHoul encoura|ïer, ou-
vrir à ses frais des cours de sciences, sultventionner les bcau\-arls.
pensionner les ihérures. donner aux classes déjà favorisées do la for-
lune la liante instruction, les délassements les plus variés, les jouis-
sances di's arts, le repos de la vieillesse, donner loni cela à ceux i|ui
12 PAMPHLETS,
ne connaissent pas de privations, faire payer leur part de ces sacriûces
à ceux qui n'ont rien, et leur refuser tout, même pour les indispen-
sabilités de la vie ?... »
.... « Messieurs, notre société française, nos mœurs, nos lois sont
ainsi faites, que l'intervention de l'État, si regrettalile qu'on la sup-
pose, se rencontre partout, et que rien ne paraît stable, rien ne paraît
durable si l'État n'y montre sa main. C'est l'État qui fait les porce-
laines de Sèvres, les tapisseries des Gobelins; c'est l'État qui expose
périodiquement, et à ses frais, les produits de nos artistes, ceux de
nos manufactures ; c'est l'État qui récompense nos éleveurs de bes-
tiaux et nos armateurs de pêche. 11 en coûte beaucoup pour tout
cela ; c'est là encore un impôt que tout le monde paye ; tout le
monde, entendez-vous bien ! Et quel bien direct en retire le peuple ?
Quel bien direct lui font vos porcelaines, vos tapisseries, vos exposi-
tions ? Ce principe de résister à ce que vous appelez un état d'entraî-
nement, on peut le comprendre, quoique hier encore vous ayez voté
des primes pour le lin ; on peut le comprendre, mais à condition de
consulter le temps : à la condition surtout de faire preuve d'impartia-
lité. S'il est vrai que, par tous les moyens que je viens d'indiquer,
l'État ait eu jusqu'ici l'apparence devenir plus directement au-devant
des besoins des classes aisées que de celles moins favorisées, il faut
que cette apparence disparaisse. Sera-ce en fermant nos manufactures
des Gobelins, en proscrivant nos expositions.^ assurément non ; mais
en faisant la part directe du pauvre dans cette distribution de bien-
faits 0). »
Dans cette longue énumération de faveurs accordées à
quelques-uns aux dépens de tous^ on remarque Textréme
prudence avec laquelle M. Mimerel a laissé dans l'ombre
les faveurs douanières, encore qu'elles soient la manifes-
tation la plus explicite de la Spoliation légale. Tous les ora-
teurs qui Font appuyé ou contredit se sont imposé la même
réser^•e. C'est fort habile! Peut-être espèrent-ils, en faisant
la part du pauvre, dans cette distribution de bienfaits, sau-
ver la grande iniquité dont ils profitent, mais dont ils ne
parlent pas.
Ils se font illusion. Croient-ils qu'après avoir réalisé la
(1) Moniteur du 28 avril 1850.
SPOLIATION ET LOI. 13
spoliation partielle par l'institution des douanes, d'autres
classes ne voudront pas, par d'autres institutions, réaliser
la Spoliation universelle?
Je sais bien que vous avez un sophisme toujours prêt;
vous dites : « Les faveurs que la loi nous accorde ne s'adres-
sent pas à l'industriel, mais à l'industrie. Les profits qu'elle
nous permet de prélever, aux dépens des consommateurs,
ne sont qu'un dépôt entre nos mains (*).»
« Us nous enrichissent, c'est vrai, mais notre richesse,
nous mettant à même de dépenser davantage, d'agrandir
nos entreprises, retombe comme une rosée féconde sur la
classe ouvrière. »
Tel est votre langage; et ce que je déplore, c'est que vos
misérables sophismes ont assez perverti l'esprit public pour
qu'on les invoque aujourd'hui à l'appui de tous les procédés
de Spoliation légale. Les classes souffrantes disent aussi :
Laissez-nous prendre législativement le bien d'autrui. Nous
aurons plus d'aisance; nous achèterons plus de blé, plus de
viande, plus de draps, plus de fer, et ce que nous aurons
reçu par l'impôt reviendra en pluie bienfaisante aux capita-
listes et aux propriétaires.
Mais, je l'ai déjà dit, je ne discute pas aujourd'hui les
conséquences économiques de lu Spoliation légale. Quand
MM. les protectionistes le voudront, ils me trouveront prêt
à examiner le bopkhme des ricochets {^), qui du reste peut
être invoqué pour tous les genres de vols et de fraudes.
Bornons-nous aux effets politiques et moraux de lé-
change législativement privé de liberté.
Je dis : le temps est venu de savoir eiilin ce ipiest la Loi,
ce qu'elle doit être.
(>) Moniteur ilii 28 avril. Voir l'opinion ili^ M. Di-vinck.
(*) Il se trouve iniplicilonieul réfuté aux ciiap. \ii de la prcmiéru
série, IV et mii il.- la sccoiulf série des .S'o/)/M.smrs. Voy.. tome IV,
pages "i, KiO et '.'2'.). (JVoJe ilc lediieur.)
14 l'A.Ml'HLEiS.
Si VOUS faites de la Loi, pour tous les citoyens, le palla-
dium de la liberté et de la propriété, si elle n'est que l'or-
ganisation du droit individuel de légitime défense, vous fon-
derez sur la Justice un gouvernement rationnel, simple,
économique, compris de tous, aimé de tous, utile à tous,
soutenu par tous , chargé d'une responsabilité parfaite-
ment définie et fort restreinte, doué d'une solidité inébran-
lable.
Si, au contraire, vous faites de la Loi, dans l'intérêt des
individus ou des classes, un instrument de Spoliation,
chacun d'abord voudra faire la Loi, chacun ensuite voudra
la faire à son profit. Il y aura cohue à la porte du palais lé-
gislatif, il y aui'a lutte acharnée au dedans, anarchie dans
les esprits, naufrage de toute moralité, violence dans les or-
ganes des intérêts, ardentes luttes électorales, accusations,
récriminations, jalousies, haines inextinguibles, force pu-
blique mise au service des rapacités injustes au lieu de les
contenir, notion du M'ai et du faux eti'acée de tous les es-
prits, comme notion du juste et de l'injuste effacée de
toutes les consciences, gouvernement responsable de toutes
les existences et pliant sous le poids d'une telle respon-
sabilité , convulsions politiques, révolutions sans issue,
ruines sur lesquelles viendront s'essayer toutes les for-
mes du socialisme et du communisme : tels sont les
fléaux que ne peut manquer de déchaîner la perversion de
la Loi.
Tels sont, par conséquent, messiem's les prohibitionistes,
les fléaux auxquels vous avez ouvert la porte, en vous ser-
vant de la Loi pour étouffer la liberté dans l'échange, c'est-
à-dire pom- étouffer le droit de propriété. Ne déclamez pas
contre le socialisme, vous en faites. Ne déclamez pas contre
le cunnnunisme, vous en faites. Et maintenant vous nous
demandez, à nous économistes, de vous faire une théorie qui
SPOLIATION ET LOI. J5
VOUS donne raison et vous justifie ! Morbleu ! faites-la vous-
mêmes (*).
(') Dans cette réponse aux prolectionisles, qu'il leur adressait au
moment de son départ pour les Landes, l'auteur, obligé d'indiquer
rapidement ses vues sur le domaine rationnel de la lég[islation, sentit
le besoin de les exposer avec plus d'étendue. C'est ce qu'il fit, peu de
jours après, pendant un court séjour à Mugron, en écrivant La Loi,
pamphlet compris dins le précédent volume.
iNote de l'éditeur.)
GUERRE
AUX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE (').
On sait avec quelle amertume les hommes qui, pour leur
propre avantage, restreignent les échanges d' autrui, se
plaignent de ce que l'économie politique s'obstine à ne
point exalter le mérite de ces restrictions. S'ils n'espèrent
pas obtenir la suppression de la science, ils poursuivent du
moins la destitution de ceux qui la professent, tenant de l'in-
quisition cette sage maxime : « Voulez-vous avoir raison de
vos adversaires ? fermez-leur la bouche. »
Nous n'avons donc point été surpris d'apprendre qu'à
l'occasion du projet de loi sur l'organisation des facultés ils
ont adressé à M. le ministre de l'instruction publique un mé-
moire fort étendu, dont nous reproduisons quelques extraits.
« Y pensez-vous, monsieur le ministre ? Vous voulez in-
(1) Trois ans avant la manifestation qui provoqua le pamphlet pré-
cédent, la destitution des professeurs, la suppression des chaires d'éco-
nomie politique avaient été formellement demandées par les membres
du comité iMimerel, qui bientôt se radoucirent et se bornèrent à pré-
tendre que la théorie de la Protection devait être enseignée en même
temps que celle de la Liberté.
Ce fut avec l'arme de l'ironie que Basiiat, dans le n» du 13 juin
ISiT du journal le Libre-Echange, combattit celle prétention qui se
[jruduisail alors pour la première fois.
{Noie de l'éditeur.)
GlERRE AUX CBAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE. 17
trodiiire diins les facultés l'enseignement de récononiie po-
litique ! C'est donc un parti pris de déconsidérer nos privi-
lèges ? »
« S'il est une maxime vénérable, c'est assurément celle-
ci : En tous pays, l'enseignement doit être en harmonie avec
le principe du gouvernement. Croyez-vous qu'à Sparte ou à
Rome le trésor public aurait payé des professem-s pour dé-
clamer contre le butin fait à la guerre ou contre l'esclavage?
Et vous voulez qu'en France il soit permis de discréditer la
restriction ! f ) »
« La nature, monsieur le ministre, a voulu que les so-
ciétés ne puissent exister que sur les produits du travail, et,
en même temps, elle a rendu le travail pénible. Voilà pour-
quoi, à toutes les époques et dans tous les pays, on re-
marque parmi les hommes une incurable disposition à s'en-
tre-dépouiller. Il est si doux de mettre la peine à la charge
de son voisin et de garder la rémunération pour soi ! »
« La guerre est le premier moyen dont on se soit avisé.
Pour s'emparer du bien d'autrui, il n'y en a pas de plus
court et de plus simple. »
« L'esclavage est venu ensuite. C'est un moyen plus raf-
finé, et il est prouvé que ce fut un grand pas vers la civili-
sation que de réduire le prisonnier en servitude au lieu de
le tuer. »
« Enfin, à ces deux modes grossiers de Spoliation, le pi-o-
grès des temps en a substitué un autre beaucoup plus
subtil, et qui, par cela même, a bien plus de chances de
durée, d'autant que son nom même, jjrutect ion, est admira-
blement trouvé pour en dissimuler l'odieux. Vous n'ignorez
pas combien les noms font quelquefois prendre le change
sur les choses. »
(') Ici se montre le (|crnic iJe Baccalauréat et Socialisme, ijuuii
verra plus apparent encore dans les payes qui suivcnl. Voy. ce pam-
phlet au lome IV. [Nota de l'éditeur.}
(Funet eoitiitti-ttA, t. V. *
1 8 PAMPHLETS.
« Vous le voyez^ monsieur le ministre : prêcher contre
la protection, dans les temps modernes, ou contre la guerre
et l'esclavage, dans Tantiquité, c'est tout un. C'est toujours
ébranler l'ordre social et troubler la quiétude d'une classe
très-respectable de citoyens. Et si la Rome païenne montra
une grande sagesse, un prévoyant esprit de conservation en
persécutant cette secte nouvelle qui venait dans son sein
faire retentir les mots dangereux : paix et frolernité ; pour-
quoi aurions-nous plus de pitié aujourd'hui pour les profes-
seurs d'économie politique ? Pomiant, nos mœurs sont si
douces, notre modération est si grande, que nous n'exi-
geons pas que vous les livriez aux bêtes. Défendez-leur de
parler et nous serons satisfaits. »
« Ou du moins, si tant ils ont la rage de discourir ne peu-
vent-ils le faire avec quelque impartialité ? Ne peuvent-ils
accommoder un peu la science à nos souhaits? Par quelle fa-
talité les professem's d'économie politique de tous les pays
se sont-ils donné le mot pour tourner contre le régime res-
trictif l'arme du raisonnement ? Si ce régime a quelques in-
convénients, certes, il a aussi des avantages, puisqu'il nous
convient. Messieurs les professeurs ne pourraient-ils pas
mettre un peu plus les inconvénients dans l'ombre et les
avantages en saillie ? »
« D'ailleurs, à quoi servent les savants, sinon à faire la
science ? Qui les empêche d'inventer une économie poli-
tique exprès pour nous ? Évidemment, il y a de leur part
mauvaise volonté. Quand la sainte inquisition de Rome
trouva mauvais que Galilée fit tom'ner la terre, ce grand
homme nhésita pas à la rendre immobile. Il en fit même
la déclaration à genoux. 11 est vrai qu'en se relevant, il mur-
murait, dit-on : F pur si muove. Que nos professeurs aussi
déclarent publiquement, et à genoux, que la liberté ne vaut
rien, et nous leur pardonnerons, s'ils marmottent, pourvu
que ce soit entre les dents : E pur è buona. »
GLERllE ALX CHAIRES D ECONOMIE P(tI.HI<jLE. I î)
« Mais nous voulons subsidiairement pousse:' 'a niod 'i-;-
tionplus loin encore. Vous ne disconviendrez pas_, nioiisi-iir
le ministre, qu'il faut être impartial avant tout. Eh bien !
puisqu'il y a dans le monde deiix doctrines qui se heurtent,
l'une ayant pour devise : laissez échanger, et l'autre : empêchez
d'échanger, de grâce, tenez la balance égale, et faites pro-
fesser Tune comme l'autre. Ordonnez que notre économie
politique soit aussi enseignée. »
« N'est-il pas bien décourageant de voir la science se
mettre toujours du côté de la liberté, et ne devrait-elle pas
partager un peu ses faveurs? Mais non, une chaire n'est pas
plutôt érigée, qu'on y voit ap[)araitre, comme une tète de
Méduse, la figure d'un libre-échangiste. »
« C'est ainsi que J. B. Say a donné un exemple, que se
sont empressés de suivre MM. Blanqui, Rossi, Michel Che-
valier, Joseph Garnier. Que serions-nous devenus si vos
prédécesseurs n'avaient eu grand soin de borner cet ensei-
gnement funeste? Qui sait? Cette année môme nous aurions
à subir le bon marche du pain. »
« En Angleterre, Ad. Smith, Senior et mille autres ont
donné le même scandale. Bien plus, l'université d'Oxford
crée une chaire d'économie politiijue et y place... qui ? un
futur archevêque (') ; et voilà que M. l'archvêque se met à
enseigner que la religion s'accorde avec la science pour con-
damner cette partie de nos profits (|ui sort du régime res-
trictif. Aussi qu"est-il advemi ? C'est que peu à p(>u l'opi-
nion publique s'est laissé séduire, et, avant qu'il soit deux
ans, les Anglais auront le malheur d'être libres dans leurs
ventes et letus achats. Puissent-ils être ruines connue ils le
méritent! »
« Mêmes faits en Italie. Rois, princes et ducs, grands et
('j M. Whalflcy, arclievL-(|ii(; de Duidin. qui a fomlr ilans i-ellc \illr
une chaire d'éiioaumic polilinue, a exercé le iirufrs.sinal à Oxfonl.
[Nule (le iviliieur.^
:0 PAMPHLETS.
petits, ont eu l'imprudence d'y tolérer l'enseignement éco-
nomique, sans imposer aux professeurs l'obligation de faire
sortir de la science des vues favorables aux restrictions. Des
professeurs innombrables, les Genovesi, les Beccaria, et de
nos jours, M. Scialoja, comme il fallait s'y attendre, se sont
mis à prêcher la liberté, et voilà la Toscane libre dans ses
échanges, et voilà Naples qui sabre ses tarifs. »
« Vous savez quels résultats a eus en Suisse le mouve-
ment intellectuel qui y a toujours dirigé les esprits vers les
connaissances économiques. La Suisse est libre, et semble
placée au milieu de l'Europe, comme la lumière sur le
chandelier, tout exprès pour nous embarrasser. Car, quand
nous disons : La liberté a pour conséquence de ruiner l'a-
griculture, le commerce et l'industrie, on ne manque pas
de nous montrer la Suisse. Un moment, nous ne savions
que répondre. Grâce au ciel, la Presse nous a tirés de peine
en nous fournissant cet argument précieux : La Suisse n'est
pas inondée parce quelle est petite. »
« La science, la science maudite menace de faire déborder
sur l'Espagne le même fléau. L'Espagne est la terre classique
de la protection. Aussi voyez-vous comme elle a prospéré !
Et, sans tenir compte des trésors qu'elle a puisés dans le
Nouveau-Monde, de la richesse de son sol, le régime prohi-
bitif suffit bien pour expliquer le degré de splendeur auquel
elle est parvenue. Mais TEspagne a des professeurs d'éco-
nomie politique, des La Sagra, des Florez Estrada, et voici
que le ministre des finances, M. Salamanca, prétend rele-
ver le crédit de l'Espagne et gonfler son budget par la
seule puissance de la liberté commerciale.
« Enfin, monsieur le ministre, que voulez-vous de plus ?
En Russie, il n'y a qu'un économiste, et il est pour le libre-
échange. »
« Vous le voyez, la conspiration de tous les savants du
monde contre les entraves commerciales est flagrante. Et
GUERRE ALX CHAIRES D'ÉCONOMIE POLITIQUE, 21
quel intérêt les presse? Aucun. Ils prêcheraient la restric-
tion qu'ils n'en seraient pas plus maigres. C'est donc de
leur part méchanceté pure. Cette unanimité a les plus grands
dangers. Savez-vous ce qu'on dira ? A les voir si bien d'ac-
cord, on finira par croire que ce qui les unit dans la même
foi, c'est la même cause qui fait que tous les géomètres du
monde pensent de même, depuis Archimède, sur le carré
de l'hypoténuse. »
« Lors donc, monsieur le ministre, que nous vous sup-
plions de faire enseigner impartialement deux doctrines
contradictoires, ce ne peut être de notre part qu'une de-
mande subsidiaire, car nous pressentons ce qui adviendrait;
et tel que vous chargeriez de professer la restriction pour-
rait bien, par ses études, être conduit vers la liberté. »
« Le mieux est de proscrire, une bonne fois pour toutes,
la science et les savants et de revenir aux sages traditions de
l'empire. Au lieu de créer de nouvelles chaires d'économie
politique, renversez celles, heureusement en petit nombre,
qui sont encore debout. Savez-vous comment on a défini
l'économie politique? La science qui enseigne aux travail-
leurs à garder ce qui leur appartient. Evidemment un bon
quart de l'espèce humaine serait perdu, si cette science fu-
neste venait à se répandre.
« Tenons-nous-en à la bonne et inoffensive éducation
classique. Bourrons nos jeunes gens de grec et de latin.
Quand ils scanderaient siu- le bout de leurs doigts, du matin
au soir, les hexamètres des fiwolitjues, quel mal cela peut-
il nous faire? Laissons-les vi\re avec la société romaine,
avec les Cracqnes et Brutus. au sein d'un sénat où l'on parle
toujours do guerre, et au Forum où il est toujours (piestion
(le butin ; laissons-les s'imprégner [de la doncr pliilnsopliie
d'Horace :
Ti;i la la la, notre jiMiiifssc,
Ira la la la, Sf fiirnic la.
22 PAMPHLETS.
« Qu'est-il besoin de leur apprendre les lois du travail et
de l'échange ? Rome leur enseigne à mépriser le travail,
servile opus, et à ne reconnaître comme légitime d'autre
échange que le vœ victis du guerrier possesseur d'esclaves.
C'est ainsi que nous aurons une jeunesse bien préparée pour
la vie de notre moderne société. — Il y a bien quelques
petits dangers. Elle sera quelque peu républicaine ; aura
d'étranges idées sur la liberté et la propriété ; dans son
admiration aveugle pour la force brutale, on la trouvera
peut-être un peu disposée à chercher noise à toute l'Europe
et à traiter les questions de politique, dans la rue, à coups
de pavés. C'est inévitable, et, franchement, monsieur le
ministre, grâce à Tite-Li\ie, nous avons tous plus ou moins
barboté dans cette ornière. Après tout, ce sont là des
dangers dont vous aurez facilement raison avec quelques
bons gendarmes. Mais quelle gendarmerie pouvez-vous
opposer aux idées subversives des économistes, de ces auda-
cieux qui ont écrit, en tète de leur programme, cette atroce
définition de la propriété : Quand un homme a produit
une chose à la sueur de son front, puisqu'il a le droit de la
consommer, il a celui de la troquer (^) ? »
« Non, non, avec de telles gens, c'est peine perdue que
de recourir à la réfutation. »
« Vite un bâillon, deux bâillons, trois bâillons ! »
(>) Voy., au tome III, la déclaration de principes de la société du
Libre-Échange.
[Noie de l'éditeur.)
CAPITAL ET RENTE
ÏNTRODUCTTON.
Dans cet écrit, j'essaie de pénétrer la nature intime
de ce qu'on nomme X Intérêt dea capitaux, afin d'en
prouver la légitimité et d'en expliquer la perpétuité.
Ceci paraîtra bizarre ; mais il est certain que ce que je
redoute, ce n'est pas d'être obscur, mais d'être trop
clair. Je crains que le lecteur ne se laisse rebuter par
une série de véritables Truismcs. CcunuKMit éviter un tel
écueil(piand on n'a à s'occuper (pie de laits connus de
chacun par une expérience personnelle, familière, quoti-
dienne?
Alors, me dira-t-on, à quoi bon cet écrit? (jue sert
d'explifiuer ce que tout le monde sait?
Distinguons, s'il vous plaît. Une fois l'explication
donnée, plus elle est claire et simple, plus elle sendde sii-
perlbie. Chacun est [)urlé à s'éciicr : a .)«' n'avais pas
besoin qu'on résolût jxmr moi !r problème.» C'est \\vu\'
(h Colond).
Mais ce jjroblème si simple l».' paraîtrait pcui-élre
beaucoup moins, si on se bornait à le poser. Je l'établis
(') Cet opusciilo fui piil.l'i- en f.-vri.T ISin.
i\nle ih- l'éditeur.'^
24 INTRODUCTION.
en ces termes : « Monder prête aujourd'hui un instru-
ment de travail qui sera anéanti dans quelques jours.
Le capital n'en produira pas moins intérêt à Mondor ou
à ses héritiers pendant l'éternité tout entière. » Lecteur,
la main sur la conscience, sentez-vous la solution au
bord de vos lèwes ?
Je n'ai pas le temps de recourir aux économistes. Au-
tant que je puis le savoir, ils ne se sont guère occupés
àe scruter V Intérêt jusque dans sa raison d'être. On ne
peut les en blâmer. A l'époque oii ils écrivaient, l'inté-
rêt n'était pas mis en question.
Il n'en est plus ainsi. Des hommes qui se disent et se
croient beaucoup plus avancés que leur siècle, ont orga-
nisé une propagande active contre le Capital et la Rente.
Ils attaquent, non pas dans quelques applications abu-
sives, mais en principe, la Productivité des capitaux.
Un journal a été fondé pour servir de véhicule à cette
propagande. Il est dirigé par M. Proudhon et a, dit-on,
une immense publicité. Le premier numéro de cette
feuille contenait le Manifeste électoral du Peuple. On y lit :
« La Producti>ité du capital, ce que le Christianisme a
condamné sous le nom d'usure, telle est la vraie cause de
la misère, le vrai principe du prolétariat, l'éternel obsta-
cle à l'établissement de la République. »
Un autre journal, la Ruche populaire, après avoir dit
d'excellentes choses sur le travail, ajoute : « Mais avant
tout, il faut que l'exercice du travail soit libre, c'est-à-
dire que le travail soit organisé de telle sorte qu'il ne
faille pas payer aux argentiers et aux patrons ou maîtres
cette liberté du travail, ce droit du travail que mettent
à si haut prix les exploiteurs d'hommes. )>
INTRODUCTION. 2 &
La seule pensée que je relève ici, c'est celle exprimée
clans les mots soulignés comme impliquant la négation
de l'Intérêt. Elle est, du reste, commentée par la suite
de l'article.
Voici comment s'exprime le célèbre démocrate socia-
liste Thoré :
« La RéYolution sera toujours à recommencer tant
qu'on s'attaquera seulement aux conséquences, sans
avoir la logique et le courage d'abolir le principe lui-
même.
(( Ce principe c'est le capital, la fausse propriété, le
revenu, la rente, l'usure que l'ancien régime fait peser
sur le travail.
« Le jour, — il y a bien longtemps, — où les aristo-
crates ont inventé cette incroyable fiction : Que le capi-
tal avait la vertu de se reproduire tout seul, — les travail-
leurs ont été h la merci des oisifs.
« Est-ce qu'au bout d'un an vous trouverez un écu
de cent sous de plus dans un sac de cent francs ?
« E]st-ce qu'au bout de quatorze ans vos écus ont
doublé dans le sac?
«Est-ce qu'une œuvre d'art ou d'industrie en })roduil
une autre au bout de quatorze ans ?
« Conunenc'oiis donc par l'anéantissement de celte
fiction funeste. »
Ici je ne discute ni ne réfute ; je cite, pour établir (jue
la productivité du capital est considérée, par un grand
nombre de personues, comme un piincipe faux, funeste
et iniijue. Mais (juai-jc hcsoiu de citalious? N'est-ce pas
un fait bien coinui <\\u' le peuple attribue ses souIVran-
ces a ce ipTil ,i|(|>('ll(' Vr.i iihiiui/iim dr t'Immint' juir
26 INTRODUCTION.
l'homme! et celle locution : — Tijrannie du capital ^ —
n'est-elle pas devenue proverbiale ?
II ne peut pas exister un homme au monde, ce me
semble, qui ne comprenne toute la gravité de cette
question :
« L'intérêt du capital est-il naturel, juste, légitime et
aussi utile à celui qui le paie , qu'à celui qui le per-
çoit? ))
On répond : non, moi je dis : oui. Nous différons du
tout au tout sur la solution, mais il est une chose sur la-'
quelle nous ne pouvons différer, c'est le danger de faire
accepter par F opinion la fausse solution quelle qu'elle
soit.
Encore, si l'erreur est de mon côté, le mal n'est pas
très-grand. 11 en faudra conclure que je ne comprends
rien aux vrais intérêts des masses, à la marche du pro-
grès humain et que tous mes raisonnements sont autant
de grains de sable, qui n'arrêteront certes pas le char de
la Révolution.
Mais si MM. Proudhon et Thoré se trompent, il s'en-
suit qu'ils égarent le peuple, qu'ils lui montrent le mal
là où il n'est pas, qu'ils donnent une fausse direction à
ses idées, à ses antipathies, à ses haines et à ses coups ;
il s'ensuit que le peuple égaré se précipite dans une lutte
horrible et absurde, où la victoire lui serait plus funeste
que la défaite, puisque, dans cette hypothèse, ce qu'il
poursuit, c'est la réalisation du mal universel, la destruc-
tion de tous ses moyens d'affranchissement, la consom-
mation de sa propre misère.
C'est ce que reconnaissait M. Proudhon avec une en-
tière bonne fol. «La pierre fondamentale de mon système,
INTBODLCTION, 27
me disait-il, c'est la gratuité du crédit. Si je me trompe
là-dessus, le socialisme est un vain rêve. » J'ajoute :
c'est un rêve pendant lequel le peuple se déchire lui-
même; faudra-t-il s'étonner s'il se trouve tout meurtri et
tout sanglant au réveil ?
En voilà assez pour ma justification, si dans le cours
du débat, je me suis laissé entraîner à quelques trivia-
lités et à quelques longueurs [^].
(') Le but de l'auleur n'a pas été d'analyser ici l'intérêt et J'en
exposer tous les éléments, dont quelques-uns ne soulèvent aucune
objection de la part des socialistes eux-mêmes. Telle est, par exemple,
la prime d'assurance ou la compensation relative au risque couru par
le prêteur de ne pas recouvrer le montant de sa créance. — Il s'est
borné à défendre ce qui était attaqué, la productivité du capital, et
s'est efforcé de rendre cette vérité accessible à toutes les intellirronces.
(Sole de l'éditeur.)
CAPITAL ET RENTE.
J'adresse cet écrit aux ouvriers de Paris^ particulière-
ment à ceux qui se sont rangés sous la bannière de la dé-
mocratie socialiste.
J'y traite ces deux questions :
10 Est-il conforme à la nature des choses et à la justice
que le capital produise une Rente?
2° Est-il conforme à la nature des choses et à la justice
que la Rente du capital soit perpétuelle ?
Les ouvTiers de Paris voudront bien reconnaître qu'on
ne saurait agiter un sujet plus important.
Depuis le commencement du monde, il avait été re-
connu^ du moins en fait^ que le capital devait produire un
Intérêt.
Dans ces derniers temps, on affirme que c'est précisé-
ment là l'errem' sociale qui est la cause du paupérisme et
de l'inégalité.
11 est donc bien essentiel de savoir à quoi s'en tenir.
Car si le prélèvement d'un Intérêt au profit du Capital
est une iniquité, c'est à bon droit que les travailleurs se
soulèvent contre l'ordre social actuel ; et on a beau leur
dire qu'ils ne doivent avoir recours qu'aux moyens légaux
et pacifiques , c'est là une recommandation hypocrite.
Quand il y a d'un côté un homme fort pauvre et volé, et
de l'autre un homme faible, riche et voleur, il est assez
singulier qu'on dise au premier, avec l'espoir de le persua-
CAPITAL ET RENTE. 29
der : « Attends que ton oppressem* renonce volontaire-
ment à l'oppression ou qu'elle cesse d'elle-même. » Cela
ne peut pas être^ et ceux qui enseignent que le Capital
est stérile par nature doivent savoir qu'ils provoquent une
lutte terrible et immédiate.
Si, au contraire, l'Intérêt du Capital est naturel, légitime,
conforme au bien général, aussi favorable à l'emprunteur
qu'au prêteur, les publicistes qui le nient, les tribuns qui
exploitent cette prétendue plaie sociale, conduisent les ou-
vriers à une lutte insensée, injuste, qui ne peut avoir d'au-
tre issue que le malheur de tous.
En définitive, on arme le Travail contre le Capital. Tant
mieux si ces deux puissances sont antagoniques ! et que la
lutte soit bientôt finie ! Mais si elles sont harmoniques, la
lutte est le plus grand des maux qu'on puisse infliger à la
société.
Vous voyez donc bien, ouvriers, qu'il n'y a pas de ques-
tion plus importante que celle-ci : la rente du capital est-
elle ou non légitime ? Dans le premier cas, vous devez re-
noncer immédiatement à la lutte vers laquelle on vous
pousse ; dans le second, vous devez la mener vivement et
jusqu'au bout.
Productivité du capital; Perpétuité de la rente. Ces(iiu's-
tions sont difficiles à traiter. Je m'eti'orcerai d'être clair.
Pour cela, j'aurai recours à l'exemple plus qu'à la démons-
tration, ou plutôt je mettrai la denionstrati( m dans rext'uiple.
Je commence par convenir qu'à la première vue, il doit
vous paraître singulier que le capital prétende à une ré-
uninération, et surtout aune rémunération perpétuelle.
Vous devez vous dire : Voilà deux honnnes. L'un tra-
vaille soir et matin, d'un bout d'année à l'autre et, s'il a
consommé tout ce (ju'il a gagné^ fût-ce par force majeure,
il reste pauvre. Quand vient la Saint-Sylvestre, il ne se
trouve pas plus avancé ([u au l*iemier de l'an et sa seule
30 l'AMPHLliTS.
perspective est de recommencer. L'autre ne t'ait rien de
ses bras ni de son intelligence^ du moins, s'il s'en sert_,
c'est pour son plaisir ; il lui est loisible de n'en rien faire,
car il a une rcnfe. Il ne travaille pas; et cependant il vit
bien, tout lui arrive en abondance, mets délicats, meubles
somptueux, élégants équipages ; c'est-à-dire qu'il détruit
chaque jour des choses que les travaillem's ont du pro-
duire à la sueur de leur front, car ces choses ne se sont
pas faites d'elles-mêmes, et, quanta lui, il n'y a pas mis les
mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait germer ce
blé, verni ces meubles, tissé ces tapis ; ce sont nos femmes
et nos filles qui ont filé, découpé, cousu, brodé ces étoffes.
Nous travaillons donc pour lui et pour nous ; pour lui d'a-
bord, et pour nous s'il en reste. Mais voici quelque chose
de plus fort : si le premier de ces deux hommes, le tra-
vailleur, consomme dans l'année ce qu'on lui a laissé de
profit dans l'année, il en est toujours au point de départ,
et sa destinée le condamne à tourner sans cesse dans mi
cercle étemel et monotone de fatigues. Le travail n'est
donc rémunéré qu'une fois. Mais si le second, le rentier,
consomme dans l'année sa rente de l'année, il a, l'année
d'après, et les années suivantes, et pendant l'éternité en-
tière, une rente toujours égale, intarissable, perpétuelle.
Le capital est donc rémunéré non pas une fois ou deux fois,
mais un nombre indéfini de fois 1 En sorte qu'au bout de
cent ans, la famille qui a placé vingt mille francs à 5
pour 100 aura touché cent mille francs, ce qui ne l'empê-
chera pas d'en toucher encore cent mille dans le siècle sui-
vant. En d'autres termes, pour vingt mille francs qui re-
présentent son travail, elle aura prélevé, en deux siècles,
une valem" décuple sur le travail d'autrui. N'y a-t-il pas
dans cet ordre social un vice monstrueux à réformer? Ce
n'est pas tout encore. S'il plaît à cette famille de restreindre
quelque peu ses jouissances, de ne dépenser, par exemple,
CAPITAL El REME. 31
([no neuf cents francs au lieu de mille, — sans aucun tra-
vail, sans autre peine que celle de placer cent francs par
an, elle peut accroître son Capital et sa Rente dans une
progression si rapide qu'elle sera bientôt en mesui'e de
consommer autant que cent familles d'ouvriers laborieux.
Tout cela ne dénote-t-il pas que la société actuelle porte
dans son sein un cancer hideux, qu'il faut extirper, au ris-
que de quelques souffrances passagères ?
. Voilà, ce me semble, les tristes et irritantes réflexions
que doit susciter dans votre esprit l'active et trop facile
propagande qui se fait contre le capital et la rente.
D'un autre côté, j'en suis bien convaincu, il y a des mo-
ments où votre intelligence conçoit des doutes et votre
conscience des scrupules. Vous devez vous dire quelque-
fois : Mais proclamer que le capital ne doit pas produire
d'intérêts, c'est proclamer que le prêt doit être gratuit,
c'est dire que celui qui a créé des Instruments de tra\ail,
ou des Matériaux, ou des Provisions de toute espèce, doit
les céder sans compensation. Cela est-il juste? et puis, s'il
en est ainsi, qui \ oudra prêter ces instruments, ces maté-
riaux, ces provisions? qui voudra les mettre en réserve?
qui voudra même les créer? chacun les consommera à
mesure, et l'humanité ne fera jamais un pas en avant. Le
capital ne se formera plus, puisqu'il n'y aura plus tntérrt à
h; former. II sera d'une rareté excessive. Singulier ache-
minement vers le prêt gratuit ! singulier moyen d'amé-
liorer le sort des emprunteurs que de les mettre dans l'im-
possibilité d'emprunter à aucun prix! Que deviendra le
travail lui-même? car il n'y aura plus d'nvnnces dans la so-
ciété, et l'on ne saurait citer un seul genre de travail, pas
même la chasse, cpii se pui^^se exécuter sans avances. Kl
nous-mêmes, que deviendrons-nous? Quoi! il ne nous sera
plus permis d't'/w/jyMn/i^'/-, pour travailler, dans l'âge de la
force, et de (n'èler, pour nous reposer, dans nos vieux
32 PAMPHLETS.
jours? La loi nous ravira la perspective d'amasser un peu
de bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun parti?
Elle détruira en nous et le stimulant de l'épargne dans le
présent, et l'espérance du repos dans l'avenir? Nous au-
rons beau nous exténuer de fatigue, il faut renoncer à
transmettre à nos fils et à nos filles un petit pécule, puis-
que la science moderne le frappe de stérilité, puisque nous
deviendrions des exploiteurs d'hommes si nous le prêtions à
intérêt ! Ah ! ce monde, qu'on ouvre devant nous comme un
idéal, est encore plus triste et plus aride que celui que
l'on condamne, car de celui-ci, au moins, l'espérance n'est
pas bannie!
Ainsi, sous tous les rapports, à tous les points de vue, la
question est grave. Hâtons-nous d'en chercher la solution.
Le Code civil a un chapitre intitulé : de la manière dont
se transmet la propriété. Je ne crois pas qu'il donne à cet
égard une nomenclature bien complète. Quand un homme
a fait par son travail, une chose utile, en d'autres termes,
quand il a créé une valeur, elle ne peut passer entre les
mains d'un autre homme que par un de ces cinq modes :
le don, V hérédité, V échange, le prêt ou le vol. Un mot sur
chacun deux, excepté sur le dernier, quoiqu'il joue dans le
monde un plus grand rôle qu'on ne croit (^).
Le don n'a pas besoin d'être défini. Il est essentiellement
volontaire et spontané. Il dépend exclusivement du dona-
teur et l'on ne peut pas dire que le donataire y a droit.
Siins doute la morale et la religion font souvent un devoir
aux hommes, surtout aux riches, de se défaire gratuite-
ment de ce qui est leur propriété, en faveur de leurs frères
malheureux. Mais c'est là ime obligation toute morale. S'il
était proclamé en principe, s'il était admis en pratique,
(1; Voy., au lome IV, le chap. i de la seconde série des Sophismes
el, au lonic VI, les chap. xviii, xix etxxiii.
{Note de l'éditeur.)
CAPITAL ET RENTE. 33
s'il était consacré par la loi que chacun a droit à la pro-
priété d'autrui, le don n'aurait plus de mérite^ la charité
et la reconnaissance ne seraient plus des vertus. En outre,
une telle doctrine arrêterait tout à coup et universelle-
ment le travail et la production, comme un froid rigou-
reux pétrifie l'eau et suspend la vie ; car qui travaillerait
quand il n'y aurait plus aucune connexité entre notre tra-
vail et la satisfaction de nos besoins? L'économie politi-
que ne s'est pas occupée du don. On en a conclu quelle le
repoussait, que c'était une science sans entrailles. C'est
là une accusation ridicule. Cette science, étudiant les lois
qui résultent de la mutualité des services, n'avait pas à
rechercher les conséquences de la générosité à l'égard de
celui qui reçoit, ni ses effets, peut-être plus précieux en-
core, à l'égard de celui qui donne ; de telles considérations
appartienent évidemment à la morale. Il faut bien per-
mettre aux sciences de se restreindre ; il ne faut pas sur-
tout les accuser de nier ou de flétrir ce qu'elles se bornent
à juger étranger à leur domaine.
L'Hérédité, contre laquelle, dans ces derniers temps, on
s'est beaucoup élevé, est une des formes du Don et assu-
rément la plus naturelle. Ce que l'homme a produit il le
peut consommer, échanger, donner ; quoi de plus naturel
qu'il le donne à ses enfants ? C'est cette faculté, plus que
toute autre, qui lui inspire le courage de travailler et d'é-
pargner. Savez-vous pouniuoi on conteste le principe de
l'Hérédité ? parce qu'on s'imagine que les biens ainsi trans-
mis sont dérobés à la masse. C'est là une erreiu" funeste ;
l'économie politique démontre de la manière la plus pé-
remptoire que toute valeur produite est une création qui
ne fait tort à qui que ce soit ('). Voilà pourquoi on peut la
(') Vijy., pour l;i lliéorie de l;i valeur, lu jliap. v du tome V(.
{Note de l'éditeur.)
VEuvrti cumpiritt.i V. 3
3i PAMPHLETS.
consommer et, à plus forte raison, la transmettre, sans
nuire à personne; mais je n'insisterai pas sur ces réflexions
qui ne sont pas de mon sujet.
U Échange, c'est le domaine principal de l'économie po-
litique, parce que c'est, de beaucoup, lé mode le plus fré-
quent de la transmission des propriétés, selon des conven-
tions libres et volontaires, dont cette science étudie les lois
et les effets.
A proprement parler, l'Echange c'est la mutualité des ser-
vices. Les parties se disent entre elles : « Donne-moi ceci,
et je te donnerai cela;» ou bien : « Fais ceci pour moi,
et je ferai cela pour toi. » Il est bon de remarquer (car cela
jettera un jour nouveau sur la notion de valeur) que la se-
conde formule est toujours impliquée dans la première.
Quand on dit : « Fais ceci poui' moi, et je ferai cela pour
toi, » on propose d'échanger service contre service. De
même quand on dit : « Donne-moi ceci, et je te donnerai
cela, » c'est comme si l'on disait : « Je te cède ceci que
j'ai fait, cède-moi cela que tu as fait. » Le travail est passé
au lieu d'être actuel; mais l'Echange n'en est pas moins
gouverné par l'appréciation comparée des deux services,
en sorte qu'il est très-vrai de dire que le principe de la va-
leur est dans les services rendus et reçus à l'occasion des
produits échangés, plutôt que dans les produits eux-mêmes.
En réalité, les services ne s'échangent presque jamais di*
rectement. Il y a un intermédiaire qu'on appelle moimaie.
Paul a confectionné un habit, contre lequel il veut recevoir
un peu de pain, un peu de vin, un peu d'huile, une visite
du médecin, une place au parterre, etc. L'Echange ne se
peut accomplir en nature; que fait Paul? Il échange d'a-
bord son habit contre de l'argent, ce qui s'appelle vente ^
puis il échange encore cet argent contre les objets qu'il dé-
sire, ce qui se nomme achat ; ce n'est qu'alors que la mu-
tualité des services 2i. tini son évolution; ce n'est qu'alors
CAPITAL l'T RENTE. 3 5
(|ii«!l(' travail et la satisfaction se balancent (huis le même
individu; ce n'est qu'alors qu'il peut dire : « J'ai t'ait ceci
l)our la société, elle a fait cela pour moi. » En un mot, ce
n'est qu'alors que l'Echange est réellement accompli. Rien
n'est donc plus exact que cette observation de J. B. Say :
« Depuis l'introduction de la monnaie, chaque échange se
décompose en deux facteurs, la vente et l'achat. » C'est la
réunion de ces deux facteurs qiii constitue l'échange
complet.
11 faut dire aussi que la constante apparition de l'argent
dans chaque échange a bouleversé et égaré toutes les idées;
les iiommes ont fini par croire que l'argent était la vraie
richesse, et que le multiplier c'était multiplier les services
et les produits. De là le régime prohibitif, de là le papier-
monnaie, de là le célèbre aphorisme : « Ce que l'un gagne,
l'autre le perd, » et autres erreurs qui ont ruiné et ensan-
glanté la terre (*).
Après avoir beaucoup cherché, on a trouvé que pour que
deux services échangés eussent une valeur équivalente,
pour que l'échange fût équitable, 1«' meilleur moyen c'était
qu'il fût libre. Quelque séduisante que soit au premier
coup (l'œil l'intervention de l'État, on s'aj)er(,'oil bientôt
qu'elle est toujours oppressixe pourl'une ou l'autre des par-
ties contractantes. Quand on scrute ces matières, on est
forcé de raisoiuier toujours sur cette donnée ([ue Va/tiim-
lence résulte de la liberté. Nous n'avons en ell'et aucim autre
moyen de savoir si, dans un moment déterminé, deux ser-
vices s" valent, (|ue d'examiner .s'ils s'échangent ((un-ani-
ment ef librement entre eux. Faites intei'veiiir l'Élat, qui
est la force, d'un côte ou dr l'autre, à l'instanl tciut wioven
Cj Celle erreur esl coiiili.iUiii; ilaiis le paniiiiiiel iiiliUilé : J/(iU(/it
argent .' — Il vionl imniédialemcnl après ccliii-ii.
(.Vote df l'éditeur.
36 PAMPHLETS.
d'appréciation se complique et s'embrouille, au lieu de s'é-
claircir. Le rôle de l'Etat semble être de prévenir et surtout
de réprimer le dol et la fraude, c'est-à-dire de garantir la li-
berté et non de la violer.
Je me suis un peu étendu sur V Échange, quoique j'aie à
m'occuper principalement du Prêt. Mon excuse est que,
selon moi, il y a dans le prêt un véritable échange, un vé-
ritable service rendu par le prêteur et qui met un service
équivalent à la charge de l'emprunteur, — deux services
dont la valeur comparée ne peut être appréciée, comme
celle de tous les services possibles, que par la liberté.
Or, s'il en est ainsi, la parfaite légitimité de ce qu'on
nomme loyer, fermage, intérêt, sera expliquée et justifiée.
Considérons donc le Prêt.
Supposons que deux hommes échangent deux services
ou deux choses dont l'équivalence soit à l'abri de toute
contestation. Supposons par exemple que Pierre dise à
Paul : « Donne-moi dix pièces de dix sous contre une pièce
de cinq francs. » Il n'est pas possible d'imaginer une équi-
valence plus incontestable. Quand ce troc est fait, aucune
des parties n'a rien à réclamer à l'autre, he&set^ices échan-
gés se valent. Il résulte de là que si l'une des parties veut
introduire dans le marché une clause additionnelle, qui lui
soit avantageuse et qui soit défavorable à l'autre partie, il
faudra qu'elle consente à une seconde clause qui rétablisse
l'équilibre et la loi de justice. Voir l'injustice dans cette
seconde clause de compensation, voilà certainement qui
serait absurde. Cela posé, supposons que Pierre, après avoir
dit à Paul : « Donne-moi dix pièces de dix sous, je te don-
nerai une pièce de cent sous, » ajoute : « Tu me donneras
les dix pièces de dix sous actuellement, et moi je ne te don-
nerai la pièce de cent sous que dans un an ; » il est bien
évident que cette nouvelle proposition change les chai-ges
et les avantages du marché, qu'elle altère la proportion des
CAPITAL ET RENTE. 3 7
deux services. Ne saute-t-il pas aux yeux, en effet, que
Pierre demande à Paul un service nouveau, supplémentaire
et d'une autre espèce? N'est-ce pas comme s'il disait :
« Rends-moi le service de me laisser utiliser à mon profit
pendant un an cinq francs qui t'appartiennent et que tu
pourrais utiliser pour toi-même. » Et quelle bonne raison
peut-on avoir de soutenir que Paul est tenu de rendre gra-
tuitement ce service spécial ; qu'il ne doit rien demander de
plus en vue de cette exigence ; que l'Etat doit intervenir
pour le forcer de la subir? Comment comprendre que le
publiciste qui prêche au peuple une telle doctrine la con-
cilie avec son principe : la mutualité des services ?
J'ai introduit ici le numéraire. J'y ai été conduit par le
désir de mettre en présence deux objets d'échange d'une
égalité de valeur parfaite et incontestable. Je voulais pré-
venir des objections ; mais, à un autre point de vue, ma
démonstration eût été plus frappante encore, si j'avais fait
porter la convention sur les services ou les produits eux-
mêmes.
Supposez, par exemple, une Maison et un Navire de valeurs
si parfaitement égales que leurs propriétaires soient dis-
posés à les échanger troc pour troc, sans soulte ni remise.
En effet, le marché se conclut par-devant notaire. Au mo-
ment de se mettre réciproquement en possession, l'arma-
teur dit au citadin : « Fort bien, la transaction est faite, et
rien ne prouve mieux sa parfaite équité que notre libre et
volontaire consentement. Nos conditions ainsi fixées, je
viens vous jn-oposer luie petite iiiodilicatioii prati(|ii('. (l'est
que vous me livrerez bien votre Maison aujourd'liui, mais
moi, je ne vous mettrai en possession de mon Navire (jue
dans un an, et la raison qui me détermine à vous faii-e cette
demande c'est que, pendant cette année de tenue, je puis
utiliser le navire. » Pour ne pas nous embarrasser dans les
(îonsidératioiis iclafivcs \\ la détérioration de l'ubjet pivU'
3R PAMPHLETS.
je supposerai que rarmateur ajoute ; « Je m'obligerai à
vous remettre au bout de Tan le navire dans l'état où il est
aujourd'hui. » Je le demande à tout homme de bonne foi,
je le demande à M. Proudhon lui-même, le citadin ne
sera-t-il pas en droit de répondre : « La nouvelle clause
que vous me proposez change entièrement la proportion
ou l'équivalence des services échangés. Par elle, je serai
privé, pendant un an, tout à la fois, de ma maison et de
votre navire. Par elle, vous utiliserez l'une et l'autre. Si, en
l'absence de cette clause, le troc pour ti^oc était juste, par
cette raison même, la clause m'est onéreuse. Elle stipule
un désavantage pour moi et un avantage pour vous. C'est
un service nouveau que vous me demandez ; j'ai donc le
droit de vous le refuser, ou de vous demander, en compen-
sation, un service équivalent. »
Si les parties tombent d'accord sur cette compensation,
dont le prmcipe est incontestable, on pourra distinguer
aisément deux transactions dans une, deux échanges de
services dans un. Il y a d'abord le troc de la maison contre
le navire ; il y a ensuite le délai accordé par l'une des parties,
et la compensation corrélative à ce délai concédée par
l'autre. Ces deux nouveaux services prennent les noms gé-
nériques et abstraits de crédit et intérêt ; mais les noms
ne changent pas la natm'e des choses, et je défie qu'on ose
soutenir qu'il n'y a pas là, au fond, service contre service ou
mutualité de services. Dire que l'un de ces services ne pro-
voque pas l'autre, dire que le premier doit être rendu gra-
tuitement, à moins dinjustice, c'est dire que l'injustice con-
siste dans la réciprocité des services, que la justice consiste
à ce que l'une des parties donne et ne reçoive pas, ce qui
est contradictoire dans les termes.
Pour donner une idée de l'intérêt et de son mécanisme,
qu'il me soit permis de recourir à deux ou trois anecdotes.
Mais, avant, je dois dire quelques mots du capital.
CAPITAL ET RENTE. 39
Il y a des personnes qui se figurent que le capital c'est d»*
Tarifent, et c'est précisément pourquoi on nie sa producti-
vitt' ; car, comme dit M. Thoré, les écus ne sont pas doués
de la faculté de se reproduire. Mais il n'est pas vTai que
Capital soit synonyme d'argent. Avant la découverte des
métaux précieux, il y avait des capitalistes dans le mond«',
et j'ose même dire qu'alors, comme aujourd'hui, chacun
l'était à quelque degré.
Qu'est-ce donc que le capital ? Il se compose de trois
choses :
l" Des Matériaux sur lesquels les hommes travaillent,
quand ces matériaux ont déjà une valeur comnmniquée
par un effort humain quelconque, qui ait mis en eux le prin-
cipe de la rémunération ; laine, lin, cuir, soie, hois, etc.
2° Des Instruments dont ils se servent pour travailler;
outils, machines, navires, voitures, etc., etc.
:{" Des /^roiv'.sïbns qu'ils consomment pendant la durée du
travail; vivres, étoffes, maisons, etc.
Sans ces choses, le travail de l'homme serait ingrat et à
peu près nul, et cependant ces choses ont elles-mêmes exigé
un long travail, surtout à l'origine. Voilà pourcpioi (»n atta-
che un grand prix à les posséder, et c'est aussi la rai.son
pour laquelle il est parfaitement légitime de les échanger et
vendre, d'en tirer avantage si on les met en œuvie, d'en
tirer une rénumératiou si on les prête (*).
J'arrive à mes ane(^dotes.
|je Mac de blé.
Mathurin, d'ailleurs pauvre connue Joh, et rt'-duit à ga-
gner sa vie au jour Icjour, était cependant projjriétairc, par
je ne sais quel héritage, d'un beau lopin de terre inculte. Il
{') ^"X-» •■^'"' '•■' "flion (lu capital, le cliap. vu du loine \\.
{Note (\t l'i'diieitr.
4 0 PAMPHLETS. '
souhaitait ardemment le défricher. Hélas ! se disait-il, creu-
ser des fossés, élever des clôtures, défoncer le sol, le débar-
rasser de ronces et de pierres, l'ameublir, l'ensemencer, tout
cela pourrait bien me donner à manger dans un an ou deux,
mais non certes aujourd'hui et demain. Il m'est impossible
de me livrer à la culture avant d'avoir préalablement accu-
mulé quelques Provisions qui me fassent subsister jusqu'à
la récolte, et j'apprends par expérience que le travail anté-
rieur est indispensable pour rendre vraiment productif le
travail actuel. Le bon Mathurin ne se borna pas à faire ces
réflexions, 11 prit aussi la résolution de travailler à la journée
et de faire des épargnes sur son salaire, pour acheter une
bêche et un sac de blé, choses sans lesquelles il faut renon-
cer aux plus beaux projets agricoles. Il fit si bien, il fut si
actif eL si sobre, qu'enfin il se vit en possession du bienheu-
reux sac de blé. « Je le porterai au moulin, dit-il, et j'aurai
là de quoi vivre jusqu'à ce que mon champ se couvre d'une
riche moisson. » Comme il allait partir, Jérôme vint lui em-
prunter son trésor. « Si tu veux me prêter ce sac de blé,
disait Jérôme, tu me rendras un grand service, car j'ai en vue
un travail très-lucratif, qu'il m'est impossible d'entreprendre
faute de Provisions pour vivre jusqu'à ce qu'il soit terminé.
- J'étais dans le même cas, répondit Mathurin, et si main-
tenant j'ai du pain assuré pour quelques mois, je l'ai gagné
aux dépens de mes bras et de mon estomac. Sur quel prin-
cipe de justice serait-il maintenant consacré à la réalisation
de ton entreprise et non de la mienne? »
On peut penser que le marché fut long. Il se termina ce-
pendant, et voici sur quelles bases :
Premièrement, Jérôme promit de rendre au bout de l'an
un sac de blé de même qualité, de même poids, sans qu'il y
manquât un seul grain. Cette première clause est de toute
justice, disait-il, sans elle Mathurin ne prêterait pas, il don-
rternit.
CAPITAL ET RENTE. 41
Secondement, il s'obligea à livrer cinq litres de blé en
sus de l'hectolitre. Cette clause n'est pas moins juste que
l'autre, pensait -il; sans elle, Mathurin me rendrait un ser-
vice sans compensation, il s'infligerait une privation, il re-
noncerait à sa chère entreprise, il me mettrait à même d'ac-
complir la mienne, il me ferait jouir, pendant un an, du
fruit de ses épargnes et tout cela gi-atuitement. Puisqu'il
ajourne son défrichement, puisqu'il me met à même de
réaliser un travail lucratif, il est bien naturel que je le fasse
participer, dans une mesure quelconque, à des profits que
je ne devrai qu'à son sacrifice.
De son côté, Mathurin, qui était quelque peu clerc, faisait
ce raisonnement. Puisqu'en vertu de la première clause, le
sac de blé me rentrera au bout de l'an, se disait-il, je pourrai
le prêter de nouveau ; il me reviendra, à la seconde année;
je le prêterai encore et ainsi de suite pendant léternité. Ce-
pendant, je ne puis nier qu'il aiu-a été mangé depuis long-
temps. Voilà qui est bizarre que je sois éternellement'
propriétaire d'un sac de blé, h'ien que celui que j'ai prêté ait
été détruit à jamais. Mais ceci s'explique : il sera détruit au
service de Jérôme. Il mettra Jérôme en mesure de produire
une yfl/eî/r supérieure, et par conséquent Jérôme pourra me
rendre un sac de blé ou la valeur, sans éprou\<'r aucun dom-
mage; au contraire. Et quant à moi, cette valeur doit être
ma propriété tant que je ne la détruirai pas à mon usage :
si je m'en étais servi pour défricher ma terre, je l'aurais bien
retrouvée sous forme de belle moisson. Au lieu de cela, je
la prête, je dois la retrouver sous forme de restitnti(»n.
Je tire de la seconde clause un autre enseignement. Au
bout de l'an, il me rentrera cinq litres de blé en sus des cent
litres que je viens de prêter. Si donc je continuais à tra-
vailler à la journée, et à épargner sur mon salaire, connue
j'ai fait, dans quelque temps, je pourrais ju'êter deux sacs
de blé, puis trois, puis (|u;iti'c, cl lors(|ue j'en aurais jilacé
/(2 PAMPHLETS.
un assez grand nombre pour pouvoir vivre sur la somme de
ces rétributions de cinq litres, afférentes à chacun d'eux, il
me serait permis de prendre, sur mes vieux jours, un peu
de repos. Mais quoi ! en ce cas, ne vivrais-je pas aux dépens
d'autrui? Non, certes, puisqu'il vient d'être recounu qu'en
prêtant je rends service, je perfectionne le travail de mes
emprunteurs, et ne prélève qu'une faible partie de cet excé-
dant de production dû à mon prêt et à mes épargnes. C'est
une chose merveilleuse que l'homme puisse ainsi réaliser
un loisir qui ne nuit à personne et ne saurait être jalousé
sans injustice.
Ija maison.
Mondor avait une maison. Pom' la construire, il n'avait
rien extorqué à qui que ce soit. Il la devait à son travail
personnel, ou, ce qui est identique, à du travail équitable-
ment rétribué. Son premier soin fut de passer un marché
avec un architecte, en vertu duquel, moyennant cent écus
par an, celui-ci s'obligea à entretenir la maison toujours en
bon état. Mondor se félicitait déjà des jours heureux qu'il
allait couler dans cet asile, déclaré sacré par notre Constilu-
tion. Mais Valère prétendit en faire sa demeure. Y pensez-
vous? dit Mondor, c'est moi qui l'ai construite, elle m'a
coûté dix ans de pénibles travaux, et c'est vous qui en joui-
riez ! On con^^nt de s'en rapporter à des juges. On ne fut
pas chercher de profonds économistes, il n'y en avait pas
dans le pays. Mais on choisit des hommes justes et de bon
sens; cela revient au même : économie politique, justice,
bon sens, c'est tout un. Or voici ce que les juges décidèrent.
Si Valère veut occuper pendant un an la maison de Mondor,
il sera tenu de se soumettre à trois conditions. La première,
de déguerpir au bout de l'an et de rendre la maison en bon
état, sauf les dégradations inévitables qui résultent de la
CAPITAL ET RENTE. 4 3
seule durée. La seconde, de rembourser à Mondor les
300 francs que celui-ci paie annuellement à l'architecte
pour réparer les outrages du temps ; car ces outrages surve-
nant pendant que la maison est au service de Valère, il est
(le toute justice qu'il en supporte les conséquences. La troi-
sième, c'est de rendre à 3Iondor un service équivalent à
celui qu'il en reçoit. Quant à cette équivalence de services,
elle devra être librement débattue entre Mondor et Valère.
lie rabot.
Il y a bien longtemps, bien longtemps vivait, dans un pau-
vre village, un menuisier philosophe, car mes personnages
le sont tous quelque peu. Jacques travaillait matin et soir
de ses deux bras robustes, mais son intelligence n'était pas
pour cela oisive. 11 aimait à se rendre compte de ses actions,
de leurs causes et de leurs suites. Il se disait quelquefois :
Avec ma hache, ma scie et mon marteau, je ne puis faire (pic
des meubles grossiers, et on me les paie comme tels. Si
j'avais un rabot, je contenterais mieux ma clientèle, et elle
me contenterait mieux aussi. C'est troj) juste ; je n'en puis
attendre que des services proport ioiuiés à ceux que je lui
rends moi-mt'mc. Oui, ma résolution est prise et je me fa-
briquerai un liahot.
Cependant au moment de mettre la main à l'œuvre, Jac-
(|urs fit encore cette réllexion : Je travaille pour ma clien-
tèle trois cent jours dans rann(''e. Si j'en mets dix à faire
mon rabot, à supposer qu'il me dure un an, il ne me restera
l)liis (pie -200 jours, pour confectionner des meubles. 11 faut
(loue, pour (jiie je ne sois pas dupe en tout ee( i, qu'aide du
rabot, je gagne désormais autant eu -200 jours que je fais
maintenant en 300 jours. Il faut même que je gagne davan-
tage, car sans cela il ne vaudrait |)as la peine que jt> me
laïK'asse dans les innovations, JacMpies se mit doue à ealeii-
44 PAMPHLETS.
1er. II s'assura qu'il vendrait ses meubles perfectionnés à un
prix qui le récompenserait amplement des dix jours consa-
crés à faire le Rabot. Et quand il eut toute certitude à cet
égard^ il se mit à l'ouvrage .
Je prie le lecteur de remarquer que cette puissance, qui
est dans l'outil, d'augmenter la productivité du travail, est la
base de la solution qui va suivre.
Au bout de dix jours, Jacques eut en sa possession un
admirable Rabot, d'autant plus précieux qu'il l'avait fait lui-
même. 11 en sauta de joie, car comme la bonne Perrette, il
supputait tout le profit qu'il allait tirer de l'ingénieux ins-
trument ; mais plus heureux qu'elle, il ne se vit pas réduit à
dire : « Adieu veau, vache, cochon, couvée ! »
Il en était à édifier ses beaux châteaux en Espagne, quand
il fut interrompu par son confrère Guillaume, menuisier au
village voisin. Guillaume , ayant admiré le Rabot , fut
frappé des avantages qu'on en pouvait retirer. Il dit à
Jacques :
— Il faut que tu me rendes un service.
— Lequel?
— Prête-moi ce rabot pour un an.
Comme on pense bien, à cette proposition, Jacques ne
manqua pas de se récrier :
— Y penses-tu, Guillaume? Et si je te rends ce service,
quel service me rendras-tu de ton côté?
— Aucun. Ne sais-tu pas que le prêt doit être gratuit?
ne sais-tu pas que le capital est naturellement improductif?
ne sais-tu pas que l'on a proclamé la Fraternité ? Si tu ne
me rendais un service que pour en recevoir un de moi ,
quel serait ton mérite?
— Guillaume, mon ami, la Fraternité ne veut pas dire
que tous les sacrifices seront d'un côté, sans cela, je ne vois
pas pourquoi ils ne seraient pas du tien. Je ne sais si le
prêt doit être gratuit; mais je sais que si je te prêtais gra-
CAPITAL ET RENTE. iS
tuitemeiit mon rabot pour un an, ce serait te le donner. A
te dire M'ai, je ne l'ai pas fait pour cela.
— Eh bien ! passons un peu par-dessus les modernes
axiomes fraternitaires découverts par messieurs les socia-
listes. Je réclame de toi un service ; quel service me de-
mandes-tu en échange?
— D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au re-
but ; il ne sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu m'en
rendes unautre exactement semblable, ou que tu me donnes
assez d'argent poiu" le faire réparer, ou que tu me remplaces
les dix journées que je devrai consacrer à le refaire. De
manière ou d'autre, il faut que le Rabot me revienne en bon
état comme je te le livre.
— C'est trop juste, je me soumets à cette condition. Je
m'engage à te rendre ou un rabot semblable ou la valeur.
Je pense que te voilà satisfait et que tu n'as plus rien à me
demander.
— Je pense le contraire. J'ai fait ce rabot pour moi et
non pour toi. J'en attendais un avantage, un travail plus
achevé et mieux rétribué , une amélioration dans mon sort.
Je ne puis te céder tout cela gratuitement. Quelle raison y
a-t-il pour que ce soit moi qui aie fait le Rabot et que ce
soit toi qui en tires le profit? Autant vaudrait que je te de-
mandasse ta scie et ta haclie. Quelle confusion ! et n"est-il
pas plus naturel que chacun garde ce qu'il a fait de ses
propres mains, connue il garde ses mains elles-mêmes ? Se
servir, sans rétribution, des mains dautrui, cela s'appelle
esclavage; se servir, sans rétribution, du rabot d'aulrui, cela
peut-il s'appeler fraternité?
— Mais puisqu'il est convenu que je t(^ le rendrai au
bout de l'an, aussi poli et aussi affile qu'il l'est maintenant.
— Une s'agit plus de l'année prochaine ; il s'agit de cette
année-ci. J'ai fait ce Rabot poui- améliorer mon travail et
mon sort; si tu le bornes à me le rendre dans un au, (-'esl
46 1>.\M1MILETS.
toi qui en aiu'as le profit pendant toute une année ; je ne
suis pas tenu de te rendre un tel se?'vice sans en recevoir
aucun de toi : si donc tu veux mon Kabot, indépendam-
ment de la restitution intégrale déjà stipulée, il faut que
tu me rendes un service que nous allons débattre ; il faut
que tu m'accordes une rétribution.
Et cela fut fait ainsi; Guillaume accorda une rétribution
calculée de telle sorte , que Jacques eut à la fin de l'année
un rabot tout neuf et, de plus, une compensation, consistant
en une planche, pour les avantages dont il s'était privé et
qu'il avait cédés à son confrère.
Et il fut impossible à quiconque eut connaissance de cette
transaction d'y découvrir la moindre trace d'oppression et
d'injustice.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que, au bout de l'an, le
Rabot rentra en la possession de Jacques qui le prêta de-
rechef, le recouvTa et le prêta une troisième et une quatrième
fois. Il a passé dans les mains de son fils, qui le loue encore.
Pauvre Rabot! combien de fois n'a-t-il pas vu changer
tantôt sa lame, tantôt son manche? Ce n'est plus le même
Rabot, mais c'est toujours la même Valeur, du moins pom*
la postérité de Jacques.
Ouvriers, dissertons maintenant sur ces historiettes.
J'affirme d'abord que le Sac de blé et le Babot sont ici le
type, le modèle, la représentation fidèle, le symbole de
tout Capital, comme les cinq litres de blé et la planche sont
le type, le modèle, la représentation, le symbole de tout
Intérêt. Cela posé, voici, ce me semble, une série de con-
séquences dont il est impossible de contester la jutesse:
1» Si l'abandon d'une planche par l'emprunteur au prê-
teur est une rétribution naturelle, équitable, légitime, juste
prix d'un service réel, nous pouvons en conclure, en géné-
ralisant, qu'il est dans la nature du Capital de produire un
Intérêt. Quand ce capital, comme dans les exemples précé-
CAIMIAL El HEME. 4 7
délits^ revêt la forme d'un Instrument de travail, il est bien
clair qu'il doit procurer un avantage à son possesseur, à
celui qui l'a fait;, qui y a consacré son temps, son intelli-
gence et ses forces ; sans cela, pourquoi reût-ilfait?onne
satisfait immédiatement aucun besoin avec des instruments
de travail; on ne mange pas des rabots, on ne boit pas des
scies, si ce n'est chez Fagotin. Pour qu'un homme se soit
décidé à détourner son temps vers de telles productions,
il faut bien qu'il y ait été déterminé par la considératiou
de la puissance que ces instruments ajoutent à sa puissance,
du temps qu'ils lui épargnent, de la perfection et de la ra-
pidité qu'ils donnent à son travail, en un mot, des avan-
tages qu'ils procurent. Or, ces avantages qu'on s'était pré-
parés par le labeur, par le sacrifice d'un temps qu'on eût
pu utiliser d'une manière plus immédiate, alors qu'on est
enfin à même de les recueillir, est-on tenu de les conférer
gratuitement à autrui? Serait-ce un progrès, dans l'ordre
social, que la Loi en décidât ainsi, et que les citoyens
payassent des fonctionnaires pour faire exécuter par la
force une telle Loi ? J'ose dire qu'il n'y en a pas un seul
parmi vous qui le soutienne, (le serait légaliser, organiser,
systématiser l'injustice elle-même, car ce serait proclanur
qu'il y a des hommes nés pour rendre et d'autres nés pour
recevoir des services gratuits. Posons donc en fait ([ue Tin-
térêt est juste, naturel et légitime.
"i^ l'ne seconde conséquence, non moins remarquable
que la première, et, s'il se peut, plus satisfaisante encore,
sur laquelle j'appelle votre attention, c'est celle-ci : L'intérêt
ne nuit pas à Icmpriintenr ; je veux «lire : L'obligation où
se trouve l'emprunteur de payer une rétribution pour avoir
la jouissance d'un capital ne peut empirer sa contlition (M.
(') Voy. la 8' Itllrc du paniplilil Gratuité du crédit, au prcsonl
\olutnf. (Note de l'éditeur.)
48 PAMPHLETS.
Kemarquez, en effet, que Jacques et Guillaume sont par-
faitement libres relativement à la transaction à laquelle le
Rabot peut donner lieu. Cette transaction ne peut s'ac-
complir qu'autant qu'elle convienne à l'un comme à l'autre.
Le pis qui puisse arriver, c'est que Jacques soit trop exi-
geant, et, en ce cas, Guillaume, refusant le prêt, restera
comme il était avant. Par cela même qu'il souscrit à l'em-
prunt, il constate qu'il le considère comme avantageux; il
constate que, tout calcul fait, et en tenant compte de la ré-
tribution, quelle qu'elle soit, mise à sa charge, il trouve
encore plus profitable d'emprunter que de n'emprunter
pas. Il ne se détermine que parce qu'il a comparé les in-
convénients aux avantages. Il a calculé que le jour où il res-
tituera le Rabot, accompagné de la rétribution convenue,
il aura encore fait plus d'ouvrage à travail égal, grâce à
cet outil. Il lui restera un profit; sans quoi, il n'emprun-
terait pas.
Les deux senices dont il est ici question s'échangent se-
lon la Loi qui gouverne tous les Echanges : la loi de l'offre
et de la demande. Les prétentions de Jacques ont une li-
mite naturelle et infranchissable. C'est le point où la rétri-
bution par lui demandée absorberait tout l'avantage que
Guillaume peut trouver à se servir d'un Rabot. En ce cas,
l'emprunt ne se réaliserait pas. Guillaume serait tenu ou de
se fabriquer lui-même un Rabot ou de s'en passer, ce qui
le laisserait dans sa situation primitive. Il emprunte, donc
il gagne à emprunter.
Je sais bien ce qu'on me dira. On me dira : Guillaume
peut se tromper, ou bien il peut être maîtrisé par la néces-
sité et subir une dure loi.
J'en con^iens; mais je réponds : Quant aux erreurs de
calcul, elles tiennent à l'infirmité de notre nature, et en ai'-
guer contre la transaction dont s'agit, c'est opposer une fin
de non-recevoir à toutes les transactions imaginables, à
CAPITAL ET RENTE. 4 9
toutes les actions humaines. L'erreur est un fait accidentel
que Texpérience redresse sans cesse. En définitive, c'est à
chacun d'y veiller. — En ce qui concerne les dures néces-
sités qui réduisent à des emprunts onéreux, il est clair que
ces nécessités existent antérieurement à l'emprunt. Si Guil-
laume est dans une situation telle qu'il ne peut absolu-
ment pas se passer d'un Rabot, et qu'il soit forcé d'en em-
prunter un à tout prix, cette situation provient-elle de ce
que Jacques s'est donné la peine de fabriquer cet outil ?
n'existe-t-elle pas indépendamment de cette circonstance?
quelque dur, quelque âpre que soit Jacques, jamais il ne
parviendra à empirer la position supposée de Guillaume.
Certes, moralement, le prêteur pourra être blâmable; mais
au point de vue économique, jamais le prêt lui-même ne
saurait être considéré connue responsable de nécessites
antérieures, qu'il n"a pas créées et qu'il adoucit toujours
daus une mesure quelconque.
Mais ceci prouve une chose sur laquelle je reviendrai,
c'est que l'intérêt évident de Guillaume, personnifiant ici
les emprunteurs, est qu'il y ait beaucoup de Jacques et
de Rabots, autrement dit, de prêteurs et de capitaux. Il est
bien clair que si Guillaume peut dire à Jacques : « Vos pré-
tentions sont exorbitantes, je vais m'adresser à d'autres,
il ne manque pas de Rabots dans le monde; » — il sera
dans une situation meilleure que si le rabot de Jacques est
le seul qui se puisse prêter. Assurément, il n'y a pas d'a-
phorisnu! plus vrai que celui-ci : service pour service. Mais
n'oublions jamais qu'aucun service n'a, compaiativement. /
aux autres, une valeur fixe et absolue. Les parties contrac- '
tantes sont libres. Ghacune d'elles porte ses exigences au
point le plus élevé possible, et la circoustanct' la plus favo-
rable à ces exigeiu'cs, c'est l'absence <le rivalité. Il suit de
là que s'il y a une rlasse d'hommes plus intéressée que toute
autre à la formation, à la nniKiplication, à l'abondance des
ut II VI cj cuiiii)l,(e.<, IV. \
SO PAMPHLETS.
capitaux, c'est surtout la classe emprunteuse. Ur, puisque
les capitaux ne se forment et s'accumulent que sous le
stimulant et par la perspective d'une juste rémunération,
qu'elle comprenne donc le dommage qu'elle s'inflige à elle-
même, quand elle nie la légitimité de l'intérêt, quand elle
proclame la gratuité du crédit, quand elle déclame contre
la prétendue tyrannie du capital, quand elle décourage l'é-
pargne, et pousse ainsi à la rareté des capitaux et, par suite,
à l'élévation de la rente.
3° L'anecdote que je vous ai racontée vous met aussi sur
la voie d'expliquer ce phénomène, en apparence, bizarre,
fiu'on appelle la pérennité ou la perpétuité de l'intérêt.
Puisque en prêtant son rabot, Jacques a pu très-légitime-
ment stipuler cette condition qu'il lui serait rendu au bout
de lan dans l'état même oîi il l'a cédé, n est-il pas bien clair
qu'il peut, à partir de cette échéance, soit l'employer à son
usage, soit le prêter de nouveau, sous la même condition ?
S'il prend ce dernier parti, le rabot lui reviendra au bout de
chaque armée et cela indéfiniment. Jacques sera donc en
mesure de le prêter aussi indéfiniment, c'est-à-dire d'en
tirer une i^ente perpétuelle. On dira que le rabot s'use. Cela
est vrai, mais il s'use par la main et au profit de l'emprun-
teur. Celui-ci a fait entrer cette déperdition graduelle en
ligne de compte et en a assumé sur lui, comme il le devait,
les conséquences. 11 a calculé qu'il tirerait de cet outil un
avantage suffisant poiu" consentir à le rendre dans son état
intégral, après avoir réalisé encore un bénéfice. Aussi long-
temps que Jacques n'usera pas ce capital par lui-même et
pour son propre avantage, aussi longtemps qu'il renoncera
à ces avantages, qui permettent de le rétablir dans son in-
tégrité, il aura un droit incontestable à la restitution, et cela,
indépendamment de l'intérêt.
Remarquez, en outre, que si, comme je crois l'avoir dé-
montré, Jacques, bien loin de faire tort à Guillaume^ lui a
CAI'IIAI. Kl REME. 5!
iciulii service en lui prêtant son rabot pour un an, par la
même raison, il ne fera pas tort, mais, au contraire, il rendra
service à un second, à un troisième, à un quatrième em-
prunteur dans les périodes subséquentes. Par où vous
pouvez comprendre que l'intérêt d'un capital est aussi na-
turel, aussi légitime, aussi utile la millième année que la
première.
Allons plus loin encore. Il se peut que Jacques ne prête
pas qu'un seul rabot. Il est possible (ju'à force de travail,
d'épargnes, de privations, d'ordre, d'activité, il parvienne
à prêter une multitude de rabots et de scies, c'est-à-dire à
rendre une multitude de services. J'insiste sur ce point que
si le premier prêt a été un bien social, il en sera de même
de tous les autres, car ils sont tous homogènes et fondés sur
le même principe. Il pourra donc arriver que la sonnne de
toutes les rétributions reçues par notre hoimête artisan, en
échange des services par lui rendus, suftise pom* le faire
subsister. En ce cas, il y aura un honnne dans le monde
qui aura le droit de vivre sans travailler. Je ne dis pas qu'il
fera bien de se livrer au repos ; je dis qu'il eu aura le droit,
et s'il en use, ce ne sera aux dépens de qui (jue ce soit, bien
au contraire. Que si la société comprend nu jxni la nature
des choses, elle reconnaîtra que cetlionini!" subsiste sur des
services qu'il reçoit sans floute (ainsi faisons-nous tons), mais
(|u'il reçoit très-légitimememt en échange d'autres services
(|u'il a lui-même rendus, qu'il contiinie à rendre et (|ui sont
très-réels, puis(|u"ils sont libi'cmcnt et \ok)ntaii'('ni('ut ac-
ceptés.
Et ici on peut entrevoir inie des plus belles harmonies du
monde social. Je veux parler iUi Loisir , non ilva' loisir
que s'arrangent les castes guerrières et dominatrices par la
si)oliation des travailleurs, mais du loisir, fruit légitime et
innocent de l'activité passée et de l't'pargne. En m'expri-
manf ainsi, je sai;-. que je chofiiie blendes idées reçues,
52 PAMPHLETS.
Mais voyez ! le loisir n'est-il pas un ressort essentiel dans la
mécanique sociale ? sans lui^ il n'y aurait jamais eu dans le
monde ni de Newton,, ni de Pascal, ni de Fénelon ; l'hu-
manité ne connaîtrait ni les arts, ni les sciences, ni ces mer-
veilleuses inventions préparées, à l'origine, par des investi-
gations de pure curiosité; la pensée serait inerte, l'homme
ne serait pas perfectible. D'un autre côté, si le loisir ne se
pouvait expliquer que par la spoliation et l'oppression, s'il
était un bien dont on ne peut jouir qu'injustement et aux
dépens d'autrui , il n'y aurait pas de milieu entre ces deux
maux : ou l'humanité serait réduite à croupir dans la vie
végétative et stationnaire, dans l'ignorance éternelle, par
l'absence d'un des rouages de son mécanisme ; ou bien, elle
devrait conquérir ce rouage au prix d'une inévitable injus-
tice et offrir de toute nécessité le triste spectacle, sous une
forme ou une autre, de lantique classification des êtres hu-
mains en Maîtres et en Esclaves. Je défie qu'on me signale,
dans cette hypothèse, une autre alternative. Nous serions ré-
duits à contempler le plan providentiel qui gouverne la so-
ciété avec le regret de penser qu'il présente une déplorable
lacune. Le mobile du progrès y serait oublié, ou, ce qui est
pis, ce mobile ne serait autre que l'injustice elle-même. —
Mais non. Dieu n'a pas laissé une telle lacune dans son
œuvre de prédilection. Gardons-nous de méconnaître sa
sagesse et sa puissance; que ceux dont les méditations in-
complètes ne peuvent expliquer la légitimité du loisir, imitent
du moins cet astronome qui disait : A tel point du ciel, il
doit exister une planète qu'on finira par découvrir, car sans
elle le monde céleste n'est pas harmonie, mais discordance.
Eh bien ! je dis que, bien comprise, l'histoire de mon
humble Rabot, quoique bien modeste, suffit pour nous
éle\er jusqu'à la contemplation d'une des harmonies so-
ciales les plus consolantes et les plus méconnues.
Il n'est pas vrai qu'il faille opter cntie la négation oul'il-
CAPITAL ET RENTE. 53
légitimité du loisir; grâce à la rente et à sa naturelle pé-
rennité, le loisir peut surgir du travail et de l'épargne. C'est
une douce perspective que chacun peut avoir en vue; c'est
une noble récompense à laquelle chacun peut aspirer. Il
fait son apparition dans le monde, il s'y étend, il s'y dis-
tribue proportionnellement à l'exercice de certaines vertus;
il ouvre toutes les voies de l'intelligence, il ennoblit, il
moralise, il spiritualise l'âme de l'humanité, non-seulement
sans peser d'un poids quelconque sur ceux de nos frères que
les conditions de la vie vouent encore à de rudes labeurs,
mais de plus en les soulageant progressivement de ce que ce
labeur a de plus lourd et de plus répugnant. Il suffit que les ca-
pitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, se prêtent à
des conditions de moins en moins onéreuses, qu'ils descen-
dent, qu'ils pénétrent dans toutes les couches sociales et que,
par une progression admirable, après avoir ati'ranchi les
prêteurs, ils hâtent l'affranchissement des emprunteurs eux-
mêmes. Pour cela, il faut que les lois et les mœurs soient
toutes favorables à l'épargne, source du capital. C'est assez
dire que la première de toutes les conditions c'est de ne pas
effrayer, attaquer, combattre, nier ce qui est le stimulant de
l'épargne et sa raison d'être : la rente.
Tant que nous ne voyons passer de main en main, à titre
de prêt, que des provisions, des matériaux et des iustru-
iiients, choses indispensables à la pi-itductivité du travail lui-
même, les idées exposées juscpiici ne trouvcrctnt pas beau-
coup de contradicteurs. Qui sait même si l'on ne me
reinochera pas d'avoir fait un grand cllort pour cid'oncer,
c<jmme on dit, une porte ouverte. Mais sitôt que c'est le
numéraire qui se montre, comme matière de la transaction
(et c'est lui qui se montre pi'escpie toujours), aussitôt les ob-
jections renaissent en foule. L'argent , dira-t-on. ne se re-
produit pas de lui-même ainsi que votre sac de blé ; il n'aide
pas le travail comme votre rn/mf : il ne donne |i;is directe-
'. i PAMPHLETS.
ment une satisfaction comme votre maison. 11 est donc im-
puissant, pai' sa nature, à produire un intérêt, à se multi-
plier, et la rémunération qu'il exige est une véritable
extorsion.
Qui ne voit où est le sophisme ? Qui ne voit que le numé-
raire n'est qu'une forme transitoire que les hommes donnent
un moment à d'autres valeurs, à des utilités réelles, dans le
seul but de faciliter leurs arrangements? \\\ milieu des com-
plications sociales, l'homme qui est en mesure de prêter n'a
presque jamais la chose même dont l'emprunteur a besoin.
Jacques a bien un rabot ; mais peut-être que Guillaume dé-
sire une scie. Ils ne pourraient pas s'entendre ; la transac-
tion favorable à tous les deux ne pourrait avoir lieu, et alors
qu'arrive-t-il ? 11 arrive que Jacques échange d'abord son
rabot contre de l'argent ; il prête l'argent à Guillaume, et
Guillaume échange l'argent contre une scie. La transaction
s'est compliquée, elle s'est décomposée en deux facteurs,
ainsi que je l'ai exposé plus haut en parlant de l'échange.
Mais elle n'a pas pour cela changé de nature. Elle ne con-
tient pas moins tous les éléments du prêt direct. Jacques ne
s'en est pas moins défait d'un outil qui lui était utile ; Guil-
laume n'en a pas moins reçu un instrument qui perfectionne
son travail et augmente ses profits; il n'y a pas moins ser-
vice rendu de la part du prêteur, lui donnant droit à rece-
voir un service équivalent de la part de l'emprunteur; cette
juste équivalence ne s'établit pas moins par le débat libre et
conti'adictoire ; l'obligation bien naturelle de restituer à l'é-
chéance la valeur intégrale n'en constitue pas moins le
principe de la pérennité de l'intérêt,
« Est-ce qu'au bout d'un an , dit M. Thoré, vous trou-
verez un écu de plus dans un sac de cent francs ? »
Non, certes, si l'emprunteur Jette le sac de cent francs
dans un coin. A cette condition , le rabot non plus, ni le
sac de blé, ne se reproduisent d'eux-mêmes. Mais ce n'est
caph-al f.t rente. /ii
pas pour laisser l'argent dans le sac ou le rabot au crochet
qu'on les emprunte. On emprunte le rabot pour s'en servir,
ou l'argent pour se procurer un rabot. Et s'il est bien dé-
montré que cet outil met l'emprunteur à même de faire des
profits qu'il n'eût pas faits sans lui, s'il est démontré que le
préteur a renoncé à créer pour lui-même cet excédant de
profits, on comprend que la stipulation d'une part de cet
excédant de profits en faveur du prêteur est équitable et
légitime.
L'ignorance du vrai rùle que joue le numéraire dans les
transactions humaines est la source des plus funestes er-
reurs. Je me propose de lui consacrer un pamphlet tout
entier (i).
D'après ce qu'on peut induire des écrits de M. Proudhon,
ce qui Va amené à penser que la gratuité du crédit était une
conséquence logique et détinitivc du progrès social, c'est
l'observation de ce phénomène qui nous montre l'intérêt
décroissant à peu près en raison directe de la civilisation.
A des époques de barbarie, on le voit en effet à 100 pour
100, et au delà. Plus tard, il descend à 80, à 00, à .M», a iO,
à 20, à 10, à 8, à 5, à i, à .{ pour loo. On l'a même vu en
Hollande à 2 pour 100. On en tire cette conchision : « Puis-
que l'intérêt se raj)proche de zéro h mesure que la société
se perfectionne, il altt^ndra zéro quand la société sera par-
faite. En d'autres termes, ce (|ui caractérise la perfection
sociale c'est la gratuite du crédit. Abohssonsdoiic l'intérêt,
et nous aurons atteint le dernier terme du progi'ès (*). »
Ceci n'est que spécieux, et puisque cette fausse argumen-
tation peut contribuer il populariser le dogme injuste, dan-
gereux, subversif de la gi'.iluite du crédit , en le représen-
(•) Celui qui suit, sous le litre de Maudit argent !
{Nvte de l'éditeur.)
(*) Voy. la in<- ictire ilii |i.iin|ilil.l (imluité du crédit.
(Note de l' éditeur }
5(1 PAMPHLETS.
tant comme coïncidant avec la perfection sociale, le lecteur
me permettra d'examiner en peu de mots ce nouveau point ■
de vue de la question.
Qu'est-ce que Vudérèt ? c'est le service rendu, après libre
débat , pai' l'emprunteur au prêteur , en rémunération du
service qu'il en a reçu par le prêt.
D'après quelle loi s'établit le taux de ces services rému-
nératoires du prêt ? D'après la loi générale qui règle l'équi-
valence de tous les services, c'est-à-dire d'après la loi de
l'ofi're et de la demande. Plus une chose est facile à se pro-
curer, moins on rend service en la cédant ou prêtant.
L'homme qui me donne un verre d'eau, dans les Pyrénées,
ne me rend pas un aussi grand service que celui qui me
céderait un verre d'eau, dans le désert de Sahara. S'il y a
beaucoup de rabots, de sacs de blé, de maisons dans un
pays, on en obtient l'usage {cœteris paribus) à des conditions
plus favorables que s'il y en a peu, par la simple raison que
le prêteur rend en ce cas un moindre service relatif.
Il n'est donc pas surprenant que plus les capitaux abon-
dent, plus l'intérêt baisse.
Est-ce à dire qu'il arrivera jamais à zéro? non, parce que,
je le répète, le principe d'une rémunération est invincible-
ment dans le prêt. Dire que l'intérêt s'anéantira, c'est dire
qu'il n'y am-a plus aucun motif d'épargner, de se priver, de
former de nouveaux capitaux, ni même de conserver les an-
ciens. En ce cas, la dissipation ferait immédiatement le
vide, et l'intérêt reparaîtrait aussitôt (^).
En cela, le genre de services dont nous nous occupons ne
diffère d'aucun autre. Grâce au progrès industriel, une
paire de bas qui valait 6 fr., n'a plus valu successivement
que 4 fr., 3 fr., 2 fr. Nul ne peut dire jusqu'à quel point
(•) Pour la distinction entre les divers éléments de rinléièt. voy., au
pamphlet Gratuité du crédit, les dernières pages de la I2e lettre.
(Note de l'éditeur.)
CAIMTAL ET RENTE. M
cette valeur descendra, mais ce qu'on peut affirmer c'est
qu'elle ne descendra jamais à zéro, à moins que les bas ne
finissent par se produire spontanément. Pourquoi? Parce
que le principe de la rémunération est dans le travail ; parce
que celui qui travaille pour autrui rend un service et doit
recevoir un service : si l'on ne payait plus les bas, on ces-
serait d'en faire et, avec la rareté, le prix ne manquerait pas
de reparaître.
Le sophisme que je combats ici a sa racine dans la divi-
sibilité à linfmi, qui s'applique à la valeur comme à la
matière.
Il paraît d'abord paradoxal , mais il est bien su de tous
les mathématiciens qu'on peut de minute en minute, pen-
dant l'éternité entière , ùtcr des fractions à un poids, sans
jamais parvenir à anéantir le poids lui-même. Il suffit que
chaque fraction successive soit moindre que la précédente,
dans une proportion déterminée et régulière.
Il est des pays où l'on s'attache à accroître la taille des
chevaux ou à diminuer, dans la race ovine, le volume de hi
tête. Il est impossible de préciser jusqu'où on arrivera dans
cette voie. Nul ne peut dire qu'il a vu le plus grand cheval
ou la phis petite tète de mouton qui paraîtra jamais dans le
monde. iMais l'on peut dire que hi taille des chevaux n'at-
teindra jamais l'Infini , non plus que les tètes de moutons
le Néant.
De même, nul ne peut dire jusqu'où descendra le prix des
bas ou l'intérêt des capitaux, mais on peut affirmer, quand
on connaît la nature des choses, que ni l'un ni l'aiitrc n'ar-
riveront jamais à zéro, car le travail et le capital ne peuvent
pas plus vivre sans récompense que le mouton sans tête.
L'argumentation de M. Proudhon se réduit donc à ceci :
l^nsque les plus habiles agiicnlteuis sont ceux (jui ont le
plus réduit la tête des moutons, nous serons arrivés à la per-
fection agricole (piand les moutons seront acéphales. Donc
.'jS pamphlets.
jjour réaliser nous-m«*mes cette perfection, coupons-leur
le cou.
Me voici au terme de cette ennuyeuse dissertation. Pour-
quoi faut-il que le vent des mauvaises doctrines ait rendu
nécessaire de pénétrer ainsi jusque dans fa nature intime de
la rente ? Je ne terminerai pas sans faire remarquer une
belle mornlité que l'on peut tirer de cette loi : « La baisse
de l'intérêt est proportionnelle à l'abondance des capitaux. »
Cette loi étant donnée, s'il y a une classe d'hommes plus
particulièrement intéressée que toute autre à ce que les ca-
pitaux se forment, s'accumulent, se multiplient, abondent
et surabondent, c'est certainement la classe qui les em-
prunte directement ou indirectement; ce sont les hommes
qui mettent en œuvre des matériaux , qui se font aider par
des Instruments , qui vivent sur des provisions, produits et
économisés par d'autres hommes.
Imaginez, dans une vaste et fertile contrée, une peuplade
de mille habitants, dénués de tout Capital ainsi défini. Elle
périra infailliblement dans les tortures de la faim. — Pas-
sons à une hypothèse à peine moins cruelle. Supposons que
dix de ces sauvages soient pourvus d'Instruments et de Pro-
visions en quantité suffisante pour travailler et vivre eux-
mêmes jusqu'à la récolte, ainsi que pour rémunérer les ser-
vices de quatre-vingt-dix travailleurs. Le résultat forcé sera
la mort de neuf cents êtres humains. Il est clair encore que
puisque 990 hommes, poussés par le besoin, se presseront
sur des subsistances qui n'en peuvent maintenir que cent,
les dix capitalistes seront maîtres du marché. Ils obtiendront
le travail aux conditions les plus dures, car ils le mettront
aux enchères. Et remarquez ceci : Si ces capitalistes portent
au cœur des sentiments dévoués, qui les induisent à s'im-
poser des privations personnelles afin de diminuer les souf-
frances de quelques-uns de leurs frères, cette générosité, qui
se rattache à la morale, sera aussi noble dans son princip»^
CAPITAL ET HENTE. hd
qu'utile dans ses effets. Mais si, dupes de cette fausse phi-
lanthropie qu'on veut si inconsidérément mêler aux lois
économiques, ils ont la prétention de rémunérer largement
le travail, loin de faire du bien, ils feront du mal. Us don-
neront double salaire, soit. Mais alors quarante-cinq hom-
mes seront mieux pourvus, tandis que quarante-cinq autres
\ iendront augmenter le nombre de ceux que la tombe va
dévorer. Lhypothèse étant donnée, ce n'est pas l'abaisse-
ment du salaire qui est le \rai iléau, mais la rareté du ca-
pital. L'abaissement du salaire n'est pas la cause, mais l'effet
du mal. J'ajoute qu'il en est, dans une certaine mesure, le
remède. Il agit dans ce sens qu'il distribue le fardeau de la
souffrance autant qu'il peut l'être et sauve autant de vies
qu'une quantité déterminée de subsistances permet den
sauver.
Supposez maintenant qu'au lieu de dix capitalistes, il y
en ait cent, deux 'cents, cinq cents, n'est-il pas évident que
la condition de toute la peuplade, et surtout celle des pro-
létaires, sera de plus en plus améliorée? N'est-il pas évident
(jne, toute considération de générosité à part , ils obtien-
dront plus de travail et un meilleur prix de leur travail ?
f|aeux-mêmes seront plus en mesure de former des capi-
taux, sans qu'on puisse assigner de limites à cette facilité
toujours croissante de réaliser l'égalité et le bien-être'.'
Combien ne seraient-ils donc pas insensés s'ils admettaient
des doctrines et se livraient à des actes de nature à tarir la
source des salaires, à paralyser le mobile et le stimulant de
l'épargne ! Qu'ils apprennent donc cette leçon : sans doute
les capitaux sont bons pour ceux qui les ont, qui le nie?
mais ils sont utiles aussi a ceux (jui n'ont pu encore en
former, et il iiiii>orte à ceux (|ui n'en ont pas que d'antres
en aient.
Oui. >i les prolétaires connaissaient leurs vrais intérêts, ils
re(liereli''raient avec \r plii^ -raiid soin <|uelles sont les
CO PAMPHLETS.
circonstances favorables ou défavorables à l'épargne, afin de
favoriser les premières et de décourager les secondes. Ils ac-
cueilleraient avec sympathie toute mesure qui tend à la
prompte formation des capitaux. Us s'enthousiasmeraient
pour la paix, la liberté, r( rdre, la sécurité, l'union des classes
et des peuples, l'économie, la modération des dépenses pu-
bliques, et la simplicité du mécanisme gouvernemental; car
c'est sous l'empire de toutes ces circonstances que l'épargne
fait son œuvre, met l'abondance à la portée des masses,
appelle à former des capitaux ceux même qui, autrefois,
étaient réduits à les emprunter à de dures conditions. Us re-
pousseraient avec énergie l'esprit guerrier qui détourne de sa
véritable tin une si grande part du travail humain, l'esprit
de monopole qui dérange l'équitable distribution des
richesses telle que la liberté seule peut la réaliser, la multi-
plicité des services publics qui n'entreprennent sur notre
bom'se que pour gêner notre liberté, et enfin ces doctrines
subversives, haineuses, irréfléchies qui effraient le capital,
l'empêchent de se former, le forcent à fuir, et en définitive
le renchérissent, au détriment surtout des travailleurs qui le
mettent en oemTC.
Eh quoi ! à cet égard, la Révolution de Février n'est-elle
pas une dure leçon? n'est-il pas évident que Vinsécmntéqxx'eWe
a jetée dans le monde des affaires d'une part, et, de l'autre,
l'avènement des théories funestes auxquellesje fais allusion et
qui, des clubs, ont failli pénétrer dans les régions législatives,
ont élevé partout le taux de l'intérêt? N'est-il pas évident que
dès lors il a été plus difficile aux prolétaires de se procurer
ces matériaux, instruments et provisions sans lesquels le
travail est impossible ? n'est-ce pas là ce qui amène le chô-
mage, et le chômage n'amène-t-il pas à son tour la baisse
des salaires ? Ainsi le travail manque aux prolétaires préci-
sément par la même cause qui grève d'un surcroît de prix,
en raison de la hausse de l'intérêt, les objets qu'ils consom-
CAPITAL ET RENTE. 61
nient. Hausse d'intérêts, baisse des salaires, cela veut dire,
en d'autres termes, que le même objet conserve son prix,
mais que la part du capitaliste a envahi, sans profit pour lui,
celle de l'ouvrier.
Un de mes amis, chargé de faire une enquête sur l'indus-
trie parisienne, m'a assuré que les fabricants lui ont révélé
un fait bien saisissant et qui prouve mieux que tous les rai-
sonnements combien l'insécurité et l'incertitude nuisent
à la formation des capitaux. On avait remarqué que, pendant
la période la plus fâcheuse, les dépenses populaires de pure
fantaisie n'avaient pas diminué. Les petits théâtres, les bar-
rières, les cabarets, les débits de tabac étaient aussi fré-
quentés qu'aux jours de prospérité. Dans l'enquête, les
travailleurs eux-mêmes ont ainsi expliqué ce phénomène.
« A quoi bon épargner? qui sait le sort qui nous attend ?
qui sait si l'intérêt ne va pas être aboli ? qui sait si l'État,
devenu prêteur universel à titre gratuit, ne voudra pas faire
avorter tous les fruits que nous pourrions attendre de nos
économies ? » Eh bien ! je dis que si de telles idées pou-
vaient prévaloir pendant deux années seulement, c'en serait
assez pour faire de notre belle France une Turquie. La
misère y deviendrait générale et eiidenii(|ue ; et, à coup sûr,
les premiers frappés seraient les plus pauvres.
Ouvriers, on vous parle beaucoup d'organisation (irtifi-
c/f/Zé' du travail; savez-\ous pouniuoi? Parce (pioii igtKwe
les lois de son organisation naturelle, cest-à-dire de celte
organisation merveilleuse qui résulte cle la liberté. On vous
dit (|n<> la liberté fait saillir ce qu'on iioinnie raiitagonisme
radical des classes ; qu'elle crée et met aux prises deux
intérêts opposés, l'intérêt des capitalistes et ceux des prolé-
taires. Mais il faudrait commencer par prou\er (|ue cet ;.n-
tagonisme existe par le vo-ii de la iiatiiic; et eiisiiile. j|
resterait à démontrei- coinniciil les arrangements de la nm-
innntexAnû uiieux (\\v ceux iU' la liherlé, car (Mitre Ulxi lé
C2 l'AMl'HLETS.
et Contrainte je ne vois pas de milieu. Il resterait à démon-
trer encore que la contrainte s'exercera toujours à votre
avantage et au préjudice des riches. — Mais non, cet an-
tagonisme radical , cette opposition naturelle d'intérêts
n'existent pas. Ce n'est qu'un mauvais rêve d'imaginations
perverties et en délire. Non, un plan si défectueux n'est pas
sorti de la Pensée Divine. Pour l'affirmer, il faut commencer
par nier Dieu. Et voyez comme, en vertu des lois sociales
et par cela seul que les hommes échangent librement entre
eux leurs travaux et leurs produits, voyez quel lien harmo-
nique rattache les classes les unes aux autres 1 Voilà des pro-
priétaires de terre, quel est leur intérêt ? que le sol soit
fécond et le soleil bienfaisant; mais qu'en résulte-t-il ? (jue
le blé abonde, qu'il haisae de prix, et l'avantage tourne au
profit de ceux qui n'ont pas eu de patrimoine. Voilà des
fabricants, quelle est leur constante pensée ? de perfection-
ner leur travail, d'augmenter la puissance de leurs machines,
de se procui'er, aux meilleures conditions, les matières pre-
mières. Et à quoi tout cela aboutit-il ? à l'abondance et au
bas prix des produits, c'est-à-dire que tous les efforts des
fabricants, et sans qu'ils s'en doutent, se résolvent en un
profit pour le public consommateur, dont vous faites partie.
Cela est ainsi pour toutes les professions. Eh bien ! les capi-
talistes n'échappent pas à cette loi. Les voilà fort occupés
de faire valoir, d'économiser, de tirer bon parti de leurs
avances. C'est fort bien, mais mieux ils réussissent, plus ils
favorisent l'abondance des capitaux, et, par une suite né-
cessaire, la baisse de l'intérêt. Or, à qui profite la baisse de
l'intérêt ? n'est-ce pas à l'emprunteur d'abord, et, en défi-
nitive, aux consommateurs des choses que les capitaux
concourent à produire (^) ?
(') Voy. les pages 3G à 45 du tome IV. — Voy. aussi le chap. viii
du lome VI. [Note de l'éditeur.)
CAPITAL ET RENTt:. C3
II est donc certain qne le résultat linal des efforts de cha-
que classe, c'est le bien commun de toutes.
On vous dit que le capital tyrannise le travail. Je ne dis-
{■on\iens pas que chacun ne cherche à tirer le meilleur
parti possible de sa situation, mais, dans ce sens, on ne
réalise que ce qui est possible. Or, jamais il n'est possible
aux capitaux de tyranniser le travail que lorsqu'ils sont rares,
car alors ils font la loi, ils mettent la main-dœuvre aux en-
chères. Jamais cette tyrannie ne leur est plus impossible
([\ie lorsqu'ils sont abondants, car, en ce cas, c'est le travail
qui commande.
Arriére donc les jalousies de classes, les malveillances,
les haines sans fondement, les défiances injustes. Ces pas-
sions dépravées nuisent à ceux qni les nourrissent dans leur
cd'ur. Ce n'est pas là de la morale déclamatoire; c'est un
enchaînement de causes et d'effets susceptible d'être rigou-
reusement, mathématiquement démontré ; et il n'en est pas
moins sublime parce qu'il satisfait autant l'intelligence que
le sentiment.
Je résimie toute cette dissertation par ces mots : Ouvriers,
travailleurs, prolétaires, classes dénuées et soutirantes,
voulez-vous améliorer votre sort ? Vous n'y réussirez pas
par la lutte, l'insurrection, la haine et l'erreur. Mais il y a
trois choses qui ne peuvent perfectionner la conununautt,
tout entière sans étendre sur vous leurs bienfaits, ces trois
choses sont : Paix. Libeutë et Sécihitk.
MAUDIT ARGENT (' !
— Maudit argent ! maudit argent ! s'écriait d'un air dé-
solé F* Fé(;onomiste. au sortir du Comité des finances où
l'on venait de discuter un projet de papier-monnaie.
— Qu'avez-vous? lui dis-je. D'où vient ce dégoût subit
pour la plus encensée des divinités de ce monde ?
— Maudit argent ! maudit argent !
— Vous m'alarmez. Il n'est rien qu'une fois ou autre je
n'aie entendu blasphémer, la paix, la liberté^ la vie, etBrutus
a été jusqu'à dire : Vertu ! tu n'es qu'un nom ! Mais si quel-
que chose a échappé jusqu'ici...
— Maudit argent ! maudit argent !
— Allons, un peu de philosophie. Que vous est-il arrivé 1
Crésus vient-il de vous éclabousser? Monflor vous a-t-il ravi
l'amour de votre mie? ou bien Zoïle a-t-il acheté contre
vous une diatribe au gazetier?
— Je n'envie pas le char de Crésus ; ma renommée, par
son néant, échappe à la langue de Zode ; et quant à ma mie,
jamais, jamais lombre même de la tache la plus légère...
— Ah ! j'y suis. Où avais-je la tête ? Vous êtes, vous aussi,
in\enteur d'une réorganisation sociale, système F*. Votre
société, vous la a oulez plus parfaite que celle de Sparte, et
0; Publié diins le nunuTo d'iiviil 1840 du Journal des éconotutsles.
[Note de l'éditeur.)
MAUm AKdli.M. dit
I)Our cela toute monnaie doit en être sévèrement bannie. Ce
qui vous embarrasse, c'est de décider vos adeptes à vider
leur escarcelle. Que voulez-vous ? c'est l'écueil de tous les
réorganisateurs. Il n'en est pas un qui ne fit merveille s'il
parvenait à vaincre toutes les résistances, et si l'humanité
tout entière consentait à devenir entre ses doigts cire molle ;
mais elle s'entête à n'être pas cire molle. Elle écoute, ap-
plaudit ou dédaigne, et va comme devant.
— Grâce au Ciel, je résiste encore à cette manie du jour.
Au lieu d'inventer des lois sociales, j'étudie celles qu'il a
plu à Dieu d'inventer, ayant d'ailleurs le bonhem' de les
trouver admirables dans leur développement progressif.
Et c'est pour cela que je répète : Maudit ai'gent ! maudit
argent !
— Vous êtes donc proudhonien ou proudhoniste ? Eh,
morbleu ! vous avez un moyen simple de vous satisfaire.
Jetez votre bourse dans la Seine, ni^ vous réservant que cent
sous pour prendre une action delà Banque d'échange.
— Puisque je maudis l'argent, jugez si j'en dois maudire
le signe trompeur !
— Alors, il ne me reste plus qu'une hypothèse. Vous
êtes un nouveau Diogène, et vous allez m'atiadir d'une ti-
rade à la Sénè(iue, sur le mépris des richesses.
— Le Ciel m'en préserve ! Car. la richesse, voyez-vous,
ce n'est pas un peu plus ou un peu moins d'argent. C'est du
pain pour ceux (|ui ont faim, des vêtements pour ceux qui
sont nus , du bois (|ui réchauHé, de l'huih' qui allonge le
jour, une carrière ouverte à votre fils, une dot assurée à
votre fille, un jour de repos pour la fatigue, un cordial pour
la défaillance , un secours glissé dans la main du pauvre
honteux, un toit contre l'orage , des ailes aux amis qui se
rapprochent, une diversion pour la tète (|ue la pensée fait
plier, l'incomparable joie de rendre heuirux ceux qui nous
sont cliers. La richesse, c'est linslruc lion, l'indépendance,
0/:Htii!i ci'iiiiiitlci, l. V. à
iic i'A.Mi'iiLi:rs.
la dignité, la confiance , la charitc, loiit ce que le dévelop-
pement de nos facultés peut livrer aux besoins du corps et
de l'esprit, c'est le progrès, c'est la civilisation. La richesse,
c'est l'admirable résultat civilisateur de deux admirables
agents, plus civilisateui's encore qu'elle-même : le travail et
l'échange (^).
— Bon ! n'allez-vous pas maintenant entonner un dithy-
rambe à la richesse, quand, il n'y a qu'un instant, vous ac-
cabliez l'or de vos imprécations ?
— Eh! ne comprenez-vous pas que c'était tout simple-
ment une boutade d'économiste ! Je maudis l'argent préci-
sément parce qu'on le confond, comme vous venez de faire,
avec la richesse, et que de cette confusion sortent des er-
reurs et des calamités sans nombre. Je le maudis, parce que
sa fonction dans la société est mal comprise et très-dilficile
à faire comprendre. Je le maudis, parce qu'il brouille toutes
les idées, fait prendre le moyen pour le but, l'obstacle pour
la cause, alpha pour oméga ; parce que sa présence dans le
monde, bienfaisante par elle-même, y a cependant intro-
duit une notion funeste, une pétition de principes, une
théorie à rebours, qui, dans ses formes multiples, a appauvri
les hommes et ensanglanté la terre. Je le maudis, parce que
je me sens incapable de lutter contre l'erreur à laquelle il a
donné naissance autrement que par une longue et fastidieuse
dissertation que personne n'écoutera. Ah ! si je tenais au
moins sous ma main un auditeur patient et bénévole !
— Morbleu ! il ne sera pas dit que faute d'une victime
vous resterez dans l'état d'irritation où je vous vois. J'é-
coute; parlez, dissertez, ne vous gênez en aucune façon.
— Vous me promettez de prendre intérêt...
— Je vous promets de prendre patience.
(') A'oy. le cliap. vi ilu luiiic Vl.
'Noie de l'cditeiir.)
MVlim AKGENT. G7
— C'est bien peu.
— C'est tout ce dont je puis disposer. Commencez, et
expliquez-moi d'abord comment une méprise sur le numé-
raire, si méprise il y a, se trouve au fond de toutes les er-
reurs économiques.
— La, franchement, la main sur la conscience , ne vous
est-il jamais arrivé de confondre la richesse avec l'argent ?
— Je ne sais; je ne me suis jamais morfondu sur l'éco
nomie politique. Mais, après tout, qu'en résulterait-il ?
— Pas grand'chose. Une erreur dans votre cervelle sans
influence sur vos actes ; car, voyez-vous, en matière de tra-
vail et d'échange, quoiqu'il y ait autant d'opinions que de
tètes, nous agissons tous de la même manière.
— A peu près comme nous marchons d'après les mêmes
principes, encore que nous ne soyons pas d'accord sur la
tliéorie de l'équilibre et de la gravitation.
— Justement. Quehiuun qui serait conduit par ses in-
ductions à croire que, pendant la nuit, nous avons la tête en
bas et les pieds en haut, pourrait faire là-dessus de beaux
livres, mais il se tiendrait comme tout le monde.
— Je le crois bien. Sinon, il serait vite puni d'être trop
bon logicien.
— De même, cet honnne mourrait bientôt de faim qui.
s'étant persuadé que l'argent est la richesse réelle, serait
conséquent jusqu'au bout. Voilà pourquoi cette théorie est
fausse, car il n'y a de théorie vraie que celle qui résulte des
faits mêmes, tels qu'ils se manifest<'nt en tous temps ou en
tous lieux.
— Je comprends que, dans la pratique et sous l'influence
de l'intérêt personnel, la (■oust'(iuenee funeste de l'acte er-
rout' tend incessainniciit ii icdressi-r l'erreur. Mais si cellt>
dont vous parle/, a si peu (rintlneiice. |Miiirq'ioi vous donne-
l-ell(* tant d'Iiumeni".'
— C'est (lue, i[uau(l nu lioiuiiie. au lieu d ayir poiu' lui
05 l'AMPHLETS.
même, drcidc poiu' autrui, liutorèt persuiinrl^ celte senti-
nelle si vigilante et si sensible, nest plus là pour crier : Aie !
La responsabilité est déplacée. C'est Pierre qui se trompe,
et c'est Jean qui soutfre ; le faux système du législateur de-
vient forcément la règle d'action de populations entières. Et
voyezladirterence.Ouand vous avez de l'argent etgrand'faim;,
([uelle que soit votre théorie du numéraire^ que faites-vous?
— J'entre chez un boulanger et j'achète du pain
— Vous n'hésitez pas à vous défaire de votre argent?
— Je ne l'ai que pour cela.
— Et si, à son tour, ce boulanger a soif, que fait-il ?
— Il va chez le marchand de vin et boit un canon avec
l'argent que je lui ai donné.
— Quoi ! il ne craint pas de se ruiner?
— La véritable ruine serait de ne manger ni boire.
— Et tous les hommes qui sont sur la terre, s'ils sont li-
bres, agissent de même ?
— Sans aucun doute. Voulez-vous qu'ils meurent de faim
pour entasser des sous ?
— Loin de là, je trouve qu'ils agissent sagement, et je
voudrais que la théorie ne fût autre chose que la fidèle
image de cette universelle pratique. Mais supposons main-
tenant que vous êtes le législateur, le roi absolu d'un vaste
empire où il n'y a pas de mines d'or.
— La fiction me plaît assez.
— Supposons encore que vous êtes parfaitement con-
vaincu de ceci : La richesse consiste uniquement et exclu-
sivement dans le numéraire ; qu'en concluriez-vous?
— J'en conclurais qu'il n'y a pas d'autre moyen pour
moi d'enrichir mon peuple , ou pour lui, de s'enrichir lui-
même, que de soutirer le numéraire des autres peuples.
— C'est-à-dire de les appauvrir. La première conséquence
à laquelle vous arriveriez serait donc celle-ci : Une nation
ne peut gagner que ce qu'une autre perd.
MAI 1)11 AIU.K.M. »;9
— Cet axiome a pour lui l'autorité de Baron et de
Montaigne.
— 11 n'en est pas moins triste, car enfin il revient à dire :
Le progrès est impossible. Deux peuples, pas plus que deux
hommes, ne peuvent prospérer côte à côte.
— Il semble bien que cela résulte du principe.
— Et comme tous les hommes aspirent à s'enrichir, il
faut dire que tous aspirent, en vertu d'une loi providen-
tielle, à ruiner leurs semblables.
— Ce n'est pas du christianisme, mais c'est de l'écono-
mie politique.
— Détestable. Mais poursuivons. Je vous ai fait roi ab-
solu. Ce n'est pas pour raisonner, mais pour agir. Rien ne
limite votre puissance. Qu'allez-vous faire en vertu de
cette doctrine : la richesse, c'est l'argent ?
— Mes vues se porteront à accroître sans cesse, au sein
de mon peuple, la masse du numéraire.
— Mais il n'y a pas de mines dans votre royaume. Com-
ment vous y prendrez-vous ? Qu'ordonnerez-vous?
— Je n'ordonnerai rien ; je défendrai. Je défendrai, sous
peine de mort, de faire sortir un écu du pays.
— Et si votre peuple, ayant de l'argent, a faim aussi?
— N'importe. Dans le système où nous raisonnons, lui
permettre d'exporter des écus, ce serait lui permettre de
s'appauvrir.
— En sorte que, de voh-e aveu , vous le forceriez à se
conduire sur un principe opposé à celui (pii vous guide vous-
même dans des circonstances semblables. Pounpu^i cela'.'
— C'est sans doute parce (pie ma propre faim me [)ique,
et que la fain» des peuples ne pi<iue pas les législateurs.
— Eh bien ' je puis vous dire que votre plan échouerait,
et qu'il n y a pas de survtMllanee assez vigilante i»our empê-
cher, quand le peuple a faim , les écus de sortir, si le ble ;i
la liberté d'enlrei'.
To PAMPHLETS.
— En ce cas, ce plan, erroné ou non, est inefficace pour
le ])ien comme pour le mal, et nous n'avons plus à nous en
occuper.
— Vous oubliez que vous êtes législateur. Est-ce qu'un
législateur se rebute poui- si peu, quand il fait ses expé-
riences sur autrui ? Le premier décret ayant échoué , ne
chercheriez -vous pas un autre moyen d'atteindre votre
but?
— Quel but ?
— Yous avez la mémoire courte ; celui d'accroître , au
sein de votre peuple, la masse du numéraire supposé être
la seule et vraie richesse.
— Ah ! vous m'y remettez; pardon. Mais c'est que,
voyez-vous, on a dit de la musique : Pas trop n'en faut ; je
crois que c'est encore plus vrai de l'économie politique. M'y
revoilà. Mais je ne sais vraiment qu'imaginer...
— Cherchez bien. D'abord, je vous ferai remarquer que
votre premier décret ne résolvait le problème que négati-
vement. Empêcher les écus de sortir , c'est bien empêcher
la richesse de diminuer, mais ce n'est pas l'accroître.
— Ah ! je suis sur la voie... ce blé libre d'entrer... Il me
vient une idée lumineuse... Oui, le détour est ingénieux, le
moyen infaillible, je touche au but.
— A mon tour, je vous demanderai : quel but ?
— Eh ! morbleu, d'accroître la masse du numéraire.
— Comment vous y prendrez-vous, s'il vous plaît ?
— N'est-il pas vrai que pour que la pile d'argent s'élève
toujours, la première condition est qu'on ne l'entame
jamais?
— Bien.
— Et la seconde, qu'on y ajoute toujours?
— Très-bien.
— Donc le problème sera résolu, en négatif et positif,
comme disent les socialistes , si duu côté j'empêche l'é-
MALDIT ARGENT. 7 1
tranger d'y puiser, et si , de rautre, je le force à y verser.
— De mieux en mieux.
— Et pour cela deux simples décrets où le numéraire ne
sera pas même mentionné. Par lun, il sera défendu à mes
sujets de rien acheter au dehors ; par l'autre, il leur sera or-
donné d'y beaucoup vendre.
— C'est un plan fort bien conçu.
— Est-il nouveau ? Je vais aller me pourvoir d'un brevet
d'invention.
— Ne vous donnez pas cette peine ; la priorité vous se-
rait contestée. Mais prenez garde aune chose.
— Laquelle?
— Je vous ai fait roi tout-puissant. Je comprends que
vous empêcherez vos sujets d'acheter des produitsétrangers.
Il suffira d'en prohiber l'entrée. Trente ou quarante mille
douaniers feront l'atl'aire.
— C'est un peu cher. Qu'importe? L'argent qu'on Iciu'
donne ne sort pas du pays.
— Sans doute; et dans notre système, c'est l'essentiel.
Mais pour forcer la vente au dehors, conunent piocéderez-
vons?
— Je l'encouragerai par des primes, au moyen de (|iicl-
ques bons impots frapjx's sur mon peuple.
— En ce cas, les exportati!urs, contraints par leur propre
rivalité, baisseront leurs prix d'autant, et c'est comme si
vous faisiez cadeau ;i l'étranger de ces primes ou de ces
impôts.
— Toujours est-il que l'argent ne sortira pas du pays.
— C'est juste. Cela ré|)(»nd à tout ; mais si volic système
est si avantageux, les rois nos \((isins l'adoiiteront. Ils re-
[uoduiront vos décrets ; ils auront des douaniers et repons-
st.M'ont vos pntdnits, afin ([ue elle/ eux non pins la pile d'ar-
gent ne diminue pas.
— J'aurai inie armée et je l'oiceiai leurs barrières.
*2 PAMPHLETS.
— Ils auront une armée et forceront les vôtres.
— - J'armerai des navires, je ferai des conquêtes, j'acquer-
rai des colonies, et créerai à mon peuple des consomma-
teurs qui seront bien obligés de manger notre blé et boire
notre vin (*).
— Les autres rois en feront autant. Ils vous disputeront
vos conquêtes, vos colonies et vos consommateurs. Voilà la
guerre partout et Je monde en feu.
— J'augmenterai mes impôts, mes douaniers, ma marine
et mon armée.
— Les autres vous imiteront.
— Je redoublerai d'efforts.
— Ils feront de même. En attendant, rien ne prouve que
vous aurez réussi à beaucoup ^endre.
— II n'est que trop vrai. Bienheureux si les efforts com-
merciaux se neutralisent.
— Ainsi que les efforts militaires. Et dites-moi, ces
douaniers, ces soldats, ces vaiseaux, ces contributions
écrasantes, cette tension perpétuelle vers un résultat impos-
sible, cet état permanent de guerre ouverte ou secrète avec
le monde entier, ne sont-ils pas la conséquence logique,
nécessaire de ce que le législateur s'est coiffé de cette idée
(qui n'est, vous en êtes convenu, à l'usage d'aucun homme
agissant pour lui-même) : « La richesse, c'est le numéraire;
accroître le numéraire, c'est accroître la richesse? »
— J'en conviens. Ou l'axiome est vrai, et alors le légis-
lateur doit agir dans le sens que j'ai dit, bien que ce soit la
guerre universelle. Ou il est faux et, en ce cas, c'est pour
se ruiner que les hommes se déchirent.
— Et souvenez-vous qu'avant d'être roi, ce même axiome
vous avait conduit par la logique à ces maximes: « Ce que
{') Voy., au tome IT, l'introduction de Cohden et la ligue.
\ntp de l'éditeur.^
MAIDIT AI{(;F.M'. 7 3
ruii gogiie, l'autre le perd. Le iimlit de liin est le dom-
luage de l'autre; » lesquelles impliqueut un antagonisme
irrémédiable entre tous les hommes.
— Il n'est que trop eertain. Philosophe ou législateur,
soit que je raisonne ou que j'agisse, partant de ce prin-
cipe: l'argent, c'est la richesse, —j'arrive toujours à cette
conclusion ou à ce résultat : la guerre universelle. Avant de
le discuter, vous avez bien fait de m'en signaler les consé-
quences; sans cela, je n'aurais jamais eu le courage de
vous suivre jusqu'au bout dans votre dissertation économi-
que, car, à vous parler net, cela n'est pas divertissant.
— A qui le dites-vous? C'est à quoi je pensais quand vous
m'entendiez murmurer: Maudit argent! Je gémissais de
ce que mes compatriotes n'ont pas le courage d'étudier ce
qu'il leur importe tant de savoir.
— Et pourtant, les conséquences sont effrayantes.
— Les conséquences ! Je ne vous en ai signalé qu'un(\
J'aurais pu vous en montrer de plus funestes encore.
— Vous me faites dresser les cheveux sur la tète ! Quels
autres maux a pu iniliger à l'humanité cette confusion entre
l'Argent et la riichcsse?
— Il me faudra longtemps pour les énumérer. C'est une
doctrine qui a une nombreuse lignée. Son fils aine, nous
venons de faii-e sa connaissance, s'appelle ré;/iine jin,-
liihltlf ; le cadet, si/ulhue colonial ; le troisième, haine ou
capital ; le Benjamin, papier-monuaie .
— Quoi ! le papier-monnaie procède de la même cireur?
— Directement. Quand les législateurs, après avoir ruine
leshonmies par la guerre et limpôt, persévèrent dans leur
idée, ils se disent: «Si le peuple souHre, c'est qu'il n'a
pas assez d'argent. Il en faut faire. » Kt comme il u't^t
|)asaisede multiplier les métaux précieux, surtout (piand
on a épuisé les prétendues ressources de la prohibition,
«nous ferons (In rnnnèrairc ficlif. ajoutent-ils. rien n'est plus
7 4 PAMPHLETS.
aisé, et chaque citoyen en aura plein son portefeuille 1 ils
seront tous riches. »
— En effet, ce procédé est plus expéditif que l'autre, et
puis il n'aboutit pas à la guerre étrangère.
— Non, mais à la guerre civile.
— Vous êtes bien pessimiste. Hàtez-vous donc de traiter
la question au fond. Je suis tout surpris de désirer, pour
la première fois, savoir si l'argent (ou son signe) est la ri-
chesse.
— Vous m'accorderez bien que les hommes ne satisfont
immédiatement aucun de leurs besoins avec des écus. S'ils
ont faim, c'est du pain qu'il leur faut ; s'ils sont nus , des
vêtements; s'ils sont malades, des remèdes; s'ils ont froid,
un abri, du combustible; s'ils aspirent à apprendre, des li-
vres; s'ils désirent se déplacer, des véhicules, et ainsi de
suite. La richesse d'un pays se reconnaît à l'abondance et à
la bonne distribution de toutes ces choses.
Par où vous devez reconnaître avec bonheur combien est
fausse cette triste maxime de Bacon : Ce. qiC un peuple gaçjne,
l'autre le perd nécessaù^cment ; maxime exprimée d'une
manière plus désolante encore par Montaigne, en ces ter-
mes : Le profit de Cun est le dommage de l'autre. Lorsque
Sem, Cham et Japhet se partagèrent les vastes solitudes de
cette terre, assurément chacun d'eux put bâtir, dessécher,
semer, récolter, se mieux loger, se mieux nourrir, se mieux
vêtir, se mieux instruire, se perfectionner, s'enrichir, en un
mot, et accroître ses jouissances, sans qu'il en résuUât une
dépression nécessaire dans les jouissances analogues de ses
frères. Il en est de même de deux peuples.
— Sans doute, deux peuples, comme deux hommes, sans
relations entre eux, peuvent, en travaillant plus, en travail-
lant mieux, prospérer côte à côte s:uis se nuire. Ce n'est pas
là ce qui est nié par les axiomes de Montaigne et de Bacon.
Us signifient seulement que, dans le commerce qui se fait
MAIDIT ARGENT. :5
nntre deux peuples ou deux hommes, si l'un gagne, il faut
que l'autre perde. Et cela est évident de soi ; l'échange n'a-
joutant rien par lui-même à la masse de ces choses utiles
dont vous parliez, si après l'échange une des pai'ties se
trouve en avoir plus, il faut bien que l'autre partie se trouve
en avoir moins.
— Vous vous faites de l'échange une idée bien incom-
plète, incomplète au point d'en devenir fausse. Si Sem est
sur une plaine fertile en blé, Japhet sur un coteau propre à
produire du vin, Cham sur de gras pâturages, il se peut que
la séparation des occupations, loin do nuire à l'un d'eux,
les fasse prospérer tous les trois. Cela doit même arriver,
car la distribution du travail, introduite par l'échange, aura
pour effet d'accroître la masse du bit'', du vin et de la viande
à partager. Comment en serait-il autrement, si vous admet-
tez la liberté de ces transactions? Dès l'instant que l'un des
trois frères s'apercevrait <iue le travail , pour ainsi dire so-
ciétaire, le constitue en perte permanente, comparativement
au travail solitaire, il renoncerait à échanger. L'échange
porte avec lui-même son titre à notre reconnaissance. Il
s'accompht. dune il est bon i')-
— Mais l'axiome de Bacon est vrai quand il s'agit dur et
d'argent. Si l'on admet qu'à un moment déterminé il en
existe dans le monde uni' quantité dunnce, il est bien clair
qu'une bourse ne se peut (Muplir (lu'uni' aulrc bourse ne se
vide.
— Et si l'on professe (|ue l'or est la richesse, la conclu-
sion est qu'il y a parmi les honunes des (h'placcnn'uts de
fortune et jamais de progrès général. C'est justement ce (|ue
je disais en conuiiençanl. Que si, au contraire, nous \uyez
la vraie richesse dans l'abuadance des choses utiles |)rupres
à satisfaire nos besoins et nos goûts, vous conqirendrez
(') \u\ I.' .liai. i\ ilit «iiii;\|. [Niile de l'éditeur.)
: fi PAMPHLETS.
romme possible la prospérité simultanée. Le numéraire ne
sert qu'à faciliter la transmission d'une main à l'autre de ces
choses utiles , ce qui s'accomplit aussi bien avec une once
de métal rare, conmie l'or, qu'avec une livre de métal plus
abondant, comme l'argent, ou avec un demi-quintal de mé-
al plus abondant encore , comme le cuivre. D'après cela,
"il y avait à la disposition de tous les Français une fois plus
de toutes ces choses utiles, la France serait le double plus
riche, bien que la quantité de numéraire restât la même ;
mais il n"en serait pas ainsi s'il y avait le double de numé-
raire, la masse des choses utiles n'augmentant pas.
— La question est de savoir si la présence d'un plus grand
nombre d'écus n'a pas précisément pour effet d'augmenter
la masse des choses utiles.
— - Quel rapport peut-il y avoir entre ces deux termes ?
Les aliments, les vêtements, les maisons, le combustible,
tout cela vient de la nature et du travail, d'un travail plus
ou moins habile s'exerçant sur une nature plus ou moins
libérale.
— Vous oubliez une grande force, qui est l'échange. Si
vous avouez que c'est une force, comme vous êtes convenu
que les écus le facilitent, vous devez convenir qu'ils ont une
puissance indirecte de production.
— Mais j'ai ajouté qu'un peu de métal rare facilite autant
de transactions que beaucoup de métal abondant, d'où il
suit qu'on n'enrichit pas un peuple en le forçant de donner
des choses utiles pour avoir plus d'argent.
— Ainsi, selon vous, les trésors qu'on trouve en Californie
n'accroîtront pas la richesse du monde ?
— Je ne crois pas qu'ils ajoutent beaucoup aux jouis-
sances, aux satisfactions réelles de l'humanité prise dans son
ensemble. Si l'or de la Californie ne fait que remplacer
dans le monde celui qui se perd et se détruit, cela peut
avoir son utilité. S'il en augmente la masse, il la dépréciera.
M.UUll AIKiK.M. 7 7
Le» cliei'clit'Ui's dor seront plus riches quils n'eussent été
sans cela. Mais ceux entre les mains de qui se trouvera l'or
actuel au moment de la dépréciation, se procureront moins
de satisfactions à somme égale. Je ne puis voir là un accrois-
sement, mais un déplacement de la vraie richesse, telle que
je lai définie.
— Tout cela est fort subtil. Mais vous aurez bien de l.i
peine à me faire comprendre que je ne suis pas plus riche,
toutes choses égales d'ailleurs, si j'ai deux écus, que si je
n'en ai qu'un.
— Aussi n'est-ce pas ce que je dis.
— Et ce qui est vrai de moi lest de mon voisin, et du
voisin de mon voisin, et ainsi de suite , de proche en pro-
che, en faisant le tour du pays. Donc, si chaque Français a
plus déçus, la France est plus riche.
— Et voilà votre erreur, l'erreur commune, consistant à
conclure de un à tous et du particulier au général.
— Quoi 1 n'est-ce pas de toutes les conclusions la plus
concluante? Ce qui est vrai de chacun ne lest-il pas de
tous? Qu'est-ce que tous, sinon les cimcuns nommés en une
seule fois? Autant vaudrait me dire que chaque Français
pourrait tout à coup grandir d'un pouce, sans que la taille
njoyenne de tous les Français fût plus élevée.
— Le raisonnement est spécieux, j'en conviens, et voilà
justement pourquoi l'illusion (ju'il recèle est si coninuuie.
Examinons pourtant.
Dix joueurs se réunissaient dans un salon. Ptiur plus de
facilité, ils avaient coutume de prendi-c chacun dix jctttiis
contre les(juels ils déposaient cent francs sous le chandelier,
de manière à ce que chaque jeton correspondit à dix IVancs.
Après la paitie on réglait les com|)tes, et les joueurs reti-
i-aii'iil du chandelier autant de fois dix francs qu'ils pou-
vaient représenter de jetons. Ce (|ne voyant, l'un deux,
grand arithnielicien iieut-ètre , mais pauvre raisdiiiienr.
7 8 PAMPHLETS.
dit : Messieurs^ une expéiirncf invariable m'apprend qu'à
la fin de la partie je me trouve d'autant plus riche que j'ai
plus de jetons. Navez-vous pas fait la même observation
sur vous-mêmes? Ainsi ce qui est vrai de moi est succes-
sivement vrai de chacun de vous, et ce qui est vrai de chacun
l'est de tous. Donc nous serions tous plus riches, en fin de
jeu, si tous nous avions plus de jetons. Or, rien n'est plus
aisé; il suffit d'en distribuer le double. C'est ce qui fut fait.
Mais quand, la partie terminée, on en vint au règlement, on
s'aperçut que les mille francs du chandelier ne s'étaient pas
miraculeusement multipliés, suivant lattente générale. Il
fallut les partager, comme on dit, au prorata, et le seul
résultat (bien chimérique î) obtenu, fut celui-ci : chacun
avait bien le double de jetons , mais chaque jeton, au lieu
de correspondre ù dix francs, n'en représentait plus que
cinq. Il fut alors parfaitement constaté que ce qui est vrai
de chacun ne l'est pas toujours de tous.
— Je le crois bien : vous supposez un accroissement gé-
néral de jetons, sans un accroissement correspondant de la
mise sous le chandelier.
— Et vous, vous supposez un accroissement général d'é-
cus sans un accroissement correspondant des choses dont
ces écus facilitent l'échange.
— Est-ce que vous assimilez les écus à des jetons ?
— Non certes, à d'autres égards ; oui, au point de vue du
raisonnement que vous m'opposiez et que j'avais à com-
battre. Remarquez une chose. Pour qu'il y ait accroissement
général d'écus dans un pays, il faut, ou que ce pays ait des
mines, ou que son commerce se fasse de telle façon qu'il
donne des choses utiles pour recevoir du numéraire. Hors
de ces deux hypothèses , un accroissement universel est im-
possible, les écus ne faisant que changer de mains, et, dans
ce cas , encore qu'il soit bien vrai que chacun pris indivi-
duellement soit d'autant plus riche qu'il a plus d'écus, on
MAI DU AIUJE.NT. 7 3
n'en peut pas déduire la généralisation que vous faisiez tout
à riieure;, puisqu'un écu de plus dans une bourse implique
de toute nécessité un écu de moins dans une autre. CVst
connue dans votre comparaison avec la taille moyenne. Si
chacun de nous ne grandissait qu'aux dépens d'autriii. il
serait bien vrai de chacun pris individuellement qu'il simu
plus bel homme^ s'il a la bonne chance , mais cela ne sera
jamais vrai de tous pris collectivement.
— Soit. Mais dans les deux hypothèses que vous avez si-
gnalées, l'accroissement est réel , et vous conviendrez que
j'ai raison.
— Jusqu'à un certain point.
L'or et l'argent ont une valeur. Pour en obtenir, les
hommes consentent à donner des choses utiles qui ont une
valeur aussi. Lors donc qu'il y a des mines dans nu pays, si
ce pays en extrait assez d'or pour acheter au dehors une
chose utile, par exemple , une locomotive, il s'enrichit de
toutes les jouissances que peut procurer une locomotive,
exactement comme s'il l'avait faite. La question pour lui
est de savoir s'il dépense plus d'eH'ortsdansle premier pro-
cédé que dans le second. Que s'il n'exportait pas cet or. il
se déprécierait et il arriverait quelque chose de pis que ce
que vous voyez en Californie, c;ir lii du moins on se sert des
métaux précieux pour acheter des choses utiles faites ail-
leurs. Malgré cela, on y court risque de mourir de faim sur
des monceaux d'or. Que serait-ce, si la loi en déteudiiit
l'exportation ?
Quant à la seconde hypothèse, celle de l'or qui nous ar-
rive par le connnerce, (;'est un avantage ou un inconvé-
nient, selon (|ue le pays en a plus ou moins besoin, comp;:-
rativement au besoin (pi'il a aussi des choses utiles dont il
faut se défaire poui- l'acquérir. C'est aux intéressés à eu ju-
ger, et non à la loi; car si la loi j)arl d(> <-e prin(i|ie, «|ur
l'or est préférable aux choses utiles, n'inq)orle la valeur, cl
«0 PA.Ml'lILtTS.
si elle parvient à agir efficacement dans ce sens^ elle tend à
faire de la France une Californie retournée , où il y aura
beaucoup de numéraire pour acheter, et rien à acheter.
C'est toujours le système dont Midas est le symbole.
— L'or qui entre implique une chose utile qui sort, j'en
conviens, et, sous ce rapport, il y a une satisfaction sous-
traite au pays. Mais n'est-elle pas remplacée avec avant.ige ?
et de combien de satisfactions nouvelles cet or ne sera-t-il
pas la source, en circulant de main en main, en provoquant
le travail et l'industrie, jusqu'à ce qu'enfin il sorte à son tour,
et implique l'entrée d'une chose utile ?
— Vous voilà au cœur de la question. Est-il vrai qu'un
écu soit le principe qui fait produire tous les objets dont il
facilite l'échange? On convient bien qu'un écu de cinq
francs ne vaut que cinq francs; mais on est porté à croire
que cette valeur a un caractère particulier ; qu'elle ne se dé-
truit pas comme les autres, ou ne se détruit que très à la
longue; quelle se renouvelle, pom* ainsi dire, à chaque
transmission ; et qu'en définitive cet écu a valu autant de fois
cinq francs qu'il a fait accomplir de transactions, qu'il vaut
à lui seul autant que toutes les choses contre lesquelles il
s'est successivement échangé ; et on croit cela, parce qu'on
suppose que, sans cet écu, ces choses ne se seraient pas
même produites. On dit : Sans lui, le cordonnier aurait
vendu une paire de souliers de moins; par conséquent, il
aurait acheté moins de boucherie ; le boucher aurait été
moins souvent chez l'épicier, lépicier chez le médecin, le
médecin chez l'avocat, et ainsi de suite.
— Cela me paraît incontestable.
— C'est bien le moment d'analyser la vraie fonction du
numéraire, abstraction faite des mines et de l'importation.
Vous avez un écu. Que signific-t-il en vos mains ? Il y est
comme le témoin et la preuve que vous avez, à une époque
quelconque, exécuté un travail, dont au lieu de profiter^
MALI» Il A KG EX 1. 81
VOUS avez fait jouir la société, en la personne de votre client.
Cet écu témoigne que vous avez rendu un sey'vice à la so-
ciété, et, de plus, il en constate la valeur. 11 témoigne, en
outre, que vous n'avez pas encore retiré de la société un
service ree/ équivalent, comme c'était votre droit. Pour
vous mettre à même de l'exercer, quand et comme il vous
plaira, la société, par les mains de votre client, vous a
donné une reconnaissance, un tilre, un bon de la Républi-
que, un jeton, un écu enfin, qui ne ditfère des titres fidu-
ciaires qu'en ce qu'il porte sa valeur en lui-même, et si vous
savez lire, avec les yeux de l'esprit, les inscriptions dont il
est cliariîé, vous déchiffrerez distinctement ces mots : « /fc7t-
dez au porteur un service équivalent ù relui qu'il a rendu à
la société , valeur reçue constatée , prouvée et mesurée par celle
qui est en moi-rnème {^). »
Maintenant, vous me cédez votre écu. Ou c'est à titre
gratuit, ou c'est à titre onéreux. Si vous me le donnez
comme prix d'un service, voici ce qui en résulte : votre
compte de satisfactions réelles avec la société se trouve ré-
glé, balancé et fermé. Vous lui aviez rendu un service con-
tre un écu, vous lui restituez maintenant l'écu contre un
service; partant quitte quanta vous. Pour moi je suis jus-
tement dans la position où vous étiez tout à l'heure. C'est
(') Mutualité des services. D'après toul ce qui précède, la société
piiut être considérée comme un immense bazar où chacun va d'abord
déposer ses produits, en faire reconnaître et fixer la valeur. Après
cela, il est autorisé à prélever, sur l'ensemble de tous ces dépots, des
produits à son choix pour une valeur éçale. Or, comment s'apprécie
cette valeur? par le service reçu et rendu. Nous avons donc exacte-
ment ce que demandait M. Proudhon. Nous avons ce bazar déchange,
dont on a tant ri ; et la société, plus ingénieuse que M. Proudhon,
nous le donne en nous épargnant le dérangement matériel d'y trans-
porter nos marchandises. Pour cela, elle a inventé la monnaie,
moyennant quoi elle réalise l'entrepôt à domicile.
(Ébauche inédite de l'auteur. •
VEuvre» cumpUlr». t. V. 0
82 l'AMPlILËTS.
moi qui maintenant suis en avance envers la société du ser-
vice que je viens de lui rendre en votre personne. C'est moi
qui deviens son créancier de la valeur du travail que je vous
ai livré, et que je pouvais me consacrer à moi-même. C'est
donc entre mes mains que doit passer le titre de cette
créance, le témoin et la preuve de la dette sociale. Vous ne
pouvez pas dire que je suis plus riche, car si j'ai à recevoir,
c'est parce que j'ai donné. Vous ne pouvez pas dire surtout
(}ue la société est plus riche d'un écu, parce qu'un de ses
membres a un écu de plus, puisqu'un autre l'a de moins.
Que si vous me cédez cet écu gratuitement, en ce cas, il
est certain que j'en serai d'autant plus riche, mais vous en
serez d'autant plus pauvre, et la fortune sociale, prise en
masse, ne sera pas changée; car cette fortune, je l'ai déjà
dit, consiste en services réels, en satisfactions effectives, en
choses utiles. Vous étiez créancier de la société, vous m'avez
substitué à vos droits, et il importe peu à la société, qui est
redevable d'un service, de le rendre à vous ou à moi. Elle
s'acquitte en le rendant au porteur du titre.
— Mais si nous avions tous beaucoup d'écus, nous reti-
rerions tous de la société beaucoup de services. Cela ne se-
rait-il pas bien agréable ?
— Vous oubliez que dans l'ordre que je viens de décrire,
et qui est limage de la réalité, on ne retire du milieu so-
cial des services que parce qu'on y en a versé. Qui dit ser-
vice, dit à la fois service reçu et rendu, car ces deux termes
s'impliquent, en sorte qu'il doit toujours y avoir balance.
Vous ne pouvez songer à ce que la société rende plus de
ser\ ices qu'elle n'en reçoit, et c'est pourtant là la chimère
qu'on poursuit au moyen de la multiplication des écus, de
l'altération des monnaies, du papier-monnaie, etc.
— Tout cela parait assez raisonnable en théorie, mais,
dans la pratique, je ne puis me tirer de la tète, quand je
vois comment les choses se passent, que si, par un heureux
MAL DIT ARGENT. S;]
luiracle, le nombre des écus venait à se niulliplioi-, de telle
sorte que chacun de nous en vît doubler sa petite provision,
nous serions tous plus à l'aise; nous ferions tous plus d'a-
chats, et l'industrie en recevrait un puissant encouragement.
— Plus d'achats! Mais acheter quoi? Sans doute des ob-
jets utiles, des choses propres à procurer des satisfactions
efficaces, des vivres, des étotfes, des maisons, des livres,
des tableaux. Vous devriez donc commencer par prouver
que toutes ces choses s'engendrent d'elles-mêmes, par cela
seul qu'on fond à l'hùtel des Monnaies des lingots tombés
de la lune, ou qu'on met en mouvement à l'Imprimerie na-
tionale la planche aux assignats; car vous ne pouvez rai-
sonnablement penser que si la quantité de bit', de draps, de
navires, de chapeaux, de souliers reste la même, la part de
chacun puisse être plus grande, parce (pie nous nous pré-
senterons tous sur le marché avec une plus grande quantité
de francs métalliques ou fictifs. Rappelez-vous nos joueurs.
Dans l'ordre social, les choses utiles sont ce que les travail-
leurs eux-mêmes mettent sous le chandelier, et les écus
qui circulent de main en main, ce sont les jetons. Si vons
multipliez les francs, sans multiplier les choses utiles, il en
résultera seulement qu'il faudra plus de francs pour chaque
échange, comme il fallut aux joueurs plus de jetons pour
chaque mise. Vous en avez la preuve dans ce qui se piisse
pour l'or, l'argent et le enivre. Pourquoi le même troc
exige-t-il plus de cuivre que d'argent, plus d'argent que
(l'or? N'est-ce pas parce que ces métaux sont répandus dans
le monde en proportions diverses? Quelle raison avez-vous
(le croire que si l'or devenait tout à coup aussi abondant
(jue l'argent, il ne faudrait pas autant de l'un que de l'au-
tre pour acheter une maison ?
— Vous pouvez avoii" raison, mais je (h'-sirc (jue xoiis
ayez tort. Au milieu des souifrances qui nous environnent,
si cruelles en elles-mêmes, si dangereuses par leurs couse-
Si PA.>l^•ULtl^.
quences, je truuvais quelque consolation à penser qu il y
avait un moyen facile de rendre heureux tous les membres
de la société.
— L'or et l'argent fussent-ils la richesse, il n'est déjà pas
si facile d'en augmenter la masse dans un pays privé de
mines.
— Non, mais il est aisé d'y substituer autre chose. Je suis
d'accord avec vous que l'or et l'argent ne rendent guère de
services que comme instruments d'échanges. Autant en
fait le papier-monnaie, le billet de banque, etc. Si donc
nous avions tous beaucoup de cette monnaie-là, si facile à
créer, nous pourrions tous beaucoup acheter, nous ne man-
querions de rien. Votre cruelle théorie dissipe des espéran-
ces, des illusions, si vous voulez, dont le principe est assu-
rément bien philanthropique.
— Oui, comme tous les vœux stériles que Ion peut for-
mer pour la félicité universelle. L'extrême facilité du
moyen que vous invoquez suffit pom' en démontrer l'inanité.
Croyez-vous que s'il suffisait d'imprimer des billets de ban-
que pour que nous pussions tous satisfaire nos besoins, nos
goûts, nos désirs, l'humanité serait arrivée jusqu'ici sans
recourir à ce moyen ? Je conviens avec vous que la décou-
verte est séduisante. Elle bannirait immédiatement du
monde, non-seulement la spoliation sous ses formes si dé-
plorables, mais le travail lui-même, sauf celui de la planche
aux assignats. Reste à comprendre comment les assignats
achèteraient des maisons que nul n'aurait bâties, du blé que
nul n'aurait cultivé, des étoffes que nul n'aurait pris la peine
de tisser (*).
— Une chose me frappe dans votre argumentation. D'après
vous-même, s'il n'y a pas gain , il n'y a pas perte non plus
(') Voy. la 12* leUie du pamphlet Gratuité du crédit.
(Noteâe l'éditeur.)
MAUDIT ARGENT. Sô
à multiplier l'instrument de l'échange, ainsi qu'on le voit
par l'exemple de vos joueurs, qui en furent quittes pour une
déception fort bénigne. Alors pourquoi repousser la pierre
philosophale, qui nous apprendrait enfin le secret de chan-
ger les cailloux en or, et, en attendant, le papier-monnaie?
Ètes-vous si entêté de votre logique, que vous refusiez une
expérience sans risques ? Si vous vous trompez, vous privez
la nation, au dire de vos nombreux adversaires, d'un bien-
fait immense. Si l'erreur est de leur côté, il ne s'agit pour
le peuple, d'après vous-même, que d'une espérance déçue.
La mesure, excellente selon eux, est neutre selon vous.
Laissez donc essayer, puisque le pis qui puisse arriver,
ce n'est pas la réalisation d'un mal, mais la non-réalisation
d'un bien.
— D'abord, c'est déjà un grand mal, pour un peuple,
qu'une espérance déçue. C'en est un autre que le gouver-
nement annonce la remise de plusieurs impôts sur la foi
d'une ressource qui doit infailliblement s'évanouir. Néan-
moins votre remarque aurait de la force, si, après l'émission
du papier-monnaie et sa dépréciation, l'équilibre des valeurs
se faisait instantanément, avec une parfaite simultanéité,
en toutes choses et sur tous les points du territoire. La me-
sure aboutirait, ainsi que dans mon salon de jeu, à une
mystification universelle, dont le mieux serait de rire en
nous regardant les uns les autres. Mais ce n'est pas ainsi
que les choses se pass(>nt. L'expérience en a été faite, et
chaque fois que les despotes ont altéré la monnaie...
— Qui propose d'altérer les monn.iies?
— Eh, mon Dieu ! forcer les gens à |»rendi'e en paiement
des chiffons de papier qu'on a oftieiellement baptisés /"rmicv,
ou les forcer de recevoir eoMiine pesant cinq grannnes une
pièce d'argent (jui n'en pèse que deux et d<Mni, mais qu'on
a aussi officiellement appelée franc, c'est tout un, si ce n'est
pis; et tous les raisonnements (|u*oii peut faire (mi f.ncnr «Ifs
«fi PAMPHLETS.
assignats ont été faits en faveur de la fausse monnaie
légale. Certes, en se plaçant au point de vue où vous étiez
tout à l'heure, et où vous paraissez être encore, lors-
cju'on croyait que multiplier l'instrument des échanges
c'était multiplier les échanges eux-mêmes, ainsi que les
choses échangées, on devait penser de très-bonne foi que
le moyen le plus simple était de dédoubler les écus et
de donner législativement aux moitiés la dénomination et
la valeitr du tout. Eh bien ! dans un cas comme dans l'autre,
la dépréciation est infaillible. Je crois vous en avoir dit la
cause. Ce qu'il me reste à vous démontrer, c'est que cette
dépréciation, qui, pour le papier, peut aller jusqu'à zéro,
s'opère en faisant successivement des dupes parmi lesquel-
les les pauvres, les gens simples, les ouvriers, les campa-
gnards occupent le premier rang.
— J'écoute ; mais abrégez. La dose d'Économie politique
est un peu forte pour une fois.
— Soit. Nous sommes donc bien fixés sur ce point,
que la richesse c'est l'ensemble des choses utiles que nous
produisons par le travail, ou mieux encore, les résultats
de tous les efforts que nous faisons pour la satisfaction
de nos besoins et de nos goûts. Ces choses utiles s'échan-
gent les unes contre les autres , selon les convenances
de ceux à qui elles appartiennent. Il y a deux formes à
ces transactions : l'une s'appelle ^roc; c'est celle où l'on
rend un service pour recevoir immédiatement un service
équivalent. Sous cette forme , les transactions seraient
extrêmement limitées. Pour qu'elles pussent se multiplier,
s'accomplir à travers le temps et lespace, entre personnes
inconnues et par fractions infinies, il a fallu l'intervention
d'un agent intermédiaire : c'est la monnaie. Elle donne lieu
à rechange, qui n'est autre cliose qu'un troc complexe.
C'est là ce qu'il faut remarquer et comprendre. L'cchotu/r-
se décompose en deux froca, en deux facteurs, la vpnff et
MAUDIT ARGENT. 8 7
Voc/irif, dont la réunion est nécessaire pour le constituer.
Vous vendez un service contre un écu, puis, avec cet écu,
vous achetez un service. Ce n'est qu'alorsque le troc est com-
plet; ce n'est qu'alors que votre effort a été suivi d'une satis-
faction réelle. Evidemment vous ne travaillez à satisfaire les
besoins dautrui que pour qu'autrui travaille à satisfaire les
vôtres. Tant que vous n'avez en vos mains que l'écu qui
vous a été donné contre votre travail, vous êtes seulement
en mesure de réclamer le travail dune autre personne. Et
c'est quand vous laurez fait, que l'évolution économique
sera accomplie quant à vous, puisqu'alors seulement vous
aurez obtenu, par une satisfaction réelle, la vraie récom-
pense de votre peine. L'idée de troc implique service rendu
et service reçu. Pourquoi n'en serait-il pas de mémo de
celle d'échange, (jui n'est qu'un troc en partie double ?
Et ici, il y a deux remarques à faire : d'abord, c'est une
circonstance assez insignifiante qu'il y ait beaucoup ou peu
de numéraire dans le monde. S'il y en a beaucoup , il en
faut beaucoup ; s'il y en a peu, il en faut peu pour chaque
transaction; voilà tout. La seconde observation, c'est celle-
ci : connue on voit toujours reparaître la monnaie à cluupie
échange, on a fini par la regarder comme le si^ne et la mesure
des choses échangées.
— Nierez-vous encore que le numéraire ne soit le sùjne
des choses utiles dont vous parlez?
— Un louis nest pas plus le signe dun sac de ble (|uini
sac de blé n'est le signe d'un louis.
— Quel mal y a-t-il à ce (|ue l'on considère la monnaie
comme le signe de la ri( liesse ".'
— il y a cet inconvénient, qu'on croit (juil suffit d'aug-
menter le signe pour augmenter lesclioses signifiées, et l'on
tombe danstoutes les fausses mesures (jue vous |.reniez vous-
même quand je vous avais fait roi absolu, (hi va plus loin.
\)v mèiiie qu'on voit dans l'argent le sign<' de la ri( hesse.
.'fi l'A.Ml'ULETS.
<»ii \oit aussi dans le papier-moiiuaie le signe de rargenl^
et l'on en conclut qu'il y a un moyen très-facile et très-sim-
ple de procurer à tout le monde les douceurs de la fortune.
— Mais vous n'irez certes pas jusqu'à contester que la
monnaie ne soit la mesure des valeurs'.'
— Si fait certes, j'irai jusque-là, car c'est là justement
que réside l'illusion.
Il est passé dans l'usage de rapporter la valeur de toutes
choses à celle du numéraire. On dit : ceci vont 5, 10 20, fr.,
comme on dit : ceci pèse 5, 10, 20 grammes, ceci mesure
.">, 10, 20 mètres, cette terre contient .">, 10, 20 ares, etc.,
et de là on a conclu que la monnaie était la mesure des
valeurs.
— Morbleu, c'est que l'apparence y est.
— Oui, l'apparence, et c'est ce dont je me plains, mais
non la réalité. Une mesure de longueur, de capacité, de
pesanteur, de superficie est une quantité co»ye»?/é et im-
muable. Il n'en est pas de même de la valeur de l'or et de
l'argent. Elle varie tout aussi bien que celle du blé, du
vin, du drap, du travail, et par les mêmes causes, car elle
a la même soui'ce et subit les mêmes lois. L'or est mis à
notre portée absolument comme le fer, par le travail des
minem's, les avances des capitalistes, le concours des ma-
rins et des négociants. Il vaut plus ou moins selon qu'il
coûte plus ou moins à produire, qu'il y en a plus ou moins
siu" le marché, qu'il y est plus ou moins recherché; en un
mot, il subit, quant à ses fluctuations, la destinée de toutes
les productions humaines. Mais voici quelque chose d'é-
trange et qui cause beaucoup d'illusions. Quand la valeur
(lu numéraire varie, c'est aux autres produits contre les-
quels il s'échange que le langage attribue la variation.
Ainsi, je suppose que toutes les circonstances relatives à
l'or restent les mêmes, et que la récolte du blé soit em-
portée. Le blé haussera: on dira : T/hertolitre de blé qui
MVinn AIU.KM. S9
valait 20 fr. en vaut 30, et on aura raison, car c'est bien la
valeur du blé qui a varié, et le langage ici est d'accord
avec le fait. Mais faisons la supposition inverse: supposons
que toutes les circonstances relatives au blé restent les
mêmes, et que la moitié de tout l'or existant dans le monde
soit engloutie; cette fois, c'est la valeur de 1 or qui haus-
sera. Il semble qu'on devrait dire : Ce napoléon qui valait
•20 fr. en vaut 40. Or, savez-vous comment on s'exprime ?
Comme si c'était l'autre terme de compai^aison qui eût
baissé, et l'on dit: Le blé qui valait 20 ïv.ïi'ewvaut que dix.
— Cela revient parfaitement au même, quant au résultat .
— Sans doute; mais figurez-vous toutes les perturba-
tions, toutes les duperies qui doivent se produire dans les
écliauL'CS, quand la valeur de l'intermédiaire varie, sans
qu'on en soit averti par un changement de dénomination.
On émet des pièces altérées ou des billets qui portent le
nom de vingt francs, et conserveront ce nom à travers
toutes les dépréciations ultérieures. La valeur sera réduite
d'un quart, de moitié, qu'ils ne s'en appelleront pas moins
des pièces ou billets de vimjt francs. Les gens habiles au-
ront soin de ne livrer leurs produits que contre un nom-
bre de billets plus grand. En d'autres termes, ils deman-
deront quarante francs de ce qu'ils vendaient autrefois
pour vingt. Mais les simples s'y laisseront {U'cndre. Il se
passera bien des années avant que l'évolution soit ac-
complie poiu" toutes les valeurs. Sous l'inlluence de l'igno-
rance et de la coutume, la journée du manœuvre de nos
campagnes restera longtemps à un franc, quand le pri\
vénal de tous les objets de consommation se sera élevé
autour de lui. Il tombera dans une affreuse misère, sans
en juiuvoir discemei' la cause. Kniiii, Monsieur. j)nis(iiic
vous désirez que je finisse, je vous prie, en terminant, de
porter toute votre attention sur ce point essentiel. Une fois
la fausse inoiM)aie, (pielque forme (pi'elle prenne, mise
90 PAMPHLETS.
en circulation, il faut que la dépréciation survienne, et se
manifeste par la hausse universelle de tout ce qui est sus-
ceptible de se vendre. Mais cette hausse n'est pas instan-
tanée et égale pour toutes choses. Les habiles, les brocan-
teurs, les gens d'affaires s'en tirent assez bien ; car c'est
leur métier d'observer les fluctuations des prix, d'en re-
connaître la cause, et même de spéculer dessus. Mais les
petits marchands, les campagnards, les ouvriers, reçoi-
vent tout le choc. Le riche n'en est pas plus riche, le
pauvre en devient plus pauvre. Les expédients de cette es-
pèce ont donc pour effet d'augmenter la distance qui sé-
pare l'opulence de la misère, de paralyser les tendances
sociales qui rapprochent incessamment les hommes d'un
même niveau, et il faut ensuite des siècles aux classes souf-
frantes pour regagner le terrain qu'elles ont perdu dans
leur marche vers l'égalité des conditions.
— Adieu, Monsieur; je vous quitte pour aller méditer
sur la dissertation à laquelle vous venez de vous livrer avec
tant de complaisance.
— Êtes-vous déjà à bout de la vôtre ? C'est à peine si
j'ai commencé. Je ne vous ai pas encore parlé de la hnine
du capital, de la gratuité du crédit ; sentiment funeste, erreur
déplorable, qui s'alimente à la même source !
— Quoi ! ce soulèvement effrayant des Prolétaires contre
les Capitalistes provient aussi de ce qu'on confond l'Argent
avec la Richesse ? ,
— Il est le fruit de causes diverses. Malheureusement,
certains capitalistes se sont arrogé des monopoles, des
privilèges, qui suffiraient pour expliquer ce sentiment.
Mais, lorsque les théoriciens de la démagogie ont voulu le
justifier, le systématiser, lui donner l'apparence d'une
.opinion raisonnée, et le tourner contre la nature même du
capital, ils ont eu recours à cette fausse économie politi-
que au fond de laquelle se retrouve toujours la même con-
MAL DIT ARGENT. 91
fusion. Us ont dit au peuple :« Prends un écu, mets-le sons
verre ; onblie-le là pendant un an ; va regarder ensuite,
et tu te convaincras qu'il n'a engendré ni dix sous ni cinq
sous, ni aucune fraction de sou. Donc l'argent ne produit
pas d'intérêts. » Pais, substituant au mot argent son pré-
tendu synonyme, capital, ils ont fait subir à leur ergo cette
moditlcation : « Donc le capital ne produit pas d'inté-
rêts ('). » Ensuite est venue la série des conséquences:
« Donc celui qui prête un capital n'en doit rien retirer ;
donc celui qui te prête un capital, s'il en retire quelque
chose, te vole ; donc tous les capitalistes sont des voleurs ;
donc les richesses, devant servir gratuitement à ceux qui
les empruntent, appartiennent en réalité à ceux à qui elles
n'appartiennent pas; donc il n'y a pas de propriétés;
donc, tout est à tous; donc... »
— Ceci est grave, d'autant plus grave que le syllogisme,
je vous l'avoue, me semble admirablement enchaîné. Je
voudrais bien éclaircir la question. Mais, hélas! je ne suis
plus maître de mon attention. Je sens dans ma tête un
bourdonnement confus des mots numéraire, argent, serri-
ccii, capital, intérêts; c'est au point que, vraiment, je ne
m'y reconnais plus. Remettons, s'il vous plaît, l'entretien
à un autre jour.
— En attendant, voici un petit volume intitulé Capital et
/{ente. Il dissipera peut-être quelques-uns de vos doutes.
Jetez-y un coup d'œil quand vous vous ennuierez.
— Pour me désennuyer ?
— Qui sait ! Un don chasse lantre ; un ennui chasse un
autre ennui; siniilia sintiliOus...
— Je ne décide pas si vous voyez sous leur vrai jour les
fonctions du numéraire et l'économie politique en géné-
(') Vity. riiilni(liii|ii)n de Capital el He-ite. pa||e 25.
[Nnte de l'éditeur.
92 PAMPHLETS.
rai. Mais^ de votre conversation, il me reste ceci: c'est que
ces questions sont de la plus haute importance ; car, la paix
ou la guerre, l'ordre ou l'anarchie, l'union ou l'antago-
nisme des citoyens sont au bout de la solution. Gomment
se fait-il qu'en France on sache si peu une science qui
nous touche tous de si près, et dont la diffusion aurait mie
influence si décisive sur le sort de l'humanité? Serait-ce
que l'État ne la fait pas assez enseigner ?
— Pas précisément. Cela tient à ce que, sans le savoir,
il s'applique avec un soin infini à saturer tous les cerveaux
de préjugés et tous les cœurs de sentiments favorables k
l'esprit d'anarchie, de guerre et de haine. En sorte que,
lorsqu'une doctrine d'ordre, de paix et d'union se pré-
sente, elle a beau avoir pour elle la clarté et la vérité, elle
trouve la place prise.
— Décidément, vous êtes un affreux pessimiste. Que
intérêt l'Etat peut-il avoir à fausser les intelligences au
profit des révolutions, des guerres civiles et étrangères? Il
y a certainement de l'exagération dans ce que vous dites.
— Jugez-en. A l'époque où nos facultés intellectuelles
commencent à se développer, à l'âge où les impressions
sont si vives, où les habitudes de l'esprit se contractent avec
une si grande facilité ; quand nous pourrions jeter un regard
sur notre société et la comprendre, en un mot, quand nous
arrivons à sept ou huit ans, que fait l'Etat ? Il nous met un
bandeau sur les yeux, nous fait sortir tout doucement du
milieu social qui nous environne, pour nous plonger avec
notre esprit si prompt, notre cœur si impressionnable, dans
le sein de la société romaine. Il nous retient là, une dizaine
d'années, tout le temps nécessaire pour donner à notre cer-
veau un empreinte ineffaçable. Or, remarquez que la société
romaine est directement l'opposé de ce qu'est ou devrait
être notre société. Là, on vivait de guerre ; ici, nous de-
vrions haïr la guerre. Là, on haïssait le travail; ici, nous
MAinn AUCEM. u;j
(levons vivre du travail. Là^ on fondait les moyens de sub-
sistance sur l'esclavai^e et la rapine; ici, sur l'industrie libre.
La société romaine s'était organisée en conséquence de son
principe. Elle devait admirer ce qui la faisait prospérer. On
y devait appeler vertus ce qu'ici nous appelons vices. Ses
puëtes, ses historiens devaient exalter ce qu'ici nous devons
mépriser. Les mots même : liberté, ordre, justice, peuple,
lionrieur, influence, etc., ne pouvaient avoir la même signi-
tication à Rome qu'ils ont, ou devraient avoir à Paris.
Comment voulez-vous que toute celte jeunesse, qui sort des
écoles universitaires ou monacales, qui a eu pour cathé-
cliisme Tite-Live et Quinte-Curce, ne comprenne pas la
liberté comme les Gracques, la vertu comme Caton, le pa-
triotisme comme César ? Comment voulez-vous qu'elle ne
soit pas factieuse et guerrière ? Comment \ oulcz-\ ous sur-
tout qu'elle prenne le moindre intérêt au mécanisme de
notre ordre social ? Croyez-vous que son esprit est bien
préparé à le comprendre? Ne voyez-vous pas qu'elle devrait,
pour cela, se défaire de ses impressions pour en recevoir de
tout opposées?
— Que concluez-vous de là ?
— Le voici : le plus pressé, ce n'est pas ((ue l'Etat ensei-
gne, mais qu'il laisse enseigner. Tous les monopoles sont
détestables , mais le pire de tous, c'est le monopole de
l'enseignement '.
e; Voy., au tume IV, Baccalauréat et Socialismr.
{Note de l'éditeur.]
GRATUITE DU CRÉDIT.
PREMIERE LETTRE (»).
F. C. CHEVÉ,
L'un des rédacteurs de la Voix du Peuple,
A FRÉDÉRIC BASTIAT.
Adhésion à la formule : le prêt est un service qui doit s'écliaiiiM'
contre un service. — Distinction sur la nature des services. — Le
service qui consiste à céder l'usage temporaire d'une propriété ne
doit pas être rémunéré par la cession définilive d'une propriété. —
Conséquences funestes de l'intérêt pour l'emprunteur, pour le prê-
teur lui-même et pour la société tout entière.
22 octobre 1849.
Tous les principes d'économie sociale que vous avez pro-
pagés avec un talent si remarquable concluent forcément^
inévitablement, à l'abolition de l'intérêt ou de la rente.
Curieux de savoir par quelle étrange contradiction votre
(') La brochure Capital et Rente avait fait une certaine impression
sur les classes ouvrières, à qui l'auteur s'adressait, et produit une
scission dans certaine portion du socialisme. La Voix du Peuple ju^ca
donc nécessaire de combattre cet écrit. — Au premier article de
M. Chevé, Bastiat fil demander à la rédaction la permission de ré-
pondre et l'obtint. 3Iais il fut prévenu que, pour la conlinuation do la
discussion, M. Proudhon se substituait à M. Chevé. Les réjjliques se
succédèrent à peu prés de semaine en semaine jusqu'à la treizième
GRATUITE DL CKEDIT. 95
logique, toujours si vive et si sûre, reculait devant cette
conclusion définitive, j'interrogeai votre pamphlet intitulé :
Capital cl Renie, et je m'aperçus, avec une surprise mêlée
de joie, qu'il n'y avait plus entre vous et nous que l'épais-
seur d'une simple équivoque.
— Cette équivoque porte tout entière sur la confusion de
deux choses cependant bien distinctes, Vusage et la pro-
priété.
Gomme nous, vous partez de ce principe fondamental et
incontesté : réciprocité, mutualité, équivalence des services.
Seulement, en confondant l'usage et la propriété, et en
identifiant ces deux^ ordres de nature diverse et sans équi-
valence possible, vous détruisez toute mutualité, toute réci-
procité, toute équivalence véritable, renversant ainsi, de
vos propres mains, le principe que vous avez posé.
C'est ce principe qui vient se réclamer de vous-même
contre vous-même. Comment récuseriez-vous, en faveur de
l'abolition de la rente, ce juge que vous avez invoqué contre
elle?
Vous ne nous accuserez pas, Monsieur, de manquer de
courtoisie. Nous, les premiers attaqués, nous vous laissons
le choix du lieu, de l'heure et des armes, et , sans nous
plaindre des désavantages du terrain, nous acceptons la
discussion dans les termes où vous l'avez posée. Bien
plus, nous contentant de suivre un à un tous les exem-
ples, toutes les démonstrations de votre écrit Capital et
/lente, nous ne ferons que rectifier le malentendu, la mal-
heureuse équivoque qui seule vous a empêché de conclure
leUrc, dans laquelle M. Proudbon déclara le débat clos. II fit de la
eolleclion des treize lettres un volume sous ce litre : Jntt'rvt et Princi-
pal. Hasliat, usant de son droit, publia de son l'ôté la même collcctio:i,
au[Tmcntée d'une quatorzième Ieltre,et lui donna pour titre : Graluili'
(lu cri'dil»
{Note de l'éditeur.)
96 l'A.MI'lILEJS.
contre la rente. Les clauses de ce débat vous semblent-elles^
ou non, loyales ?
Entrons donc en matière.
Paul échange avec Pien-e dix pièces de 50 centimes
contre 100 sous : voilà le troc pour troc, 1 "échange de pro-
priété contre propriété. — Mais Pierre dit à Paul : « Tu me
donneras les dix pièces de 10 sous actuellement, et moi je
te donnerai la pièce de 100 sous dans un an. » Voilà « un
service nouveau et d'une autre espèce que Pierre demande
à Paul. »
— Mais quelle est la nature de ce service ? Pierre de-
demande-t-il à Paul de lui céder la propriété d'une nouvelle
somme quelle qu'elle soit ? non, mais simplement de lui
laisser V usage de celle-ci pendant un an. Or, puisque tout
service doit être payé par un service équivalent, un service
d'usage doit donc être échangé contre un service d'usage :
rien de moins, rien de plus. — Pierre dira à Paul : Tu me
donnes V usage de dix pièces de 10 sous pendant un an, je te
de\Tai donc en retour le même service, c'est-à-dire ïusagc
.le dix pièces de 10 sous pendant un an aussi. Est-ce juste,
oui ou non ?
In homme échange un navire contre une maison : voilà
le troc pour troc, l'échange de propriété contre propriété.
— Mais l'armateur veut, en outre, avoir l'usage de la maison
pendant un an, avant de livrer son navire. Le propriétaire
lui dit : « C'est un service nouveau que vous me demandez,
j'ai droit de vous refuser ou de vous demander en compen-
sation un service équivalent. » — Évidemment, répond l'ar-
mateur, vous me donnez, une année durant, l'usage d'une
valeur de 20,000 fr., je suppose, je vous devrais donc en
échange l'usage d'une égale valeur de 20,000. Rien de plus
juste. Mais comme je paie votre propriété par celle de mon
navire, ce n'est pas une jn'opriété nouvelle, mais un simple
iisoge que vous me concédez, je ne dois donc vous concéder
(JllAILliE DL CKEDII. 97
aussi que l'usage d'une même valeur^ et poui' un temps égal.
« Les services échangés se valent. » Exiger plus serait un vol
^ïathurin prête un sac de blé « à Jérôme qui promet de
rendre, au bout de l'an, un sac de blé de même qualité, de
même poids, sans qu'il en manque un seul grain. » — Ma-
thurin voudrait, en outre, cinq litres de blé en sus de l'hec-
tolitre, pour le servicequ'il rend à Jérôme. — Non, reprend
celui-ci, ce serait une injustice et une spoliation, tu ne me
donnes la propriété de rien, car, au bout de l'an, je dois te
remettre la valeur exacte de ce que tu me livres aujourd'hui.
Ce que tu me concèdes, c'est l'usage pendant un an de ton
sac de blé, tu as donc droit à rasage de la même valeur pen-
dant une année aussi. Rien au delà ; sinon il n'y aurait plus
mutualité, réciprocité, équivalence des services.
De son côté, « Mathurin, qui est quelque peu clerc, fait
ce raisonnement » : Ce que m'objecte Jérôme est incontes-
table ; et, en effet, si « au bout de l'an, il me rentre cinq
litres de blé en sus des cent litres que je viens de prêter, et
que dans quelque temps je puisse prêter deux sacs de blé,
puis trois, puis quatre, lorsque j'en aurai placé un assez
grand nombre pour \ ivre sur la somme de ces rétributions, »
je pourrai manger en ne faisant rien, et sans jamais dépenser
mon avoir. Or, ce que je mangerai, ce sera pourtant f|uel-
qu'un qui l'aura produit. Ce quelqu'un n'étant pas moi,
mais autrui, je vivrai donc aux dépens d'autrui, ce qui est
un vol. Et cela se comprend, carie service que j'aurai rendu
n'est qu'un prêt ou l'usage d'une valeur, tandis (|ue le ser-
vice qu'on m'aurait remis en échange serait un don ou la
propriété d'une chose. H n'y a donc justice, égalité, équi- '
valence de services que dans le sens où l'entend Jérôme.
Valère veut occuper, un an durant, la maison deMondor.
« Il sera tenu de se soumettre à trois conditions. La pre-
mière, de déguerpir au bout de l'an, et de rendre la maison
en bon état, sauf les dégradations iné\ itables qui i-esultent
OLuvixj cumpl'tcs, I. V. T
98 PAMPHLETS.
de la seule durée. La seconde, de remboui-ser à Mondor les
300 francs que celui-ci paie annuellement à l'architecte
pour réparer les outrages du temps ; car ces outrages
survenant pendant que la maison est au service de Valère,
il est de toute justice qu'il en supporte les conséquen-
ces. La troisième, c'est de rendre à Mondor un service
équivalent à celui qu'il en reçoit.» Or, ce service est l'uso/je
d'une maison pendant un an. Valère devra donc à Mondor
l'usage de la même valeur pendant le même laps de temps.
Cette valeur de\Ta être librement débattue entre les deu\
contractants.
Jacques vient d'achever la confection d'un rabot. Guil-
laume dit à Jacques :
— Il faut que tu me rendes un service.
— Lequel ?
— Prête-moi ce rabot pour un an.
— Y penses-tu, Guillaume ! Et, si je te rends ce service,
quel service me rendras-tu de ton côté ?
— Le même, bien entendu ; et si tu me prêtes une va-
leur de 20 francs pour un an, je devrai te prêter , à mon
tour, la même valeur pendant une égale durée.
— D'abord, dans un an, il faudra mettre le rabot au
rebut : il ne sera plus bon à rien. Il est donc juste que tu
m'en rendes un autre exactement semblable, ou que tu me
donnes assez d'argent pour le faire réparer, ou que tu me
remplaces les deux journées que je devrai consacrer à le
refaire. De manière ou d'autre, il faut que le rabot me re-
vienne en bon état, comme je te le livre.
— C'est trop juste, je me soumets à cette condition ; je
m'engage à te rendre, ou un rabot semblable, ou la valeur.
— Indépendamment de la restitution intégrale déjà sti-
pulée, il faut que tu me rendes un service que nous allons
débattre.
^— Le service est bien simple. De même que pour ton
GHATLITE l)L CIŒDIT. 99
raltut ct'rdé, je dois te rendre un rabot pareil, ou égale \ a-
lein- en argent ; de même pour Vusage de eette valeur pen-
dant un an, je te dois Vusage de pareille somme pendant un
an aussi. Dans l'un comme dans l'autre cas « lesserxices
échangés se valent, »
Cela posé, voici, ce me semble, une série de conséquen-
ces dont il est impossible de contester la justesse :
1° Si l'usage paie l'usage, et si la cession purement tem-
|)oraire par l'emprunteur de Vusage d'une valeur égale « est
une rétribution naturelle, équitable, juste prix d'un service
A'usage, nous pouvons en conclure, en généralisant, qu'il est
COMRAIRE à la nature du capital de produire un intérêt. »
En eti'et, il est bien clair qu'après l'usage réciproque des
deux services échangés, chaque propriétaire n'étant rentré
que dans la valeur exacte de ce qu"il possédait auparavant,
il n"y a intérêt ou productivité du capital ni pourlun pour ni
l'autre. Et il n'en saurait être autrement, puisque le prêteur
ne pourrait tirer un intérêt de la valeur prêtée (|u"autant que
l'emprunteur n<' tirerait lui-même auciui intérêt de la valeur
rendue; qu'ainsi, l'intérêt du capital est la négation de lui-
même et qu'il n'existe pour Paul, Mathurin, ^londor et Jac-
ques qu'à la condition d'être supprinu' pi »iu' Pierre, Jérôme.
Valère et Guillaume. Toutes choses étant, en réalité, instru-
ments de production au même titre, les premiers ne peu-
vent prélever l'intérêt de la va!«MU'prêtée qu'autant quelesse-
conds prélèvent en retour l'intérêt de la valeur remise en
échange, ce qui détruit l'intérêt du capital par lui-même et
le réduit à un simple droit d'usage contre l'usage. Vouloir
échanger l'usage contre la propriété, c'est dépouiller, spo-
lier l'un au profit de l'autre,» c'est légaliser, organiser, systé-
matiser l'injustice elle-même. » Posons donc en fait que
l'intérêt est illégitime, inique et spoliateur.
^^ Une seconde conséquence, non moins reinanjualile
que la première, c'est que l'intérêt nuit à l'emprunteur, au
(00 PAMPHLETS.
prêteur iui-inème^ et à la société tout eutière. 11 nuit à leiu-
prunteur et le spolie, car il est évident que si Pierre, Jé-
rôme, Valère et Guillaume doivent rendre une valeur plus
grande que celle qu'ils ont reçue, il n'y a pas équivalence de
services, et que la valeur qu'ils rendent en plus étant pro-
duite par eux et prélevée par d'autres, ils sont spoliés d'au-
tant. Il nuit au prêteur, parce que, quand celui-ci a recours
à remprunt, il est victime de la même spoliation. Il nuit à
l'un et à l'autre et à la société tout entière, parce que l'intérêt
ou la rente, augmentant considérablement le prix de revient
de tous les produits, chaque consommateur se trouve spolié
d'autant sur tout ce qu'il achète ; que les travailleurs, ne
pouvant plus racheter leurs produits au prix de leur sa-
laire, sont forcés de réduire leur consommation ; que cette
réduction de consommation amène le chômage; que ce
chômage entraîne une réduction nouvelle de consommation,
et qu'il exige le don improductif de sommes énormes en-
glouties par l'assistance publique ou privée, et la répression
des crimes toujours croissants enfantés par le manque de
travail et la misère. Doù une perturbation effroyable dans
la loi de l'offre, et de la demande, et dans tous les rap •
ports d'économie sociale ; un obstacle infranchissable « à
la formation, à la multiplication, à l'abondance des capi-
taux; » l'autocratie absolue du capital, la servitude radicale
des travailleurs, l'oppression partout, la liberté nulle part.
Que la société « comprenne donc le dommage qu'elle s'in-
flige quand elle proclame la légitimité de l'intérêt. «
3° Les anedoctes que nous avons racontées mettent aussi
sur la voie d'expliquer tout ce qu'a de monstrueux ce phé-
nomène qu'on appelle la pérennité ou la perpétuité de l'inté-
rêt. Dès qu'infidèles au principe de l'équivalence des servi-
ces, Paul, Mathiu-in, Mondor, et Jacques veulent échanger,
non plus l'usage contre l'usage, mais l'usage contre la proprié-
té, il arrive qu'en quatorze ans enviion, ils ont reçu la vah ur
GRATUITE DU CREDIT. 101
lit' loui' bien, en un siècle dix fois cette valeur et que, le prê-
tant ainsi indéfiniment, ils en recevront mille, cent mille, un
million de fois la valeur, sans jamais cesser d'enètre proprié-
tnires. De sorte que le simple usage du sac de blé, de la
maison, du rabot, équivaudra à la propriété, non pas d'un,
mais d'un million, d'un milliard et ainsi de suite, de sacs
de blé, de maisons, de rabots. C'est la faculté de vendre
toujours de nouveau le même objet et d'en recevoir tou-
jours de nouveau le prix, sans jamais céder la propriété de
ce qu'on vend. Les valeurs échangées sont-elles égales?
Les services réciproques se valent-ils? Car remarquez bien
ceci : les instruments de production sont un service pour les
préteurs comme pour les emprunteurs, et si Pierre, Jérôme,
Valère et Guillaume ont reçu un service qui consiste dans
l 'usage dune pièce de cent sous, d'un sac de blé, d'une
maison, d'un rabot, ils ont rendu, en échange, un service
qui consiste dans la propriété d'un milliard de pièces de
cent sous, de sacs de blé, de maisons, de rabots. Or, à
moins de démontrer que l'usage de 5 francs égale la pro-
priété de 5 milliards, il faut reconnaître que l'intérêt du
capital est un vol.
Dès que, par l'intérêt ou la rente, un individu ou une
succession d'individus peuvent échanger Ti francs, un sac
de blé, une maison, un rabot contre un milliard et plus de
pièces de 5 francs, de sacs de blé, de maisons, de rabots,
il y a un homme dans le monde qui reçoit un milliard de
plus qu'il n'a produit. — Or, ce milliard, c'est la subsis-
tance de cent, de mille autres; et en supposant que le sa-
laire qui reste à ces mille spoliés suffise encore à les nour-
rir, en travaillant jusqu'il leur dernière heure, c'est le
loisir de mille individus (jn nu seul engloutit, c'est-à-dire
leur vie morale et intellectuelle. — Ces hommes auxquels
on enlève ainsi, au profit d'un seul, toute vie de l'âme et
(le la pensée fussent peut-être deveinis des New Ions. (|(>s
102 PAMPHLETS.
Fénelons, des Pascals, réalisant do, merveilleuses décou-
vertes dans les sciences et dans les arts, et avançant d'un
siècle les progrès de l'humanité. — Mais non, « grâce à
la rente et à sa monstrueuse pérennité, » le loisir est in-
ttn^dit précisément à tous ceux qui travaillent du berceau
jusqu'à la tombe, et devient le privilège exclusif des quel-
(jues oisifs qui, par Tintérêt du capital, s'approprient, siuis
rien faire, le fruit du labeur accablant des travailleurs. —
La presque totalité de « l'humanité est réduite à croupir
dans la vie végétative et stationnaire, dans l'igorance éter-
nelle, » par suite de cette spoliation de la rente, qui lui
enlève la subsistance d'abord et le loisir ensuite. — Sdiis
la rente, au contraire, personne ne recevant exactement
que ce qu'il a produit, un nombre immense d'hommes,
maintenant oisifs ou livrés à un travail improductif et sou-
vent destructeur, seraient contraints de travailler, ce qui
augmenterait d'autant la somme de la richesse générale ou
du loisir possible, et ce loisir appartiendrait toujours à ceux
qui font réellement acquis par leur propre travail ou par
celui de leurs pères.
Mais, dit-on : « Si le capital ne doit plus produire d'in-
térêt, qui voudra créer les instruments de travail, les ma-
tériaux et les provisions de toute espèce dont il se com-
pose ? Chacun les consommera à mesure, et l'humanité ne
fera jamais un pas en avant. Le capital ne se formera plus
puisqu'il n'y aura plus intérêt à le former. » Singulière
équivoque en vérité ! Est-ce que le laboureur n'a pas avan-
tage à produire le plus possible, bien qu'il n'échange sa
récolte au marché que contre une valeur égale une fois
payée, sans aucune rente ou intérêt du capital? Est-ce que
l'industriel n'a pas avantage à doubler et à tripler ses pro-
duits, bien qu'il ne les vende que pour une somme équi-
valente une seule fois donnée, sans aucun intérêt du ca-
pital? Est-ce que 100.000 francs écus cesseront de valoir
(;h\thtk m chkdit. jo;î
100,000 francs, parce qu'ils ne produiront plus intérêt?
Est-ce que r>00,000 francs en terres, en maisons, en ma-
chines ou autrement cesseront d'être 500,000 francs parce
que l'on n'en tirera plus la rente ? En un mot, la richesse ac-
quise, sous quelque forme et de quelque manière qu'elle le
soit, ne sera-t-elle plus une richesse parce que je ne pourrai
m'en servir pour spolier autrui? — Qui voudra créer la ri-
chesse ? Mais tous ceux qui désireront être riches. — Qui
épargnera? Mais tous ceux qui voudront vivre le lende-
main sur le travail delà veille. — Quel intérêt y aura-t-il à
former le capital? L'intérêt de posséder 10,000 francs
quand on aura produit 1 0.000 francs, d'en posséder 1 00,000,
quand on en aura produit 100,000, et ainsi de suite.
« La loi, dites-\ ous, nous ravira la perspective d'amasser
un peu de bien, puisqu'elle nous interdira d'en tirer aucun
parti. » Tout au contraire, la loi assurera à tous la perspec-
tive d'amasser autant de richesses qu'ils ont produit de tra-
vail, en interdisant à chacun de spolier son voisin du fruit
de ses labeurs, et en voulant que les services é(;hangés se
vaillent : usage contre usa^e et propriété contre propriété,
a Elle détruira en nous, ajoutez-vous, et le stimulant de If-
pargne dans le présent et l'espérance du repos dans l'ave-
nir. Nous aurons beau nous exténuer de fatigues, il faut
renoncer à transmettre à nos fils et à nos filles un petit pé-
cule, puis(|ue la science moderne le frappe de stérilité,
puisque nous deviendrions des exploiteurs d'hommes si
nous prêtions à intérêt. » Tout au contraire, l'abolition de
l'intérêt du capital ravive en vous le stimulant de lépargne
dans le présent et vous assure l'espérance du repos dans l'a-
venir, puisqu'elle vous empêche , vous , travailleurs , d't-tre
dépouillés, par la rente, de la plus grande part du fruit i\o
votre travail, et qu'en vous obligeant à ne pouvoir dépenser
que la somme exacte de ce que vous avez gagné, elle rend
'épargne plus indispensabh^ encore à tous, liclies ou |»au-
I 0 i PAMPHLETS.
vres. Non-seulement vous poui-rez transmettre à vos fils
et à vos filles un petit pécule , sans devenir exploiteurs
d'hommes, mais ce pécule, vous l'obtiendrez avec bien
moins de fatigues qu'aujourd'hui ; car, si gagnant 10 fr. par
jour et en dépensant 5, les 5 autres vous sont actuellement
enlevés par toutes les formes de la rente et de l'intérêt du
capital, vous n'avez, après quarante années des plus rudes
travaux, pas une obole à laisser à vos enfants ; tandis que,
la rente abolie, vous aurez plus de 60,000 francs à leur
léguer.
Tous les sophismes économiques, à l'endroit de l'intérêt
du capital, tiennent uniquement à ce qu'on se borne tou-
jours à prendre la question par un seul côté, au lieu de l'en-
visager sous ses deux faces réciproques. On démontre à
merveille que la valeur prêtée est un service, un moyen de
travail et de production pour l'emprunteur; mais on oublie
que la valeur rendue est également un service, un moyen de
travail et de production au même titre pour le prêteur, et
qu'ainsi, l'usage du même service se balançant dans le même
temps donné, l'intérêt du capital est une absurdité non
moins qu'une spoliation. On énumère avec pompe les bé-
néfices d'une épargne qui , en se multipliant indéfiniment
par la rente, produit l'opulence scandaleuse de quelques oi-
sifs; mais on oublie que ces bénéfices, prélevés par celui
qui ne fait rien sur celui qui travaille, produisent la misère
etfroyable des masses, auxquelles ils enlèvent souvent la
subsistance, toujours au moins l'épargne, le loisir et la pos-
sibilité de laisser quelque chose à leurs fils. On proclame à
grands frais la nécessité de la formation des capitaux, et l'on
ne voit pas que l'intérêt restreint cette formation en un
nombre presque imperceptible de mains , tandis que l'abo-
lition de la rente y appellerait tout le monde sans exception,
et que les capitaux se multiplieraient dans une proportion
d'î^utant plus grande que chacun devrait compenser pai' le
(iKAillIK 1)1 r.HKDir. 105
chiffre de la valeur du fonds l'intérêt supprimé. « Dire
que l'intérêt s'anéantira, c'est donc dire qu'il y aura un motif
de plus d'épargner, de se priver , de former de nouveaux
capitaux et de conserver les anciens, » puisque d'abord toute
richesse acquise restera toujours une richesse; qu'ensuite
chacun pouvant toujours s'enrichir en proportion exacte de
son travail et de son épargne, nul ne sera conduit par l'o-
pulence et la misère excessives à la dissifiation et à l'impré-
voyance ; qu'enfin tous vivant, non plus sur Tintérèt, mais
sur le fonds, il faudra nécessairement que l'importance du
capital compense le chiffre de la rente abolie.
Tout le monde sait que le zéro, bien que n'ayant par lui-
même aucune valeur intrinsèque et absolue, a cependant
une valeur de service et d'usage dans la numération ou la
multiplication des valeurs, puisque chaque nombre s'ac-
croît d'une dizaine, selon les zéros qui le suivent. Dire que
le taux naturel et vrai de l'intérêt est zéro, c'est donc dire
simplement que l'usage ne peut s'échanger que contre l'u-
sage et jamais contre la propriété. De même qu'une paire
de bas se paie sa valeur, soit 2 fr., par exemple, de même
Viisage d'une valeur ne doit se payer que par Vusage j)en-
dant le même temps d'une valeur égale. C'est là sans doute
enipê(;lier la spoliation de la propriété par la projiriété,
mais, à coup sûr, ce n'est pas la rendre acéphale.
Vous voulez l'épargne qui constitue la formation des ca-
pitaux. Supprimez donc la rente qui enlève l'épargne des
travailleurs, rend l'épargne superllue au riche qui retrouv»'
toujours dans le revenu la richesse qu'il dépense toujours,
et impossible au pauvre dont le salaire ne dépasse jamais,
s'il (''gale, les besoins de sa subsistance. Vous voulez l'abon-
dance des capitaux. Supprimez donc la rente qui empêche
les quatre-vingt-dix-neuf centièmes des travailleurs de pou-
voir jamais acquérir et conserver le capital ou la richesse.
Vous voulez la conciliation (\u capital et du travail. Sup|>ri-
106 PAMPHLETS,
mez donc la rente qui éternise l'antagonisme de ces deux
choses, en détruisantréquivalence et la réciprocité des ser-
vices, et en amenant une exploitation du travail par le ca-
pital telle, qu'en un temps donné, le premier paie au second
5 milliards pour l'usage d'une seule pièce de cent sous,
comme nous l'avons montré plus haut. Vous \ oulez Ihar-
monie des classes. Supprimez donc la rente, afin que, les
services s'échangeant sans cesse contre des services égaux et
de même nature, cliacun reste toujours possesseur de la
somme exacte de son travail, et qu'ainsi il ne puisse plus y
avoir ni exploitants ni exploités, ni maîtres ni esclaves.
Alors la sécurité sera partout, parce que l'injustice ne
sera nulle part. Alors les travailleurs seront les premiers à
se porter les gardiens naturels de cette société, dont ils ne
conspirent aujourd'hui la ruine que parce qu'elle réalise la
leur. Alors on ne parlera plus d'organisation artificielle du
travail, parce qu'on aura l'organisation naturelle et vraie.
Alors on repoussera les arrangements de la contrainte, parce
qu'on possédera ceux de la liberté. Alors tomberont, comme
d'elles-mêmes, « les jalousies de classe, les malveillances,
les haines sans fondement, les défiances injustes ; » car la
parfaite égalité de l'échange , l'incontestable équivalence
des services « sera susceptible d'être rigoureusement, ma-
thématiquement démontrée, » et la justice absolue qu'elle
consacrera « n'en sera pas moins sublime, parce qu'elle sa-
tisfera autant l'intelligence que le sentiment. »
Vous le voyez. Monsieur, j'ai suivi pas à pas, et je j)our-
rais dire lettre à lettre, chacun des exemples, chacune des
démonstrations contenues dans votre écrit Capital et Rente,
et il m'a suffi de rétablir la distinction entre l'usage et la
propriété, et d'éviter ainsi l'équivoque qui nous sépare,
pour conclure de vos propres pensées et de vos propres pa-
roles à l'abolition de la rente. Ce n'est pas ma lettre, c'est
votre ouvrage lui-même qui contient cette conclusion depuis
(,KATnri: dl r.RiîniT. in:
la première ligne jusqu'à la dernière. Aussi n'ai-je lait que
le reproduire, souvent littéralement et en n'en cliant^eant
que les termes qui ont donné lieu à cette malheureuse équi-
voque. Cette réfutation n'est pas de moi, mais de vous.
Comment donc pourriez-vous récuser votre propre té-
moignage?
C'est le principe même de la rente que vous avez voulu
justifier. Là se bornait votre tâche.
C'est le principe même de l'abolition de la rente que j'ai,
ce me semble, mathématiquement démontré par vos propres
aphorismes. Là doit se borner aussi mon œuvre.
Je me suis arrêté où vous avez jugé nécessaire de vous
arrêter vous-même.
La question de principe une fois vidée, s'il arrivait, ce
que Dieu veuille, que vous reconnaissiez en droit l'injustice
et l'illégitimitt' de l'intérêt, il resterait sans doute à traiter
la question d'application.
Je ne veux point la préjuger ici, puisqu'elle sort évidem-
ment du cercle que vous-même avez tracé. Cependant,
quelques mots seront utiles peut-être pour démontrer, iKin
pas seulement la possibilité, mais la facilité pratique de réa-
liser l'abolition de la rente par la liberté seule, et même
avant (jue la loi la sanctionne. Au fond, tout le problème se
réduit à ceci : Donner aux travailleurs le moyen d'acquérir,
soit par à-compte, soit de toute autre manière, la propriéu'
de toutes les choses dont l'intérêt, le louage , fermage ou
loyer leur fait éternellement payer la valeur pour neii avoir
que le sim[)le nsrKje. Or, ce moyen est possible.
En ell'et, supposez, — et ce fait n'est plus une supposi-
tion, mais une œuvre maintenant en plein cours d'exécu-
tion; — supposez qu'une sorte de banque privée se forme
afin d'émettre des billets que les associations ouvrières de
toutes les professions indispensables s'engagent à receveur
pour le montant d'un ( inqnièiiic. par e\cinplf\ de tous les
lOS PAMPFILETS.
achats qui leur seront faits. Supposez que ces billets,
échangés contre de l'argent par tous les hommes qui veu-
lent l'abolition de l'intérêt , et qui en trouvent l'écoulement
immédiat dans les associations, produisent une somme né-
cessaire pour construire des maisons où la rente sera abolie,
et où le prix de loyer donnera toujours droit à une valeur
égale sur le montant de la propriété elle-même qu'on ac-
quen'a ainsi, en vingt-cinq ans , par le seul paiement des
termes.
Supposez que l'opération se continue ainsi indéfini-
ment par l'émission, soit des anciens, soit de nouveaux bil-
lets, et qu'elle embrasse, non-seulement les maisons, mais
tous les instruments de production et les terres, où le prix
de louage et de fermage rembourserait de la même manière
la valeur de la propriété elle-même. Voici la rente abolie sous
toutes ses formes, non -seulement pour les capitaux sur les-
quels opère cette banque, et qui arriveront nécessairement
à un chiffre colossal, mais bientôt pour tous les autres, qui,
par la loi inexorable de la concurrence, tomberont au même
taux, c'est-à-dire au simple échange de valeiu-s égales contre
valeurs égales, sans aucun intérêt ou rente de part ni
d'autre.
J'élimine tous détails pour être bref, et je me contente de
résumer en deux mots le principe sommaire de l'opération .
Toutes les idées économiques vous sont trop familières. Mon-
sieur, pour que vous ne saisissiez pas de suite le résultat de
ce mécanisme, d'ailleurs si simple. C'est assez pour que
vous puissiez voir d'un regard comment il est possible, si-
non même facile, de tuer la rente par l'abolition de la rente,
l'intérêt du capital par la suppression de cet intérêt, et d'a-
mener librement, pacifiquement, sans secousse, le jour où
le prêt, louage, fermage ou loyer ne seront plus qu'une des
formes de l'échange dont ils constituent aujourd'hui une
déviation monstrueuse, et où se réaliseront dans toute la
«iKATiriÉ PL CIlKim. lO'J
plénitude de leur vérité vos propres principes : mutualité,
réciprocité, équivalence des services.
Le principe du moyen d'application posé, variez-en les
formes, les éléments, les conditions, le mécanisme ; simpli-
fiez, perfectionnez-en la base; étendez, universalisez-en
laction; substituez librement, partout, au signe monétaire,
un signe d'échange qui ne puisse permettre l'intérêt; frappez
dans toute circulation le capital du caractère d'improduc-
tivité ; solidarisez volontairement le travail ; en un mot, re-
produisez cette combinaison de l'abolition de la rente sous
tous les modes du possible : c'est là le domaine de la liberté.
11 suffit de montrer que le moyen pratique existe; laissez le
génie de l'homme a^r, et vous verrez s'il ne sait pas s'en
servir.
Quoi qu'il en soit, et indépendamment de toute opinion
sur les moyens pratiques , l'égalité, la justice n'en restent
pas moins toujours ce qu'elles sont, la vérité n'en est pas
moins la vérité, et l'intérêt du capital , illégitime en droit,
absurde et monstrueux en principe, spoliateur en fait, com-
mande lanathème de tous les hommes de bien, la maleilic-
tion des races opprimées, et la juste indignation de quicon-
que porte une âme généreuse et pleine de sympathie pour
font ce qui souffre et pleure. C'est à ce titre. Monsieur, <iuc
je le dénonce à vos coups, persuadé qu'après lavoir envisagé
de nouveau, et dans sa hideuse iniquité, vous ne trouverez
point de plus noble tàclie que de consacrer votre talent si
remarquable de verve, de lucidité, de pittoresque et d'in-
cisif, à combattre ve iléaji, source de toutes ces indescrip-
tibles misères auxquelles le monde est en proie.
Permettez-moi donc de terminer cette trop longue épitre
par les paroles suivantes de votre écrit, qui sont comme la
pierre d'attente et le préambule de cette grande œuvre de
réhabiliattion à laquelle l'égalité, la) justice et l'anioui' du
peuple^ vous convirut :
110 PA.Ml'HLETS.
Voilà Jeux liomuies. L'un travaille soir et malin, d'un bout de
l'année à l'autre, el s'il a consommé tout ce qu'il a {fajjné, fût-ce par
force majeure, il reste pauvre. Quand vient la Saint-Sylvestre, il ne
se trouve pas plus avancé qu'au premier de l'an, el sa seule perspeclive
est de recommencer. L'autre ne fait rien de ses bras ni de son inlelli-
frence, du moins, s'il s'en sert, c'est pour son plaisir ; iliui est loisible
de n'en rien faire, car il aune rente. Il ne travaille pas ; el cependant
il vit bien, tout lui arrive en abondance, mets délicais, meubles somp-
tueux, élégants équipages, c'est-à-dire qu'il détruit cbaque jour des
cboses que les travailleurs ont dû produire à la sueur de leur front ;
car ces choses ne se sont pas faites d'elles-mêmes, et, quant à lui, il
i''y a pas mis les mains. C'est nous, travailleurs, qui avons fait {fermer
ce blé, verni ces meubles, tissé ces tapis; ce sont nos femmes et nos
lilles qui ont filé, découpé, cousu, brodé ces étoffes. Nous travaillons
donc pour lui et pour nous ; pour lui d'abord, et pour nous s'il en
reste.
Mais voici quelque chose de plus fort : si le premier de ces deux
hommes, le travailleur, consomme dans l'année ce qu'on lui a laissé
de proflt dans l'année, il en est toujours au point de départ, et sa
destinée le condamne à tourner sans cesse dans un cercle éternel et
monotone de fatigues. Le travail n'est donc rémunéré qu'une fois. Mais
si le second, le rentier, consomme dans l'année sa rente de l'année,
il a, l'année d'après, et les années suivantes, et pendant l'ëlcrnilé
entière, une rente toujours égale, intarissable, perpétuelle. Le capital
est donc rémunéré non pas une fois ou deux fois, mais un nombre
indéfini de fois! En sorte qu'au bout de cent ans, la famille qui a
placé 20,000 fr. à 5 pour 100 aura touché 100,000 fr., ce qui ne l'em-
jièchera pas d'en toucher encore 100,000 dans le siècle suivant. En
d'autres termes, pour 20,000 fr. qui représentent son travail, elle aura
prélevé, en deux siècles, une valeur décuple sur le travail d'aulrui.
>"y a-t-il pas dans cet ordre social un vice monstrueux à réfor-
mer?
Ce n'est pas tout encore. S'il plaît à celte famille de restreindre
quelque peu ses jouissances, de ne dépenser, par exemple, que 900 fr.
au lieu de 1,000, — sans aucun travail, sans autre peine que celle de
placer 100 francs par an, elle peut accroître son capital et sa rente dans
une progression si rapide, qu'elle sera bientôt en mesure de consom-
mer autant que cent familles d'ouvriers laborieux.
Tout cela ne dénole-t-il pas que la société actuelle porte dans snn
sein un cancer hideux qu'il faut txtiiper, au risque de quelques souf-
frances passagères ?
GRATLITE DU CREDIT. 1 1 1
C'est ce cancer hideux que vous nous aiderez. Monsieur,
à extirper. Vous voulez pour l'échange la liberté, veuillez
donc aussi I'égalité, afin que la fraternité, en les couron-
nant toutes deux, amène sur le monde le règne de la jus-
tice, de la paix et de de la conciliation universelle.
F. Chevé.
DEUXIÈME LETTRE.
F. BASTIAT,
Au rédacteur de la Voix du Peuple.
I.'usjigc d'une propriété est une valeur. — Toute valeur peut s'éclian-
jer contre une autre. — Fécondité du capital. — Sa coopération
n'est pas rémunérée aux dépens du travail. — Cette rémunération
n'e.st pas exclusivement attachée à la circonstance du prêt.
12 novembre 1849.
L'ardeur extrême avec laquelle le peuple, en Franco,
s'est mis à creuser les problèmes économiques, et l'incon-
cevable inditt'érence des classes aisées à l'égard de ces pro-
l)lèmes, forment lui dos traits les plus caractt'ristiquos de
notre époque. Pondant que les anciens journaux, organes
et miroirs de la bonne société, s'en tiennent à la guerroyante
et stérile politiqtio do parti, les fouiilos dostiiicos ati\ classes
ouvrières agitent incessaiument ce qu'on pont appeler les
questions de fond, les questions sociales. Malheureusement,
je le crains bien, elles s'égaroiil des lotirs proiniois pas dans
cette voie. Mais en pouvait-il ètro atitroinout? Jolies ont du
moins lo mérite de chercher la vérité. Tût oti lard la pos-
session de la vérité sera lotir récompense.
112 l'AMI'lILKiS.
Puisque vous voulez bien. Monsieur, niouvrir les colon-
nes (le la Voix du Peuple, je poserai devant vos lecteurs,
et m'efforcerai de résoudre ces deux questions :
1" L'intérêt des capitaux est-il légitinrie ï
i° Est-il prélevé aux dépens du travail et des travailleurs?
Nous différons sur la solution ; mais il est un point sur
lequel nous sommes certainement d'accord : c'est que l'es-
prit humain ne peut s'attaquer (sauf les problèmes religieux)
à des questions plus graves.
Si c'est moi qui me trompe, si l'intérêt est une taxe
abusive, prélevée par le capital sur tous les objets de con-
sommation, j'aurai à me reprocher d'avoir, à mon insu,
étançonné par mes arguments le plus ancien, le plus ef-
froyable et le plus universel abus que le génie de la spo-
liation ait jamais imaginé ; abus auquel ne se peuvent
comparer, quant à la généralité des résultats, ni le pillage
systématique des peuples guerriers, ni l'esclavage, ni le
despotisme sacerdotal. Une déplorable erreur économique
aurait tourné contre la démocratie cette flamme démo-
cratique que je sens brûler dans mon cœur.
Mais si l'erreur est de votre côté, si l'intérêt est non-seu-
lement naturel, juste et légitime, mais encore utile et pro-
fitable, même à ceux qui le paient, vous conviendrez que
votre propagande ne peut que faire, malgré vos bonnes in-
tentions, un mal immense. Elle induit les travailleurs à se
croire victimes d'une injustice qui n'existe pas; à prendre
pour un mal ce qui est un bien. Elle sème l'irritation dans
une classe et la frayeur dans l'autre. Elle détourne ceux qui
soutirent de découvrir la vraie cause de leurs souffrances en
les mettant sur une fausse piste. Elle leur montre une pré-
tendue spoliation qui les empêche de voir et de combattre
les spoliations réelles. Elle familiarise les esprits avec cette
pensée funeste que l'ordre, la justice et l'union ne peuvent
renaître que par une transformation universelle (aussi dé-
(iKATLITE l)L CKEUI I . I \ 4
Instable qu'impossible dans rhypotlièse) de tout le systèiiit'
selon lequel s'accomplissent, depuis le commencement dn
monde, le Travail et les Echanges.
Il n'est donc pas de question plus gi-ave. Je la reprendrai
au point où la discussion Ta amenée.
Oui, Monsieur, vous avez raison. Comme \ous dites,
nous ne sommes séparés que par l'épaisseur d'une Equivo-
que portant sur les mots Usage et Propriété. Mais cette
équivoque suffit poiu" que vous croyiez devoir marcher,
plein de confiance, vers l'Occident, tandis que ma foi me
pousse vers l'Orient. Entre nous, au point de départ, la
distance est imperceptible, mais elle ne tarde pas à devenir
un abîme incommensurable.
La première chose à faire, c'est de revenir siu- nos pas.
jusqu'à ce que nous ayons retrouvé le point de départ sur
lequel nous sommes d'accord. Ce terrain qui nous est com-
mun, c'est la mutunlité des services.
J'avais dit: Celui qui prête une maison, un sac de blé,
ini rabot, une pièce de monnaie, un navire, en un mot une
VALEUR, pour un temps déterminé, rend un service. Il doit
donc recevoir, outre la restitution de cette valeur à l'é-
chéance, un service équivalent. — Vous convenez qu'il doit,
en effet, recevoir quelque chose. C'est un grand pas vers la
solution, car c'est ce quelque chose que j'appelle intérêt.
Voyons, Monsieur, nous accordons-nous sur ce point de
départ? Vous me prêtez, pour toute l'année 18i9, 1,000 fr.
en écus, ou un instrument de travail estimé 1,000 fr., —
ou un approvisionnement valant 1 ,000 fr., — ou une maison
valant 1,000 fr. C'est en 1 8 iO que je recueillerai tous les
avantages que peut procurer cette valeur créée par \ otre
travail et non par le mien. C'est en IHiO que vous vous pri-
verez volcjntairement, en ma faveur, de ces avaulages que
vous pourriez très-légitimement vous réserver. Suffira-t-il,
pour que nous soyons quittes, poui que les services aient
1 1 4 PAMPHLETS.
été équivalents et réciproques, pour que la justice soit sa-
tisfaite, suffira- t-il qu'au premier de l'an I8o0, je vous res-
titue intégralement, mais uniquement, vos écus, votre ma-
chine, votre blé, votre maison ? Prenez garde, s'il en doit
être ainsi, je vous avertis que le rôle que je me réserverai
toujours, dans ces sortes de transactions, sera celui d'em-
prunteur : ce rôle est commode, il est tout profit; il me met
à même d'être logé et pourvu toute ma vie aux dépens
d'autrui ; — à la condition toutefois de trouver un prêteur,
ce qui, dans ce système, ne sera pas facile ; car qui bâtira
des maisons pour les louer gratis et se contenter, de terme
en terme, de la pure restitution?
Aussi n'est-ce pas là ce que vous prétendez. Vous recon-
naissez (ef c'est ce que je tiens à bien constater) que celui
qui a prêté une maison ou une valeur quelconque, a rendu
y\n service dont il n'est pas rémunéré par la simple remise
des clefs au terme, ou le simple remboursement à l'échéance.
Il y a donc, d'après vous comme d'après moi, quelque chose
à stipuler en sus de la restitution. Nous pouvons ne pas nous
accorder sur la nature et le nom de ce quelque chose', mais
quelque chose est dû par l'emprunteur. Et puisque vous ad-
mettez, d'une part, la mutualité des services, puisque, d'au-
tre part, vous avouez que le prêteur a rendu sei^vice, per-
mettez-moi d'appeler provisoirement cette chose due par
l'emprunteur un service.
Eh bien ! Monsieur, il me semble que la question a fait
un pas, et même un grand pas, car voici où nous en som^
mes:
Selon votre théorie, tout aussi bien que selon la mienne,
entre le prêteur et l'emprunteur, cette convention est parfai-
tement légitime qui stipule :
1 " La r^titution intégrale, à l'échéance, de l'objet prêté ;
2° Un service à rendre par l'emprunteur au prêteur, en
compensation du service qu'il en a reçu.
(;UATLITE 1)L CREDIT. 1 1 5
Maintenant, quels seront la nature et le nom de ce ser-
vice dû par l'emprunteur? Je n'attache pas à ces questions
l'importance scientifique que vous y mettez. Elles peuvent
être abandonnées aux contractants eux-mêmes, dans chaque
cas particulier. C'est véritablement leur affaire de débattre
la nature et l'équivalence des services à échanger, aussi bien
que leur appellation spéciale. La science a tini quand elle en
a montré la cause, l'origine et la légitimité. L'emprunteur
s'acquittera en blé, en vin, en souliers, en main-d'œuvre,
selon son état. Dans la plupart des circonstances, et seule-
ment pour plus de commodité, il paiera en argent; et
comme on ne se procure l'argent qu'avec du travail, ou
pourra dire qu'il paie avec du travail. Ce paiement, juste
et légitime d'après vous-même, pourquoi me defendriez-
vous de le baptiser /o^er, fermage, escompte, 7X'7i(e, prêt,
intérêt, selon l'occurrence?
Mais venons-en à l'équivoque qui nous sépare, a la pré'-
tendue confusion que je fais, dites-vous, entre {'usage et la
propriété, entre le pi'êt de la chose et une cession absolue.
Vous dites : Celui qui emprunte une propriété, une valeur,
étant tenu de la rendre intégralement à l'échéance, na
reçu, au fond, qu'un usage. Ce qu'il doit, ce n'est pas une
propriété, une valeur, mais Vusuge d'une propriété, d'ime
valeur équivalente, hlentifier ces deux ordres de nature di-
verse sans équivalence possible, c'est détruire la mutwdité
des services.
Pour aller à la racine de l'objection, il faudrait rcnnirr
tous les fondements de l'économie sociale. Vous n'attendez
pas de moi un tel travail, niais je vous demanderai si, selon
vous, Vusiigc d'une valeur n'a pas lui-même une vfdcur ? <,"\l '
n'est pas suceptible d'être évalué? D'après quelle règle, sur
quel principe, empêcherez-vous deux contractants de com-
parer un usage à une sounne d'argent, à une quantité {\v
main-d'œuvre, et d'échanger sur ces bases, si cela les ar-
I I 6 PAMPHLETS.
range? Vous me prêtez une maison de 20,000 francs; par
là vous me rendez un service. Entendez-vous dire que, mal-
gré mon consentement et le vôtre, je ne puis m'acquitter,
au nom de la science, qu'en vous prêtant aussi une maison
de même valeur? Mais cela est absurde, car si nous avions
tous des maisons, nous resterions chacun dans la nôtre, et
quelle serait la raison d "être du prêt? Si vous allez jusqu'à
prétendre que mutualité de services inplique que les deux
services échangés doivent être non-seulement égaux en
valeur, mais identiques en nature, vous supprimez l'échange
aussi bien que le prêt. Un chapelier devra dire à son client:
Ce que je vous cède, ce n'est pas de l'argent, mais un cha-
peau; ce que vous me devez, c'est un chapeau; et non de
l'argent.
Que si vous reconnaissez que les services sévrduent et
s'échangent, précisément parce qu'ils diffèrent de nature,
vous devez convenir que la cession d'un usage qui est un
service, peut très-légitimement s'évaluer en blé, en argent,
en main-d'œu\Te. Prenez-y garde, votre théorie, tout en
laissant parfaitement subsister le principe de l'intérêt, ne tend
à rien moins qu'à frapper d'inertie toutes les transactions.
Vous ne réformez pas, vous paralysez.
Je suis cordonnier. Mon métier doit me faire vivre; mais
pour l'exercer, il faut que je sois logé, et je n'ai pas de
maison. D'un autre côté, vous avez consacré votre travail à
en bâtir une; mais vous ne savez pas faire vos souliers ni ne
voulez aller pieds nus. Nous pouvons nous arranger : vous
me logerez, je vous chausserai. Je profiterai de votre tra-
vail comme vous du mien ; nous nous rendrons récipro-
quement service. Le tout est d'arriver à une juste évaluation,
à une parfaite équivalence, et je n'y vois d'autre moyen
que le libre débat.
Et, sous prétexte qu'il y a cession d'un objet matériel,
d'un coté, et que, de l'autre, il n'y a cession que d'un usage,
GUAÏLITE DL CKEUIT. 117
la théorie viendrait nous dire : Cette transaction ne se fera
pas, elle est illégitime, abusive et spoliatrice; il s'agit de
deux services qui n'ont pas d'équivalence possible, et que
vous n'avez ni la faculté d'évoluer, ni le droit d'échanger î
Ne voyez-vous pas. Monsieur, qu'une telle théorie tue à la
fois et l'échange et la liberté? Quelle est donc l'autorité qui
viendra anéantir ainsi notre commun et libre consentement?
Sera-ce la loi ? sera-ce l'Etat? Mais je croyais, moi, que nous
faisions la loi, que nous payions l'État pour protéger nos
droits et non pour les supprimer.
Ainsi, nous étions d'accord tout à l'heure sur ce point,
que l'emprunteur doit quelque chose en sus de la simple
restitution. Accordons-nous maintenant sur cet autre point,
que ce quelque chose est susceptible d'être évalué, et par
conséquent d'être acquitté, selon la convenance des con-
tractants, sous une des formes quelconques que peut affecter
la valeur.
La conséquence qui s'ensuit, c'est que, à l'échéance, le
prêteur doit recouvrer :
1' La valeur intégrale prêtée ;
'2" La valeur du service rendu par le prêt.
Je n'ai pas besoin de répéter ici comment la restitution
intégrale de l'objet prêté implique nécessairement la pé-
rennité de l'intérêt.
Examinons maintenant, en peu de mots, cette seconde
question :
L'intérêt du caoital est-il prélevé aux dépens du travail?
Vous le savez aussi bien que moi , Monsieur , on se ferait
une idt'c bien circonscrite de l'intérêt, si l'on supposait qu'il
n'apparaît qu'à l'occasion du piêt. — Quiconque lait con-
courir un (;apital à la création d'un produit entend être
réuuniéré non-seulement pour son travail, mais pour son
capital; de telle sorte que l'intérêt entre connue élément
dans le prix de tous les objets i\{' coiisonnuation.
tlR PAMPHLETS.
Il ne suffit pout-rtre pas de démontrer la légitimité do
rintérêt aux hommes qui n'ont pas de capitaux. Ils se-
raient sans doute tentés de dire: puisque l'intérêt est légi-
time^ il faut bien que nous le subissions; maisc'est un grand
malheur, car sans cela nous obtiendrions toutes choses à
meilleur marché.
Ce grief est complètement erroné ; ce qui fait que les
jouissances humaines se rapprochent de plus en plus de la
(/rntuité et de la communauté, c'est l'intervention du capital.
Le capital c'est la puissance démocratique, philanthropique
et égalitaire par excellence. Aussi, celui qui en fera com-
prendre l'action rendra le plus signalé service à la société,
car il fera cesser cet antagonisme de classes qui n'est fondé
que sur une erreur.
Il m'est de toute impossibilité de faire entrer dans un
«article de journal la théorie des capitaux (*). Je dois me bor-
ner à indiquer ma pensée par un exemple, une anecdote,
une hypothèse qui est l'image de toutes les transactions
humaines.
Plaçons-nous au point de départ de l'humanité, à cette
époque où nous pouvons supposer qu'il n'existait aucun
capital. Quelle était alors la valeur, mesurée au travail,
dim objet quelconque, d'une paire de bas, d'un sac de blé,
d'un meuble, d'un livre, etc. ; en d'autres termes, au prix
de quel travail ces objets auraient-ils été achetés? Je ne
crains pas de dire que la réponse est contenue dans ce mot :
VInfirà. De tels objets étaient alors tout à fait inaccessibles
à l'humanité.
Qu'il s'agisse d'une paire de bas de coton. Aucun homme
ne serait parvenu à la produire avec cent ni avec mille jour-
nées de travail.
D'où vient qu'aujourd'hui, en France, il n'y a pas un
(!) Voy., sur la Théorie du capital, le ch.ip. vu du lome VI.
'Nntp de l'éditeur.)
(.UAILITE DL CREDIT. II!)
om rior si malheureux qui ne puisse obtenir une paire de
bas de coton avec son travail d'une journée? — C'est juste-
ment parce que du capital concourt à la création de ce
produit. Le genre humain a inventé des instruments qui
forcent la nature à une collaboration gratuite.
Il est bien vrai qu'en décomposant le prix de cette paire
de bas, vous trouvez qu'une partie assez considérable de ce
prix se rapporte au capital. Il faut bien payer le squatter
qui a défriché la terre de la Caroline ; il faut bien payer la
voile qui pousse le navire de New-York au Ha\ re ; il faut bien
payer la machine qui fait tourner dix mille broches. Mais
c'est justement parce que nous payons ces instruments, qu'ils
font concourir la nature et qu'ils substituent son action gra-
tuite à l'action onéreuse du travail. Si nous supprimions suc-
cessivement cette série dintérèts à payer, nous supprime-
rions par cela même les instruments et la collaboration
naturelle qu'ils mettent en œuvre; en un mot, nous revien-
drions au point de départ, à l'époque où mille journées
de travail n'auraient pas suffi pour se procurer une paire
de bas. Il en est ainsi de toutes choses.
Vous pensez que l'intérêt est prélevé /)or celui qui ne fait
rien sur celui qui travaille. Ah ! Monsieur, avant de laisser
tomber une seconde fois dans le public cette triste et irri-
taute assertion, scrutez-la jusque dans la racine. Demandez-
lui ce qu'elle contient, et vous vous assurerez qu'elle ne
porte en elle que des erreurs et des tompêtes. Vous invo-
quez mon apolo;;ui' (hi rabot, permettez-moi d'y revenir.
Voilà un homme qui veut faire des planches. Il n'en fera
pas une dans l'année, car il n'a que ses dix doigts. Je lui
piête une scie et un rabot, — deux instruments, ne le
perdez pas de vue, qui sont le fruit de p.ion travail et dont
je pourrais tirer parti pour moi-ujême. Au lieu d'une
planche, il en fait cent et m'en donne cinq. Je l'ai donc
mis à même, eu nie privant de ma chose, d'avoir (juatre-
]:n PAMPHLETS.
\ iiigt-qiiiiize planches au lieu d'une, — et vous venez dire
que je l'opprime et le vole î Quoi ! grâce à une scie et à un
rabot que j'ai fabriqués à la sueur de mon front, une pro-
duction centuple est , pour ainsi dire, sortie du néant, la
société entre en possession d'une jouissance centuple, un
ouvrier qui ne pouvait pas faire une planche en a fait cent;
et parce qu'il me cède librement et volontairement, un
vingtième de cet excédant, vous me représentez comme un
tyran et un voleur ! L'ouvrier verra fructifier son travail,
l'humanité verra s'élargir le cercle de ses jouissances ; et je
suis le seul au monde, moi, l'auteur de ces résultats, à qui
il sera défendu d'y participer, même du consentement
universel !
Non, non; il ne peut en être ainsi. Votre théorie est aussi
contraire à la justice, à l'utilité générale, à l'intérêt même
des ouvriers, qu'à la pratique de tous les temps et de tous
les lieux. Permettez-moi d'ajouter qu'elle n'est pas moins
contraire au rapprochement des classes, à l'union des cœurs,
à la réalisation de la fraternité humaine, qui est plus que la
justice, mais ne peut se passer de la justice.
Frédéric Bastiat.
TROISIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON A F. BASTIAT.
Désaveu de la distinction introduite par M. Chevé. — Adhésion à h
formule : le prêt est un service ; un service est une valeur. — Anti-
nomie. — Le prêteur ne se prive pas. — Nécessité d'organiser le
crédit gratuit. — Interrogations catégoriques.
19 novembre 1849.
La révolution de Février a pour but, dans l'ordre politi-
(îitAniTK m ciJKPn. 121
que et dans l'ordre économique, de fonder la liberté absolue
de l'homme et du citoyen.
La formule de cette Révolution est, dans l'ordre politi-
que, l'organisation du suffrage universel, soit l'absorption
du pouvoir dans la société ; — dans l'ordre économique,
l'organisation de la circulation et du crédit, soit encore l'ab-
sorption de la qualité de capitaliste dans celle de travailleur.
Sans doute, cette formule ne donne pas, à elle seule,
l'intelligence complète du système : elle n'en est que le
point de départ, Vap/misme. Mais elle suffît pour expliquer
la Révolution dans son actualité et son immédiateté ; elle
nous autorise, par conséquent, à dire que la Révolution
n'est et ne peut être autre chose que cela.
Tout ce qui tend à développer la Révolution ainsi conçue,
tout ce qui en favorise l'essor, de quelque part qu'il vienne,
est essentiellement révolutioimaire : nous le classons dans
la catégorie du mouvement.
Tout ce qui s'oppose à l'application de cette idée, tout ce
qui la nie ou qui l'entrave, qu'il soit le produit de la déma-
gogie ou de l'absolutisme, nous l'appelons résistance. — Si
cette résistance a pour auteur le gouvernement, ou qu'elle
agisse de connivence avec le gouvernement, elle devient
r en et ion.
lia résistance est légitime quand elle est de bonne lui cl
quelle s'accomplit dans les limites de la liberté républi-
caine : elle n'est alors que la consécration du libre examen,
la sanction du sull'rage universel. La réaction, au contraire,
tendant, au nom de l'autorité publique et dans l'intérêt
d'un parti, à supprimer violemment la manifestation des
i(l»M's, est une atteinte à la liberté , se traduit-elle eu loi
d'exil, de déportation, de transportation, etc., elle est alors
un crime contre la souveraineté du peuple. L'ostracisme est
le suicide des républiques.
Km l'cndaiit conipte , dans la lo/./' il h ffujib', du projrt
12G PAMPHLETS.
voleur qui, voulant pscalader une maison, trouve les chiens
aux aguets et les habitants aux fenêtres.
Or, en présence de cette affirmation et de cette négation
diamétralement opposées, appuyées lune et l'autre de rai-
sons égales, mais qui, ne se répondant pas, ne peuvent s'en-
tre-détruire, quel parti prendre ? Vous persistez dans votre
affirmation, et vous dites : vous ne voulez pas me payer
d'intérêt? Soit î je ne veux pas vous prêter mon capital. Tâ-
chez de travailler sans capitaux ! De notre côté, nous per-
sistons dans notre négation, et nous disons : Nous ne vous
paierons pas d'intérêt, parce que l'intérêt, dans l'économie
sociale, est le prix de l'oisiveté, la cause première de l'iné-
galité des fortunes et de la misère. Aucun de nous ne vou-
lant céder, nous arrivons à l'immobilisme.
Tel est donc le point auquel le socialisme saisit la question.
D'un côté, la justice commutative de l'intérêt ; de l'autre,
l'impossibilité organique, l'immoralité de ce même intérêt.
Et, pour vous le dire tout d'abord, le socialisme n'a la pré-
tention de convertir personne, ni l'Eglise, qui nie l'intérêt,
ni l'économie politique, qui l'affirme; d'autant moins qu'il
est convaincu qu'elles ont raison toutes deux. Voici seule-
ment comment il analyse le problème, et ce qu'il propose à
son tour, par-dessus les arguments des vieux prêteurs, trop
intéressés pour qu'on les croie sur parole, et les déclama-
lions des Pères de l'Église, restées sans effet.
Puisque la théorie de l'usure a fini par prévaloir dans les
habitudes chrétiennes, comme dans l'usage des païens;
puisque l'hypothèse ou la fiction de la productivité du capi-
tal est entrée dans la pratique des peuples, acceptons cette
fiction économique comme nous avons accepté pendant
trente-trois ans la fiction constitutionnelle ; et voyons ce que
cette fiction peut produire, développée dans toutes ses con-
séquences. Au lieu de repousser purement et simplement
l'idée, comme a fait l'Église, ce qui ne pouvait mener à rien.
GIIATIITK Dl (.RKOIT. 1?T
faisons-en la déduction historique et philosophique ; et puis-
que le mot est plus que jamais à la mode, décrivons-en la
révolution. Aussi bien, faut -il que cette idée réponde à
quelque chose de réel, qu'elle indique un besoin quelcon-
que de l'esprit mercantile, pour que les peuples n'aient
jamais hésité à lui faire le sacrifice de leurs croyances les
plus vives et les plus sacrées.
Voici donc comment le socialisme, parfaitement con-
vaincu de l'insuffisance de la théorie économique, aussi bien
que de la doctrine ecclésiastique, traite à son tour la ques-
tion de l'usure.
D'abord il observe que le principe de la productivité du
capital ne fait aucune acception de personnes, ne constitue
pas un privilège : ce principe est vrai de tout capitaliste, sans
distinction de titre ou de dignité. Ce qui est légitime pour
Pierre est légitime pour Paul : tous deux ont le même droit
à l'usure, ainsi qu'au travail. Lors donc, — je reprends ic
l'exemple dont vous vous êtes servi, — que vous me prêtez,
moyennant intérêt, le rabot que vous avez fabriqué pour
polir vos planches, si, de mon côté, je vous ])rête la scie
que j'ai montée pour débiter mes souches, j'aurai droit pa-
reillement à un intérêt. Le droit du capital est le même
pour tous : tous, dans la mesure de leurs prestations et de
leurs emprunts, doivent percevoir et acquitter l'intérêt.
Telle est la première conséquence de votre théorie, qui ne
serait pas une théorie sans la généralité, sans la réciprocité
du droit qu'elle crée : cela est d'une évidence intuitive et
iuunédiate.
Supposons donc que de tout le capital que j'emploie,
soit sous la forme d'instrument de travail, suit sous celle de
matière première, la moitié me soit prêtée par vous; suppo-
sons en même temps que de tout le capital que vous mettez
en œuvre, la moitié vous soit prêtée j)ar moi, il est clair
que les intt'rêts (pie iiousdrxroiis nous payer uuituellement
124 PAMPHLETS.
surprendra sans doute dentendre dire que vous, membre de
l'Académie des sciences morales et politiques (*) . lorsque
vous parlez de capital et d'intérêt, vous n'êtes plus à la
"question ! C'est pourtant ce que nous nous chargeons, pour
aujourd'hui, de vous prouver. Après, nous reprendrons la
question elle-même, si vous en avez le désir.
Nous nions d'abord, ceci vous le savez de reste, nous
nions avec le christianisme et l'Évangile , la légitimité en
soi du prêt à intérêt; nous la nions avec le judaïsme et le
paganisme ; avec tous les philosophes et législateurs de l'an-
tiquité. Car vous remarquerez ce premier fait, qui a bien
aussi sa valeur; l'usure n'a pas plutôt paru dans le monde,
qu'elle a été niée. Les législateurs et les moralistes n'ont
cessé de la combattre, et s'ils ne sont parvenus à l'éteindre,
du moins ont-ils réussi jusqu'à certain point à lui rogner les
ongles, en fixant une limite, un taux légal à l'intérêt.
Telle est donc notre première proposition, la seule dont,
à ce qu'il semble, vous ayez entendu parler : Tout ce qui,
dans le remboursement du prêt, est donné en sus du prêt,
est usure, spoliation : Quodcumque sorti accedit, usura est.
Mais ce que vous ne savez point, et qui vous émerveillera
peut-être, c'est que cette négation fondamentale de l'intérêt
ne détruit point, à nos yeux, le principe , le droit, si vous
voulez, qui donne naissance à l'intérêt, et qui, malgré les
condamnations de l'autorité séculière et ecclésiastique, la
fait perdurer jusqu'à nos jours ; en sorte que le véritable
problème pour nous n'est pas de savoir si l'usure, en soi,
est illicite, nous sommes à cet égard de l'avis de l'Église, —
ou si elle a une raison d'existence, nous sommes , sous ce
rapport, de l'opinion des économistes. Le problème est de
savoir comment on parviendra à supprimer l'abus sans en-
{') Bastiat n'était pas précisément membre de l'Institut, mais seule-
ment memlire correspondant. (Note de l'éditeur.)
(JUAILUE 1)1 CIŒDIl. 12 6
dommagei" le droit ; comment, en un mot, on sortira de
cette contradiction.
Expliquons mieux cela, s'il est possible.
D'un côté, il est très-vrai, ainsi que vous l'établissez vous-
même péremptoirement, que le prêt est un service. Et
comme tout service est une valeur, conséquemment comme
il est de la nature de tout service d'être rémunéré, il s'en-
suit que le prêt doit avoir son prix , ou, pour employer le
mot technique, quil doit porter intérêt.
Mais il est vrai aussi, et cette vérité subsiste à côté de la
précédente, que celui qui prête, dans les conditions ordi-
naires du métier de prêteur, ne se prive pas , comme vous
le dites, du capital qu'il prête. Il le prête, au contraire, pré-
cisément parce que ce prêt ne constitue pas pour lui une
privation, il le prête, parce qu'il n'en a que faire pour lui-
même, étant suffisamment d'ailleurs pourvu de capitaux ;|
il le prête, enfin, parce qu'il n'est ni dans son intention, ni
dans sa puissance de le faire personnellement valoir; parce
qu'en le gardant entre ses mains, ce capital, stérile de sa
nature, resterait stérile, tandis que par le prêt et par l'in-
térêt qui en résulte, il produit un bénéfice qui permet au
capitaliste de vivre sans travailler. Or, vivre sans travailler,
c'est, en économie politique aussi bien qu'en morale, une
proposition contradictoire, une chose impossible.
Le propriétaire qui possède deux domaines, l'un à Tours,
l'autre à Orlt'ans, et qui est forcé de fixer sa résidence dans
l'un qu'il exploite, par conséquent d'abandonner l'autre;
ce proprietaire-là peut-il dire qu'il se prive de sa chose,
parce ([u'il n'a pas, connue Dieu, l'ubiiiuitè d'action et de
domicile? Autant vaudrait dire que nous sommes privés du
séjour de New- York parce que nous habitons à Paris. Con-
venez donc f|ue la privation du capitaliste est couinie la pri-
vation (lu luaitre qui a peidu son esclave, coninie la |>riva-
ti(»n (lu prince chasse j)ar ^es sujets, comme la pii\atioii ^\\\
l?-2 PAMPHLETS.
d'impôt sur le capital présenté par M. de Girardiu, nous
n'avons point hésité à y reconnaître l'une des manifestations
les plus hardies de l'idée révolutionnaire; et bien que l'au-
teur de ce projet ait été, et soit peut-être encore attaché à
la dynastie d'Orléans ; bien que ses tendances personnelles
fassent de lui un homme éminemment gouvernemental ;
bien qu'enfin il se soit constamment rangé dans le parti de
la Conservation contre celui de la Révolution , nous n'en
pensons pas moins que son idée appartient au mouvement ;
à ce titre, nous l'avons revendiquée comme nôtre; et si
M. de Girardin était capable de renier sa propre pensée, nous
la reprendrions en sous-œuvre, et nous nous en ferions un
argument de plus contre les adversaires de la Révolution.
C'est d'après cette règle de critique élevée, et pour ainsi
dire, impersonnelle, que nous allons répondre à M. Bastiat.
M. Bastiat, au rebours de M. de Girardin, est un écrivain
tout pénétré de l'esprit démocratique : si l'on ne peut encore
dire de lui qu'il est socialiste, à coup sûr c'est déjà plus
qu'un philanthrope. La manière dont il entend et expose
l'économie politique le place, ainsi que M. Blanqui, sinon
fort au-dessus, du moins fort en avant des autres écono-
mistes, fidèles et immuables disciples de J. B. Say. M. Bas-
tiat, en uamot, est dévoué corps et âme à la République, à
la liberté, à l'égalité, au progrès : il l'a prouvé mainte fois
avec éclat par ses votes à l'Assemblée nationale.
Malgré cela, nous rangeons M. Bastiat parmi les hommes
de la résistance : sa théorie du capital et de l'intérêt, dia-
métralement opposée aux tendances les plus authentiques,
aux besoins les plus irrésistibles de la Révolution, nous en
fait une loi. Puissent nos lecteurs, à notre exemple, séparer
toujours ainsi les questions de personnes d'avec les ques-
tions de principes ! la discussion et la charité y gagneront.
M. Bastiat commence sa réponse par une observa-
ion d"une justesse frappante, que nous croyons d'autan
GKAlllTE 1)L CKEDIT. 123
plus utile de rappeler, quelle tombe d'aplomb sur lui :
« L'ardeur extrême, dit M. Bastiat, avec laquelle le peu-
ce pie, eu Frauce, s'est mis à creuser les problèmes écono-
« miques, et l'incoucevable indifférence des classes aisées à
« l'égard de ces problèmes, forment un des traits les plus
« caractéristiques de notre époque/Pendant que les an-
« ciens journaux, organes et miroirs de la bonne société,
« s'en tiennent à la guerroyante et stérile politique de parti,
« les feuilles destinées aux classes ouvrières agitent inces-
« samment ce qu'on peut appeler les questions de fond, les
« questions sociales. »
Eli bien ! nous dirons à M. Bastiat :
Vous êtes vous-même, sans vous en douter, ini exemple
de cette indifférence inconcevable avec laquelle les lionimes
de la classe aisée étudient les problèmes sociaux; et tout
économiste de premier ordre que vous puissiez vous dire,
vous ignorez complètement où en est cette question du ca-
pital et de l'intérêt, que vous vous êtes chargé de défendre.
Aussi en arrière des idées que des faits, vous nous parlez
exactement comme ferait un rentier davant 89. Le socia-
lisme, qui, depuis dix ans, proteste contre le capital et l'in-
térêt, est totalement inconnu de vous; vous n'en avez pas
lu les mémoires ; car si vous les avez lus, comment se fait-il
(jue, vous préparant à le réfuter, vous passiez sous silence
toutes ses preuves?
Vraiment, à vous voir raisonner contre le socialisme de
notre âge, on vous prendrait pour un Kpiménide se réveil-
lant en sursaut, après quatre-vingts ans de sommeil. Est-ce
bien à nous que vous adressez vos (lisseitati(»iis patriarca-
les? Est-ce le prolétaire de I8i0que vous voulez convaincre?
(lonnuencez donc par étudier ses id(''es; placez-vous, avec
lui. dans l'actualité des doctrines : répondez aux raisons,
vraies ou fausses, qui le détenniuent, et ne lui apportez pas
les vôtres, qu'il sait depuis un temps innnt'inoi'ial. Cela vous
12 a l'\Ml'HLKi>.
se compenseront; et si, de part et dautic. les capitaux
avancés sont égaux, les intérêts se balançant, le solde ou la
redevance sera nul.
Dans la société, les choses ne se passent pas tout à fait
ainsi^ sans doute. Les prestations que se font réciproque-
ment les producteurs sont loin dètre égales; partant, les
intérêts qu'ils ont à se payer ne le sont pas non plus : de là,
l'inégalité des conditions et des fortunes.
Mais la question est de savoir si cet équilibre de la pres-
tation en capital, travail et talent; si, par conséquent, l'é-
galité du revenu pour tous les citoyens, parfaitement ad-
missible en théorie, peut se réaliser dans la pratique; si cette
réalisation est dans les tendances de la société ; si, enfin, et
contre toute attente, elle n'est pas la conclusion fatale delà
théorie de l'usure elle-même?
Ur-, c'est ce qu'affirme le socialisme quand il est parvenu
à se comprendre lui-même, socialisme qui ne se distingue
plus alors de la science économique, étudiée à la fois dans
son expérience acquise et dans la puissance de ses séduc-
tions. En etïet, que nous dit, sur cette grande question de
l'intérêt, l'histoire de la civilisation, l'histoire de l'économie
i;nlitique?
C'est que la prestation mutuelle des capitaux, matériels
et immatériels, tend à s'équilibrer de plus en plus, et cela
par diverses causes que nous allons énumérer, et que les
économistes les plus rétrogrades ne peuvent méconnaître :
1° La division du travail, ou séparation des industries,
qui, multipliant à l'infini les instruments de travail et les
matières premières, multiplie dans la même proportion le
prêt des capitaux ;
2° L'accumulation des capitaux, accumulation qui résulte
de la variété des industries, et dont leffet est de produire
entre les capitalistes une concurrence analogue à celle des
marchands, pai- conséquent d'opéicr insensiblement la
GRATUITE DU CREDIT. 129
baisse du loyer des capitaux et la réduction du taux de l'in-
térêt;
3° La faculté toujours plus grande de circulation qu'ac-
quièrent les capitaux, par le numéraire et la lettre de
change ;
4° Enfin, la sécurité publique.
Telles sont les causes générales qui, depuis des siècles,
ont amené entre les producteurs une réciprocité de presta-
tions de plus en plus équilibrée, par suite, une compensa-
tion de plus en plus égale des intérêts, une baisse continue
du prix des capitaux.
Ces faits ne peuvent être niés : vous les avouez vous-
même; seulement, vous en méconnaissez le principe et la
signification, quand vous attribuez au capital le mérite du
progrès opéré dans le domaine de l'industrie et de la ri-
chesse; tandis que ce progrès a pour cause, non le capital,
mais la circulation du capital.
Les faits étant de la sorte analysés et classés, le socialisme
se demande si, pour provoquer cet équilibre du crédit et
du revenu, il ne serait pas possible d'agir directement, non
sur les capitaux, remarquez-le bien, mais sur la circulation;
s'il ne serait pas possible d'organiser cette circulation, de
manière à produire tout d'un coup entre les (capitalistes et
les producteurs, deux termes actuelleuicnt en opposition,
mais que la théorie démontre devoir être synonymes, l'équi-
valence des prestations, en d'autres termes, l'égalité des
fortunes.
A cette question, le socialisme répond encore : Oui, cela
est possible, et de plusieurs manières.
Supposons d'abord, pour nous renfermer dans les con-
ditions du crédit actuel, lequel s'effectue surtout par l'en-
tremise du numéraire; supposons (jue tcms les producteurs
de la République, au nombre de plus de dix millions, se
cotisent chacun pour une somme représentant l pour loo
OEuvrei cunipUtes, i V. v
130 PAJttPHLETS.
seulement de leur capital. Cette cotisation de 1 pour 100
sur la totalité du capital mobilier et immobilier du pays,
formerait une somme de un milliard.
Supposons qu'à l'aide de cette cotisation une banque soit
fondée, en concurrence de la Banque mal nommée de
France, et faisant l'escompte et le crédit sur hypothèque,
à 1/2 pour 100.
Il est évident, en 'premier lieu, que l'escompte des va-
leurs de commerce se faisant à 1/2 pour 100, le prêt sui*
hypothèque à 1/2 pour 100, la commandite, etc., à 1/2
pour 100, le capital monnaie serait immédiatement frappé,
entre les mains de tous les usuriers et préteurs d'argent,
d'improductivité absolue; l'intérêt serait nul, le crédit
gratuit.
Si le crédit commercial et hypothécaire, en autres termes,
si le capital argent, le capital dont la fonction est exclusive-
ment de circuler était gratuit, le capital maison le devien-
drait lui-même bientôt; les maisons ne seraient plus en
réalité capital, elles seraient marchandise, cotée à la Bourse
comme les eaux-de-vie et les fromages, et l(juée ou vendue,
deux termes devenus alors synonymes, a prix de re-
vient.
Si le capital maison, de même que le capital argent,
était gratuit, ce qui revient à dire, si l'usage en était payé
à titre d'échange, non de prêt, le capital terre ne tarderait
pas à devenir gratuit à son tour ; c'est-à-dire que le fermage,
au lieu d'être la redevance payée au propriétaire non
exploitant, serait la compensation du produit entre les
terres de qualité supérieure et les terres de qualité infé-
rieure; ou, pour mieux dire, il n'y aurait plus, en réalité,
ni fermiers, ni propriétaires, il y aurait seulement des la-
bom-eurs et des vignerons, comme il y a des menuisiers et
des mécaniciens.
Voulez-vous une autre preuve de la possibilité de rame
GRATUITE DU CREDIT. 131
ner, par le développement des institutions économiques,
tous les capitaux à la gratuité ?
Supposons qu'au lieu de ce système d'impôts, si compli-
qué, si onéreux, si vexatoire, que nous a légué la féodalité
nobiliaire ; un seul mipùt soit établi, non plus sur la pro-
duction, la circulation, la consommation, l'habitation, etc.;
mais, comme la justice l'exige et comme le veut la science
économique, sur le capital net afférent à chaque individu.
Le capitaliste perdant par l'impôt autant ou plus qu'il ne
gagne par la rente et l'intérêt, serait obligé ou de faire va-
loir par lui-mêmfî, ou de vendre : l'équilibre économique,
par cette intervention si simple, et, d'ailleurs, inévitable du
fisc, se rétablirait encore.
Telle est, en somme, la théorie du socialisme sur le ca-
pital et l'intérêt.
Non-seulement nous affirmons, d'après cette théorie qui,
d'ailleurs, nous est commune avec les économistes, et sur la
foi du développement industriel, que telles sont la tendance
et la portée du prêt à intérêt; nous jirouvons encore, par
les résultats subversifs de l'économie actuelle, et par la dé-
monstration des causes de la misère, que cette tendance est
nécessaire, et l'extinction de l'usure inévitable.
En effet, le prix du prêt, loyer de capitaux, intérêt d'ar-
gent, usure, en un mot, faisant, comme il a été dit, parti<'
intégrante du prix des produits, et cette usure n'étant pas
égale pour tous, il s'ensuit que le prix des produits, com-
posé qu'il est de salaire et d'intérêts, ne peut pas être ac-
quitté par ceux qui n'ont pour le payer que leur salaire et
point d'intérêt ; en sorte que, par le fait de l'usure, le tra-
vail est condamné au cliômage et le capital à la ban-
queroute.
Cette démonstration, dans le genre de celles que les ma-
thématiciens a|)j)('llent réductictn à l'absurde, île l'impossi-
bilité organique «lu i)rêl à intcK'l, a clé reproduite cent
132 PAMPHLETS.
fois dans le socialisme : pourquoi les économistes n'en par-
lent-ils pas ?
Voulez-vous donc sérieusement réfuter les idées socia-
listes sur le prêt à intérêt? Voici les questions auxquelles
vous avez à répondre :
1° Est-il \Tai que si, au for extérieur, la prestation du ca-
pital est un service qui a sa valeur, qui par conséquent doit
être payé; — au for intérieur, cette prestation n'entraîne
point pour le capitaliste mie privation réelle ; conséquem-
ment, qu'elle ne suppose pas le droit de rien exiger pour
prix du prêt ?
2° Est-il vrai que l'usure, pour être irréprochable, doit
être égale ; que la tendance de la société conduit à cette
égalisation, en sorte que l'usure n'est irréprochable que
lorsqu'elle est devenue égale pour tous, c'est-à-dire nulle?
> Est-il vrai qu'une banque nationale, faisant le crédit et
l'escompte gratis, soit chose possible ?
Ik° Est-il \Tai que par l'etïet de cette gratuité du crédit et
de l'escompte, comme par Faction de l'impôt simplifié et
ramené à sa véritable forme, la rente immobilière disparaît,
ainsi que l'intérêt de l'argent?
5» Est-il \Tai qu'il y ait contradiction et impossibilité ma-
thématique dans l'ancien système?
6° Est-il vrai que l'économie politique , après avoir, sur
la question de l'usure, contredit pendant plusieurs milliers
d'années la théologie, la philosophie, la législation , arrive,
par sa propre théorie, au même résultat ?
7" Est-il \Tai, enfin, que l'usure n'a été, dans son institu-
tion providentielle , qu'un instrument d'égalité et de pro-
grès ; absolument comme dans l'ordre politique, la monar-
chie absolue a été un instrument de liberté et de progrès ;
comme dans l'ordre judiciaire l'épreuve de l'eau bouillante,
le duel et la question ont été, à leur tour, des instruments
de conviction et de progrès?
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 133
Voilà ce que nos adversaires sont tenus d'examiner, avant
de nous accuser d'infirmité scientifique et intellectuelle;
voilà, monsieur Bastiat, sur quels points devra porter à l'a-
venir votre controverse, si vous voulez qu'elle aboutisse. La
question est clairement et catégoriquement posée : permet-
tez-nous de croire qu'après en avoir pris lecture, vous re-
connaîtrez qu'il y a dans le socialisme du dix-neuvième siècle
quelque chose qui dépasse la portée de votre vieille éco-
nomie politique.
P. J. Proudhon.
QUATRIEME LETTRE.
F. BASTIAT A P. J. PROUDHON.
Circonscription logique du débat. — Dire oui et non n'est pas ré-
pondre. — Futilité de l'objection fondée sur ce que le capitaliste ne
se prive pas. — Productivité naturelle et nécessaire du capital dé-
montrée par des exemples. — Considérations sur le loisir.
26 novembre 1849,
Monsieur, vous me posez sept questions. Veuillez vous
rappeler qu'entre nous il ne s'agit en ce moment que d'une
seule :
L'intérêt du capital est-il légitime?
Cette question est grosse de tempêtes. Il fimt la vider. En
acceptant la loyale hospitalité de vos colonnes, je n'ai pas
eu en vue d'analyser toutes les combinaisons possibles de
crédit que le fertile génie des socialistes peut enfanter. Je
me suis demandé si Y intérêt, qui entre dans le prix de ttuites
choses, est une spoliation; si, par conséquent, le monde se
partage entre des capitalistes volein-s et des travaillein-s vo-
lés. Je ne le crois pas, mais datitres le croient. Selon que la
1 3 i PAiMPHLETS.
vérité est de mon côté ou du leur, l'avenir réservé k notre
rhère patrie est la concorde, ou une lutte sanglante et iné-
vitable. La question vaut donc la peine d'être sérieusement
étudiée.
Que ne sommes-nous d'accord sur ce point de départ !
Notre œuvre se bornerait à détruire , dans l'esprit des mas-
ses, des erreurs funestes et des préventions dangereuses.
Nous montrerions au peuple le capital , non comme un pa-
rasite avide, mais comme une puissance amie et féconde.
Nous le lui montrerions, — et ici je reproduis presque vos
expressions, — s'accumulant par l'activité , l'ordre , l'épar-
gne, la prévoyance, la séparation des travaux, la paix et la
sécurité publique; se distribuant, en vertu de la liberté,
entre toutes les classes; se mettant de plus en plus à la portée
de tous, par la modicité croissante de sa rémunération ; ra-
chetant l'humanité enfin du poids de la fatigue et du joug
des besoins.
Mais comment nous élever à d'autres vues du problème
social, lorsque, à cette première question : L'intérêt du ca-
pital est-il légitime ? vous répondez : Oui et Non.
Oui : car — « il est très-vrai que le prêt est un service,
et comme tout service est une valeur, conséquemment,
comme il est de sa nature d'être rémunéré, il s'ensuit que
le prêt doit avoir son prix, qu'il doit porter intérêt. »
Non : car — « le prêt, par l'intérêt qui en résulte, produit
un bénéfice qui permet au capitaliste de vivre sans travailler.
Or, vivre sans travailler, c'est, en économie politique aussi
bien qu'en morale, une proposition contradictoire , une chose
impossible. »
Oui : car — « la négation fondamentale de l'intérêt ne
détruit pas à nos yeux le principe, le (boit qui donne nais-
sance à l'intérêt. Le véritable problème , pour nous, n'est
pas de savoir si l'usure a une raison d'existence ; nous som-
mes, sous ce rapport, de l'opinion des économistes. »
GRATl ITE DU CREDIT. 135
Non : car — « nous nions, avec le christianisme et l'Évan-
gile, la légitimité en soi du prêt à intérêt. »
Oui : car — « l'usm-e n'a été, dans son institution provi-
dentielle, qu'un instrument d'utilité et de progrès. »
Non : car — « tout ce qui, en remboursement du prêt,
est donné en sus du prêt est usure, spoliation. »
Oui et Non, enfin : car — « le socialisme n'a la prétention
de convertir personne, ni l'Eglise, qui nie l'intérêt, ni l'éco-
nomie politique, qui l'affirme, d'autant moins qu'il est con-
vaincu qu'elles ont raison toutes deux. »
Il y en a qui disent : Ces solutions contradictoires sont mi
amusement que M. Proudhon donne à son esprit. D'autres :
Il ne faut voir là que des coups de pistolet que M. Proudhon
tire dans la rue, pour faire mettre le public aux fenêtres.
Pour moi, qui sais que vous les appliquez à tous les sujets :
liberté, propriété, concurrence, machines, religion, je les
tiens pour une conception sincère et sérieuse de votre in-
telligence.
Mais, Monsieur, pensez-vous que le peuple puisse vous
suivre longtemps dans le dédale de vos Antinomies ? Son
génie ne s'est pas façonné sur les bancs vermoulus de la
Sorbonne. Les fameux : Quidquid dixeris, anjumentabor ,
— Ego verô contra — ne vont pas à ses franches allures ; il
veut voir le fond des choses, et il sent instinctivement qu'au
fond des choses il y a un Oui ou un Non, mais quil ne j)eut
y avoir un Oui et un Non fondus ensemble. Poiu' ne pas
sortir du sujet qui nous occupe, il vous dira : Il faut pour-
tant bien que liiitérêt soit légitime ou illégitime, juste ou
injuste, providentiel ou satanique, propriété ou spolia-
tion.
La rontmdiction, soyez-en sur, est ce qu'il y a de plus
difficile à faire accepter, même aux esprits subtils, à plus
forte raison au peuple.
Si je m'arrête à la j)reniièrr nidilie. j'ose dire à la bonne
136 PAMPHLETS.
moitié de votre thèse, en quoi différez-vous des éco-
nomistes?
Vous convenez qu'avancer un capital, c'est rendre un
service, qui donne droit à un sei^vice équivalent, lequel est
susceptible d'évaluation et s'appelle intérêt.
Vous convenez que le seul moyen de dégager l'équiva-
lence de ces deux services, c'est de les laisser s'échanger li-
brement, puisque vous repoussez l'intervention de l'État, et
proclamez, dès le début de votre article, la liberté de
l'homme et du citoyen.
Vous convenez que l'intérêt a été , dans son institution
providentielle, un instrument d'égalité et de progrès.
Vous convenez que, par l'accumulation des capitaux (qui
certes ne s'accumuleraient pas si toute rémunération leur
était déniée), l'Intérêt tend à baisser, à mettre l'instrument
du travail, la matière première et l'approvisionnement, tou-
jours à la portée plus facile de classes plus nombreuses.
Vous convenez que les obstacles, qui arrêtent cette dési-
rable diffusion du capital, sont artificiels et se nomment
privilèges, restrictions, monopoles ; qu'ils ne peuvent être
la conséquence fatale de la liberté, puisque vous invoquez
la liberté.
Voilà une doctrine qui, par sa simplicité, sa gi'andeur, sa
concordance, le parfum de justice qui s'en exhale, s'impose
aux convictions, entraîne les cœurs, et fait pénétrer, dans
tous les replis de l'intelligence, le sentiment de la certitude.
Que reprochez-vous donc à l'économie politique ? Est-ce
d'avoir repoussé les formules diverses — et par suite refusé
de prendre le nom — du socialisme? Oui , elle a combattu
le saint-simonisme et le fouriérisme; vous les avez com-
battus comme elle. Oui, elle a réprouvé les théories du
Luxembourg; vous les avez réprouvées comme elle. Oui,
elle a lutté contre le communisme ; vous avez fait plus, vous
l'avez écrasé.
GRATUITE DU CREDIT. i:j:
D'accord avec l'économie politique sur le capital, son
origine, sa mission, son droit, ses tendances; — d'accord
avec elle sur le principe à promouvoir, la liberté ; — d'ac-
cord avec elle sur l'ennemi à combattre, lintervention abu-
sive de l'État dans les transactions honnêtes; — d'accord
avec elle dans ses luttes contre les manifestations passées
du socialisme; — d'où vient que vous vous retournez contre
elle ? C'est que vous avez trouvé au socialisme une nouvelle
formule : la contradiction, ou, si vous aimez mieux, Vanti-
nomie. C'est pourquoi vous apostrophez l'économie politique
et lui dites :
Tu es vieille d'un siècle. Tu n'es plus au courant des
questions du jour. Tu n'envisages la question que sous une
fa(;e. Tu te fondes sur la légitimité et l'utilité de l'intérêt,
et lu as raison, car il est utile et légitime; mais ce que tu ne
comprends pas, c'est qu'en même temps il est nuisible et il-
légitime. Cette contradiction t'émerveille; la gloire du néo-
socialisme est de l'avoir découverte, et c'est par là qu'il
dépasse ta portée.
Avant de chercher, ainsi que vous m'y invitez, à faire
sortir une solution de ces prémisses contradictoires, il faut
savoir si la contradiction existe, et nous sonmies ramenés
parla à creuser de plus en plus ce problème :
L'intérêt du capital est-il légitime ?
Mais que puis-je dire ? Mon œil se fixe sur l'épée de Da-
modès que vous tenez suspendue sur ma tête. Plus con-
cluantes seront mes raisons, plus vous vous frotterez les
mains, disant : On ne saurait mieux prouver ma tlii'^e. Que
si, des bas-fonds du comnumisnie, il s'élève contre mes ar-
guments une réfutation spécieuse, vous vous frotterez les
mains encore, disant : Voici du secours ([ui arrive à mon
anti-thhe. 0 antinomie ! tu es vraiment une citadclit' im-
prenable; tu ressembles, trait pour liait, au scrjifirisnif.
(j)nmient convaincre Pyrrlion, (pii nous dit : Je dniitc si tu
138 PAMPHLETS.
me parles ou si je te parle; je doute si tu es et si je suis ; je
doute si tu affirmes ; je doute si je doute ?
Voyons néanmoins sur quelle base vous faites reposer la
seconde moitié de l'aRtinomie.
Vous invoquez d'abord les Pères de l'Eglise, le judaïsme
et le paganisme. Permettez-moi de les récuser en matière
économique. Vous l'avouez vous-même, Juifs et gentils ont
parlé dans un sens et agi dans un autre. Quand il s'agit d'é-
tudier les lois générales auxquelles obéit la société, la ma-
nière dont les hommes agissent universellement a plus de
poids que quelques sentences.
Vous dites : « Celui qui prête ne se prive pas du capital
qu'il prête. Il le prête, au contraire, parce que ce prêt ne
constitue pas pour lui une privation ; il le prête, parce qu'il
n'en a que faire pour lui-même, étant suffisamment pourvu,
d'ailleurs, de capitaux. Il le prête, enfin, parce qu'il n'est ni
dans son intention ni dans sa puissance de le faire person-
nellement valoir (^). »
Et qu'importe, s'il l'a créé par son travail, précisément
pour le prêter ? Il n'y a là qu'une équivoque sur l'effet né-
cessaire de la séparation des occupations. Votre argmnent
attaque la vente aussi bien que le prêt. En voulez-vous la
preuve? Je vais reproduire votre phrase, en substituant
Vente a Prêt et Chapelier à Capitaliste.
« Celui qui vend, dirai-je, ne se prive pas du chapeau
qu'il vend. Il le vend, au contraire, parce que cette vente ne
constitue pas pour lui une privation. Il le vend parce qu'il
n'en a que faire pour lui-même, étant d'ailleurs suffisam-
(1) L'argument tiré de ce que le capitaliste ne se frive pas, n'est pas
exclusivement à l'usage des socialistes. Considérer comme un élément
important de la légitimité de l'intérêt la privation éprouvée par le
prêteur, est une opinion qui fut soutenue, le 15 juin 1849, dans le
Journal des Economistes, à l'occasion du pamphlet Capital et Rente,
récemment publié. {Noie de l'éditeur.)
GKATIITE DU CREDIT. 139
ment pourvu de chapeaux. Il le ^ end enfin parce qu'il n'est
ni dans son intention, ni dans sa puissance de le faire per-
sonnellement servir. »
En fa\ eur de votre antithèse, vous alléguez encore la
compensation.
« Vous me prêtez, moyennant intérêt, le rabot que vous
avez fabriqué pour polir vos planches. Si, de mon cùté, je
vous prête la scie que j'ai montée pour débiter mes souches,
j'aurai droit pareillement à un intérêt Si, de part et
d'autre, les capitaux avancés sont égaux, les intérêts se ba-
lançant, le solde sera nul. »
Sans doute ; — et si les capitaux avancés sont inégaux,
un solde légitime apparaîtra. C'est précisément ainsi que les
choses se passent. Encore ici, ce que vous dites du i)rêt,
on peut le dire de l'échange et même du travail; pm-ce que
des travaux échangés se compensent, en concluez-vous que
le travail a été anéanti ?
Le socialisme moderne aspire, dites-vous, à réaliser cette
prestation mutuelle des capitaux, atin que l'intérêt, partie
intégrante dii prix de toutes choses, se compense pour tous
et, par conséquent, s'annule. — Qu'il se compense, ce n'est
pas idéalement impossible, et je ne demande pas mieux.
Mais il y faut d'autres façons qu'une Banque d'invention
nouvelle. Que le socialisme égalise chez tous les honnue's
l'activité, l'habileté, la probité, l'économie, la prévoyjuue,
les besoins, les goûts, les vertus, les vices et même les chan-
ces, et alors il aura réussi. Mais alors aussi il importera jx'U
que l'intérêt se cote à dcnh pour cent ou à cinquimte pour
cent.
Vous nous repr(»(li(z de méconnaître la signification du
socialisme, parce que nous ne fondons pas de grandes es-
pérances sur ses rêves de wi-dit <jratnit. Vous nous dites :
(( Vous attribuez au capital le mérite et le progrès opéré dans
le (loiiiiiiiie (je l'iiidustrie ef de l:i richesse, tandis (|iie le
I 4 0 PAMPHLETS.
progrès a pour cause non le capital, mais la circulation
du capital. »
Je crois que c'est vous qui prenez ici l'effet pour la cause.
Pour que le capital circule, il faut d'abord qu'il existe ; et,
pour qu'il existe, il faut qu'il soit provoqué à naître par la
perspective des récompenses attachées aux vertus qui l'en-
gendrent. Ce n'est pas parce qu'il circule que le capital est
utile; c'est parce qu'il est utile qu'il circule. Son utilité in-
trinsèque fait que les uns le demandent, que les autres Vof-
frent ; de là la circulation qui n'a besoin que d'une chose :
ÊTRE LIRRE.
Mais ce que je déplore surtout, c'est de voir séparer en
deux classes antagoniques les capitalistes et les travailleurs,
comme s'il y avait un seul travailleur au monde qui ne fût,
à quelque degré, capitaliste, comme si capital et travail
n'étaient pas une même chose ; comme si rémunérer l'un
ce n'était pas rémunérer l'autre. Ce n'est certes pas à vous
qu'il faut démontrer cette proposition. Permettez-moi, ce-
pendant, de l'élucider par un exemple; car vous le savez bien,
nous n'écrivons pas l'un pour l'autre, mais pour le public.
Deux omTiers se présentent, égaux d'activité, de force,
d'adresse. L'un n'a que ses bras; l'autre a une hache, une
scie, une herminette. Je paie au premier 3 fr. par jour, au
second 3 fr. 75 c. Il semble que le salaire soit inégal; creu-
sons la matière, et nous nous convaincrons que cette iné-
galité apparente est de l'égalité réelle.
D'abord, il faut bien que je rembourse au charpentier
Vusure des outils qu'il use à mon service et à mon profit.
II faut bien qu'il trouve, dans un accroissement de salaire,
de quoi entretenir cet outillage et maintenir sa position.
De ce chef, je lui donne 5 sous de plus par jour qu'au sim-
ple manœuvre, sans que l'égalité soit le moins du monde
blessée.
Ensuite, — et j'invoque ici l'attention du lecteur, car
GRATUITE DU CREDIT. 1 4 1
nous sommes au vif de la question; — pourquoi le char-
pentier a-t-il des outils? Apparemment parce qu'il les a
laits avec du travail ou payés par du travail, ce qui est
tout un. Supposons qu'il les ait faits en consacrant à cette
création tout le premier mois de l'année. Le manœuvre,
qui n'a pas pris cette peine, pourra me louer ses services
pendant 300 jours, tandis que le charpentier-capitaliste
n'aïu'a plus que 270 journées disponibles ou rémunérables.
Il faut donc que 270 journées, avec outils, lui produisent
autant que 300 journées sans outils ; en d'autres termes,
que les premières se paient 5 sous de plus.
Ce n'est pas tout encore. Quand le charpentier s'est dé-
cidé à faire ses outils, il a eu un but, assurément fort lé-
gitime, celui d'améliorer sa condition. On ne peut lui
mettre dans la bouche ce raisonnement : « Je vais accu-
muler des approvisionnements, m'imposer des privations,
afin de pouvoir travailler tout un mois sans rien gagner.
(]e mois, je le consacrerai à fabriquer des outils qui me
mettront à même de débiter beaucoup plus d'ouvrage au
profit de mon client; ensuite, je lui demanderai de régler
mon salaire pour les onze mois suivants, de manière à ga-
gner juste autant, tout compris, que si j'étais resté ma
nœuvre. » Non, cela ne peut être ainsi. Il est évident que
ce qui a stimulé, dans cet artisan, la sagacité, l'habileté, la
prévoyance, la privation, c'est l'espoir, le très-juste espoir
d'obtenir pour son travail une meilleure récompense.
Ainsi nous arrivons à ce que la rétribution du charpentier
se décompose comme il suit :
I» 3 fr. » c, salaire brut;
2o » 25 usure des outils;
.■{o » 25 conipensalion du temps consacré à faire les outils;
V> » 25 juste rémunération de l'hahilelé, de la prévoyance,
de la privation.
3 fr. 75 c.
142 PAMPHLETS.
Où peut-on voir là injustice, iniquité, s})oiiation? Que
signifient toutes ces clameurs si absurdement élevées con-
tre notre charpentier devenu capitaliste ?
Et remarquez bien que l'excédant de salaire qu'il reçoit
n'est obtenu aux dépens de personne; moi, qui le paie,
j'ai moins que personne à m'en plaindre. Grâce aux outils,
une production supplémentaire a été poui' ainsi dire tirée
du néant. Cet excédant d'utilité se partage entre le capita-
liste et moi qui, comme consommateur, représente ici la
communauté, l'humanité tout entière.
Autre exemple, — car il me semble que ces analyses di-
rectes des faits instruisent plus que la controverse.
Le laboureur a un champ rendu presque improductif
pai" la surabondance d'humidité. En homme primitif, il
prend un vase et va puiser l'eau qui noie ses sillons. Yoilà
un travail excessif; qui doit le payer? évidemment l'ac-
quéreur de la récolte. Si l'homme n'avait jamais imaginé
d'autre procédé de dessèchement, le blé serait si cher, quoi-
qii/'iX n'y eût pas de capital à rémunérer (ou plutôt parce
que), que l'on n'en produirait pas ; et tel a été le sort de
l'humanité pendant des siècles.
Mais notre laboureur s'avise de faire une rigole. Voilà le
capital qui paraît. Qui doit payer les frais de cet ouvrage ?
Ce n'est pas l'acquéreur de la première récolte. Cela serait
injuste, puisque la rigole doit favoriser un nombre in-
déterminé de récoltes successives. Comment donc se ré-
glera la répartition ? Par la loi de l'intérêt et de l'amortisse-
ment. Il faut que le laboure lu*, comme le charpentier,
retrouve les quatre éléments de rémunération que j'énumé-
raistout à l'heure, ou il ne fera pas la rigole.
Et, encore que le prix du blé se trouve ici grevé d'un
intérêt, ce serait tomber dans une hérésie économique
que de dire : cet intérêt est une perte pour le consomma-
teur. Bien au contraire ; c'est parce que le consommateur
GRATUITE DU CREDIT% 143
paie l'intérêt de ce capital, sous forme de rigole, qu'il ne
paie pas l'épuisement, beaucoup plus dispendieux, à
force de bras. — Et, si vous observez la chose de près,
vous verrez que c'est toujours du travail qu'il paie ; seule-
ment, dans le second cas, il intervient une coopération de
lanature, très-utile, très-productive, mais qui ne se paie pas.
Votre plus grand grief contre l'intérêt est qu'il permet
aux capitalistes de vivre sans travailler. « Or, dites-vous, vi-
vre sans travailler, c'est, en économie politique comme en mo-
rale, une proposition contradictoire, une chose impossible. »
Sans doute, vivre sans travailler, pour l'homme tel qu'il
a plu à Dieu de le faire, est, d'une manière absolue, chose
impossible. Mais ce qui n'est pas impossible à l'homme,
c'est de vivre deux jours sur le travail d'un seul. Ce (jni
n'est pas impossible à l'humanité, ce qui est môme une con-
séquence providentielle de sa nature perfectible, c'est d'ac-
croître incessamment la proportion des résultats obtenus
aux efforts employés. Si un artisan a pu améliorer son sort
en fabriquant de grossiers outils, pourquoi ne l'améliorerait-
il pas davantage encore en créant des machines plusconq>li-
quées, en déployant plus d'activité, plus de génie, plus de
prévoyance ; en se soumettant à de plus longues priva-
tions?Quesi le talent, la persévérance, l'ordre, récouomie,
l'exercice de toutes les vertus, seperpétucntdansla famille ;
pourquoi ne parviendrait-elle pas, à la longue, au loisir re-
latif, ou, pour mieux dire, à s'initier à des travaux d'un
ordre plus élevé ?
Pour que ce loisir provoquât avec justice, chez ceux qui
n'y sont pas encore parvenus, l'irritation et l'envie, il fau-
drait qu'il fût acquis aux dépens d'autrui, et j'ai |)rouvé
(ju'il n'en était pas ainsi. Il faudrait, de plus, qu'il ne IVit
pas rétern«-'lle aspiration de tous les hommes.
Je terminerai «'elte lettre, déjà trop longut>, par une con-
sidération sur le loisir.
1 4 4 PAMPHLETS.
Quelle que soit mon admiration sincère pour les admi-
rables lois de l'économie sociale, quelque temps de ma vie
que j'aie consacré à étudier cette science, quelque confiance
que m'inspire ses solutions, je ne suis pas de ceux qui
croient qu'elle embrasse toute la destinée humaine. Pro-
duction, distribution, circulation, consommation des ri-
cliesses, ce n'est pas tout pour l'iiomme. Il n'est rien, dans
la nature, qui n'ait sa cause finale ; et l'homme aussi doit
avoir une autre fin que celle de pourvoir à son existence
matérielle. Tout nous le dit. D'où lui viennent et la délica-
tesse de ses sentiments, et l'ardeur de ses aspirations; sa
puissance d'admirer et de s'extasier? D'où vient qu'il trouve^
dans la moindre fleur un sujet de contemplation? que ses
organes saisissent avec tant de vivacité et rapportent k l'âme,
comme les abeilles à la ruche, tous les trésors de beauté
et d'harmonie que la nature et l'art ont répandus autour de
lui? D'où vient que des larmes mouillent ses yeux au
moindre trait de dévouement qu'il entend raconter ? D'où
viennent ces flux et ces reflux d'aff'ection que son cœur éla-
bore comme il élabore le sang et la vie? D'où lui viennent
son amour de l'humanité et ses élans vers l'infini ? Ce sont
là les indices d'une noble destination qui n'est pas cir-
conscrite dans l'étroit domaine de la production indus-
trielle. L'homme a donc une fin. Quelle est-elle ? Ce n'est
pas ici le lieu de soulever cette question. Mais quelle qu'elle
soit, ce qu'on peut dire, c'est qu'il ne la peut atteindi'e si,
courbé sous le joug d'un travail inexorable et incessant, il
ne lui reste aucun loisir pour développer ses organes, ses
aff'ections, son intelligence, le sens du beau, ce qu'il y a de
plus pur et de plus élevé dans sa nature ; ce qui est en
germe chez tous les hommes, mais latent et inerte, faute
de loisir, chez un trop grand nombre d'entre eux (').
(') Voy., au tome VI, la fin du chap. vi.
{Note de ^éditeur.)
GRATUITE DU CREDIT, 145
Quelle est la puissance qui allégera, pour tous, dans une
certaine mesure, le fardeau de la peine? Qui abréj^era les
heures de travail? Qui desserrera les liens de ce joug pesant
(jui courbe aujourd'hui vers la matière', non-seulement les
hommes, mais les femmes et les enfants qui n'y semblaient
pas destinés? — C'est le capital ; le capital qui, sous la forme
de roue, d'engrenage, de rail, de chute d'eau, de poids, de
voile, de rame, de charrue, prend à sa charge une si grande
partie de l'œuvre primitivement accomplie aux dépens de
nos nerfs et de nos muscles ; le capital qui fait concourir,
de plus en plus, au profit de tous, les forces gratuites de la
natui-e. Le capital est donc l'ami, le bienfaiteur de tous les
hommes, et particulièrement des classes soufl'rantes. Ce
qu'elles doivent désirer, c'est qu'il s'accumule, se multiplie,
se répande sans compte ni mesure. — Et s'il y a un triste
spectacle au monde, — spectacle qu'on ne pourrait définir
que par ces mots: suicide matériel, moral et collectif, — c'est
de voir ces classes, dans leur égarement, faire au capital une
guerre acharnée. — Il ne serait ni plus absurde, ni plus
triste, si nous voyions tous les capitalistes du monde se con-
certer pour paralyser les bras et tuer le travail.
En me résumant, monsieur Proudhon, je vous dirai ceci :
Le jour oii nous serons d'accord sur cette première donnée,
l'intérêt du capital, déterminé par le libre débat, est légi-
time; — je me ferai un plaisir et un devoir de discuter loya-
lement avec vous les autres questions que vous me posez.
Frédéric Bastiat.
1 ClilHIlItlll, l. V.
10
I 4 6 PAMPHLETS.
CINQUIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON A F. BASTIAT.
Réclamalion sur les limites du débat. — L'intérêt a été mais n'est
plus légitime. — Inductions tirées de l'histoire. — L'illégitimité
succède à la légitimité. — Impéritie et mauvais vouloir de la société.
^ C'est de la circulation du capital, et non du capital même, que
naît le progrès de la richesse sociale.
3 décembre 1849.
Monsieur, votre dernière lettre se termine par ces pa-
roles :
« Le jour où nous serons d" accord sur cette première
« donnée: l'intérêt du capital est légitime; — je me ferai
« im plaisir et un devoir de discuter loyalement avec vous les
« autres questions que vous me posez. »
Je vais. Monsieur, tâcher de vous donner satisfaction.
Mais permettez-moi d'abord de vous adresser cette ques-
tion, que je voudrais pouvoir rendre moins brusque : Qu'êtes
vous venu faire à la Voix du Peuple ? — Réfuter la théorie
du crédit gratuit, la théorie de l'abolition de tout intérêt des
capitaux, de toute rente de la propriété.
Pourquoi donc refusez-vous de vous placer tout de suite
sur le terrain de cette théorie ? de la suivre dans son prin-
cipe, sa méthode, son développement ? d'examiner ce qui
la constitue, les preuves de vérité qu'elle apporte, le sens
des faits qu'elle cite, et qui contredisent, abrogent, d'une
manière éclatante, le fait, ou plutôt la fiction que vous vous
efforcez de soutenir de la productivité du capital? Cela est-il
d'une discussion sérieuse et loyale? Depuis quand a-t-onvu
les philosophes répondre à un système de philosophie par
cette fin de non-recevoir : Mettons-nous premièrement d'ac*
cord sur le système en vogue, après quoi nous examinerons
GRATUITE DU CREDIT. 147
le nouveau ? Depuis quand est-il reçu dans les sciences que
l'on doit repousser impitoyablement, par la question préa
lable, tout fait, toute idée, toute théorie qui contredit la
théorie généralement admise ?
Quoi ! vous entreprenez de me réfuter et de me con-
vaincre; et puis, au lieu de saisir mon système corps à
corps, vous me présentez le vôtre ! Pour me répondre, vous
commencez par exiger que je tombe d'accord avec vous
de ce que je nie positivement ! En vérité, n'aurais-je pas,
dès ce moment, le droit de vous dire : Gardez votre théorie
du prêt à intérêt, puisqu'elle vous agrée, et laissez-moi ma
théorie du prêt gratuit, que jetrouve plus avantageuse, plus
morale, plus utile et beaucoup plus pratique ? Au lieu de dis-
cuter, comme nous l'avions espéré, nous en serons quittes
pourmédire l'unde l'autre, et nous décrier réciproquement.
A l'avantage ! . . .
Voilà, Monsieur, comment se terminerait la discussion,
si, par malheur pour votre théorie, elle n'était forcée, afin
de se maintenir, de renverser la mienne. C'est ce que je
vais avoir l'honneur de vous démontrer, en suivant votre
lettre de point en point.
Vous commencez par plaisanter, fort spirituellement sans
doute, sur la loi de cuntradiction dont je me suis servi jiour
tracer la marche de la théorie socialiste. Croyez-moi, iMon-
sieur, il y a toujours peu de gloire à acquérir, pour \\\\
homme d'intelligence, à rire des choses qu'il n'entend pas,
surtout quand elles reposent sur des autorités aussi respec-
tables que la loi de contradiction. La dialectique, fondée
par Kant et ses successeurs, est aujourd'hui comprise et
enq)loyée par une moitié de l'Eiu'ope, et ce n'est pas un
titre d'honneur pour notre pays assurément, (]uan(l nos voi-
sins ont {)orté si loin la spé( ulation philos(>i)lii(iue, d'en être
resté à Proclus et à saint Thomas. A fore»- d'éclectisme et
de matérialisme, nous avons pcnlu iusrju'a rinlellij^iMcedc
148 PAMPHLETS.
nos traditions; nous n'entendons pas même Descartes;
car, si nous entendions Descartes, il nous conduirait à Kant,
Ficlite, Hegel, et au delà.
Quittons, toutefois, la contradiction, puisqu'elle vous est
importune, et revenons à l'ancienne méthode. Vous savez
ce que Ton entend, dans la logique ordinaire, par distinc-
tion. A défaut de professeur de philosophie, Diafoirus le
jeune vous l'aurait appris. C'est le procédé qui vous est le
plus familier, et qui témoigne le mieux de la subtilité de
votre esprit. Je vais donc, pour répondre à votre question,
faire usage du distinfjuo : peut-être alors ne vous sera-t-il
plus possible de dire que vous ne me comprenez pas.
Vous demandez : l'intérêt du capital est-il légitime, oui
ou non ? Répondez à cela, sans antinomie et sans antithèse.
Je réponds : Distinguons, s'il vous plaît. Oui, l'intérêt
du capital a pu être considéré comme légitime dans un
temps; non, il ne peut plus l'être dans un autre. Cela vous
offre-t-il quelque ambage, quelque équivoque? Je vais
tâcher de dissiper toutes les ombres.
La monarchie absolue a été légitime dans un temps : ce
fut une des conditions du développement politique. Elle a
cessé d'être légitime à une autre époque, parce qu'elle
était devenue un obstacle au progrès. — Il en a été de
même de la monarchie constitutionnelle : c'était, en 89 et
jusqu'en 1830, la seule forme politique qui convînt à notre
pays; ce serait aujourd'hui une cause de perturbation et de
décadence.
La polygamie a été légitime à une époque : c'était le
premier pas fait hors de la promiscuité communautaire. Elle
est condamnée de nos jours conrnie contraire à la dignité
de la femme : nous la punissons des galères.
Le combat judiciaire, l'épreuve de l'eau bouillante, la
torture elle-même, lisez M. Rossi, eurent également leur
légitimité. C'était la première forme donnée à la justice.
GRATLITE DU CREDIT. iiO
Nous y répugnons maintenant, et tout magistrat qui y au-
rait recours se rendrait coupable d'un attentat.
Sous saint Louis, les arts et métiers étaient féodalisés,
organisés corporativement, et hérissés de privilèges. Cette
réglementation était alors utile et légitime; elle avait pour
but de faire surgir, en face de la féodalité terrienne et
nobiliaire, la féodalité du travail. Elle a été abandonnée
depuis, et avec raison : depuis 89 l'industrie est libre.
Je vous répète donc, et, en conscience, je crois parler
clair : Oui, le prêt à intérêt a été, dans un temps, légitime,
lorsque toute centralisation démocratique du crédit et de la
circulation était impossible : il ne Test plus, maintenant
que cette centralisation est devenue une nécessité de l'épo-
que, partant un devoir de la société, un droit du citoyen.
C'est pour cela que je m'élève contre l'usure ; je dis que la
société me doit le crédit et l'escompte sans intérêt : l'intérêt
je l'appelle vol.
Bon gré, mal gré, il faut donc que vous descendiez sur
le terrain où je vous appelle : car, si vous refusez de le
faire, si vous vous renfermez dans la bonne foi de votre
ancienne possession, alors j'accuserai votre mauvais vou-
loir ; je crierai partout, comme le Mascarille de Molière :
Au voleia' ! au voleur ! au voleur !
Pour en finir tout à fait avec l'antinomie , je vais main-
tenant, à l'aide des exemples précédemment cités, vous
dire en peu de mots ce qu'elle ajoute à la distinction. Cela
ne sera pas inutile à notre controverse.
Vous concevez donc qu'une chose peut être vraie, juste,
légitime, dans un temps, et fausse, inique, criminelle, dans
un autre. Vous ne pouvez pas ne pas le concevoir, puisque"
cela est.
Or, se demande le philosophe, conunent une chose, vraie
un jour, ne l'est-elle pas un autre jour? La vérité peut-
elle changer ainsi? La vérité n Vsf-eile pas la vérité? Faut-il
1 50 PAMPHLETS.
croire qu'elle n'est qu'une fantaisie, une apparence, un
préjugé? Y a-t-il, enfin, ou n'y a-t-il pas une cause à ce
changement? Au-dessus de la vérité qui change, existe-
rait-il, par hasard, une vérité qui ne change point, une vérité
absolue, immuable ?
En deux mots, la philosophie ne s'arrête point au fait tel
que le lui révèlent l'expérience et l'histoire; elle cherche à
l'expliquer.
Eh bien ! la philosophie a trouvé, ou si vous aimez mieux,
elle a cru voir que celte altération des institutions sociales,
ce revirement qu'elles éprouvent après un certain nombre
de siècles, provient de ce que les idées dont elles sont
l'expression, possèdent en elles-mêmes une sorte de faculté
évolutive , un principe de mobilité perpétuelle, provenant
de leur essence contradictoire.
C'est ainsi que l'intérêt du capital, légitime alors que le
prêt est un service rendu de citoyen à citoyen, mais qui
cesse de l'être quand la société a conquis le pouvoir d'orga-
niser le crédit gratuitement pour tout le monde, cet intérêt,
dis-je, est contradictoire dans son essence, en ce que, d'une-
part, le service rendu par le prêteur a droit à une rémuné-
ration; et que , d'un autre côté, tout salaire suppose pro-
duit ou privation, ce qui n'a pas lieu dans le prêt. La révo-
lution qui s'opère dans la légitimité du prêt vient de là.
Voici comment le socialisme pose la question; voilà aussi
sur quel terrain les défenseurs de l'ancien régime doivent
se placer.
Se renfermer dans la tradition, se borner à dire : Le
prêt est un senice rendu, donc il doit être payé ; sans vou-
loir entrer dans les considérations qui tendent à abroger
l'intérêt, ce n'est pas répondre. Le socialisme, redoublant
d'énergie, proteste et vous dit : Je n'ai que faire de votre
service, service pour vous, spoliation pour moi, tandis
qu'il est loisible à la société de me faire jouir des mêmes
GUATIITE DU CREDIT. 151
avantages que vous m'offrez, et cela sans rétribution. M'im-
poser un tel service, malgré moi, en refusant d'organiser
la circulation des capitaux, c'est me faire supporter un pré-
lèvement injuste, c'est me voler.
Ainsi, toute votre argumentation en faveur de l'intérêt,
consiste à confondre les époques, je veux dire à confondre
ce qui, dans le prêt, est légitime avec ce qui ne l'est pas,
tandis que moi, au contraire, je les distingue soigneusement.
C'est ce que je vais achever de vous rendre intelligible par
l'analyse de votre lettre.
Je prends un à un tous vos arguments.
Dans ma première réponse, je vous avais fait observer
que celui qui prête ne ?,e prive pas de son capital. — Vous
me répondez : Qu'importe, s'il a créé son capital tout
exprès pour le prêter ?
En disant cela, vous trahissez votre propre cause. Vous
acquiescez, par ces paroles, à mon antit/ièse, qui consiste à
dire : La cause secrète pour laquelle le prêt à intérêt, légi-
time hier, ne Test plus aujourd'hui, c'est que le prêt, en
lui-même, n'entraîne pas privation. Je prends acte de cet
aveu.
Mais vous vous accrochez à l'intention : Qu'importe,
dites-vous, si le prêteur a créé ce capital tout exprès pour le
prêter ?
A quoi je réplique : Et que me fait à mon tour votre in-
tention, si je n'ai pas réellement besoin de votre service,
si le prétendu service (]ue vous voulez, me rendre ne me
devient nécessaire que par le mauvais vouloir et l'impéritie de
la société ? Votre crédit ressemble à celui que fait le cor-
saire à l'esclave, quand il lui donne la libiM'té contre rançon.
Je proteste contre votre crédit à r» pour 100, parce ([ue la
société a le pouvoir et le devoir de me le faire à 0 i)Our
100; et, si elle me refuse, je l'accuse, ainsi que vous, de
vol; je dis qu'elle est complice, fautrice, organisatrice dn vol.
152 PAMPHLETS.
Assimilant le prêt à la vente, vous dites : votre argument
s'attaque à celle-ci aussi bien qu'à celui-là. En effet, le cha-
pelier qui vend les chapeaux ne s'en prive pas.
Non, car il reçoit de ses chapeaux, il est censé du moins
en recevoir immédiatement la valeur, ni plus ni moins. Mais
le capitaliste prêteur, non-seulement n"est pas privé, puis-
qu'il rentre intégralement dans son capital ; il reçoit plus que
le capital, plus que ce qu'il apporte à l'échange; il reçoit, en
sus du capital, un intérêt qu'aucun produit positif de sa part ne
représente. Or, un service qui ne coûte pas de travail à celui
qui le rend, est un service susceptible de devenir gratuit :
c'est ce que vous-même vous nous apprendrez tout à l'heure.
Après avoir reconnu la non-privation qui accompagne le
prêt, vous convenez cependant « qu'«7 n'est pas idéalement
« impossible que V intérêt, qui, aujourd'hui, fait partie inté-
« grante du prix des choses, se compense pour tout le monde,
« et, par conséquent, s'annule. » — « Mais, ajoutez-vous,
« il y faut d'autres façons qu'une banque nouvelle. Que le
« socialisme égalise, chez tous les hommes, l'activité, l'ha-
« bileté, la probité, l'économie, la prévoyance, les besoins,
« les goûts, les vertus, les vices, et même les chances, et
« alors il aura réussi. »
En sorte que vous n'entrez dans la question que pour
l'éluder aussitôt. Le socialisme, au point où il est parvenu,
prétend justeujent que c'est à l'aide d'une réforme de la
banque et de l'impôt que l'on peut arriver à cette compensa-
tion. Au lieu de passer, comme vous faites, sur cette pré-
tention du socialisme, arrêtez-vous-y, et réfutez-la : vous
en aurez fini avec toutes les utopies du monde. Car, le
socialisme affirme, — et sans cela le socialisme n'existerait
pas, il ne serait rien, — que ce n'est point en égalisant chez
tous les hommes « l'activité, l'habileté, la probité, l'écono-
« mie, la prévoyance, les besoins, les goûts, les vertus, les
« vices et même les chances, » qu'on parviendra à compen-
GRATUITÉ DU CRÉDIT. i '. î
ser l'intérêt et égaliser le revenu net; il soutient qu'il faut,
au contraire, commencer par centraliser le crédit et annuler
l'intérêt, pour égaliser les facultés, les besoins et les chan-
ces. Qu'il n'y ait plus parmi nous de voleurs , et nous
serons tous vertueux, tous heureux ! Voilà la profession de
foi du socialisme ! J'éprouve le plus vif regret à vous le
dire : mais vous connaissez si peu le sociahsme, que vous
vous heurtez contre kii sans le voir.
Vous persistez à attribuer au capital tous les progrès de
la richesse sociale, que j'attribue, moi, à la circulation ;
et vous me dites, à ce propos, que je prends l'effet pour
la cause.
Mais, en soutenant une pareille proposition, vous ruinez,
sans vous en apercevoir, votre propre thèse. J. B. Say a
démontré, et vous ne l'ignorez pas, que le li'ansport d'une
valeur, que cette valeur s'appelle argent ou marchandise,
constitue lui-même une valeur; que c'est un produit aussi
réel que le blé et le vin ; qu'en conséquence, le service du
commerçant et du banquier mérite d'être rémunéré tout
comme le service du laboureur et du vigneron. C'est sur
ce principe que vous vous appuyez vous-même quand vous
réclamez un salaire })Our le capitaliste, qui, par la presta-
tion de son capital, dont on lui garantit la n-ntrêe. fait office
de transport, de circulation. Par cela seul quelje prête, di-
siez-vous dans votre première lettre, je rends un ser>ice,
je crée une valeur. Telles étaient vos paroles, que nous
avons admises : en cela, nous étions l'un et l'autre d'accord
avec le maître.
Je suis donc fondé à dire que ce n'est pas le caj)ital lui-
même, mais la circulation du capital : c'(^st cette nature
de service, produit, marchandise, valeur, réalité, qu'on
appelle en économie politique nioinriiieuf ou ri rot lot ion,
et (jui, au fond, constitue toute la matière de la science
économique, qui est la cause de la richesse. Ce service, nous
154 PAMPHLETS.
le payons k tous ceux qui le rendent; mais nous affirmons
qu'en ce qui concerne les capitaux proprement dits, ou l'ar-
gent, il dépend de la société de nous en faire jouir elle-
même, et gratuitement ; que si elle ne le fait pas, il y a fraude
et spoliation. — Comprenez-vous maintenant où est le vé-
ritable point de la question sociale?...
Après avoir déploré de voir les capitalistes et les travail-
leurs séparés en deux classes antagoniques, ce qui n'est pas
la faute du socialisme assurément, — vous prenez la peine,
fort inutile, de me démontrer par des exemples que tout
travailleur est, à quelque degré, capitaliste, et fait œuvTe de
capitalisation, c'est-à-dire d'usure. Qui donc a jamais songé
à le nier? Qui vous a dit que ce que nous reconnaissons
comme légitime, en un temps, chez le capitaliste, nous le
réprouvons, dans le même temps, chez l'ouxTier ?
Oui, nous savons que le prix de toute marchandise et
service se décompose actuellement de la manière suivante :
1" Matière première;
2° Amortissement des instruments de travail et frais;
3° Salaire du travail ;
4° Intérêt du capital.
11 en est ainsi dans toutes les professions, agi'iculture, in-
dustrie, commerce, transports. Ce sont les fourches cau-
dines de tout ce qui n'est point parasite, capitaliste ou ma-
nœuvre. Vous n'avez que faire de nous donner à ce sujet
de longs détails, très-intéressants du reste, et où l'on voit
que se complaît votre imagination.
Je vous le répète : la question, pour le socialisme, est de
faire que ce quatrième élément qui entre dans la composi-
tion du prix des choses, à savoir, l'intérêt du capital, se
compense entre tous les producteurs, et, par conséquent,
s'annule. Nous soutenons que cela est possible ; que, si cela
est possible, c'est un devoir à la société de procurer la gra-
tuité du crédit à tous ; qu'autrement, ce ne serait pas une
GRATUITE Dl CREDIT. 1S5
société^ mais une conspiration des capitalistes contre les
travailleurs^ un pacte de rapine et d'assassinat.
Concevez donc^ une fois^ qu'il ne s'agit point pour vous
de nous expliquer comment les capitaux se forment^ com-
ment ils se multiplient par l'intérêt,, comment l'intérêt entre
dans la composition du prix des produits, comment tous
les travailleurs sont eux-mêmes coupables du péché d'usiu'e :
nous savons dès longtemps toutes ces choses, autant que
nous sommes convaincus de la bonne foi des rentiers et des
propriétaires.
Nous disons : le système économique fondé sur la fiction
de la productivité du capital, justifiable à une autre époque,
est désormais illégitime. Son impuissance, sa malfaisance
sont démontrées ; c'est lui qui est la cause de toutes les mi-
sères actuelles, lui qui soutient encore cette vieille fiction
du gouvernement représentatif, dernière formule de la
tyrannie parmi les hommes.
Je ne vous suivrai point diuis les considérations, toutes
religieuses, par lesquelles vous terminez votre lettre. La
religion, permettez-moi de vous le dire, n'a rien à faire
avec l'économie politique. Une véritable science se suffit à
elle-même, hors de cette condition elle n'est pas. S'il faut
à l'économie politique une sanction religieuse pour suppléer
à l'impuissance de ses théories, et si, de son côté, la reli-
gion, pour excuser la stérilité de son dogme, allègue les
exigences de l'économie politique, il aiTivera que l'écono-
mie politique et la religion, au lieu de se soutenir nnituel-
lement, s'accuseront l'une l'autre ; elles périront toutes
deux.
Commençons par faire justice, et nous aurons de surcroît
la liberté, la fraternité, la richesse; le bonlieur même de
l'autre vie n'en sera que plus assuré. L'inégalité du revenu
capitaliste est-elle, oui ou non, la cause première de la mi-
sère physique, morale et intellectuelle quiafllige aujouririuii
156 PAMPHLETS.
la société ? Faut-il compenser le revenu entre tous les hom-
mes, rendre gratuite la circulation des capitaux, en l'assi-
milant à l'échange des produits, et annuler l'intérêt? Voilà
ce que demande le socialisme, et à quoi il faut répondre.
Le socialisme, dans ses conclusions les plus positives, vous
fournit la solution dans la centralisation démocratique et
gratuite du crédit, combinée avec un système d'impôt uni-
que, remplaçant tous les autres impôts, et assis sur le ca-
pital.
Qu'on vérifie cette solution ; qu'on essaie de l'appliquer.
C'est la seule manière de réfuter le socialisme ; hors de là,
nous ferons retentir plus fort que jamais notre cri de gueiTC :
La propriété c'est le vol!
P.-J. Proudhon.
SIXIÈME LETTRE.
F. BASTIAT A P. J. PROUDHON.
Est-il vrai que prêter n'est plus aujourd'hui rendre un service? — La
sociélé est-elle un capitaliste tenu de prêter gratuitement? — Expli-
cation sur la circulation des capitaux. — Chimères appelées par leur
nom. — Ce qui est vrai, c'est que l'intérêt dispense d'une rémuné-
ration plus onéreuse.
10 décembre 1849.
Je veux rester sur mon terrain; vous voulez m'attirer sur
le vôtre, et vous me dites : Qu'êtes-vous vei\u faire à la
Voix du Peuple, si ce n'est réfuter la théorie du crédit gra-
tuit, etc. ?
Il y a là un malentendu. Je n'ai point été à la Voix du
Peuple; la Voix du Peuple est venue à moi. De tous côtés,
on parlait du crédit gratuit, et chaque jour voyait éclore un
plan nouveau pour la réalisation de cette idée.
GRATUITE DU CREDIT. I57
Alors je me dis : II est inutile de combattre ces plans l'un
après l'autre. Prouver que le capital a un droit légitime et
indestructible à être rémunéré, c'est les ruiner tous à la
fois, c'est renverser leur base commune.
Et je publiai la brochure Capital et Rente.
La Voix du Peuple, ne trouvant pas ma démonstration
concluante, l'a réfutée. J'ai demandé à la maintenir, vous y
avez consenti loyalement : c'est donc sur mon terrain que
doit se continuer la discussion.
D'ailleurs, la société s'est développée perpétuellement et
universellement sur le principe que j'invoque. C'est à ceux
qui veulent que, à partir d'aujourd'hui, elle se développe
sur le principe opposé, à prouver qu'elle a eu tort, h'onus
prnbundi leur incombe.
Et après tout, de quelle importance réelle est ce débat
préalable? Prouver que l'intérêt est légitime, juste, utile,
bienfaisant, indestructible, n'est-ce pas prouver que la gra-
tuité du crédit est une chimère?
Permettez-moi donc. Monsieur, de m'en tenir à cette
question dominante : l'intérêt est-il légitime et utile?
Par pitié pour l'ignorance où vous me voyez (ainsi que
bon nombre de nos lecteurs) de la philosophie germanique,
vous voulez bien, métamorphosant Kant en Diafoirus, sub-
stituer à la loi de la contradiction celle de la distinction.
Je vous remercie de cette condescendance. Elle me met
à l'aise. Mon esprit se refuse invinciblement, je l'avoue, à
admettre que deux assertions contradictoires puissent être
vraies en même temps. Je respecte comme je le dois, quoi-
que de confiance, Kant, Fichte et Hojicl.Mais si leurs livres
entrauient l'esprit du lecteur à admettre des propositions
comme celles-ci : Le Vol, c'est la propriété ; la Propriété,
c'est le vol; le jour, c'est la nuit : je bénirai le Ciel, tous les
jours de ma vie, de n'avoir pas fait tomber ces li\n>s sous
mes yeux. A ces sublimes subtilités, votre intelligence s'est
158 PAMPHLETS.
aiguisée ; la mienne y eût infailliblement succombé, et bien
loin de me faire comprendre des autres, je ne pourrais plus
me comprendre moi-même.
Enfin, à cette question : l'intérêt est-il légitime ? Vous
répondez, non plus en allemand : Oui et non, mais en latin :
Distinguo. «Distinguons; oui, l'intérêt du capital a pu être
considéré comme légitime dans un temps ; non, il ne peut
plus l'être dans un autre. »
Eh bien ! votre condescendance hâte, ce me semble, la
conclusion de ce débat. Elle prouve surtout que j'avais bien
choisi le terrain; car, que prétendez-vous? Vous dites qu a
un moment donné, la rémunération du capital passe de la
légitimité à l'illégitimité; c'est-à-dire que le capital lui-même
se dépouille de sa nature pour revêtir une nature opposée.
Certes, la présomption n'est pas pour vous, et c'est à celui
qui veut bouleverser la pratique universelle sur la foi d'une
affirmation si étrange, à la prouver.
J'avais fait résulter la légitimité de l'intérêt de ce que le
prêt est un service, lequel est susceptible d'être évalué, a,
par conséquent, une voleu?' et peut s'échanger contre toute
autre valeur égale. Je croyais même que vous étiez con-
venu de la vérité de cette doctrine, en ces termes :
« Il est très-^Tai, comme vous l'établissez vous-même pé-
« remptoirement, que le prêt est un service. Et comme tout
« service est une valeur, comme il est de la nature de tout
« service d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir
« son prix, ou, pour employer le mot technique, qu'il doit
« porter intérêt. »
Voilà ce que vous disiez, il y a quinze jours. Aujourd'hui
vous dites : Distinguons, prêter c'était rendre service au-
trefois, ce n'est plus rendre service maintenant.
Or, si prêter n'est pas rendre service, il va sans dire que
l'intérêt est, je ne dis pas illégitime, mais impossible.
Votre argumentation nouvelle implique ce dialogue :
GRATLITE DU CKEDIT, 169
l'emprunteur. Monsieur, je voudrais monter un magasin,
l'ai besoin de dix mille francs, veuillez me les prêter.
LE PRÊTEUR. Voloutiers, nous allons débattre les condi-
tions.
l'emprunteur. Monsieur, je n'accepte pas de conditions.
Je garderai votre argent un an, deux ans, vingt ans, après
quoi je vous le rendrai purement et simplement, attendu que
tout ce qui, dans le remboursement du prêt, est donné en sus
du prêt, est usure, spoliation.
LE prêteur. Mais puisque vous venez me demander un
service, il est bien naturel que je vous en demande un autre.
l'emprunteur. Monsieur, je n'ai que faire de votre ser-
vice.
LE PRÊTEUR. En cc cas, je garderai mon capital, dussé-
je le manger,
l'emprunteur. « Monsieui", je suis socialiste, et le socia-
« lisme, redoublant d'énergie, proteste et vous dit par
« ma bouche : je n'ai que faire de votre service, service
« pour vous et spoliation pour moi, tandis qu'il est loisible
« à la société de me faire jouir des mêmes avantages que
« vous m'oft'rez, et cela sans rétribution. Mimposer un tel
« service, malgré moi, en refusant d'organiser la circula-
« tion des capitaux, c'est me faire suppoiler un prélève-
« ment injuste, c'est me voler. »
LE prêteur. Je ne vous impose rien malgré vous. Dès que
vous ne voyez pas, dans le prêt, un service, abstenez-vous
d'emprunter, comme moi de prêter. Que si la société vous
offre des avantages sans rétribution, adressez-vous à elle,
c'est bien plus commode ; et, quant à urbaniser la circula-
tion des capitaux, ainsi que vous me sonuuez de le faire, si
vous entendez par là que les miens vous arrivent gratis, par
l'intermédiaire de la société, j'ai contre ee procédé indirect
tout juste les mêmes objections (jui mOiit fait vous refuser
le prêt direct et gratuit.
160 PAMPHLETS.
La société! J'ai été surpris, je Tavoue, de voir apparaître
dans un écrit émané de vous, ce personnage nouveau, ce
capitaliste accommodant.
Eh quoi ! Monsieur, vous qui, dans la même feuille où
vous m'adressez votre lettre, avez combattu avec une si rude
énergie les systèmes de Louis Blanc et de Pierre Leroux,
navez-vous dissipé la fiction de VEtat que pour y substituer
la fiction de la Société ?
Qu'est-ce donc que la société, en dehors de quiconque
prête ou emprunte, perçoit ou paie l'intérêt inhérent au prix
de toutes choses? Quel est ce Deus ex machina que vous
faites intervenir d'une manière si inattendue pour donner le
mot du problème ? Y a-t-il, d'un côté, la masse entière des
travailleurs, marchands, artisans, capitalistes, et, de l'autre,
la Société, personnalité distincte, possédant des capitaux en
telle abondance qu'elle en peut prêter à chacun sans compte
ni mesure, et cela sans rétribution?
Ce n'est pas ainsi que vous l'entendez; je n'en veux pour
preuve que votre article sur l'Etat. Vous savez bien que la
société n'a d'autres capitaux que ceux qui sont entre les
mains des capitalistes gi'ands et petits. Serait-ce que la So-
ciété doit s'emparer de ces capitaux et les faire circuler gra-
tuitement, sous prétexte de les organiser? En vérité, je m'y
perds, et il me semble que, sous votre plume, cette limite
s'eflace sans cesse, qui sépare, aux yeux de la conscience
publique, la propriété du vol.
En cherchant a pénétrer jusqu'à la racine de l'erreur que
je combats ici, je crois la trouver dans la confusion que
vous faites entre les frais de circulation des capitaux et les
intérêts des capitaux. Vous croyez qu'on peut arriver à la
circulation gratuite, et vous en concluez que le prêt sera
gratuit. C'est comme si l'on disait que lorsque les frais de
transport de Bordeaux à Paris seront anéantis, les vins de
Bordeaux se donneront pour rien à Paris. Vous n'êtes pas
GRATIITE Di: CKEDIT. ICI
le premier qui se soit fait celte illusion. Law disait : « La
loi de la circulation est la seule qui puisse sauver les empi-
res. » Il agit sur ce principe, et, au lieude sauver la France,
il la perdit.
Je dis : une chose est la circulation des capitaux et les
frais qu'elle entraîne ; autre chose est l'intérêt des capitaux.
Les capitaux d'une nation consistent en matériaux de tou-
tes sortes, approvisionnements, outils, marchandises, espè-
ces, et ces choses-là ne se prêtent pas pour rien. Selon que
la société est plus ou moins avancée, il y a plus ou moins
de facilité à faire passer un capital donné, ou sa valeur, d'un
lieu H un autre lieu, d'une main à une autre main ; njais
cela n'a rien de commun avec l'abolition de l'intérêt. Un
Parisien désire prêter, un Bayonnais désire emprunter.
Mais le premier n'a pas la chose qui convient au second.
D'ailleurs, ils ne connaissent pas réciproquement leurs in-
tentions; ils ne peuvent s'aboucher, s'accorder, conclure.
Voilà les obstacles à la circulation. Ces obstacles vont di-
minuant sans cesse, d'abord par l'intervention du numé-
raire, puis par celle de la lettre de change, successivement
par celle du banquier, de la Banque nationale, des banques
libres.
C'est une circonstance heureuse pour les consommateurs
des capitaux, comme il est heureux pour les consomma-
teurs de vin, que les moyens de transport se perfectionnent.
Mais, d'une part, jamais les frais de circulation ne peuvent
descendre à zéro, puisqu'il y a toujours là un intermédiaire
qui rend service ; et, d'autre paît, ces frais fussent-ils com-
plètement anéantis, l'Intérêt subsisterait encore, et n'en se-
rait môme pas sensiblement afiecté. Il y a des banques li-
bres aux Etats-Unis; elles sont sous l'influence des ouvrieis
eux-mêmes, (jui en sont les actionnaires; et, de plus, elles
sont, vu leur nombre, toujours à leur portée ; chaque jour,
les uns y déposent leurs économies, les autres y reçoivent
(Hunes conipliiri, I. V 11
1G2 PAMPHLETS.
les avances qui leur sont nécessaires ; la circulation est aussi
facile, aussi rapide que possible. Est-ce à dire que le crédit
y soit gratuit, que les capitaux ne produisent pas d'intérêt
à ceux qui prêtent, et n'en coûtent pas à ceux qui emprun-
tent? Non, cela signifie seulement que prêteurs et emprun-
teurs s'y rencontrent plus facilement qu'ailleurs.
Ainsi, gratuité absolue de la circulation, — chimère.
Gratuité du crédit, — chimère.
Imaginer que la première de ces gratuités, si elle était
possible, impliquerait la seconde, — troisième chimère.
Vous voyez que je me suis laissé entraîner sur votre ter-
rain, et puisque j'y ai fait trois pas, j'en ferai deux autres.
Vous voulez organiser la circulation de telle sorte que
chacun perçoive autant d'intérêts qu'il en paie, et c'est là
ce qui réalisera, dites-vous, l'égalité des fortunes.
Or, je dis :
Compensation universelle des intérêts, — chimère.
Egalité absolue des fortunes, comme conséquence de cette
chimère, — autre chimère.
Toute valeur se compose de deux éléments : la rémuné-
ration du travail et la rémunération du capital. Pour que ces
deux éléments entrassent, en proportion identique, dans
toutes valeurs égales, il faudrait que toute œuvre humaine
admît le même emploi de machines, la même consommation
d'approvisionnements, le même contingent de travail actuel
et de travail accumulé.
Votre banque fera-t-elle jamais que le commissionnaire du
coin, dont toute l'industrie consiste à louer son temps et ses
jambes, fasse intervenir autant de capital dans ses services
que l'imprimeur ou le fabricant de bas ? Remarquez que,
pour qu'une paire de bas de coton arrive à ce commission-
naire, il a fallu l'intervention d'une terre, qui est un capi-
tal; d'un navire, qui est un capital; d'une filature, qui est
un capital. Direz-vous que lorsque le commissionnaire
CnATLlTE DU CUEDIT. 1G;J
échange son service, estimé 3 francs, contre un livre estimé
3 francs, il est dupe en ce que l'élément travail actuel do-
mine dans le service, et l'élément travail accumulé Anv\?,\e
livre? Qu'importe, si les deux objets de l'échange se valent,
si leur équivalence est déterminée par le libre débat ?
Pourvu que ce qui vaut cent s'échange contre ce qui vaut
cent, qu'importe la proportion desdeux éléments qui consti-
tuent chacune de ces valeurs égales? Nierez-vous la légiti-
mité de la rémunération afférente au capital ? Ce serait reve-
nir sur un point déjà acquis à la discussion. D'ailleurs, sur
quel fondement le travail oncien serait-il, plus que le travail
actuel, exclu de toute rétribution?
Le travail se divise en deux catégories bien distinctes :
Ou il est exclusivement consacré à la production d'un
objet, comme lorsque l'agriculteur sème, sarcle, moissonne
et égrène son blé, lorsque le tailleur coupe et coud un ha-
bit, etc.;
Ou il sert à la production d'une série indéterminée d'ob-
jets semblables, comme quand l'agriculteur clôt, amende,
dessèche son champ, ou que le tailleur meuble son atelier.
Dans le premier cas, tout le travail doit èlre payé j)ar l'ac-
quéreur de la récolte ou de l'habit ; dans le second, il doit
être payé sur un nombre indéterminé de récoltes ou d'ha-
bits. Et certes, il serait absurde de dire que le travail de
cette seconde catégorie ne doit pas être payé du tout, parce
qu'il prend le nom de capital.
Or, comment parvient-il à répartir la rémunération qui
lui est due sur un nombre indéfini d'acheteurs successifs?
par les combinaisons de l'amortissement et de l'intérêt, com-
l)inaisons que l'humanité a inventées dès l'origine, combi-
naisons ingénieuses, que les socialistes seraient bien emhar-
l'assés de remplacer. Aussi tout leur génie se borne à les
supprimer, et ils ne s'aperçoivent pas que c'est tout simple-
ment supprimer l'humanité.
IGi l'A.MFHLETS.
Mais (iiiand on accorderait comme réalisable tout ce (lui
vient d'tHre démontré chimérique : gratuité de circulation,
gratuité de prêt, compensation d'intérêts, je dis qu'on n'ar-
riverait pas encore à Té-alité absolue des fortunes. Et la
raison en est simple. Est-ce que la Banque du Peuple aurait
la prétention de changer le cœur humain ? Fera-t-elle que
tous les hommes soient également forts, actifs, intelligents,
ordonnés, économes, prévoyants? fera-t-elle que les goûts,
les penchants, les aptitudes, les idées ne varient à l'infini?
que les uns ne préfèrent dormir au soleil, pendant que les
autres s'épuisent au travail? qu'il n'y ait des prodigues et
des avares, des gens ardents à poursuivre les biens de ce
monde,et d'autres plus préoccupés delà vie future? Il est clair
que l'égalité absolue des fortunes ne pourrait être que la ré-
sultante de toutes ces égalités impossibles et de bien d'autres.
Mais si l'égalité absolue des fortunes est chimérique, ce
qui ne l'est pas, c'est l'approximation constante de tous
les hommes vers un même niveau physique, intellectuel et
moral, sous le régime de la liberté. Parmi toutes les éner-
gies qui concourent à ce grand nivellement, une des plus
puissantes, c'est celle du capital. Et puisque vous m'avez
oifert vos colonnes, permettez-moi d'appeler un moment
l'attention de vos lecteurs sur ce sujet. Ce n'est pas tout de
démontrer que l'intérêt est légitime, il faut encore prouver
qu'il est utile, même à ceux qui le supportent. Vous avez
(lit que l'intérêt a été autrefois « un instrument d'égalité et
de progrès. » Ce qu'il a été, il l'est encore et le sera toujours,
parce qu'en se développant il ne change pas de nature.
Les travailleurs seront peut-être étonnés de m'entendre
affirmer ceci :
De tous les éléments qui entrent dans le prix des choses,
celui qu'ils doivent payer avec le plus de joie, c'est préci-
sément l'intérêt ou la rémunération du capital, parce que
ce paiement leur en épargne toujours un plus grand.
g:ia;liie ul ckedit. ig5
Pierre est un artisan parisien. Il a besoin qu'un ferdeau
soit tran^orté à Lille ; c'est un présent qu'il veut faire à sa
nit-re. S"il n'y avait pas de capital au monde (et il n'y en
aurait pas si toute rémunération lui était déniée), ce trans-
port coûterait à Pierre au moins deux mois de fatigues,
soit qu'il le fit lui-même, soit qu'il se fit rendre ce service
par un autre; car il ne pourrait l'exécuter lui-même qu'en
charriant le fardeau par monts et par vaux, sur ses épaules,
et nul ne pourrait l'exécuter pour lui que de la même
manière.
Pourquoi se rencontre-t-il des entrepreneurs qui ne de-
mandent à Pierre qu'une journée de son travail pour lui en
épargner soixante? Parce que le capital est intervenu sous
forme de char, de chevaux, de rails, de wagons, de loco-
motives. Sans doute, Pierre doit payer tribut à ce capital ;
mais c'est justement pour cela qu'il fait ou fait faire en un
jour ce (jui lui aurait demandé deux mois.
Jean est maréchal ferrant, fort honnête homme, mais
quon entend souvent déclamer contre la propriété. Il ga-
gne ;{ francs par jour; c'est peu, c'est trop peu; mais enfin,
comme le blé vaut environ 18 francs l'hectolitre, Jean peut
dire qu'il fait jaillir de son enclume un hectolitre de ble par
semaine ou la valeur, soit Ti^ hectolitres par an. Je suppose
maintenant qu'il n'y eût pas de capital, et que, mettant no-
tre maréchal en face de 1,000 hectares de terre, on lui dit :
Disposez de ce sol, qui est doué d'une grande fertilité ; tout
lé blé que vous ferez croître est à vous. Jean rc'pondrait sans
doute : « Sans chevaux, sans charrue, sans hache, sans in-
struments d'aucune sorte, comment voulez-vous que je dé-
barrasse le sol des arbres, des racines, des herbes, des pier-
res, des eaux stagnantes qui l'ubstruent? je n'y ferai pas
pousser une gerbe de blé en dix ans.» Donc, (jue Jean fasse
enfin cette réflexion : « Ce que je ne pourrais faire en dix
ans, d'autres le font pour moi, et ne me demandent qu'une
16C PAMPHLETS.
semaine de travail. Il est clair que c'est iiu avantage pour
moi de rémunérer le capital, car si je ne le rémunérais pas,
il n'y en aurait pas, et les autres seraient aussi embarrassés
devant ce sol que je le suis moi-même. »
Jacques achète tous les matins, pour un sou, la Voix du
Peuple. Comme il gagne 100 sous par jour, ou 30 centimes
par heure, c'est six minutes de travail qu'il échange contre
le prix d'un numéro, prix dans lequel se trouvent comprises
deux rémunérations, celle du travail et celle du capital.
Comment Jacques ne se dit-il pas quelquefois : « Si aucun
capital n'intervenait dans l'impression delà Voix du Peuple,
je ne l'obtiendrais ni à un sou ni à 100 francs? »
Je pourrais passer en revue tous les objets qui satisfont
les besoins des travailleurs, et la même réflexion reviendrait
sans cesse. Donc le capital n'est pas le ty7^a7i que l'on dit.
Il rend des services, de grands services; il est de toute jus-
tice qu'il en soit rémunéré. Cette rémunération diminue de
plus en plus à mesure que le capital abonde. Pour qu'il
abonde, il faut qu'on soit intéressé à le former, et pour qu'on
soit intéressé à le former, il faut être soutenu par l'espoir
d'une rénmnération. Quel est l'artisan, quel est l'ouvrier qui
portera ses économies à la Caisse d'épargne, ou même qui
fera des économies, si l'on commence par déclarer que l'in-
térêt est un vol et qu'il faut le supprimer ?
Non, non, c'est là une propagande insensée ; elle heurte
la raison, la morale, la science économique, les intérêts du
pauvre, les croyances unanimes du genre humain manifes-
tées par la pratique universelle. Vous ne prêchez pas,
il est vrai, la tyrannie du capital, mais vous prêchez la
gratuité du crédit, ce qui est tout un. Dire que toute rému-
nération accordée au capital est un vol, c'est dire que le
capital doit disparaître de la surface du globe, c'est dire
que Pierre, Jean, Jacques, doivent exécuter les transports,
se procurer le blé, les livres, avec autant de travail qu'il
GRATIITÉ I)L CRÉDIT. 1C7
leur en l'audrait pour produire ces choses directement et
sans autre ressource que leurs mains.
Marche, marche, capital ! poursuis ta carrière, réalisant
(lu bien pour l'humanité ! C'est toi qui as affranchi les es-
claves ; c'est toi qui as renversé les châteaux forts de la féo-
dalité! Grandis encore; asservis la nature; fais concourir
aux jouissances humaines la gravitation, la chaleur, la lu-
mière, l'électricité ; prends à ta charge ce qu'il y a de répu-
gnant et d'abrutissant dans le travail mécanique ; élève la
démocratie, transforme les machines humaines en hommes,
en hommes doués de loisirs, d'idées, de sentiment et d'es-
pérances !
Permettez-moi , Monsieur, en finissant, de vous adresser
un reproche. Au début de votre lettre, vous m'aviez promis
de renoncer pour aujourd'hui à l'antinomie; vous la termi-
nez cependant par cette antinomie que vous appelez votre
cri de guerre : La propriété, c'est le vol.
Oui, vous l'avez bien caractérisée ; c'est en effet, un lugu-
bre tocsin, un sinistre cri de guerre. Mais j'ai l'espoir que,
sous ce rapport, elle a perdu quckpie chose de sa puissance.
11 y a dans l'esprit des masses un fonds de bon sens qui ne
perd pas ses droits, et se révolte enfin contre ces paradoxes
étranges donnés pour de sublimes découvertes. Oh ! que
n'avez-vous établi votre active propagande sur cet autre
axiome, assurément plus impérissable que le vôtre : Le vol,
c'est le contraire de la i)ropriété! Alors, avec votre indomp-
table énergie, votre style populaire, votre dialecti(|ue invin-
cible, je ne puis mesurer le bien qu'il vous eût donné d»*
répandre sur notre chère patrie et sur l'humanité.
Fhéuékic Hastiat.
108 PAMPHLETS.
SEPTIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON A F. BASTIAT.
Reproches. — Les commissionnaires de roulage et les chemins de
fer. — Excursion rétrospe:tive chez les Héhreux, les Grecs et les
Romains. — Neschek, Tokos, Fœnus, Intéresse. — L'intérêt issu
du contrat de pacotille. — Intervention des monnaies et conséquen-
ces. — Moïse, Solon, Lycurgue. — La force seule maintient l'in-
térêl. — Deux apologues.
17 décembre 1849.
Notre discussion n'avance pas, et la faute en est à vousseul.
Par votre refus systématique de vous placer sur le terrain
oit je vous appelle, et votre obstination à m'attirer sur le vô-
tre, vous méconnaissez en ma personne le droit qu'a tout
novateur à l'examen ; vous manquez au devoir qu'impose à
tout économiste, défcnseiu' naturel de la tradition et des
usages établis, l'apparition des idées nouvelles; vous com-
promettez, enfin, la charité publique, en m'obligeant à atta-
quer ce que je reconnaissais, dans une certaine mesure,
comme irréprochable et légitime.
Vous l'avez voulu : que votre désir soit accompli !
Permettez-moi d'abord de résumer notre controverse.
Dans une première lettre, vous avez essayé de montrer,
par la théorie et par de nombreux exemples, que le p?'êt était
un service, et que, tout service ayant une voleur, il avait le
droit de se ïdiwe payer : d'où vous déduisiez immédiatement,
contre moi, cette conclusion, que la gratuité du crédit était
une chimère, partant, le socialisme une protestation sans
principes comme sans motifs.
Ainsi peu importe de savoir si cest vous qui avez solli-
cité l'entrée de la Voix du Peuple, ou si c'est moi qui vous
ai offert la publicité de ses colonnes : en fait, et chacune de
GRAÏIITE Dl CREDIT. 169
VOS lettres en témoigne, vons n'avez eu d'autre but que de
renverser, par une fin de non-recevoir, la théorie du crédit
gi'atuit.
Je vous ai donc répondu, et j"ai dû vous répondre, sans
entrer dans l'examen de votre théorie de l'intérêt, que si
vous vouliez combattre utilement et sérieusement le socia-
lisme, il fallait l'attaquer en lui-même et dans ses propres
doctrines ; que le socialisme, sans nier d'une manière ab-
solue la légitimité de l'intérêt considéré à un certain point
de vue et à une certaine époque de l'histoire, affirmait la
possibilité, dans l'état actuel de l'économie sociale, d'orga-
niser, par le concours des travailleurs, un système de prêt
sans rétribution, et, par suite, de donner à tous la garantie
du crédit et du travail. J'ai dit, enfin, que c'était là ce que
vous aviez à examiner, si vous vouliez que la discussion
aboutît.
Dans votre seconde lettre, vous avez péremptoirement
refusé de suivre cette marche, alléguant que pour vous, et
d'après mon aveu, l'intérêt ne constituant dans son principe
ni crime, ni délit, il était impossible d'admettre que le prêt
pût s'effectuer sans intérêt; qu'il était inconcevable qu'une
chose pût être vraie et fausse tout à la fois ; bref, que tant
que la criminalité de l'intérêt ne vous serait pas démontrée,
vous tiendriez la théorie du crédit gratuit comme non ave-
nue. Tout cela assaisonné de force plaisanteries sur la loi de
contradiction, que vous ne comprenez point, et tlanqué
d'exemples très-propres, je l'axoue. à faire comprendre le
mécanisme de l'intérêt, mais qui ne prouvent absolument
rien contre la gratuité.
Dans ma réplique, je crois vous avoir prouvé, en me ser-
vant de votre propre méthode, que rien n'est moins rare,
dans la société, que de voir une institution, un usage, d'a-
bord libéral et légitime, devenir, avec le temps, uneentrav»'
à la liberté et une atteinte à la justice; qu'il en était ainsi
170 PAMPHLETS.
du prêt à intérêt le jour où il était démontré que le crédit
peut être donné à tous sans rétribution ; que d'ores et déjà,
refuser d'examiner cette possibilité du crédit gratuit consti-
tuait un déni de justice, une offense à la foi publique, un
défi au prolétariat. Je renouvelai donc auprès de vous mes-
instances, et je vous dis : Ou vous examinerez les diverses
propositions du socialisme, ou je déclare que l'intérêt de
l'argent, la rente de la terre, le loyer des maisons et des
capitaux, est une spoliation, et que la propriété, ainsi con-
stituée, est un vol.
Chemin faisant, j'indiquais sommairement les causes qui,
selon moi, altèrent la moralité de l'intérêt, et les moyens
de le supprimer.
Certes, il semblait que, pour justifier votre théorie dé-
sormais accusée de vol et de larcin, vous ne pouviez plus
vous dispenser d'aborder enfin la doctrine nouvelle, qui
prétend donner l'exclusion à l'intérêt. C'était, j'ose le dire,
ce à quoi s'attendaient tous nos lecteurs. En évitant de faire
la critique de l'intérêt, je faisais preuve de conciliation et
d'amour de la paix. Il me répugnait d'incriminer la bonne
foi des capitalistes, et de jeter la suspicion sur les proprié-
taires. Je désirais surtout abréger une dispute fatigante, et
hâter la conclusion définitive. Vraie ou fausse, vous disais-
je, légitime ou illégitime, morale ou immorale, j'accepte
l'usure, je l'approuve, je la loue même; je renonce à toutes
les illusions du socialisme, et me refais chrétien, si vous me
démontrez que la prestation des capitaux, de même que la
circulation des valeurs, ne saurait, dans aucun cas, être
gratuite. C'était, comme l'on dit, faire rondement les cho-
ses, et couper court à bien des discussions tout à fait
oiseuses dans un journal, et, permettez-moi de le dire, fort
périlleuses en ce moment.
Est-il, oui ou non, possible d'abolir l'intérêt de l'argent,
par suite, la rente de la terre, le loyer des maisons, le pro-
GRATIITE DL CHEDIT. 17 1
<liiit des capitaux, d'une part, en simplifiant l'inipôt, et de
l'autre, en organisant une banque de circulation et de cré-
dit, au nom et pour le compte du Peuple ? C'est ainsi, selon
moi, que la question devait être posée entre nous; L'amour
de l'humanité, de la vérité, de la concorde, nous en faisait
à tous deux une loi. Que fait le Peuple depuis Février?
Qu'a fait l'Assemblée constituante ? Que fait aujourd'hui la
Législative ? si ce n'est de rechercher les moyens d'amé-
liorer le sort du travailleur, sans alarmer les intérêts légi-
times, sans infirmer le droit du propriétaire. Cherchons
donc si la gratuité du crédit ne serait point, par hasard,
un de ces moyens.
Telles étaient mes paroles. J'osai croire qu'elles seraient
entendues. Au lieu d'y répondre, comme je l'espérais, vous
vous retranchez dans votre fin de non-recevoir. A cette in-
terrogation de ma part : « Prouver que la gratuite du crédit
« est chose possible, facile, pratique, n'est-ce pas p/rouver
<■( que l'intérêt du crédit est désormais chose nuisible et illé-
« gitime ? » — \ ous répondez, en retournant la phrase :
« Prouver que l'intérêt est (ou a été) légitime, juste, utile,
« bienfaisant, indestructible, n'est-ce pas prouver que la
« gratuité du crédit est une chimère ? » Vous raisonnez
juste comme les entrepreneurs de roulage à l'égard des che-
mins de fer.
Voyez-les, en effet, adresser leurs doléances au public
qui les délaisse et qui court à la concurrence : — Est-ce
que le chariot et la mall)rouck ne sont pas des institutions
utiles, légitimes, bienfaisantes, indestructibles? Est-ce
qu'en transportant vos personnes et vos produits, nous ne
vous rendons pas un service ? Est-ce que ce service n'est
pas une valeur ? Est-ce que toute valeur ne doit pas être
payée ? Est-ce qu'en faisant le transport à '2.% c. par tonne
€t kilomètre; tandis que la locomotive le fait, il est vrai, à
10 c, nous sommes des voleurs? Est-ce que le commerce
172 PAMPHLETS.
ne s'est pas développé perpétuellement et universellement
par le roulage, la bête de somme, la navigation à voiles ou
à rames? Que nous importent donc et la vapeur, et la pres-
sion atmosphérique, et l'électricité ? Prouver la réalité et la
légitimité de la voiture à quatre roues, n'est-ce pas prouver ^
que l'invention des chemins de fer est une chimère ?
Voilà, Monsieur, où vous conduit votre argumentation.
Votre dernière lettre n'a, comme les précédentes, et du
commencement à la fin, pas d'autre sens. Pour conserver
au capital l'intérêt que je lui refuse, vous me répondez par
la question préalable, vous opposez à mon idée novatrice
votre routine ; vous protestez contre le rail et la machine à
vapeur. Je serais désolé de vous dire rien de blessant; mais,
en vérité, Monsieur, il me semble que j'aurais le droit, dès
ce moment, de briser là et de vous tourner le dos.
Je ne le ferai point : je veux vous donner satisfaction
jusqu'à la fin, en vous montrant connnent, pour me servir
de vos paroles, la rémunération du capital passe de la légi-
timité à l'illégitimité, et comment la gratuité du crédit est
la conclusion finale de la pratique de l'intérêt. Cette discus-
sion, par elle-même, ne manque pas d'importance ; je m'ef-
forcerai surtout de la rendre pacifique.
Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste
même, au point de départ de l'économie des sociétés, de-
vient, avec le développement des institutions industrielles,
une vraie spoliation, un vol, c'est que cet intérêt n'a pas
d'autre principe, d'autre raison d'être, que la nécessité et la
force. La nécessité, voilà ce qui explique l'exigence du
prêteur ; la force, voilà ce qui fait la résignation de l'em-
prunteur. Mais, à mesure que, dans les relations humaines,
la nécessité fait place à la liberté, et qu'à la force succède
le droit, le capitaliste perd son excuse, et la revendication
s'ouvre pour le travailleur contre le propriétaire.
Au commencement, la terre est indivise; chaque famille
GRATLITE DL (.lŒUlT. 173
vit de Srt chasse, pêche, cueillette, ou pâture ; l'industrie est
toute domestique; l'agriculture, pour ainsi dire, nomade. Il
n'y a ni commerce, ni propriété.
Plus tard, les tribus sagglomérant, les nations commen-
cent à se former ; la caste apparaît née de la guerre et du
patriarcat, La propriété s'établit peu à peu; mais, selon le
droit héroïque, le maître, quand il ne cultive pas de ses pro-
pres mains, exploite par ses esclaves, conmie plus tard le
seigneur par ses serfs. Le fermage n'existe point encore ; la
rente, qui indique ce rapport, est inconnue.
A cette époque, le commerce se fait surtout en échanges.
Si l'or et l'argent apparaissent dans les transactions, c'est
plutôt comme marchandise que connue agent de circula-
tion et unité de valeur : on les pèse, on ne les compte pas.
Le change, l'agio qui en est la conséquence, le prêt à inté-
rêt, la commandite, toutes ces opérations d'un commerce
développé, auxquelles donne lieu la monnaie, sont incon-
nues. Longtemps ces mœurs primitives se sont conservées
parmi les populations agricoles. Ma mère, simple paysanne,
nous racontait qu'avant Ht), elle se louait l'hiver pour liK r
le chanvre, recevant, pour salaire de six semaines de travail,
avec sa nourriture, une paire de sabots et un pain de
seigle.
C'est dans le commerce de mer qu il faut rechercher l'o-
rigine du prêt à intérêt . Le contrat à la grosse, variété ou
plutôt démembrement du contrat de pacotille, fut sa pre-
mière formt! ; de même (|ue le bail à ferme ou à cheptel fut
l'analogue de la commandite.
Qu'est-ce que le contrat de j)a(Otille ? Un traité par lequel
un industriel et un patron de navire convieinicnt de mettif
en commun, pour le commerce étranger, le premier, une
certaine quantité de marchandises (lu'il se charge i\o procu-
rer ; le second, son travail de navigateur : le bnic/ice résul-
tant de la vente devant être partagé par portions égales, ou
1 7 4 PAMPHLETS.
suivant une proportion convenue ', les risques et avaries mis
à la charge de la société.
Le bénéfice a'insi prévu^ quelque considérable qu'il puisse
être, est-il légitime ? On ne saurait le révoquer en doute.
Le bénéfice, à cette première époque des relations com-
merciales, n'est pas autre chose que l'incertitude qui règne,
entre les échangistes, sur la valeur de leurs produits res-
pectifs : c'est un avantage qui existe plutôt dans l'opinion
que dans la réalité, et qu'il n'est pas rare de voir les deux
parties, avec une égale raison, s'attribuer l'une et l'autre.
Combien une once d'or vaut-elle de livres d'étain ? Quel
rapport de prix entre la pourpre de Tyr et la peau de zibe-
line ? Nul ne le sait, nul ne le peut dire. Le Phénicien, qui,
pour un ballot de fourrures, livre dix palmes de son étoffe,
s'applaudit de son marché : autant en pense, de son côté,
le chasseur hyperboréen, fier de sa casaque rouge. Et telle
est encore la pratique des Européens avec les sauvages de
l'Australie, heureux de donner un porc pour une hache, une
poule pour un clou ou un grain de verre.
L'incommensurabilité des valeurs : telle est, à l'origine, la
source des bénéfices du commerce. L'or et l'argent entrent
donc dans le trafic, d'abord comme marchandises ; puis
bientôt, en vertu de leur éminente échangeabilité, comme
termes de comparaison, comme monnaies. Dans l'un et
l'autre cas, l'or et l'argent portent bénéfice à l'échange, en
premier lieu, par le fait même de l'échange ; ensuite, pour
le risque couru. Le contrat d'assurance apparaît ici comme
le frère jumeau du contrat à la grosse; la prime stipulée
dans le premier est corrélative, identique, à la part de béné-
fice convenue dans le secoml.
Cette part de bénéfice, par laquelle s'exprime la partici-
pation du capitaliste ou industriel, qui engage ses produits
ou ses fonds, c'est tout un dans le commerce, a reçu le nom
latin (ïi'yitei^esse, c'est-à-dire participation, intérêt.
GRATUITE DU CREDUr. 175
A ce moment donc, et dans les conditions que je viens
de définir, qui pourrait accuser de dol la pratique de l'in-
térêt ? L'intérêt, c'est Valea, le gain obtenu contre la for-
tune; c'est le bénéfice aléatoire du commerce, bénéfice ir-
réprochable tant que la comparaison des valeurs n'a pas
fourni les idées corrélatives de cherté, de bon marché, de
proportion, de prix. La même analogie, la même identité,
que l'économie politique a signalée de tout temps et avec
raison, entre l'intérêt de l'argent et la rente de la terre,
existe, au début des relations commerciales, entre ce même
intérêt et le bénéfice du commerce : au fond, l'échange est
la forme commune, le point de départ de toutes ces transac-
tions.
Vous voyez. Monsieur, que l'opposition énergique que je
fais au capital, ne m'empêche point de rendre justice à la
bonne foi originelle de ses opérations. Ce n'est pas moi qui
marchanderai jamais avec la vérité. Je vous ai dit qu'il
existait dans le prêt à intérêt un côté vrai, honnête, légi-
time ; je viens de l'établir d'une façon qui, ce me semble,
vaut encore mieux que la vôtre, en ce qu'elle ne sacrifie
rien àl'égoïsme, n'ôterien à la (;harité. C'est l'impossibilité
dévaluer les objets avec exactitude, qui fonde, au commen-
cement, la légitimité de l'intérêt, connne, plus tard, c'est la
recherche des métaux précieux qui la soutient. 11 tant bien
que le prêt à intérêt ait eu sa raison positive et nécessitant»'
pour qu'il se soit développé et généralisé comme on l'a vu ;
il le faut, dis-je, à peine de damner, avec les théologiens,
l'humanité tout entière, que je fais profession, quanta moi,
de considérer comme infaillible et sainte.
Mais qui ne voit déjà que le bénéfice du commerçant doit
diminuer progressivement avec le risque couru et avec l'ar-
bitraire (ies valeurs, pom* n'être plus à la fin que le juste
prix du service rendu par lui, le salaire de son travail ? Qui
ne voit pan'illement (pie l'intérêt doit s'atténuer av( c les
\;g pamphlets.
chances que court le capital, et la privation qu'éprouve le
capitaliste; en sorte que s'il y a garantie de remboursement
de la part du débiteur, et si la peine du créancier est zéro,
l'intérêt doit devenir zéro ?
Une autre cause, qu'il importe ici de ne point omettre,
parce qu'elle marque le point de transition ou de séparation
entre la part de bénéfice, interesse, afférente au capitaliste
dans le contrat à la grosse, et l'usure proprement dite ; une
iiutre cause, dis-je, tout à fait accidentelle, contribua singu-
lièrement à vulgariser la fiction de la productivité du ca-
pital, et par suite la pratique de l'intérêt. Ce furent, chez
les gens de commerce, les exigences de la comptabilité, la
nécessité de presser les rentrées ou remboursements. Quel
stimulant plus énergique, je vous le demande, pouvait-on
imaginer à l'égard du débiteur indolent et retardataire, que
(;ette aggravation, fœnus, cet enfantement, tokos, incessant
du principal ? Quel huissier plus inflexible que ce serpent
de l'usure, comme dit l'hébreu ? L'usure, disent les vieux
rabbins, est appelée serpent, nesckek, parce que le créancier
MORD le débiteur, lorsqu'il lui réclame plus qu'il ne lui a
donné. Et c'est cet instrument de police, cette espèce de
garde du commerce lancé par le créancier à la gorge de
son débiteur, dont on a voulu faire un principe de justice
commutative, une loi de l'économie sociale ! 11 faut n'avoir
jamais mis le pied dans une maison de négoce, pour mécon-
naître à ce point l'esprit et le but de cette invention vrai-
ment diabolique du génie mercantile.
Suivons maintenant le progrès de l'institution, car nous
touclions au moment où le neschek, le tokos, le fœnus, Vu-
sure, enfin, se distinguant du bénéfice aléatoire, ou inter-
esse, de l'expéditeur, va devenir une institution : et voyons
d'abord comment s'en est généralisée la pratique. Nous tâ-
cherons, après, de déterminer les causes qui doivent en
amener l'abolition.
(;:îA:inÉ dl ciskdit. 177
Nous venons de voir que ce fut chez les peuples naviga-
teurs, faisant pour les autres le courtage et l'entrepôt, et
opérant surtout sur les marchandises précieuses et les mé-
taux, que se développa d'abord la spéculation mercantile ;
et du même coup la spéculation de V interesse, ou contrat à
la grosse. C'est de là que l'usure, comme une peste, s'est
propagée, sous toutes les formes, chez les nations agricoles.
L'opération, irréprochable en soi, de V intéresse, avait
créé un précédent justificatif ; la méthode, qu'on pourrait
appeler de coercition et sûreté, du fœnus, aggravation pro-
gressive du capital, donnait le moyen ; la prépondérance
acquise par l'or et l'argent sur les autres marc'iandises, le
privilège qu'ils reçurent, du consentement universel, de re-
présenter la richesse et de servir d'évaUiateur commun à
tous les produits, fournit l'occasion. Quand l'or fut devenu
le roi de rechange, le symbole de la puissance, Tinstrument
de toute félicité, chacun voulut avoir de lor ; et comme il
était impossible qu'il y en eût pour tout le monde, il ne se
donna plus qu'avec prime; son usage fut mis à prix, lise
loua au jour, à la semaine et à l'an, comme le joueur de
flûte et la prostituée. C'était une conséquence de l'invention
de la moiniaie, de faire estimer à vil prix, en comparaison
de l'or, tous les a itres biens, et de faire consister la richesse
réelle, comme l'épargne, dans les écus. L'exploitation ca-
pitaliste, honnie de toute l'antiquité, mieux renseignée que
nous assurément, sur cette matière, car elle touchait aux
origines, fut ainsi fondée : il était réservé à notre siècle de
lui fournir des docteurs et des avocats.
Tant que, se confondant avec la prinu^ de l'assurance ou
la part de bénélice du contrat à la grosse, l'usure s'était ren-
fermée dans la spéculation maritime, et n'avait eu d'action
que sur l'étranger, elle avait paru inoffensive aux législa-
teurs. Ce n'est (pie lors([u'ellc conjnienvi de s'exercer entre
concitoyens et compatriotes, que les lois divines et hu-
Ol'uv'fs ciiiH/i/;7r<, I, V. . o
17S l'AMÎ'IlLElS.
miiines fulminèrent contre elle l'interdit.Tu ne placeras point
ton argent à intérêt sur ton frère, dit la loi de Moïse, mais
oui bien sur l'étranger : Non fœnerabis proximo tuo, sed
alieno. Comme si le législateur avait dit : de peuple à peu-
ple, le bénéfice du commerce et le croit des capitaux n'expri-
ment qu'un rapport entre valeurs d'opinion, valeurs cpii,
par conséquent, s'équilibrent : de citoyen à citoyen, le pro-
duit devant s'échanger contre le produit, le travail contre le
travail, et le prêt d'argent n'étant qu'une anticipation de
cet échange, l'intérêt constitue une différence qui rompt
l'égalité commerciale, enrichit l'un au détriment de l'autre,
et entraîne, à la longue, la subversion de la société.
Aussi fut-ce d'après ce principe que le même Moïse voulut
que toute dette fût périmée et cessât d'être exigible à cha-
que cinquantième année :ce qui voulait dire que cinquante
années d'intérêt ou cinquante annuités, en supposant que
le prêt eût été fait la première année après le jubilé, rem-
boursaient le capital.
C'est pour cela que Solon, appelé à la présidence de la
république par ses concitoyens, et chargé d'apaiser les trou-
bles qui agitaient la cité, commença par abolir les dettes,
c'est-à-dire par liquider toutes les usures. La gratuité du
crédit fut pour lui la seule solution du problème révolution-
naire posé de sontemp.s, la condition sine quà non d'une ré-
publique démocratique et sociale.
C'est pour cela, enfin, que Lycurgue, esprit peu versé
dans les questions de crédit et de finance, poussant à
l'extrême ses appréhensions, avait banni de Lacédémone le
commerce et la monnaie : ne trouvant pas, contre la subal-
ternisation des citoyens et l'exploitation de l'homme par
l'homme, d'autre remède que cette solution Icarienne.
Mais tous ces efforts, mal concertés, plus mal encore se-
condés, des anciens moralistes et législateurs, devaient res-
ter impuissants. Le mouvement usuraire les débordait, sans
<;:;\TmÉ eu caiinr. ,.j^
cesse activé par le luxe et la guerre, et bientôt par l'ana-
logie t.ree de la propriété elle-même. D'un côté, l'état anta-
gonique des peuples, entretenant les périls de la circulation
ournissa.t sans cesse de nouveaux prétextes à l'usure • de
1 autre, legoïsme des castes régnantes devait étouffer les
pnnc.pesd organisation égalitaire. A Tyr, à Carthage à
Athènes, a Rome, partout dans Tantiquite comn.e de nos
jours, ce furent les hommes libres, les patriciens, les bour-
geois, qui prirent Tusure sous leur protection, et exploitè-
rent, par le capital, la plèbe et les aflVanchis '
Le christianisme parut alors, et après quatre siècles de
combat, commença l'abolition de l'esclavage. C'est à cette
époque qu'il faut placer la grande généraliration du prêt a
intérêt sous la forme du bail à ferme et à loyer
J'ai dit plus haut que, dans l'antiquité, le propriétaire
foncier, orsqu'il ne faisait pas valoir par hii-même et par
sa famille, comme cela avait lieu chez les Romains, dans
les Plumiers temps de la république, exploitait par ses escla-
ves ; telle fut généralement la pratique des maisons patri-
ciennes Alors le sol et resclave étaient enchaînés l'un à
1 autre; le colon était dit : admipta. glehœ, attaché à la
glèbe : la propriété de l'homme et de la chose était indivise
Le prix d une métairie éh.it à la f..is en raison, l- de la sni-
perficie et de la qualité du sol, :>■. d,. la quantité du bétail
-J" du nombre des esclaves.
Quand l'émancipation de l'esclave fut prclamee le pro-
priétaire perdit rhonnne et garda la terre; absolument
comme aujour.rhui, en affranchissant les noirs, nous
reservons au maître la propriété du sol et du matériel
i'ourtjmt au point de vue de ranti(,ue jurisprudence
comme du droit naturel et chrétien, Ihomme, né pourt
travail, ne peut se passer du.strumenis de travail ; le prin-
cipe de émancipation impliquait une loi agraire qui en fût
la garantie et la sanrtion; sans cela, cette prétendue éman-
180 PAMPHLETS.
cipation n'était qu'un acte d'odieuse cruauté, une infâme
hypocrisie. Et si, d'après Moïse, l'intérêt ou l'annuité du ca-
pital rembourse le capital, ne pouvait-on dire que le ser-
vage rembourse la propriété? Les théologiens et les légistes
du temps ne le comprirent pas. Par une contradiction
inexplicable, et qui dure encore, ils continuèrent à débla-
térer contre l'usure, mais ils donnèrent l'absolution au fer-
mage et au loyer.
Il résulta de là que l'esclave émancipé, et quelques siècles
plus tard, le serf atfianchi, sans moyens d'existence, dut se
faire fermier, et payer tribut. Le maître ne s'en trouva que
plus riche. Je te fournirai, dit-il, la terre; tu fourniras le
travail : et nous partagerons. C'était une imitation rurale
des us et coutumes du négoce : je te prêterai dix talents,
disait au travailleur Thomme aux écus ; tu les feras valoir :
et puis, ou nous partagerons le bénéfice ; ou bien, tant que
tu garderas mon argent, tu me paieras un 20''; ou bien,
enfin, si tu l'aimes mieux, à l'échéance tu me le rendras
double. De là naquit la rente foncière, inconnue des Russes
et des Arabes. L'exploitation de Thomme par l'homme,
grâce à cette métamorphose, passa en force de loi : l'usure,
condamnée dans le prêt à intérêt, tolérée dans le contrat à
la grosse, fut canonisée dans le fermage. Dès lors les pro-
grès du commerce et de l'industrie ne servirent qu'à la faire
entrer de plus en plus dans les mœurs. Il fallait qu'il en fût
ainsi pour mettre en lumière toutes les variétés de la servi-
tude et du vol, et poser la vraie formule de la liberté
humaine.
Une f 0 s engagée dans cette pratique de Vinteresse, si
étrangement compris, si abusivement appliqué, la société
commença de tourner dans le cercle de ses misères. C'est
alors que l'inégalité des conditions parut une loi de la civi-
lisation, et le mal une nécessité de notre nature.
Deux issues, cependant, semblaient ouvertes aux travail-
GRATUITÉ m: ciucniT. ISI
leurs, pour s'affranchir de l'exploitation du caititaliste : c'é-
taient d'une part, comme nous l'avons «lit plus haut, l'équi-
libration projj;ressive des valeurs, et par suite, la baisse de
prix des capitaux ; de l'autre, la réciprocité de l'intérêt.
Mais il est évident que le revenu du capital, représenté
surtout par l'argent, ne peut totalement s'annihiler par la
baisse; car, comme vous le dites très-bien, Monsieur, si
mon capital ne doit me rapporter plus rien, au lieu de le
prêter, je le garde, et, pour avoir voulu refuser la dîme, le
travailleur chômera. Quant à la réciprocité des usures, on
conçoit, à toute force, qu'elle puisse exister d'entrepreneur
à entrepreneur, de capitaliste à capitaliste, de propriétaire à
propriétaire; mais de propriétaire, capitaliste ou entrepre-
neur, à celui qui n"est qu'ouvrier, cette réciprocité est im-
possible. Il est impossible, dis-je, que, l'intérêt du capital
s'ajoutant, dans le commerce, au salaire de l'ouvrier pour
composer le prix de la marchandise, l'ouvrier puisse rache-
ter ce qu'il a lui-même produit. Vivre en travaillant est un
principe qui, sous le régime de l'intérêt, implique contra-
diction.
La société une fois acculée dans cette impasse, l'absur-
dité de la théorie capitaliste est démontrée par l'absurdité
de ses conséquences ; l'iniquité, en soi, de l'intérêt, résulte
de ses elïets homicides ; et, tant que la propriété aura pour
corollaire et postulatum la rente et l'usure, son aftinité avec
le vol sera établie. Peut-elle exister dans d'autres condi-
tions? Quant à moi, je le nie; mais cette recherche est
étrangère à la question qui nous (jccupe en ce moment, et
je ne m'y engagerai point.
Considérez, maintenant, dans (jnelle situation se trouvent
à la fois, — par suite de l'invention de la monnaie, de la
prépondérance du numéraire, et de l'assimilation faite
entre le prêt d'argent et la location de la terre et des im-
meubles, — et le capitaliste et le travailleur.
182 PAMPHLETS,
Le premier, — car je tiens à le justifier, même à vos
yeux, — obligé par le préjugé monétaire, ne peut se des-
saisir gratuitement de son capital en faveur de l'ouvrier.
Non que ce dessaisissement lui cause une privation, puis-
que, dans ses mains, le capital est stérile ; non qu'il coure
risque de le perdre, puisque, parles précautions de l'hypo-
thèque, il est assm-é du remboursement ; non que cette pres-
tation lui coîjte la moindre peine, à moins que vous ne con-
sidériez comme peine le compte des écus et la vérification
du gage; mais c'est qu'en se dessaisissant, pour un temps
quelconque, de son argent, de cet argent qui, par sa préro-
gative, est, comme on l'a si justement dit, du pouvoir, le
capitaliste diminue sa puissance et sa sécurité.
Ce serait toute autre chose, si l'or et l'argent n'étaient
qu'une marchandise ordinaire, si l'on ne tenait pas plus à
la possession des écus qu'à celle du blé, du vin, de l'huile
ou du cuir; si la simple faculté de travailler donnait à
l'homme la même sécurité que la possession de l'argent.
Sous ce monopole de la circulation et de 1 "échange, l'usure
devient, pour le capitaliste, une nécessité. Son intention,
devant la justice, n'est point incriminable : dès que son ar-
gent est sorti de son coffre, il n'est plus en sûreté.
Or, cette nécessité qui, par le fait d'un préjugé involon-
taire et universellement répandu, incombe au capitaliste,
constitue pour le travailleur la plus indigne spoliation,
comme la plus odieuse des tyrannies, la tyrannie de la
force.
Quelles sont, en effet, pour la classe travailleuse, pour
cette partie vivante, productrice, morale, des sociétés, les
conséquences théoriques et pratiques du prêt à intérêt et
de son analogue, le fermage? Je me borne, pour aujour-
d'hui, à vous en énumérer quelques-unes, sur lesquelles
j'appelle votre attention, et qui pourront, si vous y tenez,
devenir l'objet ultérieur de notre débat.
(iKATlIlK 1)1 CUl'DIT. 1 S ;j
C'est qu'eji vertu du prineipe de l'inteivt, ou du produit
net, un individu peut réellement et légitimement vivre sans
travailler : c'est la conclusion de votre avant-dernière lettre,
et telle est, en eff'et, la condition à laquelle aujourd'hui tout
le monde aspire.
C'est que, si le principe du produit 7iet est vrai de l'indi-
vidu, il doit l'être aussi de la nation; qu'ainsi, le capital mo-
bilier et immobilier de la France, par exemple, étant évalué
à 13-2 milliards, ce qui donne, à 5 pour 100 par an d'intérêts,
6 milliards 600 millions, la moitié au moins du peuple fran-
çais pourrait, si elle voulait, vivre sans rien faire ; qu'en An-
gleterre, où le capital accumulé est beaucoup plus considé-
rable qu'en France, et la population beaucoup moindre, il
ne tiendrait qu'à la nation tout entière, depuis la reine
Victoria jusqu'au dernier attaclieurde fils de Liverpool, de
vivre en rentière, se promenant la canne à la main, ou
grognant dans les meetings. Ce qui conduit à cette propo-
sition, évidemment absurde, que, grâce à son capital, une
nation a plus de revenu que son travail n'en produit.
C'est que la totalité des salaires en France, étant annuel-
lement d'environ G milliards, et la somme des revenus du
capit<!l aussi de (> milliards, ce qui porte à 12 milliards la
valeur marchande de la production annuelle, le peuple pro-
ducteur, qui est en même temps \o peuple consonuiiatcur,
peut et doit acheter, avec (5 milliards de salaires (pii lui sont
alloués, les 1:2 milliards que le connnerce lui demande pour
prix de ses marchandises, sans quoi le capitaliste se trou-
verait sans reveiui.
C'est que l'intérêt étant de sa nature perpétuel, et ne
pouvant, en aucun cas, ainsi que le voulait Moïse, être porté
en remboursement du capital ; de plus, chaque année d'in-
ttTêt pouvant être replacée à usure, et foiiner un nouveau
prêt, et engendrer, par conséquent, un nouvel intérêt, le
plus petit capital peut, avec le temps, produin- des sommes
184 PAMPHLETS.
prodigieuses, que ne représenterait pas nièine une masse
d'or aussi grosse que le globe que nous habitons. Price l'a
démontré dans sa théorie de l'amortissement.
C'est que la productivité du capital étant la cause immé-
diate, unique, de l'inégalité des fortunes, et de. l'accumu-
lation incessante des capitaux dans un petit nombre de
mains, il faut admettre, malgré le progrt'S des lumières,
malgré la révélation chrétienne et l'extension des libertés
publiques, que la société est naturellement et nécessaire-
ment divisée en deux castes, un*.' caste de capitalistes ex-
ploiteurs, et une caste de travailleurs exploités.
C'est que ladite caste de capitalistes, disposant souverai-
nement, par la prestation intéressée de ses capitaux, des
instruments de production et des produits, a le droit, selon
son bon plaisir, d'arrêter le travail et la circulation, comme
nous la voyons faire depuis deux ans, au risque de faire
mourir le peuple; — de changer la direction naturelle des
choses, comme cela se voit dans les Etats du Pape, où la
terre cultivable est, depuis un temps immémorial, livrée,
pour la convenance des propriétaires, à la vaine pâture, et
où le peuple ne vit que des aumônes et de la cm iosité des
étrangers; — de dire à une masse de citoyens : Vous êtes de
trop sur la terre; au banquet de la vie, il ?/'// a pas de place
pour vous, comme fit la comtesse de Strall'ord, lorsqu'elle
expulsa de ses domaines, en une seule fois, 17,000 paysans ;
et comme fit, l'année dernière, le ; ouvernement français,
quand il transporta en Algérie, 4.000 familles de bou-
ches inutiles.
Je vous le demande à présent : si le préjugé de l'or, si la
fatalité de l'institution monétaire excuse, justifie le capita-
liste, n'est-il pas vrai qu'elle crée pour le travailleur ce ré-
gime de force brutale , qui ne se distingue de l'esclavage
antique que par une plus profonde et une plus scélérate
hypocrisie !
GUATIITE DU CREDIT. igS
La force. Monsieur, voilà le premior et le tiernier mot
(l'uiio société organisée sur le principe de l'intérêt, et qui,
depuis 3,000 ans, fait effort contre l'intérêt. Vous le consta-
tez vous-même, sans retenue comme sans scrupule, quand
vous reconnaissez avec moi que le capitaliste ncse prive point',
avec J. B. Say, que sa fonction est de ne rien faire; quand
vous lui faites tenir ce langage effronté que réprouve toute
conscience humaine :
« Je ne \ous impose rien malgré \ous. Dès que vous ne
« voyez pas dans le prêt un service, abstenez-vous d'em-
« prunter, comme moi de prêter. Que si la société vous of-
« fre des avantages sans 7'étribution, adressez-vous à elle,
« c'est bien plus commode. Et quant à organiser la circu-
« ladon des capitaux, ainsi que vous me sommez de le faire,
« si vous entendez par là que les miens vous arri\ ent gratis
« par l'intermédiaire de la société, j'ai contre ce procédé in-
« direct tout juste les mêmes objections qui m'ont fait vous
« refuser le prêt direct et gratuit. »
Prenez-y garde. Monsieur; le peuple n'est que trop dis-
posé à croire que c'est uniquement par amour de ses privi-
lèges que la caste capitaliste, en ce moment dominante,
repousse l'organisation du crédit qu'il réclame; et le jour
où le mauvais vouloir de cette caste lui serait démontré,
toute excuse disparaissant à ses yeux, sa vengeance ne con-
naîtrait plus de bornes.
Voul<'z-vous savoir quelle démoralisation épouvantable
vous créez parmi les travailleiu^s, avec votre théorie du ca-
pital, qui n'est autre, comme je \ icns de vous le dire, (pie
latliéoric du droit de la FoiiCE? Il me suffira de reproduire
vos propres arguments. Vous aimez les apologues : Je vais,
pour concréter ma pensée, vous eu proposer quelques-uns.
Un millionnaire se laisse tomber dans la rivière. Un pro-
létaire vient à passer; le capitaliste lui fait signe : le dialo-
gue suivant s'établit :
JSC PAMPHLETS.
LE MILLIONNAIRE. Sauvez-moi. ou je péris.
lE PROLÉTAIRE. Je suis à VOUS;, mais je veux pour ma
peine un million.
LE MILLIONNAIRE. Un million pour tendre la main à ton
frère qui se noie 1 Qu'est-ce que cela te coûte ? Vne heure
de retard ! Je te rembourserai^, je suis généreux, un quart de
journée.
LE PROLÉTAIRE. Ditcs-moi, n"est-il pas vrai que je vous
rends un seivice en vous tirant de là ?
LE MILLIONNAIRE. Oui.
LE PROLÉTAIRE. Tout scrvice a-t-il droit à une récom-
pense ?
LE MILLIONNA.RE. Oui.
LE PROiiÉTAiRE. Ne suis-jc pas libre?
LE MILLIONNAIRE. Oui.
LE PROLÉTAIRE. Alors, je vcux uu million : c'est mon der-
nier prix. Je ne vous force pas, je ne vous impose rien
malgré vous; je ne vous empêche point de crier : A lu
borqup ! et d'appeler quelqu'un. Si le pêcheur, que j'aper-
çois là-bas, à une lieue d'ici, veut vous faire cet avantage
sans rétribution, adressez-vous à lui : c'est plus commode,
LE MILLIONNAIRE. Malheurcux ! tu abuses de ma position.
La religion, la morale ! l'humanité !...
LE PROLÉTAIRE. Ccci regarde ma conscience. Au reste,
l'heure m'appelle, finissons-en. Vivre prolétaire, ou mourir
millionnaire : lequel voulez-vous?
Sans doute. Monsieur, vous me direz que la religion, la
morale, l'humanité, qui nous commandent de secourir notre
Si mblable dans la détresse, n'ont rien de comnmn avec l'in-
térêt. Je le pense comme vous : mais que trouvez-vous à
redire à l'exemple suivant ?
Un missionnaire anglais, allant à la conversion des infi-
dèles, fait naufrage en route, et aborde dans un canot, avec
sa femme et quatre enfants, àl'ile de... — Robinson, pro-
GRATUITE DL' CREDIT. 187
priétaire de cette île par droit de première occupation^ par
droit de conquête, par droit de travail, ajustant le naufragé
avec son fusil, lui défend de porter atteinte à sa propriété.
Mais comme Robinson est humain, qu'il a l'âme chrétienne,
il veut bien indiquer à cette famille infortunée un rocher
voisin, isolé au milieu des eaux, où elle pourra se sécher et
reposer, sans crainte de l'Océan.
Le rocher ne produisant rien, le naufragé prie Robinson
de lui prêter sa bêche et un petit sac de semences.
J'y consens, dit Robinson ; mais à une condition : c'est
que tu me rendras 90 boisseaux de blé sur lOi) que tu ré-
colteras.
LE >"ArFRAGÉ. C'cst uiic avauic ! Je vous rendrai ce que
vous m'am'ez prêté, et à charge de revanche.
ROBINSON. As-tu trouvé un grain de blé sur ton rocher?
LE NAUFRAGÉ. NoU.
ROBINSON. Est-ce que je te rends service en te donnant les
moyens de cultiver ton lie, et de vivre en travaillant ?
LE NAUFRAGÉ. Oui.
ROBINSON. Tout service mérite -t-il rémunération?
LE NAUFRAGÉ. Oui.
ROBINSON. Eli bien 1 la rémunération que je demande,
c'est 99 pour l()(). Voilà mon prix.
LE NAUFRAGÉ. Transigcous : je rendrai le sac de blé et la
bêche, avec .% pour 100 d'intérêt. C'est le taux légal.
ROBINSON. Oui, taux légal, lorsqu'il y a concurrence, et
que la marchandise abonde, comme le prix légal du pain
est de 30 centimes le kilogramme, quand il n"y a pas disette.
LE NAUFRAGÉ. 99 pour 100 de ma récolte ! mais c'est un
vol, un brigandage !
ROBINSON. Est-ce que je te fais violence ? est-ce que je t"o-
blige à prendre ma bêche et mon blé ? Ne sommes-nous pas
libres l'un et l'autre ?
LF NAUFRAGÉ. Il le faut. Je péiii'ai il la tàclie ; mais ma
188 TAMIMILETS.
femme, mes enfants !... Je coiisensà tout ; je signe. Prêtez-
moi, par-dessus le marché, votre scie et votre hache, pour
que je me fasse une cabane.
ROBiNSON. Oui-dà ! J'ai besoin de ma hache et de ma scie. -,
Il m'en a coûté huit jours de peine pour les fabriquer. Je '
te les prêterai cependant, mais à la condition que tu me don-
neras 99 planches sur 100 que tu fabriqueras.
LE NAUFRAGÉ. Eh parbleu ! je vous rendrai votre hache et
votre scie, et vous ferai cadeau de cinq de mes planches en
reconnaissance de votre peine.
ROBiNSON. Alors, je garde ma scie et ma hache. Je ne t'o-
blige point. Je suis libre.
LE NAUFRAGÉ. Màis VOUS ne croyez donc point en Dieu !
Vous êtes un exploiteur de l'humanité, un malthusien, un
juif :
ROBiNSON. La religion, mon père, nous enseigne que
« l'homme a une noble destination, qui n'est point circons-
« crite dans l'étroit domaine de la production industrielle.
« Quelle est cette fin ? Ce n^estpas en ce moment le lieu de
« soulever cette question. Mais, quelle qu'elle soit, ce que
« je puis te dire, c'est que nous ne pouvons l'atteindre , si,
(( courbés sous le joug d'un travail inexorable et inces-
(( sant , il ne nous reste aucun loisir pour développer nos
« organes, nos affections, notre intelligence, notre sens du
« beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus élevé dans notre
« nature... Quelle est donc la puissance qui nous donnera
« ce loisir bienfaisant, image et avant-goût de l'éternelle
« félicité ? C'est le capital. » J'ai travaillé jadis ; j'ai épargné,
précisément en vue de te prêter : tu feras un jour comme
moi.
LE NAUFRAGÉ. Hypocrite !
ROBiNsoN. Tu m'injuries : adieu ! Tu n'as qu'à couper les
arbres avec tes dents, et scier tes planches avec tes ongles.
LE NAUFRAGÉ. Je cède à la force. Mais, du moins, faites-
GRATLITE DU CREDIT. 189
moi raïunùne de queiquf-s médicaments pour ma pauvre
fille qui est malade. Cela ne vous coûtera aucune peine ;
j'irai les cueillir moi-même dans votre propriété.
ROBiNSON. Halte-là ! ma propriété est sacrée. Jeté défends
d'y mettre le pied : sinon tu auras affaire avec ma carabine.
Cependant, je suis bon homme ; je te permets de venir
cueillir tes herbes: mais tu m'amèneras ton autre tille , qui
me parait jolie...
LE NAiFRAGÉ. Infâme ! tu oses tenir à un père un pareil
langage !
ROBINSON. Est-(;e un service que je vous rends à tous, à
toi et à tes filles, en vous sauvant la vie par mes remèdes?
Oui ou non ?
LE NAUFRAGÉ. Assurément; mais le prix que tu y mets?
ROBINSON. Est-ce que je la prends de force, ta tille? —
N'est-elle pas libre ? ne l'es-tu pas toi-même?... Et puis, ne
sera-t-elle pas heureuse de partager mes loisirs? Ne pren-
dra-t-elle pas sa part du revenu que tu me paies? En faisant
d'elle ma fille de compagnie, ne deviens-je pas votre bien-
faiteur? Va, tu n'es qu'un ingrat !
LE NAUFRAGÉ. Arrête, propriétaire! J'aimerais mieux voir
ma fille morte que déshonorée. Mais je la sacrifie pour sau-
ver l'autre. Je ne te demande plus qu'une chose : c'est de
me prêter tes outils de pêche ; car avec le blé que tu nous
laisses, il nous est impossible de vivre. ï'n de mes fils, en
péchant, nous procurera quelque supplément.
ROBINSON. Soit : je te rendrai encore ce service. Je ferai
plus : je te débarrasserai de ton autre fils, et me chargerai
de sa nourriture et de son éducation. 11 faut que je lui ap-
prenne à tirer le fusil, à manier le sabre, et à vivre comme
moi, sans rien faire. Car, conune je me défie de vous tous,
et que vous pourriez fort bien ne me pas payer, je suis
bien aise, à l'occasion, d'avoir main-forte. Cotjuinsde pau-
vres, qui prétendez qu'on vous prête sans intérêt! Impies,
190 PAMPIILEIS.
qui ne voulez pas de l'exploitation de l'homme par l'homme !
Un jour^ Robinson, s'échaufîant à la chasse,, prend un
refroidissement, et tombe malade. Sa concubine, dégoûtée
de lui, et qui entretenait, avec son jeune compagnon, des
relations intimes, lui dit : Je vous soignerai et vous guérirai,
mais à une condition : c'est que vous me ferez donation
de tous vos biens. Autrement, je vous laisse.
ROBLNSON. 0 toi que j'ai tant aimée, à qui j'ai sacrifié
honneur, conscience, humanité, voudrais-tu me laisser sur
le lit de douleur?
LA SERVANTE. Et moi, je ne vous aimais pas . c'est pour
cela que je ne vous dois rien. Si vous m'avez entretenue,
je vous ai livré ma personne : nous sommes quittes. Ne
suis-je pas libre? Et suis-je obligée, après vous avoir servi
de maîtresse, de vous servir encore de garde malade ?
ROBixsoN. Mon enfant, ma chère enfant, je te prie, calme-
toi. Sois bonne, sois douce, sois gentille; je vais, en ta fa-
veur, faire mon testament.
LA SERVANTE. Je vcux uuc douatiou, ou je pars.
ROBiNSON. Tu m'assassines ! Dieu et les hommes m'aban-
donnent. Malédiction sur l'univers! Que le tonnerre m'é-
crase, et que l'enfer m'engloutisse !
Il meurt désespéré.
P. J. Proldhon.
GRATLIIÉ DL CRÉDIT. ,9,
HUITIÈME LETTRE.
F. BASTFAT A P. J. PROUDHOX.
La preuve de limpossibilité dispense d'examiner la pos>ibililé -
Protestation contre le fatalisme - Vérités immuab'es. - Ju<rem'ent
sur les perejjrinations à travers les champs de l'iiistoire. -"\polo-
gues retournés contre leur auteur. - Lois des capitaux résumées en
cinq propositions.
2i décembre 1819.
La gratuité du crédit est-elle possible ?
La gratuité du crédit est-elle impossible?
Il est clair que, résoudre une de ces quesliotis, c'est ré-
soudre l'autre.
Vous me reprochez de manquer à la charité parce que je
mamtiens le débat sur la seconde.
Voici mon motif :
Rechercher si la gratuité du crédit est possible, c'eût été
me laisser entraîner à discuter la Banque du Peuple, V impôt
sur le capital, les ateliers nationaux, Vorganisation du tra-
vail, en un mot, les mille moyens par lesquels chaque école
prétend réaliser cette gratuité. Tandis que, pour sassurer
qu'elle est impossible, il suffisait d'analyser la nature intime
du capital ; ce qui atteint mon but, et, à ce qu'il me semble
le vôtre. '
On pose à Galilée cinquante argiuiients contre la rotation
de la terre. Faut-il qu'il les réfute tous? Non; il prouve
qu'elle tourne et tout est dit : E pur si muove.
Comme novateiu-, dites-vous, j'ai droit à l'examen. -
Sans doute; mais avant tout, la société, comme défende-
resse, a droit qu'on lui prouve son tort. Vous traduisez le
capital et l'intérêt au tribunal de l'opinion, les accusant
<rinjustice, de spoliation. A vous à prouver leur culpabilité •
10-' l'AMPHLETS.
à eux à prouver leur innocence. — Vous avez^ dites-vous,
plusieurs moyens de les faire rentrer dans le droit. Il faut
d'abord savoir s'ils en sont sortis. L'examen de vos inven-
tions ne peut venir qu'après, puisqu'il suppose l'accusation
fondée, ce qu'ils nient.
Celte marche est tellement logique, que vous y acquies-
cez en ces termes :
« Vraie ou fausse, légitime ou illégitime, morale ou im-
« morale, j'accepte l'usure, je l'approuve, je la loue même ;
« '](' renonce à toutes les illusions du socialisme, et me
« ] efais chrétien , si vous me démontrez que la prestation
« dis capitaux, de même que la circulation des valeurs,
« ne saurait, en aucun cas. être gratuite. »
Or, que fais-je autre chose ? C'est bien là mon terrain :
prouver que le capital porte en lui-même l'indestructible
principe de la rémunérabilité.
Cette doctrine , vous lavez d'abord combattue par la
théorie des contradictiom. ensuite par celle des distinctions.
L'intérêt, avez-vous dit, a eu sa raison d'existence autrefois,
il ne l'a plus aujourd'hui. Il fut un instrument d'égalité et
de progrès, il nest plus que vol et oppression. — Et, là-
dessus, vous citez plusieurs institutions et usages d'abord
légitimes et libéraux, devenus plus tard injustes et funestes
à la liberté, entre autres, la torture, le jugement par l'eau
bouillante, l'esclavage, etc.
Je repousse, quant à moi, ce fatalisme cruel qui consiste
à justifier tous les excès comme ayant servi la cause de la
civilisation. L'esclavage, la torture, les épreuves judiciaires,
n'ont pas avancé, mais retardé la marche de l'humanité. Il
en eût été de même de l'intérêt, s'il n'avait été, comme
vous le dites, qu'un abus de la force.
En outre, s'il y a des choses qui changent, il y en a qui
ne changent pas. Depuis la création, il a été vrai que les
trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits.
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 13 3
et cela sera vrai jusqu'au jugement dernier et au delà. De
nn'me, il a toujours été vrai, il le sera toujours, que le tra-
vail accumulé, ou le capital, mérite récompense.
Vous comparez ma logique à celle d'un entrepreneur qui
dirait : « Que m'importent la vapeur, la pression atmosphé-
rique, l'électricité ? Prouver la légitimité du char à quatre
roues, n est-ce pas prouver que l'invention des chemins de
fer est une chimère ? »
J'accepte la similitude; mais voici comment :
Je reconnais que le chemin de fer est un progrès. Je me
réjouis de ce qu'il fait baisser le prix des transports; mais
M Ton en voulait conclure à la gratuité des transports, si
Ion disait: un prix quelconque pour les transports a pu
être légitime autrefois, mais le temps est venu où ils doi-
vent s'exécuter gratuitement, je répondrais : la conclusion
est fausse. De progrès en progrès, ce prix peut dimiiuier
sans cesse, mais il ne peut arriver à zéro, parce qu'il v aura
toujours là une intervention de travail humain, un service
Inmiain, qui porte en lui-même le principe de la rémuné-
i-abilité.
De même, je reconnais que le loyer des capitaux va bais-
sant en raison de leur abondance. Je le reconnais et m'en
réjouis, car ils pénètrent ainsi de plus en plus dans toutes
les classes, et les soulagent, pour chaque satisfaction domiée,
du poids du travail. Mais, de cette baisse constante de l'in-
terèt, je ne puis conclure à son anéantissement absolu,
parce que jamais les capitaux ne naîtront spontanément^
qu'ils seront toujours un service plus ou moins grand, et
qu(> dès lors ils portent en eux-mêmes, ainsi ({ue les trans-
ports, le principe de la rémunérabilité.
Ainsi, Monsieur, je ne vois aucun motif de déplacei- c
débat au moment de le clore; et il me semble qu'il nVst
pas nu de nos lecteurs qui ne considérât ma fâche comme
remplie, si je prouvais ces propositions :
CFiivres comiil'itci, t. V. < o
194 PAMPHLETS.
Tout capital (quelle que soit sa forme, moissons, outils,,
machines, maisons, etc.), tout capital résulte d'un travail
antérieur, et féconde un travail ultérieur.
Parce qu'il résulte d'un travail antérieur, celui qui le
cède reçoit une rémunération.
Parce qu'il féconde un travail ultérieur, celui qui l'em-
prunte doit une rémunération.
Et vous le dites vous-même : « Si la peine du créancier
est zéro, l'intérêt doit devenir zéro. »
Donc, qu'avons-nous à rechercher ? Ceci :
Est-il possible qu'un capital se forme sans peine ?
Si c'est possible, j'ai tort ; le crédit doit être gratuit.
Si c'est impossible, c'est vous qui avez tort, le capital doit
être rémunéré. Vous avez beau faire ; la question se réduit
à ces termes : Le temps est-il arrivé, arrivera-t-il jamais où
les capitaux écloront spontanément sans la participation
d'aucun effort humain ?
Mais, dans une revue rétrospective pleine de verve, vous
élançant vers la Palestine, vers Athènes, Sparte, Tyr, Rome,
Carthage, vous m'entraînez par la tangente hors du cercle
où je ne puis ^ous retenir. Eh bien ! avant d'y rentrer, j'es-
saierai, sinon de vous suivre, du moins de faire quelques
pas avec vous.
Vous débutez ainsi :
« Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste
« même au point de départ de l'économie des sociétés,
(( devient, avec le développement des institutions indus-
ce trielles, une vraie spoliation, un vol, c'est que cet intérêt
« n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être, que la né-
« cessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique
« l'exigence du prêteur ; la force, voilà ce qui fait la rési-
« gnation de l'emprunteui'. Mais à mesure que, dans les re-
« lations humaines, la nécessité fait place à la vérité, et qu'à
« la force succède le droit, le capitaliste perd son excuse. »
GRATUITE DU CREDIT. 105
Il perd plus que cela ; il perd le seul titre que vous lui
reconnaissez. Si^ sous l'empire de la liberté et du droit,
rintérèt persiste, c'est sans doute qu'il u, quoi que vous en
disiez, une autre liaison d'être que la force.
En vérité, je ne comprends plus votre distinguo. Vous
disiez : « L'intérêt a été juste autrefois, il ne l'est plus au-
jourd'hui. » Et quelle raison en donnez-vous? Celle-ci:
« Jadis la force régnait, aujourd'hui c'est le droit. » Loin
de conclure de là que l'intérêt a passé de la légitimité à l'il-
légitimité, n'est-ce pas le contraire qui se déduit de vos pré-
misses ?
Et certes, le fait confirmerait cette déduction ; car l'usure
a pu être odieuse quand on devenait capitaliste par la ra-
pine, et l'intérêt est justifié depuis qu'on le devient par le
travail.
« C'est dans le commerce de mer qu'il faut chercher
« l'origine de l'intérêt. Le contrat à la grosse, variété ou
« plutôt démembrement du contrat de pacotille, fut sa
« première forme. »
Je crois que le capital a une nature tpii lui est propre,
parfaitement indépendante de l'élément par lequel les
honmies exécutent leurs transports. Qu'ils voyagent et fas-
sent voyager leurs marchandises par terre, par eau ou par
l'air, en char, en barque ou en ballon, cela ne confère ni
ne retire aucun droit au capital.
Il est d'ailleurs permis de penser (pie la pratique de l'in-
térêt a été antérieure à celle du comiuerce maritime. Très-
probablement le patriarche Abraham ne prêtait pas des
troupeaux sans se réserver une part quelcoïKiue dans le
croit, et ceux qui, après le déluge, bâtirent à liabyloiie les
premières maisons, n'en cédaient sans doute pas l'usage
sans rétri])ution.
Eh (juoi ! Monsieur, ces transactions, qui ont prévalu et
s'accomplissent volonlaiiemeiit (le[)uis le eoinineiicement
1!J(: PAMPHLETS.
du monde, sous les noms de location, intérêt, fermage,
baux, loyer, ne seraient pas sorties des entrailles même de
l'humanité 1 Elles seraient nées du Contrat de pacotille !
Ensuite, à propos du contrat à la grosse, vous faites une
théorie du bénéfice qu'en vérité je crois inadmissible. —
Mais la discuter ici, ce serait nous écarter du sujet.
Enfin vous arrivez à cette tige de toutes les erreurs éco-
nomiques, à savoir : la confusion entre les capitaux et le
numéraire ; confusion à l'aide de laquelle il est aisé d'em-
brouiller la question. Mais vous n'y croyez pas vous-même,
et je n'en veux pour preuve que ce que vous disiez naguère
à M. Louis Blanc : « L'argent n'est pas une richesse pour la
« société : c'est tout simplement un moyen de circulation
« qui pourrait très-avantageusement être remplacé par du
« papier, pai' une substance de nulle valeur. »
Veuillez donc croire que lorsque je parle de la producti-
vité du capital (outils, instruments, etc.) mis en œuvre par
le travail, je n'entends pas attribuer une merveilleuse vertu
prolifique à l'argent.
Vous suivrai-je, Monsieur, en Palestine, à Athènes et La-
cédémone ? Vraiment, cela n'est pas nécessaire. Un mot
seulement sur le non fœnerabis de Moïse.
J'admire la dévotion qui a saisi certains socialistes (avec
lesquels je ne vous confonds pas), depuis qu'ils ont décou-
vert, à l'appui de leur thèse, quelques textes dans l'ancien
et le nouveau Testament, les conciles et lesPères de l'Église.
Je me permettrai de leur adresser cette question : Enten-
dent-ils nous donner ces autorités comme infaillibles en
matière de sciences et d'économie sociale ?
Certes, il n'iront pas jusqu'à me répondre : Nous tenons
pour infaillibles les textes qui nous conviennent, et pour fail-
libles ceux qui ne nous conviennent pas. — Quand on in-
voque les livres sacrés, à ce titre et comme dépositaires de
la volonté indiscutable de Dieu, il faut tout prendre, sous
GRATUITÉ DL CUÉDIT. I97
peine déjouer une puérile comédie. Eh bien ! sans parler
d'une multitude de sentences de l'ancien Testament, qui ne
peuvent, sans danger, être prises au pied de la lettre, il y
a, dans TÉvangile, d'autres textes que le fameux nwtuum
dote, dont ils veulent déduire la gi-atuité du crédit, entre
autres ceux-ci :
« Heureux ceux qui pleurent.
« Heureux ceux qui souffrent.
« Il y aura toujours des pauvres parmi vous.
« Rendez à César ce qui appartient à César.
« Obéissez aux puissances.
« Ne vous préoccupez pas du lendemain,
« Faites comme le lis, qui ne lile ni ne tisse.
« Faites comme l'oiseau, qui ne laboure ni ne sème.
« Si on vous frappe sur la joue gauche, tendez encore la
joue droite.
« Si on vous vole votre manteau, donnez encore votre robe.»
Que diraient messieurs les socialistes, si nous fondions
sur un de ces textes la politique et l'économie sociale ?
Il est permis de croire que lorsque le fondateur du chris-
tianisme a dit à ses disciples : Mutuum date, il a entendu
leur donner un conseil de charité et non faire un cours d'é-
conomie politique. Jésus était charpentier, il travaillait
pour vivre. Dès lors, il ne pouvait faire du don une pres-
cription absolue. Je crois pouvoir ajouter, sans irrévérence,
qu'il se faisait payer très-légitimement, non-sculcmcnt pour
le travail cons-^rré à faire des planches, mais aussi pour le
travail consacré à faire des scies et des rabots, c'est-à-dire
pour le capital.
Enfin, je ne dois pas laisser passer les deux apologues par
lesquels vous terminez votre lettre, sans vous faire observer
que, loin d'infirmer ma doctrine, ils condanment la votre ;
car on n'en peut déduire la r/ratuité du crédit qu'à la con-
dition d'en déduire aussi la gratuité du travail. Votre second
198 PAMPHLETS.
drame me porte un grand coup d'épée ; mais^ par le pre-
mier, vous m'avez charitablement muni d'une cuirasse à
toute épreuve.
En effet, par quel artifice voulez-vous m'amener à recon-
naître qu'il est des circonstances où on est tenu en conscience
de prêter gratuitement? Vous imaginez une de ces situations
extraordinaires qui font taire tous les instincts personnels et
mettent en jeu le principe sympathique, la pitié, la commi-
sération, le dévouement, le sacrifice. — Un insulaire est
bien pourvu de toutes choses. Il rencontre des naufragés
que la mer a jetés nus sur la plage. Vous me demandez s'il
est permis à cet insulaire de tirer, dans son intérêt, tout le
parti possible de sa position, de pousser ses exigences jus-
qu'aux dernières limites, de demander mille pour cent de ses
capitaux, et même de les louer au prix de l'honneur.
Je vois le piège. Si je réponds : Oh ! dans ce cas, il faut
voler, sans conditions, au secours de son frère, partager
avec lui jusqu'à la dernière bouchée de pain. Vous triom-
pherez, disant : Enfin mon adversaire a avoué qu'il est des
occasions où le crédit doit être gratuit.
Heureusement, vous m'avez fourni vous-même la réponse
dans le premier apologue, que j'aurais inventé, si vous ne
m'aviez prévenu.
Un homme passe sur le bord d'un fleuve. Il aperçoit un
de ses frères qui se noie, et, pour le sauver, n'a qu'à lui
tendre la main, Pourra-t-il, en conscience, profiter de l'oc-
casion pour stipuler les conditions les plus extrêmes, pour
dire au malheureux qui se débat dans le torrent : Je suis
libre, je dispose de mon travail. Meurs ou donne-moi toute
ta fortune !
Je me figiu-e, Monsieur, que si un brave ouvrier se ren-
contre dans ces circonstances, il se jettera dans l'eau sans
hésiter, sans calculer, sans spéculer sur son salaire et même
sans y songer.
GRATUITE DU CREOIT. l99
Mais ici, veuillez le remarquer, il n'est pas question de
capital ; il s'agit de travail. C'est du travail qui, en con-
science, doit être sacrifié. Est-ce que vous déduirez de là,
comme règle normale des transactions humaines, comme
loi de l'économie politique, \â gratuité du travail ? Et parce
que^ dans un cas extrême, le service doit être gi'atuit, renon-
cerez-vous théoriquement à votre axiome : mutualité des
services ?
Et cependant, si de votre second apologue vous concluez
qu'on est toujours tenu de prêter pour rien, du premier
vous devez conclure qu'on est toujours obligé de travailler
gratis.
La vérité est que, pour élucider une question d'économie
politique, vous avez imaginé deux cas où toutes les lois de
l'économie politique sont suspendues. Qui jamais a songé
à nier que, dans certaines circonstances, nous ne soyons
tenus de sacrifier capital, intérêt, travail, vie, réputation,
affections, santé, etc.? Mais est-ce là la loi des transactions
ordinaires ? Et recourir à de tels exemples pour faire préva-
loir la gratuité du crédit, ou la gratuité du travail, n'est-ce
pas avouer son impuissance à faire résulter cette gratuité de
la marche ordinaire des choses?
Vous recherchez. Monsieur, quelles sont, pour la classe
travailleuse, les conséquences du prêt à intérêt, et vous en
énumérez quelques-unes, m'invitant à en faire l'objet ul-
térieur de ce débat.
Je ne disconviens pas que, parmi vos objections, il n'y en
ait de très-spécieuses et même de très-sérieuses. 11 est même
impossible, dans une lettre, de les relever une à une; j'es-
saierai de les réfuter toutes à la fois, par la simple exposi-
tion de la loi selon laquelle se répartissent, sui\ant moi,
entre le capital et le travail, les produits de leur coopéra-
tion; et c'est i)ar là que je rentrerai dans ma modeste cir-
conférence économique.
2 0(1 PAMPHLETS.
Permettez-moi détablir cinq propositions qui me sem-
blent susceptibles dètre mathématiquement démontrées.
1° Le capital féconde le irovoil.
Il est bien clair qu'on obtient de plus grands résultats
avec une charrue que sans charrue ; avec une scie que sans
scie ; avec mîe route que sans route ; avec des approvision-
nements que sans approvisionnements, etc., d'où nous pou-
vons conclure que l'intervention du capital accroît la masse
des produits à partager.
2" Le capital est du ti^avail.
Charrues, scies, routes, approvisionnements, ne se font
pas tout seuls, et le travail à qui on les doit a droit à être
rémunéré.
Je suis obligé de rappeler ici ce que j'ai dit dans ma
dernière lettre sur la différence dans le mode de rétribu-
tion quand elle s'applique au capital ou au travail.
La peine que prend chaque jour le porteur d'eau doit lui
être payée par ceux qui profitent de cette peine quoti-
dienne. Mais la peine qu'il a prise pour fabriquer sa brouette
et son tonneau doit lui être payée par un nombre indéter-
miné de consommateurs.
De même l'ensemencement, le labourage, le sarclage, la
moisson, ne regardent que la récolte actuelle. Mais les clô-
tures, les défrichements, les dessèchements, les bâtisses en-
trent dans le prix de revient d'une série indéfinie de ré-
coltes successives.
Autre chose est le travail actuel du cordonnier qui fait
des souliers, du tailleur qui fait des habits, du charpentier
qui fait des madriers, de l'avocat qui fait des mémoires;
autre chose est le travail accumulé qu'ont exigé la forme,
l'établi, la scie, l'étude du droit.
C'est pourquoi le travail de la première catégorie se ré-
munère par le salaire, celui de la seconde catégorie par les
combinaisons de l'intérêt et de l'amortissement, qui ne sont
GRATUITE DU CREDIT. 2fii
autre close qu'un salaire ingénieusement réparti sur une
multitu(!e de consommateurs.
3" A mesure que le capital s'accroît l'intérêt baisse, mais de
telle sorte que le revenu total du capitaliste augmente.
Ce qui a lieu sans injustice et sans préjudice pour le tra-
vail, parce que, ainsi que nous allons le voir, Texcédant de
revenu du capitaliste est pris sur l'excédant de produit dû
au capital.
Ce que j'affirme ici, c'est que, quoique lintérêt baisse,
le revenu total du capitaliste augmente de toute nécessité,
et voici conuTient :
Soit 100 le capital, et le taux de l'intérêt 5. Je dis que l'in-
térêt ne peut descendre à l sans que le capital s'accumule
aumoins au-dessus de 120. Enetiet,on ne serait pas stimulé
à accroître le capital, s'il en devait résulter diminution, ou
même stationnement du revenu. II est absurde de dire que
le capital étant 100 et le revenu 5, le capital peut être porté
à 200 et le taux descendre à 2; car, dans le premier cas, on
aurait 5 francs de rente, et dans le second on n'aurait que
4 francs. Le moyen serait trop simple et trop commode :
on mangerait la moitié du capital pour faire reparaître le
revenu.
Ainsi, quand l'intérêt baisse de 5 à 4, de -i à 3, de 3 à 2,
cela veut dire que le capital s'est accru de 100 à 200, de
200 à -iOO, de iOO à 800, et que le capitaliste touche suc-
cessivement pour revenu 5, 8 et 12. Et le travail n y perd
rien, bien au contraire: car il n'avait à sa disposition qu'une
force égale à 100, puis il a eu une force égale à 200, et enfin
une force égale à 800, avec cette circonstance qu'il paie de
moins en moins cher une quantité donnée de eette force.
Il suit de là que ces calculateurs sont bien malhabiles qui
vont disant : « L'intérêt baisse, donc il doit cesser. » Eh
morbleu! il baisse, relativenient à chaque 100 IV. ; mais
c'est justement parce que le nombre de 100 fr. augmente
20 2 PAMPHLETS.
que l'intérêt baisse. Oui^ le inulliplicateur s'amoindrit, mais
ce n'est que par la raison même qui fait grossir le multipli-
cande, et je défie- le dieu de l'arithmétique lui-même d'en
conclure que le produit arrivera ainsi à zéro (*).
i" A mesure que les capitaux augmentent (et avec eux les
(') CeUe loi, d'une décroissance qui, quoique indéfinie, n'arrive ja-
mais à zéro, loi bien connue des matiiématiciens, gouverne une foule
de phénomènes économiques et n'a pas été assez observée.
Cilons-en un exemple familier.
Tout le monde sait que dans une {jrande ville, dans un quartier
riche et populeux, on peut gagner davantage tout en réduisant les
prix de vente. C'est ce qu'on exprime familièrement par cette locution :
Se retrouver sur la quantité.
Supposons quatre marchands de couteaux, l'un au village, l'autre
à Bayonne, le troisième à Bordeaux, le quatrième à Paris.
Nous pourrons avoir le tableau suivant :
Nombre Bénéfice
des couteaux
par
Bénéfice total.
vendus.
couteau.
A'illage
jOO
l fr. »
100 fr.
Bayonne. . .
. . 200
» :b
150
Bordeaux. .
400
> 50
200
Paris
.. 1,000
» 26
260
On voit ici uncmultiplicateur (deuxième colonne) décroître sans
cesse, parce que le multiplicande (première colonne) s'accroît tou-
jours; la progression constante du produit total (troisième colonne)
exclut l'idée que le multiplicateur arrive jamais à zéro, alors même
qu'on passerait de Paris à Londres, et à des villes de plus en plus
grandes et riches.
Ce qu'il faut bien observer ici, c'est que l'acheteur n'a pas à se
plaindre de l'accroissement progressif du bénéfice total réalisé par le
marchand, car ce qui l'intéresse, lui aclieteur, c'est le profit pro-
portionnel prélevé sur lui comme rémunérateur du service rendu, et
ce profil diminue sans cesse. Ainsi, à des points de vue divers, le ven-
deur et l'acheteur progressent en même temps.
C'est la loi des capitaux. Bien connue, elle révèle aussi l'harmonie
des iniérèts entre le capitaliste elle prolétaire, et leur progrès simul-
tané.
GRATLITK m CKEDIT. ^03
produits), la part absolue qui reoient au capital ouijmente,
4it sa PART PROPORTIONNELLE diminue.
Cela n'a plus besoin de démonstration. Le capital retire
successivement 5, \, 3 pour chaque 100 fr. qu'il met dans
l'association; donc son prélèvement relatif diminue. Mais
comme il met successivement dans l'association 100 fr.
200 fr., 400 fr., il se trouve quïl retire, pour sa part totale,
d'abord 5, puis 8, ensuite 12 et ainsi de suite; donc son
prélèvement absolu augmente.
5° A mesure que les capitaux augmentent (et avec eux les
produits), la part proportionnelle et la part absolue du tra-
vail augmentent.
Comment pourrait-il en être autrement? puisque le capi-
tal voit grossir sa part absolue, encore qu'il ne prélève suc-
cessivement que 1/2, 1/3, 1/4, 1/5, du produit total, le
travail, à qui successivement il revient 1/2, 2/3, 3/i, i/o,
*'ntre évidemment dans le partage pour une part progres-
sive, dans le sens proportionnel comme dans le sens absolu.
La loi de cette répartition peut être figurée aux yeux par
les chiffres suivants, qui n'ont pas la prétention d'être précis,
mais que je produis pour élucider ma pensée.
Produit Fait Part
total.
Hu capital.
du travail.
!«■• période.
1000
«/2 OU 500
12 OU 500
2e _
1800
1/3 OU 600
2 3 OU 1200
3e —
2800
1/4 ou ■/OC
;Vi ou 2iOO
.Je _
4000
1/5 ou SCO
4 5 ou 3200
On voit par là comment l'accroisssement successif des
produits, correspondant à laccumulation progressive des
<;apitaux, exj)lique ce double phénomène, à savoir, (jue la
part absolue du capital augnicnt»', encore que sa part pro-
portionnelle diminue, tandis que la part du travail augmente
à la fois dans les deux sens.
De tout ce (|ui précède, il lésultc ceci :
204 PAMPHLETS.
Pour que le sort des masses s'améliore, il faut que le
loyer des capitaux baisse.
Pour que l'intérêt baisse, il faut que les capitaux se mul-
tiplient.
Pour que les capitaux se multiplient, il faut cinq choses:
activité, économie, liberté, paix et sécurité.
Et ces biens, qui importent à tout le monde, importent
encore plus à la classe ouvrière.
Ce n'est pas que je nie les souffrances des travailleurs,
mais je dis qu'ils sont sur une fausse piste quand ils les at-
tribuent à V infâme capital.
Telle est ma doctrine. Je la livre avec confiance à la
bonne foi des lecteurs. On a dit que je m'étais constitué
l'avocat du privilège capitaliste. Ce n'est pas à moi, c'est à
elle de répondre.
Cette doctrine, j'ose le dire, est consolante et concor-
dante. Elle tend à l'union des classes; elle montre l'accord
des principes; elle détruit l'antagonisme des personnes et
des idées ; elle satisfait l'intelligence et le cœur.
En est-il de même de celle qui sert de nouveau pivot au
socialisme? qui dénie au capital tout droit à une récom-
pense? qui ne voit partout que contradiction, antagonisme
et spoliation ? qui irrite les classes les unes contre les au-
tres? qui représente l'iniquité comme un fléau universel,
dont tout homme, à quelque degré, est coupable et vic-
time ?
Que si néanmoins le principe de la gi'atuité du crédit est
vrai, il faut bien l'admettre : Fiat justitia, ruât cœ/w/n. Mais
s'il est faux ! !
Quant à moi, je le tiens pour faux, et, en terminant, je
vous remercie de m'avoir loyalement fourni l'occasion de
le combattre.
FRÉDÉRIC BASTIAT.
GKATUITE DU CREDIT. 2 05
NEUVIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON A F. BASTIAT.
Grave imputation. — Négation de cinq propositions. — Argumeiiis
lires des opérations de la Banque de France. — Méfaits de celé
Banque.
31 décembre 1849.
Vous m'avez trompé.
J'attendais de vous une controverse sérieuse : vos lettres
ne sont qu'une perpétuelle et insipide mystification. Quand
vous auriez fait un pacte avec l'usure, pour embrouiller la
question et empêcher notre débat d'aboutir, en l'embaiTas-
sant d'incidents, de hors-d'œuvre, de vétilles et de chicanes,
vous n'eussiez pu vous y prendre autrement.
De quoi s'agit-il entre nous, s'il vous plaît? de savoir si
l'intérêt de l'argent doit ou non être aboli. Je vous l'ai dit
moi-même : c'est là le pivot du socialisme, la cheville ou-
vrière de la Révolution.
Une question préjudicielle s'élève donc tout d'abord, celle
de savoir si, en fait, il y a possibilité d'abolir cet intérêt.
Vous le niez; je l'aflirme : lecpiel croire de nous deux? Evi-
demment, ni l'un ni lautre. Il faut examiner la chose : voilà
ce que dicte le sens commun, ce que la plus simple notion
d'équité prescrit. Vous, au contraire, vous repoussez cet
examen. Depuis deux mois que nous avons ouvert, dans /'/
Voix du Peuple, cette assise solennelle où le capital devait
être jugé, et l'usure condamnée ou absoute, vous ne cesse/.
de me répéter sur tous les tons cette ritournelle :
«Le capital, tel que je le comprends, tel qu'il m'appar.iit
dans sa nature intime, est productif. Cette conviction me
suffit : je ne veux pas eu savoir davantage. D'ailleurs, vous
reconnaissez qu'en prêtant à intérêt, je rends service et ne
206 PAMPHLETS.
suis point voleur; qu'ai-je donc besoin de vous entendre?
Quand j'ai prouvé, dans mon système, que la gratuité du
crédit est impossible, et que vous accordez qu'un honnête
homme peut, en toute sûreté de conscience, tirer de son
fonds un revenu, vous devez tenir cette même gratuité pour
impossible. Ce qui est démontré vrai, dans un système, ne
peut devenir faux dans un autre : autrement, il faudrait dire
qu'une même chose peut être vraie et fausse tout à la fois,
ce que mon esprit se refuse absolument à comprendre. Je
ne sors pas de là. »
Où donc, monsieur, avez-vous appris, je ne dis pas à rai-
sonner, car il appert dès le commencement de cette polé-
mique que le raisonnement en vous se réduit à affirmer et
confirmer toujours votre proposition, sans infirmer celle de
votre adversaire, — mais à discuter? Le dernier clerc de
procureur vous dirait qu'en tout débat, il faut examiner
successivement et contradictoirement le dire de chaque par-
tie; et, puisque nous avons pris le public pour juge, il est
évident qu'une fois votre système exposé et débattu, il faut
aborder le mien.
Avec vous les choses ne se passent point ainsi. Satisfait de
la concession que je vous ai faite, à savoir, que dans l'éiat
actuel des choses le prêt à intérêt ne peut être considéré
comme un acte illicite, vous tenez la nécessité de l'intérêt
pour démontrée; et là-dessus, sous prétexte que vous n'en-
tendez rien à l'antinomie, me fermant la bouche, vous faites
défaut au débat. Est-ce discuter, je vous le demande?
Forcé par une conduite si étrange, je fais alors un pas
vers vous. Ma méthode de démonstration avait paru vous
faire quelque peine : je quitte cette méthode, et vous mon-
tre, en employant la forme ordinaire de raisonnement, que
tout change dans la société ; que ce qui à une époque fut un
progrès, à une autre devient une entrave; qu'ainsi, en fai-
sant abstraction du temps, la même idée, le même fait.
GRATUITE DL CIŒDIT. iOT
change complètement de caractère, selon l'aspect sous le-
quel on le considère; que rien n'empêche de croire que
l'intérêt soit précisément dans ce cas; qu'en conséquence
votre fin de non-recevoir ne peut être admise, et qu'il faut
décidément examiner avec moi l'hypothèse de la gratuité du
crédit, de l'abolition de l'intérêt.
A cela que répondez-vous? c'est à peine si j'ose vous le
rappeler. Parce que, par égard pour vous, j'avais cru devoir
changer de méthode, vous m'accusez, d'abord de tiryiver-
satjon, ensuite de fatalisme! J'ai fait avec vous, permettez-
moi cette comparaison, ce que le professeur de mathéma-
tiques fait avec ses élèves, lorsqu'à une démonstration
difficile, il en substitue une autre plus saisissable à leur in-
telligence. Car, sachez-le bien, monsieur, la dialectique
hégélienne,qui cependant n'est pas toute la logique, est au
syllogisme et à l'induction ce que le calcul diflerentiel est à
la géométrie ordinaire. Il vous est permis d'en rire; c'est le
droit de l'esprit humain de rire de tout ce qu'il a une fois
compris et deviné ; mais il faut comprendre, sans quoi le
rire n'est que la grimace de l'insensé. Et vous, pour prix de
ma complaisance, vous me décernez le sarcasme : je ne suis,
à vous entendre, qu'un sophiste. Est-ce sérieux?
Je fais plus encore. Vous aviez dit, — je cite vos propres
paroles : — Montrez-moi comment l'intérêt, de légitime de-
vient illégitime, et je consens à discuter la théorie du crédit
gratuit.
Pour satisfaire à ce désir, d'ailleurs très-légitime, je fais
l'historique de l'intérêt, j'écris la biographie de l'usure. Je
montre que cette pratique a sa cause dans un concours de
circonstances politi([U('s et économiques, indepondant de la
volonté des contractants, et inéxitable ii l'origine des socié-
tés, savoir : 1" L'incounnensurabilité des valeurs, résultant
de la non-séparation des industries, et de l'absence des ter-
mes de comparaison ; -2" les risques du commerce; ."{' Ih;;-
208 PAMPHLETS.
bitude, introduite de bonne heure parmi les négociants et
devenue peu à peu constante et générale, de compter un
excédant proportionnel à titre d'amende ou indemnité [dom-
mage-intérêt), a tout débiteur retardataire ; \° la prépon-
dérance des métaux précieux et monnayés sur les autres
marchandises ; 5° la pratique combinée des contrats de pa-
cotille, d'assurance, et à la grosse; 6° enfin, l'établissement
de la rente foncière, imitée de l'intérêt de l'argent, et qui,
admise sans contestation par les casuistes, devait servir plus
tard à la justification de ce même intérêt.
Pour rendre la démonstration complète, je prouve en-
suite, par un simple rapport arithmétique, que l'intérêt,
excusable comme accident, dans les conditions où il a pris
naissance, et où il s'est ensuite développé, devient absurde
et spoliateur, dès qu'on prétend le généraliser et en faire
une RÈGLE d'économie publique; qu'il est en contradiction
formelle avec le principe économique, que dans la société
le produit net est identique au produit brut, en sorte que
tout prélèvement exercé par le capital sur le travail consti-
tue, dans la balance sociale, une erreur de compte et une
impossibilité. Je prouve, enfin, que si, à une autre époque,
l'intérêt a servi de mobile à la circulation des capitaux, il
n'est plus aujourd'hui pour cette circulation, de même que
l'impôt sur le sel, le vin, le sucre, la viande, de même que
la douane elle-même, qu'une entrave; que c'est à lui qu'il
faut rapporter la stagnation des affaires, le chômage de l'in-
dustrie, la détresse de l'agriculture, et l'imminence toujours
grandissante d'une banqueroute universelle.
Tout cela était d'histoire, de théorie et de pratique, comme
de calcul : vous avez remarqué vous-même que je n'avais
pas une seule fois fait appel, contre l'intérêt, à la fraternité,
à la philanthropie, à l'autorité de l'Evangile et des pères de
l'Eglise. J'ai peu de foi à la philanthropie ; quanta l'Eglise,
elle n'a jamais rien entendu à cette matière, et sa casuisti-
CUATUITÉ DU CRÉDIT. 209
que, depuis le Christ jusqu'à Pie IX, est tout simplement
absurde. Absurde, dis-je, soit quand elle condamne l'inté-
rêt, sans aucune considération des circonstances qui l'excu-
sent, qui l'exigent; soit quand elle restreint ses anathèmes
à l'usure d'argent, et fait, pour ainsi dire, acception de l'u-
sure terrienne.
A cette exposition, dont vous avez vous-même apprécié
l'intérêt, que répondez-vous, dans votre quatrième lettre ?
— Rien.
Niez-vous l'histoire? — Point.
Contestez-vous mes calculs? — Non.
Que dites-vous donc? — Vous rebattez votre éternel re-
frain : Celui qui prête rend service ; dès lors il est prouvé
que le capital porte en soi l' indestructible principe de la ré-
munération. Sur quoi, vous me donnez, comme expression
de la sagesse des siècles, cinq ou six aphorismes, excellents
pour endormir les mauvaises consciences, mais qui, je vous
le prouverai tout à l'heure, sont tout ce que la routine la
plus brute a fait jamais dire de plus absurde. Puis, faisant
votre signe de croix, vous déclarez la discussion close. Amen /
Vous êtes économiste, monsieur Bastiat, membre de l'Aca-
démie des sciences morales et politiques, membre du comité
des finances, membre du congrès de la Paix, membre delà
ligue anglo-française pour le libre-éehange, et, ce qui vaut
mieux que tout cela, honnête homme et hommed'esprit. Eh
bien ! je suis forcé.pour mettre à couvert votre intelligence
et votre loyauté, devons prouver, par A plus B, que vous ne
savez cas le premier mot des choses dont vous avez entre-
pris de parler, ni (lu capital, ni de l'intérêt, ni du prix, ni delà
valeur, ni (le la circulation, ni de la finance, ni de toutel'éco-
nomie politique, pas plus que de la métaphysique allemande.
Avez-vous, dans votre vie, entendu parler de la Banque
de France? Faites-nioi le plaisir, quelque jour, d'y jeter le
pied; ce n'est pas loin de l'Institut. Vous trouverez là
VBuvrrs complètes, I. V. , .
2 1 0 PAMPHLETS.
M. d'Argout^ qui, en fait de capital et d'intérêt, en sait plus
que vous et que tous les économistes de Guillaumin. La Ban-
que de France est une compagnie de capitalistes, formée, il
y a une cinquantaine d'années, à la sollicitation de l'Etat,
et par privilège de l'Etat, pour exercer l'usure sur tout le
territoire de France. Depuis sa fondation, elle n'a cessé de
prendre de continuels accroissements : la révolution de Fé-
vrier en a fait, par l'adjonction des banques départemen-
tales, le premier pouvoir de la République. Le principe sur
lequel cette compagnie s'est formée est exactement le vôtre.
Ils ont dit : Nous avons acquis nos capitaux par notre tra-
vail, ou par le travail de nos pères. Pom-quoi donc, en les
faisant servir à la circulation générale, en les mettant au
service de notre pays, n'en tirerions-nous pas un salaire lé-
gitime, quand le propriétaire foncier tire un revenu de sa
terre; quand le constructeur de maisons tire loyer de ses
maisons ; quand l'entrepreneur tire de sa marchandise un
bénéfice supérieur aux frais de sa gestion ; quand l'ouvrier
qui assemble nos parquets fait entrer dans le prix de sa
journée un quantum pour l'usure de ses outils, lequel quant
tum dépasse assurément ce qui serait nécessaire pour amortir
la somme qu'ils lui ont coûtée?
Cette argumentation, vous le voyez, est on ne peut plus
plausible. C'est celle qu'on a opposée de tout temps, et avec
juste raison, à l'Église, quand elle a voulu condamner l'in-
térêt exclusivement à la rente ; c'est le thème qui revient
'dans chacune de vos lettres.
Or, savez-vous où ce beau raisonnement a conduit les
actionnaires, que je tiens tous, ainsi que M. d'Argout, pour
très-honnêtes gens, de la Banque de France? — Au vol,
oui, monsieur, au vol le plus manifeste, le plus éhonté, le
plus détestable : car c'est ce vol qui, lui seul, depuis Fé-
vrier, arrête le travail, empêche les affaires, fait périr le
peuple du choléra, de la faim et du froid, et qui, dans le
(,!{ATL1TE DL CREDIT. 211
but secret d'une lestaui'ation monarcliique, souffle le déses
poir parmi les classes travailleuses.
C'est ici surtout que je me propose de vous faire voir
comment l'intérêt^ de légitime devient illégitime ; et, ce qui
vous surprendra bien davantage encore, comment le crédi'
payé, dès l'instant qu'il ne se fait pas voleur, qu'il ne ré-
clame que le prix qui lui est légitimement du, devient cré-
dit gratuit.
Quel est le capital de la Banque de France ?
D'après le dernier inventaire, 90 millions.
Quel est le taux légal, convenu entre la Banque et FÉtat,
pour les escomptes ? — 4 p. 100 l'an.
Donc le produit annuel, légal et légitime de la Banque de
France, le juste prix de ses services, c'est, pour un capital
de 90 millions à -4 p. 100 l'an, 3 millions 000 mille francs
de revenu.
3,600,000 francs, voilà, suivant la fiction de la producti-
vité du capital, ce que le commerce français doit chaque
année à la Banque de France en rémunération de son ca-
pital, qui est 90 millions.
Dans ces conditions, les actions de la Banque de France
sont comme des immeubles qui rendraient régulièrement
iO francs de revenu : émises à 1,000 francs, elles valent
1,000 francs.
Or, savez-vous ce qui arrive ?
Consultez le même inventaire : vous y verrez quelosdites
actions, au lieu d'être cotées 1,000 fr., le sont à '2,iO(i. —
Elles étaient la semaine dernière, à '2,iiri ; et, pour peu qu<'
le portefeuille se remplît, elles monteraient à -2,r>()0 et
3,000 fr. — Ce qui veut dire que le capital de la Banque,
au lieu de lui rapporter i pour KM», taux légal et convenu,
produit 8, 10 et 12 pour l(l(».
Le capital de la Banque sest donc doublé, triplé ? —
C'est, en effet, ce qui de\Tait avoir lieu d'après la théorie
2 I 2 PAMPHLETS.
énoncée dans vos troisième et quatrième propositions, sa-
voir_, que l'intérêt baisse à mesure que le capital s'accroît,
mais de telle sorte que le revenu total du capitaliste aug-
mente.
Eh bien, il n'en est rien. Le capital de la Banque est resté
le même, 90 millions. Seulement, la Compagnie, en vertu
de son privilège, et à l'aide de son mécanisme financier, a
trouvé moyen d'opérer avec le commerce comme si son ca-
pital était, non plus seulement de 90 millions, mais de 450,
c'est-à-dire cinq fois plus grand.
Est-il possible, dii'ez-vous? — Voici le procédé; il est
fort simple, et j'en puis parler : c'est précisément un de
ceux que se proposait d'employer la Banque du Peuple,
pour arriver à l'annihilation de l'intérêt.
Pour éviter les ports d'espèces, et la manipulation encom-
brante des écus, la Banque de France fait usage de bons
de crédit, représentatifs de l'argent qu'elle a dans ses caves,
et qu'on appelle Billets de Banque. Ce sont ces billets
qu'elle remet d'ordinaire à ses clients, contre les lettres de
change et billets à ordre quils lui portent, et dont elle se
charge d'opérer, sous garantie toutefois des tireurs comme
des tirés, le recouvrement.
Le papier de la Banque a, de la sorte, un double gage :
le giige des écus qui sont dans la caisse, et le gage des va-
leurs de commerce qui sont dans le portefeuille. La sécurité
donnée par ce double gage est si grande, qu'il est reçu dans
le commerce de préférer le papier aux espèces, que chacun
aime autant savoir à la Banque que dans le tiroir de sa
commode.
On conçoit même, en thèse absolue, qu'à l'aide de ce
procédé, la Banque de France puisse se passer entièrement
de capital et faire l'escompte sans numéraire : en effet, les
valeurs de commerce qu'elle reçoit à l'escompte, et contre
lesquelles elle donne ses billets, devant lui être remboursées.
GRATUITE DL CREDIT. 2 I 3
à l'échéance, par pai'eille somme, soit en argent, soit en
billets, il suffirait que les porteurs de billets n'eussent ja-
mais la fantaisie de les convertir en écus, pour que le rou-
lement s'effectuât tout en papier. Alors, la circulation aurait
pour base, non plus le crédit de la Banque, dont le capital
serait ainsi hors de service, mais le crédit public, par l'ac-
ceptation générale des billets.
Dans la pratique, les faits ne se passent pas tout à fait
comme l'indique la théorie. Jamais on n'a vu le papier de
Banque se substituer entièrement au numéraire; il y a seu-
lement tendance à cette substitution. Or, voici ce qui ré-
sulte de cette tendance.
La Banque spéculant, et avec pleine sécurité, sur le crédit
public, sûre d'ailleurs de ses recouvrements, ne limite pas
ses escomptes au montant de son encaisse; elle émet tou-
jours plus de billets qu'elle n'a d'argent : ce qui signifie que
pour une partie de ses crédits, au lieu de remettre une va-
leur réelle et d'opérer un véritable change, elle ne fait qu im
transport d'écritures, ou virement de parties, sans aucun
emploi de capital. Ce qui tient ici lieu décapitai à la Banque,
c'est, je le répète, l'usage établi, la contiance du commerce,
en un mot, le crédit public.
11 semble donc qu'alors le taux de l'escompte doive
baisser dans la proportion de la surémission des billets; que
si, par exemple, le capital de la Banque est 90 millions, et
la somme des billets 1 1*2 millions, le capital fictif étant le
quart du capital réel, Tintérét de \ pour 100 devra se ré-
duire, pour les escomptes, à II. Quoi de plus juste, en effet?
Le crédit public n'est-il pas une propriété publique? Les
billets surémis par la Banque n'ont-ils pas pour gage unique
les obligations réciproques des citoyens? L'acceptation de
(;e papier, sans gage métallique, ne repose-t-elle pas exclu-
sivement sur leur confiance nnituelle ? N'est-ce pas cette
confiance qui crée seule toute la probabilité du signe? En
2 1 4 PAMPHLETS.
quoi le capital de la Banque y est-il intervenu? En quoi la
garantie y paraît-elle ?
Vous pouvez déjà, par ce simple aperçu, juger combien
est fausse votre proposition no 3, suivant laquelle : baisse
d'intérêt suppose augmentation corrélative de capitaux. Rien
n'est plus faux que cette proposition : il est démontré, au
contraire, par la théorie et par la pratique de toutes les ban-
ques, qu'une banque peut très-bien tirer un intérêt de 4
pour 100 de ses capitaux en mettant à 3 pour 100 le taux de
ses escomptes : nous verrons tout à l'heure qu'elle peut des-
cendre beaucoup plus bas.
Pourquoi donc la Banque, qui, avec 90 millions de ca-
pital, émet^ par hypothèse, pour 112 millions de billeîs;
qui, par conséquent, opère, à l'aide du crédit public, comme
si son capital s'était accru de 90 miUions à 112; pourquoi,
dis-je, ne réduit-elle pas ses escomptes dans la même pro-
portion? Pourquoi cet intérêt de 4 pour 100, encaissé par
la Banquft, pour loyer d'un capital qui n'est pas le sien ? Me
donnerez-vous une raison qui justifie ce trop perçu de 1
pour 100 sur 1 12 millions? Quant à moi, monsieur.
J'appelle un chat un chat, et Rollet un fripon,
et je dis tout uniquement que la Banque vole.
Mais ceci n'est rien.
Tandis que la Banque de France émet, en place d'écus,.
des billets, une partie de ses recouvrements continue à s'o-
pérer en numéraire : en sorte que, le capital de fondation
restant toujours le même, 90 millions, l'encaisse, soit le
montant des espèces présentes à la Banque, s'élève pro-
gressivement à 100, 200, 300 millions : il est aujourd'hui
de 431 milUons!
Cette accumulation d'espèces, dont certaines gens ont la
manie de s'affliger, est le fait décisif qui anéantit la théorie
GRATIITE DL CIŒDIT. 2l6
de l'intérêt, et qui démontre de la manière la plus palpable la
nécessité du crédit gratuit. Il est facile de s'en rendre compte.
C'est un point admis en théorie, que l'échange (ies pro-
duits peut très-bien s'opérer sans monnaie : vous le recon-
naissez vous-même, et tous les économistes le savent. Or,
ce que démontre la théorie est justement ce que la pratique
réalise sous nos yeux. La circulation fiduciaire remplaçant
peu à peu la circulation métallique, le papier étant préféré
à l'écu, le public aimant mieux s'acquitter avec le numé-
raire qu'avec les billets, et la Banque étant toujours provo-
quée, soit par les besoins de l'Etat qui lui emprunte, soit
par ceux du commerce qui vient en masse à l'escompte,
soit par toute autre cause, à faire sans cesse des émissions
nouvelles; il en résulte que l'or et l'ai^gent sortent de la cir-
culation et vont s'engouffrer à la Banque, et que là, s'ajou-
tant sans cesse à l'encaisse, la faculté de multiplier les billets
devient littéralement illimitée.
C'est par cette conversion que l'encaisse de la Banque
est arrivé à la somme énorme de 431 millions. De ce lait,
il résulte que la compagnie de la Banque, malgré le renou-
vellement de son privilège, n'est plus seule en titre : elle a
acquis, par le fait de l'augmentation de son encaisse, un
associé plus puissant qu'elle : cet associé, c'est le pays, le
pays, qui figure (iKupu' semaine dans le bilan de la Banque
de France, pour un capital variable de 3i0 à 3ri() millions.
Et, comme les intérêts sont conjoints et indivisibles, on peut
dire, en toute vérité, que ce n'est plus la compagnie privi-
légiée de IS()3, qui est banquière; ce n'est pas non plus
l'Etat qui lui a donné son bievet : c'est le commerce, c'est
l'industrie, ce sont les producteurs, c'est toute la nation,
qui, en acceptant le papier de la Banque, de préférence aux
écus, l'a véritablement gagée, et fondé, à la place de l'an-
cienne Banque de France, au capital de 90 millions, une
Banque nationale au capital île i.U .
2 \ G PAMPHLETS.
Un décret de l'Assemblée nationale, qui aurait pour objet
de rembourser les actions de la Banque de France, et de la
convertir en une Banque centrale, commanditée par tous les
citoyens français, ne serait qu'une déclaration de ce fait,
maintenant accompli, de l'absorption de la compagnie dans
la nation.
Ceci posé, je reprends mon raisonnement de tout à
l'heure.
L intérêt, convenu entre la Compagnie et l'État, est
4 pour 100 l'an de son capital.
Ce capital est de 90 millions.
L'encaisse est aujourd'hui, 31 décembre 1849, 431 mil-
lions.
Le montant des billets émis, 436 millions.
Le capital, réel ou fictif, sur lequel la Banque opère,
ayant presque quintuplé, le taux de l'escompte devrait être
réduit au cinquième de l'intérêt stipulé dans le contrat
d'institution de la Banque, quelque chose comme 3/4
pour 100.
Vous devez vous apercevoir, monsieur, qu'il s'en faut que
vos propositions soient aussi sûres que celles d'Euclide. II
n'est pas vrai, et les faits que je viens de vous citer le prou-
vent sans réplique, que l'intérêt ne baisse qu'au fur et à
mesure de l'augmentation des capitaux. Entre le prix de la
marchandise et V intérêt du capital, il n'y a point la moin-
dre analogie ; la loi de leurs oscillations n'est pas la même;
et tout ce que vous avec ressassé depuis six semaines , à
propos du capital et de l'intérêt, est entièrement dépourvu
de raison. La pratique universelle des banques et la raison
spontanée du peuple vous donnent, sur tous ces points, le
plus humiliant démenti.
Croirièz-vous maintenant, monsieur, car, en vérité, vous
ne me paraissez au courant de rien, que la Banque de
France, compagnie d'honnêtes gens, de philanthropes.
GRATUITE DL CRÉDIT. 217
d'hommes craignant Dieu, incapables de transiger avec leur
conscience, continue à prendre A p. 100 sui* tous ses escomp-
tes, sans faire jouir le public de la plus légère bonification?
Croiriez-vous que c'est sur ce pied de 4 p. 100 sur un ca-
pital de -431 millions, dont elle n'est pas propriétaire, qu'elle
règle les dividendes de ses actionnaires, et quelle fait coter
ses actions à la Boui'se? Est-ce du vol, cela, oui ou non?
Nous ne sommes pas au bout. Je ne vous ai dit que lamoin-
dre partie des méfaits de cette socité d'agioteurs, instituée
par Napoléon tout exprès dans le but de faire fleurir le pa-
rasitisme gouvernemental et propriétaire, et de sucer le
sang du peuple. Ce ne sont pas quelques millions de plus
ou de moins qui peuvent atteindre d'une manière dange-
reuse un peuple de 36 millions d'hommes. Ce que je vous ai
révélé des larcins de la Banque de France n'est que baga-
telle: ce sont les conséquences qu'il faut surtout considérer.
La Banque de France tient aujourd'hui dans ses mains
la fortune et la destinée du pays.
Si elle faisait remise à l'industrie et au commerce d'une
diff'érence sur le taux de ses escomptes, proportionnelle à
l'augmentation de son encaisse; si, en autres termes, le prix
de son crédit était réduit à 3/i p. 100, ce qu'elle devrait
faire pour s'exempter de tout vol, cette réduction produi-
rait instantanément, sur toute la face de la République, et
en Europe, des conséquences incalculables. Lu livre ne
suffirait pas à les énumérer :je me bornerai à vuus en si-
gnaler quelques-unes.
Si donc le crédit de la Banque de France, devenue Ban-
que nationale, était de 3/ i p. I(i(i au liru de i, les banquiers
ordinaires, les notaires, les capitalistes, et jusqu'aux action-
naires de la Banque même, seraient bientôt forcés, par la
concurrence, de réduire leurs intérêts, escomptes et di-
videndes au maximum de 1 p. 100, frais d'acte et com-
mission compris. Quel mal. pensez-vous, ferait cette ré-
2!8 PAMPHLETS.
duction aux débiteurs chirograph aires, ainsi qu'au com-
merce et à l'industrie , dont la charge annuelle , de ce seul
fait, est d'au moins deux milliards?
Si la circulation financière s'opérait à un taux d'escompte
représentant seulement les frais d'administration et de ré-
daction, enregistrement, etc., l'intérêt compté dans les
achats et ventes qui se font à terme , tomberait à son tour
de fi p. 100 à zéro, ce qui veut dire qu'alors les atfaircs se
feraient au comptant : il n'y aurait plus de dettes. De com-
bien pensez-vous encore que s'en trouverait diminué le
chiffre honteux des suspensions de payements, failHtes et
banqueroutes?
Mais, de même que dans la sociét*' le produit net ne se
distingue pas du produit brut ; de même, dans l'ensemble
des faits économiques, le capital ne se distingue pas du
PRODUIT. Ces deux termes ne désignent point en réalité
deux choses distinctes; ils ne désignent que des relations.
Produit, c'est capital; capital, c'est produit : il n'y a de dif-
férence entre eux que dans l'économie domestique; elle est
nulle dans l'économie publique. Si donc l'intérêt, après
être tombé, pour le numéraire, à 3/4 p. 100, c'est-à-dire à
zéro, puisque 3/i p. 100 ne représentent plus que le service
de la Banque, tombait encore à zéro pour les marchandises;
par l'analogie des principes et des faits, il tomberait encore
à zéro pour les immeubles : le fermage et le loyer finiraient
par se confondre dans l'amortissement. — Croyez-vous,
monsieur, que cela empêchât d'habiter les maisons et de
cultiver la terre?...
Si, grâce à cette réforme essentielle de l'appareil circula-
toire, le travail n'avait plus à payer au capital qu'un intérêt
représentant le juste prix du service que rend le capitaliste,
l'argent et les immeubles n'ayant plus aucune valeur repro-
ductive, n'étant plus estimés que comme produits, comme
choses consommables et fongibles, la faveur qui s'attache à
GRATllTE DU CREDIT. 219
l'argent et aux capitaux se porterait tout entière sur les
produits ; chacun , au lieu de resserrer sa consommation,
ne songerait qu'à l'étendre. Tandis qu'aujourd'hui, grâce à
l'interdiction mise sur les objets de consommation pai* l'in-
térêt, le débouché reste toujours, et de beaucoup, insuffi-
sant; ce serait la production qui, à son tour, ne suffirait
pas : le travail serait donc de fait, comme de droit, garanti.
La classe travailleuse gagnant d'un seul coup 3 milliards
environ d'intérêt, qu'on lui prend sur les 10 qu'elle produit,
plus 5 milliards que le même intérêt lui fait perdre en chô-
mage, plus 5 milliards que la classe parasite, coupée aux vi-
vres, serait alors forcée de produire : la production nationale
se trouverait doublée, et le bien-être du travailleur quadru-
plerait.— Et vous, monsieur, que le culte de l'intérêt n'em-
pêche point délever votre pensée vers un autre monde, que
dites-vous de cet amendement aux choses d'ici-bas? Est-il
clair, à présent, que ce n'est pas la multiplication des capi-
taux qui fait baisser l'intérêt , mais bien , au contraire , la
baisse de l'intérêt qui multiplie les capitaux ?
Mais tout cela déplaît à MM. les capitalistes, et n'est point
du goût de la Banque. La Banque tient à la main la corne
d'abondance que lui a contiée le peuple : ce sont ces 311
millions de numéraire accumulé dans ses caves, et qui té-
moignent si haut de la puissance du crédit public. Pour ra-
nimer le travail et répandre partout la richesse, la Fianqui'
n'aurait à faire qu'une chose : ce serait de réduire le taux
de ses escomptes au chitfre voulu pour la production d'un
intérêt à i pour 100 sur Oo millions. Elle ne le veut pas.
Pom* quelques millions de plus ii distribuer à ses actioiniai-
res, et qu'elle vole, elle préfère faire perdre au pays, sur la
production de chaque année, 10 milliards. Afin de payer le
parasitisme, de solder les vices, d'assouvir la crapule de
deux millions de fonctionnaires, d'agioteurs, d'usuriers, de
prostituées, de mouchards, et d'entretenir et tfe lèpre du
220 PAMPHLETS.
gouvernement, elle fera pourrir, s'il le faut, dans la misère,
trente-quatre millions d'hommes. — Encore un fois, est-ce
du vol, cela? Est-ce de la rapine, du brigandage, de l'as-
sassinat avec préméditation et guet-apens ?
Ai-je tout dit? — Non; j'en aurais pour dix volumes;
mais il faut en finir. Je terminerai par un irait qui me pa-
raît , à moi , le chef-d'œuvre du genre , et sur lequel j'ap-
pelle toute votre attention. Avocat du capital, vous ne con-
naissez pas toutes les roueries du capital.
La somme de numéraire, je ne dirai pas existant, mais
circulant en France, y compris l'encaisse de la Banque, ne
dépasse pas, suivant l'évaluation la plus commune, 1 mil-
liard.
A 4. pour 100 d'intérêt, — je raisonne toujours dans l'hy-
pothèse du crédit payé, — c'est donc une somme de 40 mil-
lions que le peuple travailleur doit chaque année pour le
service de ce capital.
Sauriez-vous, monsieur, me dire pourquoi, au lieu de
40 millions, nous payons 1,600 millions, — je dis sme
cents millions, — le louage dudit capital ?
1,600 millions, 160 pour 100 ! dites-vous : Impossible !...
— Quand je vous dis, monsieur, que vous n'entendez rien
à l'économie politique. Voici le fait qui, pour vous, j'en
suis sûr, est encore une énigme.
La somme des créances hypothécaires, d'après les au-
teurs les mieux informés, est de 12 milliards , quelques-
uns la portent à 16 milliards, ci : 12 milliards.
Celle des créances chirographaires, au
moins 6
La commandite, environ 2
A quoi il convient d'ajouter la dette publi-
que , 8
Total. 28 milliards.
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 221
que lagiiculture, l'industrie, le commerce, en un mot, le
travail, fjui produit tout, et l'Etat, qui ne produit rien, et
pour qui le travail paye, doivent au capital.
Toutes ces dettes, notez ce point, proviennent d'argent
prêté, ou censé l'avoir été, qui à A pour 100, qui à 5, qui
à 6, qui à 8, qui à 12, et jusqu'à 15.
Je prends pour moyenne de l'intérêt, en ce qui concerne
les trois premières catégories, 6 pour 100 : soit donc, sur
20 milliards, 1,200 millions. — Ajoutez l'intérêt de la dette
publique, environ 400 millions: en tout 1,600 millions
d'intérêt annuel, pour un capital de 1 milliard.
Or çà, dites-moi, est-ce aussi la rareté de l'argent qui est
cause de la multiplication exorbitante de ces usm-es ? Non,
puisque toutes ces sommes ont été prêtées , comme nous
venons de le dire, à un taux moyen de G pour 100. Com-
ment donc un intérêt, stipulé à 0 pour 100, est-il devenu
un intérêt de 100 pour 100? Je m'en vais vous le dire.
Vous saurez, monsieur, vous qui croyez que tout capital
est naturellement et nécessairement productif, que cette
productivité n'a pas lieu également pour tous; qu'elle ne
s'exerce d'habitude que sous deux espèces , l'espèce dite
immeubles (terre et maison), quand on en trouve le place-
ment, ce qui n'est ni toujours facile, ni toujoiu-s sur; et
l'espèce argent. L'argent, l'argent surtout ! Voilà le capital
par excellence , le capital qui se prête , c'est-à-dire qui se
loue, qui se fait payer, qui produit toutes ces merveilles fi-
nancières, que nous voyons s'élaborer à la Banque, à la
Bourse, dans tous les ateliers de l'usure et de lintérêt.
Mais l'argent n'est point chose qui s'exploite comme la
terre, ni qui se consomme par l'usage comme une maison
ou un habit. Ce n'est pas autre chose qu'un bon d'échange,
ayant créance chez tous les négociants et producteurs, et
avec lequel, vous qui faites des sabots , vous j)Ouvez vous
procurer une casquette. En vain, par le ministère de la
222 PAMPHLETS.
Banque, le papier se substitue peu à peu, et du consente-
ment de tous, au numéraire : le préjugé tient bon, et si le
papier de banque est reçu à l'égal de l'argent, c'est qu'on
se flatte de pouvoir, à volonté, l'échanger contre de l'argent.
On ne veut que de l'argent.
Lorsque je loue de l'argent, c'est donc , au fond , la fa-
culté d'échanger mon produit, présent ou futur, mais non
encore vendu, que je loue : l'argent, en lui-même, m'est
inutile. Je ne le prends que pour le dépenser; je ne le con-
somme ni ne le cultive. L'échange conclu, l'argent redevient
disponible, capable, par conséquent, de donner lieu à une
nouvelle location. C'est aussi ce qui a lieu : et comme, par
l'accumulation des intérêts, le capital-argent, d'échange en
échange, revient toujours à sa source, il s'ensuit que la re-
location, toujours faite par la même main, profite toujours
au même personnage.
Direz-vous que, l'argent servant à l'échange des capitaux
et des produits, l'intérêt qu'on lui paye s'adresse moins à lui
qu'aux capitaux échangés; et qu'ainsi 1,600 millions d'in-
térêts payés pour 1 milliard de numéraire, représentent en
réalité le loyer de 25 à 30 milliards de capitaux ? Cela a été
dit ou écrit quelque part par un économiste de votre
école (•).
Une pareille allégation ne peut se soutenir un instant.
D'où vient, je vous prie, que les maisons se louent, que les
terres s'afferment , que les marchandises vendues à terme
portent intérêt? Cela vient précisément de l'usage de l'argent;
de l'argent, qui intervient, comme un agent fiscal, dans toutes
(') Que M. Prouihon se soil fait illusion sur la valeur très-dou-
teuse des chiffres et des arguments employés dans cette lettre, cela
se conçoit à la rigueur. Mais il est bien difficile de regarder comme
une erreur involontaire l'incroyable confusion qu'il fait ici entre le
numéraire et le capital de la nation.
{Note de l'éditeur.)
GRATIITE DU CREDIT. 22 3
les transactions; de l'argent, qui empêche les maisons et les
terres^ au lieu de se louer, de s'échanger, et les mai^chan-
dises de se placer au comptant. L'ai^gent, donc, intervenant
partout comme capital supplémentaire , agent de circula-
tion, instrument de garantie, c'est bien lui qu'il s'agit de
payer, c'est bien le service qu'il rend, qu'il est question de
rémunérer.
Et, puisque d'un autre côté nous avons vu, d'après l'ex-
posé du mécanisme de la Banque de France et les consé-
quences de l'accumulation de son encaisse, qu'un capital de
90 millions espèces, devant produire un intérêt de i p. 100
l'an, ne comporte, selon la masse d'aflfaires traitées par la
Banque, qu'un escompte de 3, de ii, de 1, de 3|4 p. 100,
il est bien évident que les 1,600 millions d'intérêts que le
peuple paye à ses usuriers, banquiers, rentiers, notaires et
commanditaires ont uniquement pour objet d'acquitter le
loyer d'un milliard, or et argent, à moins que vous ne préfé-
riez reconnaître, avec moi , que ces 1,600 millions sont le
produit du vol...
Je vous l'ai dit, monsieur, dès le commencement de cette
dispute, et je le répète, il n'est jamais entré dans ma pen-
sée d'accuser les hommes. Ce que j'incrimine, ce sont les
idées et les institutions. Sous ce rapport, j'ai été, dans
toute cette discussion, plus juste que l'Eglise, plus chari-
table que l'Evangile même. Vous avez vu avec (|uel soin j'ai
séparé, dans la question du prêt à intérêt, lliôunne de
l'institution, la conscience de la théorie. Jamais je n'accu-
serai la société : en dépit de tous les crimes de mes sem-
blables, et des vices de mon propre CŒ'ur, je crois à la sain-
teté du genre humain.
Cependant, quand je rélléchis que c'est contre des folies
pareilles que la Révolution se débat aujourd'hui; quand je
vois des millions d'hommes sacritiés à de si exécrables uto-
pies, je suis près de céder à ma misanthropie, et je ne me
224 PAMPHLETS.
sens plus le courage de la réfutation. Alors, j'essaye d'éle-
ver et d'ennoblir, par la sublimité de la dialectique, les mi-
sères de mon sujet : votre impitoyable routine me ramène
sans cesse à la hideuse réalité.
La production à doubler.
Le bien-être du travailleur à quadrupler :
Voilà ce qu'en vingt-quatre heures, par une simple ré-
forme de banque, nous pourrions, si nous le voulions, réa-
liser, sans dictature, sans communisme, sans phalanstère,
sans Icarie et sans Triade. Un décret, en douze articles, de
l'Assemblée nationale ; une simple déclaration de ce fait ,
que la Banque de France, par l'augmentation de son numé-
raire , est devenue Banque nationale ; qu'en conséquence
elle doit fonctionner au nom et pour le compte de la nation,
et le taux des escomptes être réduit à 3|i p. 100, — et la
Révolution est aux trois quarts faite.
Mais c'est ce que nous ne voulons pas, ce que nous refu-
sons de comprendre, tant nos bavardages politiques et nos
hâbleries parlementaires ont étouffé en nous à la fois le sens
moral et le sens pratique;
C'est ce que ne veut pas la Banque de France, citadelle
du parasitisme ;
Ce que ne veut pas le gouvernement, créé tout exprès
pour soutenir, protéger, encourager le parasitisme ;
Ce que ne veut pas la majorité de l'Assemblée nationale,
composée de parasites et de fauteurs de parasites ;
Ce que ne veut pas la minorité, entêtée de gouvernement,
et qui se demande ce que deviendra la société quand elle
n'aura plus de parasites;
Ce que ne veulent pas les socialistes eux-mêmes, préten-
dus révolutionnaires, à qui la liberté, l'égalité, la richesse,
le travail, ne sont rien , s'il leur faut abandonner ou seule-
ment ajourner leurs chimères, et renoncer à l'espoir du
gouvernement ;
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 2?&
Ce que ne sait pas demander le prolétariat, ahuri de théo-
ries sociales, de toasts à l'amour et d'homélies fraternelles.
Va donc, capital; va, continue d'exploiter ce misérable
peuple ! Consume cette bourgeoisie hébétée, pressure l'ou-
vrier, rançonne le paysan, dévore l'enfance, prostitue la
femme , et garde tes faveurs pour le lâche qui dénonce ,
pour le juge qui condamne, pour le soldat qui fusille, pour
l'esclave qui applaudit. La morale des marchands de co-
chons est devenue celle des honnêtes gens. Malédiction sur
mes contemporains !
p. J. PROUDHON.
DIXIÈME LETTRE.
F. BASTIAT A P. J. PROL DHOX.
A qui le droit de se plaindre d'avoir été trompé ? Dialogue. — Les in-
ductions Urées d'un établissement privilégfjé, b Banque de France
ne prouvent rien dans le débat. - Ouvertures conciliantes. -
Prendre la liberté du crédit pour juge en dernier ressort de la
question de gratuité. — Souvenir à l'antinomie.
6 janvier 1860.
Je vous ai trompé, dites-vous; non, je me suis trompé.
Admis sous ^ otre tente, à votre foyer, pour discuter, au
milieu de vos propres amis, une question grave, si mes ar-
guments tombaient sous votre critique, je devais croire,
du moins, que ma personne vous serait sacrée. Vous né-
gligez mes arguments et qualifiez ma personne. — Je me
suis trompé.
En .v-rivant dans votre journal, niadressant à vos lec-
teurs, mon devoir était de me renfermer sévèrement dans
I»' sujet en discussion. J'ai cni que, comprenant la gène de
Œuvres complétée, t. V.
226 PAMPHLETS.
ma position, vous vous croiriez tenu de vous imposer, chez
vous, sous votre toit, la même gêne. — Je me suis trompé.
Je me disais : M. Proudhon a un esprit indépendant. Rien
au monde ne l'entraînera à manquer aux aevoirs de l'hos-
pitalité. — Mais M. Louis Blanc vous ayant fait honte de
votre urbanité envers un économiste, vous en avez eu honte,
en effet. — Je me suis trompé.
Je me disais encore : la discussion sera loyale. Le droit a.
une rémunération est-il inhérent au capital comme au travail
lui-même ? Telle était la question à résoudre, afin d'en con-
clure, pour ou contre, la gratuité du crédit. Sans espérer
tomber d'accord avec vous sur la solution, je croyais du
moins que nous nous accorderions sur la question. Mais
voici, chose étrange, que ce que vous me reprochez sans
cesse avec amertume , presque avec colère , c'est de l'ap-
profondir et de m'y renfermer. Nous avions avant tout à
vérifier un PRINXIPE doù dépend, selon vous, la valeur
du socialisme, et vous redoutez la lumière que je cherche à
concentrer sur ce principe. Vous êtes mal à l'aise sur le
terrain du débat ; vous le fuyez sans cesse. — Je me suis
trompé.
Quel singulier spectacle ne donnons-nous pas à nos lec-
teurs, et sans qu'il y ait de ma faute, par ce débat qui peut
se résumer ainsi :
— Il fait jour.
— Il fait nuit.
— Voyez : le soleil brille au-dessus de l'horizon. Tous les
hommes, sur la surface entière du pays, vont, viennent,
marchent, se conduisent de manière à rendre témoignage à
la lumière.
— Cela prouve qu'zV fait jour. Mais j'affirme qu'en mémo
temps il fait nuit.
— Comment cela se peut-il?
— En vertu de la belle loi des Contradictions. N'avr/-
GRATLITE DU CREDIT. 2 27
VOUS pas lu Kant, et ne savez-vous pas qu'il n'y a de vrai au
monde que les propositions qui se contredisent.
— Alors^ cessons de discuter; car^ avec cette logique,
nous ne saurions nous entendre.
— Eh bien ! puisque vous ne comprenez pas la sublime
clarté des contradictions, je vais condescendre à votre igno-
rance et vous prouver ma thèse par la méthode des distinc-
tions. Il y a du jour qui éclaire et du jour qui n'éclaire pas.
— Je ne suis pas plus avancé.
— 11 me reste encore poui' ressource le système des di-
gressions. Suivez-moi, et je vous ferai faire du chemin.
— Je n'ai pas à vous suivre. J'ai prouvé (\vLil fait jour]
vous en convenez, tout est dit,
— Vous ressassez toujours même assertion et mêmes
preuves : vous avez prouvé qu"// ptitjour, soit; maintenant,
prouvez-moi qu'«/ ne fait pas nuit.
Cela est-il sérieux ?
Quand un homme se lève, et, s'adressant au peuple, lui
dit : le moment est venu où la société ie doit le capital gratis,
où tu dois avoir des maisons, des outils, des instruments,
des matériaux, des approvisionnements pour rien; quand
un homme, dis-je, tient ce langage, il doit s'attendre à ren-
contrer un adversaire qui lui demande quelle est la nature
intime du capital. Vous aurez beau invoquer la contradic-
tion, la distinction et la digression, je vous ramènerai au
sujet principal et essentiel. C'est mon rôle; et peut-être,
est-ce le vôtre de dire que je suis un ignorant opiniâtre, et
que je ne sais pas raisonner.
Car enfin, pour qu'il y ait entre nous une divergence si
profonde, il faut bien que nous ne nous entendions pas sur
la signification de ce mot : Capital.
Dans votre lettre du 17 décembre vous disiez : « Si la
peine du créancier est zéro, lintcrêt du créancier doit dr-
venir zéro. »
:2S PAMPHLETS.
Soit. Mais il en résulte ceci :
Si la peine du créancier est quelque chose, l'intérêt doit
être quelque chose.
Prouvez donc que le temps est venu où les maisons, les
outils, les provisions naissent spontanément. Hors de là,
vous n'êtes pas fondé à dire que la peine du capitaliste est
zéro, et que, par ce motif, sa rémunération doit être zéro.
En vérité, je ne sais pas ce que vous entendez par ce mot:
Capital; car vous en donnez, dans votre lettre, deux défini-
tions toutes différentes.
D'un côté, le capital d'une nation, ce serait le numéraire
qu elle possède. C'est de cette donnée que vous partez pour
prouver que le taux de l'intérêt, en France, est de 160 pour
100. Vous calculez ainsi : La somme du numéraire est de
un milliard. On paye pour les intérêts de toutes les dettes
hypothécaires , chirographaires , commanditaires et pu-
bliques 1,600 millions. Donc le capital se fait payer au taux
de 100 pour 100.
11 résulte de là qu'à vos yeux capital et numéraire c'est
une seule et même chose.
Partant de cette donnée, je trouve votre évaluation de
l'intérêt bien modérée. Vous eussiez du dire que le capital
prélève encore quelque chose sur le prix de tout produit ,
et vous seriez arrivé ainsi à estimer l'intérêt à 4 ou 500
pour 100.
Mais voici qu'après avoir raisonné de la sorte sur cette
singulière définition du capital , vous la renversez vous-
même en ces termes :
« Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux
termes ne désignent point, en réahté , deux choses dis-
tinctes; ils ne désignent que des relations. Produit, c'est
capital ; capital , c'est produit. »
Voici une base autrement largo que celle du numéraire.
Si le Capital est le produit ou l'ensemble des produits
GRATLITE DL CREDIT. 22 9
(terres, maisons, marchandises, argent, etc.), assurément le
capital national est de plus d'un milliard, et votre évalua-
tion du taux de l'intérêt est un non-sens.
Convaincu que tout ce débat repose sur la notion du ca-
pital, souffrez que, au risque de vous ennuyer, je dise ce
que j'en pense, non par voie de définition, mais par voie de
description.
Un menuisier travaille pendant trois cents jours, gagne
et dépense 5 fr. par jour.
Cela veut dire quil rend des services à la société et que
la société lui rend des services équivalents, les uns et les
autres estimés l,oOO fr., les pièces de cent sous n'étant ici
quun moyen de faciliter les échanges.
Supposons que cet artisan écononiise l franc par jour.
Uu'est-ce que cela signifie? Cela signifie qu'il rend à la so-
(;iété des services pour 1,500 francs, et qu'il n'en retire ac-
tuellement des services que pour i,2(H). Il acquiert le droit
de puiser dans le milieu social, où, quand et sous la forme
(|u'il lui plaira, des services, bien et dûment gagnés, jus-
ciu'à concurrence de 300 fr. Les soixante pièces de cent
sous qu'il a conservées sont à la fois le titre et le moyen
(l'exécution de son droit.
Au bout de l'an , notre menuisier peut donc, s'il le juge
à propos, revendiquer son droit acquis sur la société. Il
peut lui demander des satisfactions. Il peut choisir entre le
cabaret, le spectacle, la boutique ; il peut encore augmenter
son outillage, acquérir des instruments plus pai faits . se
mettre à même de rendre son travail ultérieur plus pro-
ductif. C'est ce droit acquit que j'appelle en pi toi.
Les choses en sont là, quand !•• forgeron, son voisin,
vient dire au menuisier : Tu as acquis, par ton travail, tes
économies, tes avances, le droit de retirer du milieu social
des services jusqu'à concurrence de .'100 fr. ; substitue-moi
ton droit pour un an; car j'en userai de niaiiièi»' à a\(iii' à
T3« l'AMIMn.ETS.
plus de marteaux, plus de fer, plus de houille, en un mot,.
à améliorer ma condition et mon industrie.
— Je suis dans le même cas,.dit le menuisier; cependant
je veux bien te céder mes droits et m'en priver pour un an,
si tu veux me faire participer pour quelque chose à l'excé-
dant des profits que tu vas faire.
Si ce marché, profitable aux deux parties, est librement
conclu, qui osera le déclarer illégitime ?
Voilà donc l'intérêt défini, et, comme vous l'avez dit, il
a dû se présenter, à l'origine, sous forme d'un partage de
bénéfices, d'une part accordée au capital sur l'excédant des
profits qu'il a aidé à réaliser.
C'est cette part afférente au capital que je dis être d'au-
tant plus grande ou plus petite, que le capital lui-même est
plus rare ou plus abondant.
Plus tard, les parties contractantes, pour leur commo-
dité, pour n'avoir pas à se surveiller réciproquement, à dé-
battre des comptes, etc., ont traité à forfait sur cette part.
Comme le métayage s'est transformé en fermage , la prime
incertaine de l'assurance en prime fixe, de même l'intérêt,
au lieu d'être une participation variable aux bénéfices, est
devenu une rémunération déterminée. Il a un taux, et ce
taux, gi'àce au ciel, tend à baisser eir proportion de l'ordre,
de l'activité, de l'économie, de la sécurité qui régnent dans
la société !
Et certes, si vous voulez la gratuité du crédit, vous êtes
tenu de prouver que le capital n'est pas né du travail de
celui qui le prête et qu'il ne féconde pas le travail de celui
qui l'emprunte.
Qu'on dise donc qui perd à cet arrangement. Est-ce le
menuisier qui en tire un profit? Est-ce le forgeron qui y
trouve un moyen d'accroître la production et ne cède
qu'une partie de l'excédant? Est-ce un tiers quelconque
dans la société ? Est-ce la société elle-même qui obtient de
(.RATL'ITE Dl CKF.DIT. 231
la forge plus de produits et des produits moins cliers?
Il est vrai que les transactions relatives au capital peuvent
donner lieu à des tromperies, à des abus de force ou de
ruse, à des escroqueries, à des extorsions. L'ai-je jamais
nié et est-ce là l'objet de notre débat? N'y a-t-il pas beau-
coup de transactions relatives au travail, où le capital n'est
pour rien, et auxquelles on peut adresser le même reproche ?
Et serait-il plus logique de conclure de ces abus , dans le
premier cas, à la gratuité du crédit, que dans le second à la
gratuité du travail ?
Ceci m'amène à dire quelques mots de la nouvelle série
d'arguments que vous cherchez dans les procédés de la
Banque de France. Si même je me décide à revenir sur la
résolution que j'avais prise de clore cette discussion, c'est
que je suis bien aise de saisir cette occasion de protester
énergiquement contre une imputation qui a été mal à pro-
pos dirigée contre moi.
On a dit que je m'étais constitué le défenseur du privilège
capitaliste.
Non; je ne défends aucun privilège; je ne défends autre
chose que les droits du capital considéré en lui-mèmo. Vous
serez assez juste, monsieur, pour reconnaître qu'il ne s'a-
gissait pas entre nous de questions de faits particuliers, mais
d'une question de science.
Ce que je défends, c'est la liberté des transactions.
Par votre théorie des contradictions, vous rendez contra-
dictoire ce qui est identique, est-ce que vous voudriez aussi,
par une théorie de conciliation non moins étrange, rendre
identique ce qui est contradictoire ; par exemple, la liberté
et le privilège?
Qu'avait donc à Aiire le privilège de la Banque de France
dans notre débat? Quand, oîi ai-je justifié ce privilège et le
mal qu'il engendre? Ce mal a-t-il été contesté par aucun de
mes amis? Lisez plutôt le livre de M. ('h. Coquelin.
232 PAMPHLETS.
Mais quand^ pour atteindre la légitime rénumération du
capital, vous frappez les illégitimes extorsions du privilège,
cet artifice ne renferme-t-il pas l'aveu que vous êtes im-
puissant contre les droits du Capital exercés sous l'empire
de la liberté ?
L'émission d'une chose que le public recherche , — à
savoir, les Bons au porteur, — est interdite à tous les Fran-
çais , hors un. Ce privilège met celui qui en est investi en
situation de faire de gros profits. Quel rapport cela a-t-il
avec la question de savoir si le capital a droit de recevoir
une récompense librement consentie V
Remarquez ceci : le capital^ qui, comme vous dites, ne
se distingue pas du produit, représente du travail, tellement
que, depuis le début de cette discussion, vous ne portez
jamais un coup à l'un qui ne retombe sur l'autre ; c'est ce
que je vous ai montré, dans ma dernière lettre, à propos de
deux apologues : Pour prouver qu'il est des cas où on est
tenu, en conscience, de prêter gratis, vous supposez un ri-
che capitaliste en face d'un pauvre naufragé. — Et vous-
même, un instant avant, vous aviez placé un ouvrier en pré-
sence d'un capitaliste près d'être englouti dans les flots. Que
s'ensuit-il ? qu'il est des circonstances où le capital, comme
le travail , doivent se donner. Mais on n'en peut pas plus
conclure à la gratuité normale de l'un, qu'à la gratuité nor-
male de l'autre.
Maintenant, vous me parlez des méfaits du capital, et me
citez en exemple un capital privilégié. Je vous répondrai ,
en vous citant du travail privilégié.
Je suppose qu'un réformateur, plus radical que vous, se
lève au milieu du peuple et lui dise : « Le travail doit être
gratuit ; le salaire est un vol. Mutuum dote, nil indè spe-
rantes. El, ponv vous prouver que les produits du travail sont
illégitimes, je vous signale cet agent de change qui exploite
le privilège exclusif de faire des courtages, ce boucher qui a
GRATUITE DU CREDIT. 233
le droit exclusif d'alimenter la ville, ce fabricant qui a fait
fermer toutes les boutiques, excepté la siemie : vous voyez
bien que le travail ne porte pas en lui-même le principe de
la rémunération, qu'il vole tout ce qu'on lui paye, et que le
salaire doit être aboli. »
Assurément, en entendant le réformateur assimiler les ré-
tributions forcées aux rétributions libres, vous seriez fondé à
lui adresser cette question : Où avez-vous appris à raisonner?
Eh bien ! monsieur, si vous concluez du privilège de la
Banque à la gratuité du crédit , je crois pouvoir retourner
contre vous cette question que vous m'adressez dans votre
dernière lettre : Ou avez-vous appris à raisonner ?
« Dans Hegel , direz-vous. Il m'a fourni une logique in-
faillible. » Malebranche aussi avait imaginé une méthode de
raisonnement , au moyen de laquelle il ne devait jamais se
tromper... et il s'est trompé toute sa vie, au point qu'on a
pu dire de ce philosophe :
Lui qui voit tout en Dieu, n'y voit pas qu il est fou.
Laissons donc là la Banque de France. Que vous appré-
ciiez bien ou mal ses torts, que vous exagériez ou non son
action funeste, elle a un privilège, cela suffit pour qu'elle ne
puisse en rien éclairer ce débat.
Peut-être, néanmoins, pourrions-nous trouver là un ter-
rain de conciliation. N'y a-t-il pas un point sur lequel nous
sommes d'accord ? C'est de recianier et poursuivre avec
énergie la liberté des transactions, aussi bien celles qui sont
relatives aux capitaux, au numéraire, aux billets de banque,
que toutes les autres. Je voudrais qu'on pt'it librement ou-
vrir partout des boutiques d'argent, des bureaux de prêt et
d'emprunts, comme on ouvre boutique de souliers ou de
comestibles.
Vous croyez à la gratuité du crédit ; je n'y crois pas. Mais
2 '4 l'AMi-lILKI'-.
enfin, à quoi bon disputer, si nous sommes d'accord sur ce
fait que les transactions de crédit doivent être libres?
Assurément, sil est dans la nature du capital de se prêter
gratuitement, ce sera sous le régime de la liberté, et sans
doute vous ne demandez pas cette révolution à la contrainte.
Attaquons donc le privilège de la Banque de France,
ainsi que tous les privilèges. Réalisons la liberté et laissons-
la agir. Si vous avez raison, s'il est dans la nature du crédit
d'être gratuit, la liberté développera cette nature, — et
soyez bien convaincu que je serai, si je vis encore, le pre-
mier à m'en réjouir. J'emprunterai gratis, et pour le reste
de mes jours, une belle maison sur le boulevard, avec un
mobilier assorti et un million au bout. Mon exemple sera
sans doute contagieux, et il y aura force emprunteurs dans
le monde. Pourvu que les prêteurs ne fassent pas défaut ,
nous mènerons tousjoyeuse vie.
Et puisque le sujet m'y entraine, voulez-vous, tout pro-
fane que je suis, que je dise un mot, en terminant, de la
métaphysique des antinomies ? le n'ai pas étudié Hegel,
mais je vous ai lu, et voici l'idée que je m'en suis formée.
Oui , il est une multitude de choses dont on peut dire
avec vérité qu'elles sont un bien et un mal, selon qu'on les
considère dans leur rapport avec l'infirmité humaine ou au
point de vue de la perfection absolue.
Nos jambes sont un bien , car elles nous permettent de
nous transporter d'un lieu à un autre. Elles sont un mal
aussi , car elles attestent que nous n'avons pas le don de
l'ubiquité.
Il en est ainsi de tout remède douloureux et efficace ; il
est un bien et un mal : un bien parce qu'il est efficace ; un
mal parce qu'il est douloureux.
Il est donc vrai que l'on peut voir des antinomies dans
chacune de ces idées : Capital , intérêt , propriété, concur-
rences, machines, Etat, travail, etc.
(.lîAiiiii: i)L ci{i:i)ir. 235
Oui , si riiomme était absolumejit parfait, il n'aurait pas
à payer d'intérêts, car les capitaux naîtraient pour lui spon-
tanément et sans mesure, ou plutôt il n'aurait pas besoin de
capitaux.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'aurait pas
à travailler : un fiât suffirait à satisfaire ses désirs.
Oui, si l'homme était absolument parfait, nous n'au-
rions que faire de gouvernement ni d'État. Comme il n'y
aurait pas de procès, il ne faudrait pas de juges. Comme
il n'y aurait ni crimes ni délits, il ne faudrait pas de police.
Comme il n'y aurait pas de guerres, il ne faudrait pas d'ai'-
mées.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'y aurait pas
de propriété, car chacun ayant, comme Dieu, la plénitude
des satisfactions, on ne pourrait imaginer la distinction du
tien et du mien.
Les choses étant ainsi, on conçoit qu'une métaphysique
subtile, abusant du dogme incontestable de la perfectibilité
humaine, vienne dire : Nous marchons vers un temps où le
crédit sera gratuit, où l'État sera anéanti. Ce n'est même
qu'alors que la société sera parfaite, cai* les idées intérêt,
Etat, sont exclusives de l'idée : Perfection.
Autant elle en pourrait dire des idées : travail, brus,
jambes, yeux, estomac, intelligence, vertu, etc.
Etcertes, cette métaphysique tomberait dans le plus gi'os-
sier sophisme, si elle ajoutait : Puisque la société ne sera ar-
rivée à la perfection que lorsqu'elle ne connaîtra plus l'inté-
rêt et l'Étal, supprimons lÉtat et l'intérêt, et nous aurons
la société parfaite.
C'est connue si elle disait : Puisque l'homme n'aura plus
que faire de ses jambes quand il aura le don de l'ubiquité,
pour le rendre ubiquiste, coupons-lui les jambes.
Le sophisme consiste à dissimuler que ce qu'on nomme
ici un mal est un remède; que ce n'est pas la suppression du
23 3 PAMPHLETS.
remède qui fait la perfection^ que c'est au contraire^ la per-
fection qui rend le remède inutile (*).
Mais on conçoit combien la métaphysique dont je parle
peut troubler et égarer les esprits^ si elle est habilement
maniée par un vigoureux publiciste.
11 lui sera aisé^ en effet, de montrer, tour à tour, comme
un bien et comme un mal, la propriété, la liberté, le travail,
les machines, le capital, l'intérêt, la magistrature, l'État.
Il pourra intituler son Xïwe : Contradictions économiques.
Tout y sera alternativement attaqué et défendu. Le faux y
revêtira toujours les couleurs du vrai. Si l'auteur est un
grand écrivain, il comTira les principes du bouclier le plus
solide, en même temps qu'il tournera contre eux les armes
les plus dangereuses.
Son livre sera un inépuisable arsenal pour et contre toutes
les causes. Le lecteur arrivera au bout sans savoir où est la
vérité, où est l'erreur. Effrayé de se sentir envahi par le
scepticisme, il implorera le maître et lui dira ce qu'on di-
sait à Kant : De grâce, dégagez l'inconnue. Mais l'inconnue ne
se dégagera pas.
Que si, jouteur téméraire, vous entrez dans la lice, vous
ne saurez par où prendre le terrible athlète, car celui-ci
s'est ménagé, par son système, un monde de refuges.
Lui direz-vous : Je viens défendre la propriété ? Il vous
répondra : Je l'ai défendue mieux que vous. — Et cela est
vrai. Lui direz-vous : Je viens attaquer la propriété ? Il vous
répondra : Je l'ai attaquée avant vous. — Et c'est encore
vrai. Soyez pour ou contre le crédit, l'État, le travail, la re-
ligion, vous le trouverez toujours prêt à approuver ou à con-
tredire, son livre à la main.
Et tout cela, pour avoir faussement conclu de la perfecti-
(') L'auteur avait déjà présenté, sous une autre forme, la réfutation
(le ce sophisme. Voy. page 67. {Note de l'éditeur.)
GUAllITE DL CUIiDlT. 237
bilité indétiiiie à la perfection absolue, ce qui n'est, certes
jamais permis, quand on traite de Thomme.
Mais ce que vous pouvez dire, monsiem* Proudhon, et ce
que ma faible voix répétera avec vous, c'est ceci : Appro-
chons de la perfection, pour rendre de plus en plus inutiles
rintérêt, l'Etat, le travail, tous les remèdes onéreux et
douloureux.
Créons autour de nous l'ordre, la sécurité, les habitudes
d'économie et de tempérance, afin que les capitaux se mul-
tiplient et que l'iMÉRÊT baisse.
Créons parmi nous l'esprit de justice, de paix et de con-
corde, afin de rendre de plus en plus inutiles l'armée, la ma-
rine, la police, la magistrature, la répression, en un mot
TÉTAT.
Et surtout, réalisons la LIBERTÉ, par qui s'engendrent
toutes les puissances civilisatrices.
Aujourd'hui même, G janvier 1850, la Voix du Peuple
interpelle la Patrie en ces termes :
rf La Patrie veut-elle demander avec nous la suppression
du privilège des banques, la suppression des monopoles des
notaires, des agents de change, des avoués, des huissiers,
des imprimeurs, des boulangers ; la liberté du transport des
lettres, de la fabrication des sels, des poudres et des tabacs ;
l'abolition de la loi sur les coalitions, labolition de la
douane, de l'octroi, de l'impôt sur les boissons, de l'impôt
sur les sucres ? La Patrie veut-elle appuyer l'impôt sur le
capital, le seul proportionnel; le licenciement de l'armée et
son remplacement par la gardfMiationale ; la substitution
du jury à la magistrature, la liberté de renseignement à
tous les degrés? »
C'est mon programme ; je n'en eus jamais d'autre. Qu'en
résulte-t-il ? C'est que le capital doit se prêter non tjmt in-
ternent, mais librement.
Frédéric Rastiat.
238 PAMPHLETS.
ONZIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON A. F BASTIAT.
Maintien de l'imputation d'ignorance. — Définition du capital sub-
stituée aux définitions inexactes des économistes. — Appel à l'au-
torité de la tenue des livres en partie double. — Comptabilité des
classes sociales. — Preuve qui en dérive. — Concession conciliante
sur le risque des capitaux. — Révolution politique, économique et
scientifique.
21 janvier 1850.
Vous ne m'avez pas trompé : le ton de bonne foi et d'ex-
trême sincérité, qui éclate à chaque li^ne de votre dernière
lettre, m'en est une preuve. Aussi, est-ce avec une joie bien
franche que je rétracte mes paroles.
Je ne vous ai pas trompé non plus ; je n'ai pas manqué,
comme vous dites, au devoir de l'hospitalité. Toutes vos let-
tres ont été, comme je l'avais promis, religieusement insé-
rées dans la Voix du /'cuple, sans réserves, sans réflexions,
sans commentaires. De mon cùté, j'ai fait les plus grands
efforts pour donner à la discussion une marche régulière,
me plaçant, pour cela, tantôt dans la métaphysique, tantôt
dans l'histoire, tantôt, enfin, dans la pratique, dans la rou-
tine même. Vous seul, et nos lecteurs en sont témoins, avez
résisté à toute espèce de méthode. Enfin, quant au ton gé-
néral de notre polémique, vous reconnaissez que la manière
dont j'en ai usé avec vous défenseur du capital, a fait envie
à ceux de mes coreligionnaires qui soutiennent en ce mo-
ment contre moi une cause plus malheureuse encore que
celle de l'intérêt, et qui, par malheur, ont à défendre, dans
cette cause, quelque chose de plus que leur opinion, qui ont
à venger leur amour-propre. Si, dans ma dernière réplique,
mon style s'est empreint de quelque amertune, vous ne
GRATIITÉ UL CRÉDIT. 239
<levez l'attribuer qu'à rimpatience, certes bien naturelle, où
j'étais de voir mes efforts se briser sans cesse contre cette
obstination, cette force d'inertie intellectuelle qui, ne fai-
sant compte ni de la philosophie, ni du progrès, ni de la
finance, se borne à reproduire éternellement cette question
puérile : Quand j'ai épargné cent écus, et que pouvant les
utiliser dans mon industrie, je les prête moyennant intérêt
ou part de bénéfice, est-ce que je vole ?,..
Je rends donc pleine justice à votre loyauté ; j "ose dire
que ma courtoisie vis-à-vis de vous ne s'est pas démentie un
instant. Mais, aujourd'hui plus que jamais, je suis forcé
d'insister sur mon dernier jugement : Non, monsieur Bastiat,
vous ne savez pas l'économie politique.
Laissons de côté, je vous prie, la loi de contradiction, à
laquelle, décidément, votre esprit répugne; laissons l'his-
toire, ou plutôt le progrès, dont vous méconnaissez la
tendance, dont vous récusez l'autorité ; laissons la Banque,
au moyen de laquelle je vous prouve que Ton peut, sans y
rien changer, réduire instantanément l'intérêt des capitaux
à 1/2 pour KJO. Je vais, puisque tel est votre désir, me ren-
fermer dans la notion pure du capital. J'analyserai cette
notion; j'en ferai, au point de vue de l'intérêt, la déduction
théorique et mathématique ; après avoir établi ma thèse
par la métaphysique, par l'histoire et parla Banque, je
l'établirai une quatrième fois ; je justifierai chacune de mes
assertions, par la comptabilité, cette science modeste et trop
dédaignée, qui est à l'économie sociale ce que l'algèbre est
à la géométrie. Peut-être, cette fois, mon esprit parvien-
dra-t-il à saisir le vôtre : mais qui mo garantit que vous
n'allez pas me reprocher encore de changer, pour la qua-
trième fois, de méthode ?
Qu'est-ce que le capital ?
Les auteurs ne sont point d'accord de la delinitio.i : a
peine s'ils s'entendent même sur la chose.
2 ^ 0 PAMPHLETS.
i. B. Say définit le capital : La simple accumulation des
produits.
Rossi : Un produit épargné, et destiné à la reproduction.
J. Garnier, qui les cite : Du travail accumulé ; ce qui
rentre dans la définition de J. B. Say, accumulation des
produits.
Ce dernier, toutefois^ s'exprime ailleurs d'une façon plus
explicite : On entend, dit-il, par capital, ime somme de va-
leurs consacrées à faire des avances à la production.
Suivant ^ ous enfin, le capital est un excédant ou i^este de
produit non consommé, et destiné à la repi^oduction. — C'est
ce qui résulte de votre apologue de l'ouvrier qui gagne
1 ,500 fr. par an, en consomme 1,200, et réserve les 300 fr.
restants, soit pour les mettre dans son fonds d'exploitation,
soit, ce qui revient, selon vous, au même, pour les prêter à
intérêt.
Il est visible, d'après cette incertitude des définitions, que
la notion de capital conserve quelque chose de louche, et
la grande majorité de nos lecteurs ne sera pas peu surprise
d'apprendre que l'économie politique, science, suivant
ceux qui font profession de l'enseigner, et vous êtes du
nombre, positive, réelle, exacte, en est encore à trouver ses
définitions !
J. Garnier désespérant, par la parole, de doimer l'idée
de la chose, essaye, comme vous, de la montrer : « Ce sont
« produits, dit-il, tels que marchandises, outils, bâtiments,
« bestiaux, sommes de monnaie, etc., fruits d'une industrie
« antérieure, et qui servent à la reproduction. »
Plus loin il fait observer, tant il y a d'hésitation en son
esprit, que dans la notion de capital entre celle ^'avance.
« Or, qu'est-ce qu'une avance ? — Une avance est une va-
« leur employée de telle sorte qu'elle se trouvera rétablie plus
tard. » Ainsi dit M. Garnier ; et je pense que le lecteur, après
cette explication, n'en sera lui-même guère plus avancé.
GRATLIfÉ DL CRÉDIT. 24 1
Essayons de venir au secours des économistes.
Ce qui résulte jusqu'ici des définitions des auteurs, c'est
qu'ils ont tous le sentiment d'un quelque chose qui a nom
capital; mais ce quelque chose, ils sont impuissants à le
déterminer, ils ne le savent pas. A travers le fatras de leurs
explications, on entrevoit l'idée qui leur est commune,
mais cette idée, faute de philosophie, ils ne savent point la
dégager, ils n'en trouvent pas le mot, la formule. Eh bien.
Monsieur, vous allez voir que la dialectique, même hégé-
lienne, peut être bonne à quelque chose.
Vous remarquerez d'abord que l'idée de produit se trouve
implicitement ou explicitement dans toutes les définitions
qu'on a essayé de donner du capital. C'est déjà un premier
pas. Mais à quelle condition, comment et quand le produit
peut-il se dire capital ? Voilà ce qu'il s'agit de déterminer.
Reprenons nos auteurs, et, corrigeant leurs définitions les
unes par les autres, nous viendrons peut-être à bout de
leur faire nommer ce que tous ont dans la conscience,
mais que lesprit d'aucun d'eux ne perçoit.
Ce qui fait le capital, suivant J. B. Say, c'est la simple
accljiulation des produits.
L'idée d'accumuhition, comme celle de produit, entre
donc dans la notion de capital. Voilà un second pas. Or,
tous les produits sont susceptibles d'accumulation; donc
tous les produits peuvent devenir capitaux; donc lenunié-
ration que M. Joseph Garnier a faite des différentes formes
que prend le capital, est incomplète, partant inexacte, en
ce qu'elle exclut de la notion les produits servant à la sub-
sistance des travailleurs, tels que blé, vin, huile, provisions
de bouche, etc. Ces produits peuvent être réputés capitaux
aussi bien que les bâtiments, les outils, les bestiaux, l'ar-
gent, et tout ce que l'on considère comme instrument ou
matière première.
CEuvres lumptelei, l. V. i g
24 2 PAMPHLETS.
Rossi : Le capital est un produit épargné, destiné à la
REPRODUCTION.
La rej'jroduction, c'est-à-dire la destination du produit,
voilà une troisième idée contenue dans la notion de capital.
Produit, accumulation, i^eproduction : trois idées qui en-
trent déjà dans la notion de capital.
Or, de même que tous les produits peuvent être accu-
mulés, de même ils peuvent servir, et servent effectivement,
quand c'est le travailleur qui les consomme, à la reproduc-
tion. Le pain qui sustente l'ouvrier, le fourrage qui ali-
mente les animaux, la houille qui produit la vapeur, aussi
bien que la terre, les chariots et les machines, tout cela sert
à la reproduction, tout cela, au moment où il se consomme,
est du capital. Tout ce qui se consomme, en effet, se con-
somme, du moins est censé se consommer reproductive-
ment. Ce qui sert à entretenir ou à faire mouvoir l'instru-
ment, aussi bien que l'instrument même ; ce qui nourrit le
travailleur, aussi bien que la matière même du travail. Tout
produit devient donc, à un moment donné, capital : la
théorie qui distingue entre consommation productive et
improductive, et qui entend par celle-ci la consommation
quotidienne du blé, du vin, de la viande, des vêtements, etc.,
est fausse. Nous verrons plus bas qu'il n'y a de consomma-
tion improductive que celle du capitaliste même.
Ainsi le capital n'est point chose spécifique et déterminée,
ayant une existence ou réalité propre, comme la terre, qui
est une chose; le travail, qui en est une autre; elle pro-
duit, qui est la façon donnée par le travail aux choses de la
nature, lesquelles deviennent par là une troisième chose.
Le capital ne forme point, comme l'enseignent les écono-
mistes, une quatrième catégorie avec la terre, le travail et
le produit : il indique simplement, comme j'ai dit, un état,
un rapport; c'est, de l'aveu de tous les auteurs, du produit
accumulé et destiné à la reproduction.
GRATIITE DL CKEDIT. 243
Un pas de plus, et nous tenons notre définition.
Comment le produit devient-il capital? Car il ne suffit pas,
il s'en faut bien, que le produit ait été accumulé, emmaga-
siné, pour être censé capital. Il ne suffit pas même qu'il soit
destiné à la reproduction : tous les produits ont cette des-
tination. N'entendez-vous pas dire tous les jours que l'indus-
trie regorge de produits, tandis qu'elle manque de capitaux?
Or, c'est ce qui n'aurait pas lieu si la simple accumu-
lation de produits, comme dit Say, ou la destination repro-
ductive de ces produits, comme le veut Rossi, suffisait à les
faire réputer capitaux. Chaque producteur n'aurait alors
qu'à reprendre son propre produit, et à se créditer lui-
même de ce que ce produit lui coûte, pour être en mesure
de produire encore, sans fin et sans limite. Je réitère donc
ma question : Qu'est-ce qui fait que la notion de produit se
transforme tout à coup en celle de capital? Voilà ce que les
économistes ne disent pas, ce qu'ils ne savent point, je dirai
même, ce qu'aucun d'eux ne se demande.
C'est ici que se place une idée intermédiaire dont la vertu
particulière est de convertir le produit en capital, comme,
au souflle du vent d'ouest, la neige, tombée à Paris ces
jours derniers, est passée à l'état de liquide : cette idée est
l'idée de valei r.
Voilà ce qu'entrevoyait Garnier, quand il définissait le
capital une so)nme de valeurs consacrées à foire des avances à
la production ; — ce que vous sentiez vous-même, quand
vous cherchiez la notion de capital, non pas simplement,
avec J. B. Say, dans Yaccnmulation des produits, ni, avec
Rossi, dans Vépargne destinée à la reproduction, mais dans
la partie non consommée du salaire de l'ouvrier, c'est-à-
dire, évidemment, dans la valeur de sou travail ou produit.
Cela veut dire que le produit, [lour devenir capital, doit
avoir passé par une évaluation authentique, avoir été acheté,
vendu, apprécié ; son prix débattu et fixé par une sorte de
24 4 PAMPHLETS.
convention légale. En sorte que Tidée de capital indique un
rapport essentiellement social, un acte synallagmatique,
hors duquel le produit reste produit.
Ainsi le cuir, sortant de la boucherie, est le produit du
boucher : quand vous en empliriez une halle, ce ne serait
jamais que du cuir, ce ne serait point une valeur, je veux
dire une valeur /aiïe; ce ne serait point capital, ce serait
toujours produit. — Ce cuir est-il acheté par le tanneur,
aussitôt celui-ci le porte, ou, pour parler plus exactement,
en porte la valeur à son fonds d'exploitation, dans son
avance, conséquemment la répute capital. Par le travail du
tanneur, ce capital redevient produit; lequel produit, acquis
à son tour, à prix convenu, par le bottier, passe de nouveau
à l'état de capital, pour redevenir encore, par le travail du
bottier, produit. Ce dernier produit n'étant plus susceptible
de recevoir une façon nouvelle, sa consommation est dite,
par les économistes, improductive, ce qui est une aberra-
tion de la théorie. La chaussure faite par le bottier, et ac-
quise par le travailleur, devient, par le fait de cette acquisi-
tion, comme le cuir passant du boucher au tanneur, et du
tanneur au bottier, de simple produit valeur : cette valeur
entre dans l'avance de l'acheteur, et lui sert, comme les
autres objets de sa consommation, comme le logement qu'il
habite, comme les outils dont il se sert, mais d'une autre
manière, à créer de nouveaux produits. La consommation
est donc toujours production; il suffit, pour cela, que le
consommateur travaille. Ce mouvement, une fois com-
mencé, se perpétue à l'infini.
Tel est le capital. Ce n'est pas simplement une accumu-
lation de produits, comme dit Say : — ce n'est pas même
encore une accumulation de produits faite en vue d'une re-
production ultérieure, comme le veut Rossi : tout cela ne
répond point à la notion du capital. Pour que le capital
existe, il faut que le produit ait été, si j'ose ainsi dire, au-
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 24 5
thentiqué par l'échange. C'est ce que savent parfaitement
tous les comptables, lorsque, par exemple, ils portent dans
leurs écritures, les cuirs verts achetés par le tanneur, à son
débit, ce qui veut dire à son capital; et les cuirs tannés ou
corroyés à son crédit ou avoir, ce qui veut dire à son pro-
duit; ce que comprennent encore mieux le commerçant et
l'industriel, quand, à la moindre émotion de la politique,
ils se voient périr à côté des marchandises accumulées dans
leurs magasins, sans qu'ils puissent les employer à aucune
reproduction : situation douloureuse, que l'on exprime en
disant que le capital engcujé ne se dégage plus.
Tout ce qui est capital est nécessairement produit; mais
tout ce qui est produit, même accumulé, même destiné à
la reproduction, conmie les instruments de travail qui sont
dans les magasins des constructeurs, n'est pas pour cela ca-
pital. Le capital, encore une fois, suppose une évaluation
préalable, opération de change, ou mise en circulation, hors
de laquelle pas de capital. S'il n'existait au monde qu'un
seul homme, un travailleur unique, produisant tout pour
lui seul , les produits qui sortiraient de ses mains resteraient
produits : ils ne deviendraient pas capitaux. Son esprit ne
distinguerait point entre ces termes : produit, valeur, ca-
pital, avance, reproduction, fonds de consommation, fonds
de roulement, etc. De telles notions ne naîtraient jamais dans
l'esprit d'un solitaire.
Mais, dans hi société, le mouvement d'échange une fois
établi, la valeur coutradictoircment fixée, le produit de l'un
devient incessamment le capital de l'autre ; puis, à son tour,
ce capital, soit comme matière première, soit comme in-
strument de travail, soit comme subsistance, se transforme
de nouveau en produit. En deux mots, la notion de capital,
opposée à celle de produit, indique la situation des échan-
gistes les uns à l'égard des autres. Unaiit à la société,
l'homme collectif, qui est justement ce travailleur solitaire'
24 6 PAMPHLETS.
dont je parlais tout à l'heure^ la distinction n'existe plus; il
y a identité entre le capital et le produit, de même qu'entre
le produit net et le produit brut.
J'ai donc eu raison de dire, et je m'étonne qu'après l'exé-
gl'se que vous avez faite vous-même du capital, vous n'ayez
su comprendre mes paroles :
« Le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux
« termes ne désignent point, en réalité, deux choses dis-
« linctes; ils ne désignent que des relations. Produit, c'est
« capital ; capital, c'est produit. »
Et mon ami Duchêne, soutenant la même thèse contre
Louis Blanc, a eu bien plus raison encore de dire :
« Les distinctions de capital et de produit, retenez-le
« bien une fois pour toutes, n'indiquent que des relations
« d'individu à individu : dans la société, il y a simplement
« production, consommation, échange. On peut dire de toutes
« les industries qu'elles créent des capitaux ou des produits,
« indistinctement. Le mécanicien est fabricant de capitaux
« pour les chemins de fer, les usines, les manufactures; le
« drapier est fabricant de capitaux pour les tailleurs; le
« taillandier est fabricant de capitaux pour la menuiserie,
« la charpente, la maçonnerie ; une charrue est produit
« pour le charron qui la vend, et capital pour le cultiva-
« teur qui l'achète. Toutes les professions ont besoin de
« produits pour produire , ou, ce qui revient au même, de
« capitaux pour confectionner des capitaux . »
Cela vous semblerait-il donc inintelligible ? Il n'y a pas
d'antinomie, cependant.
Au point de vue des intérêts privés, le capital indique un
rapport d'échange, précédé d'une évaluation synallagma-
tique. C'est le produit apprécié, pour ainsi dire, juridique-
ment, par deux arbitres responsables, qui sont le vendeur
et l'acheteur, et déclaré, à la suite de cette appréciation, in-
strument ou matière de reproduction. — Au point de vue
GRATUITE DU CREDIT. 24 7
social, capital et produit ne se distinguent plus. Les produits
s'échangent contre des produits, ou bien : Les capitaux s'é-
changent contrée les capitaux, sont deux propositions parfai-
tement synonymes. Quoi de plus simple, de plus clair, de
plus positif, de plus scientifique, enfin, que tout cela?
J'appelle donc capital, toute valeur faite, en terres, instru-
ments de travail, marchandises, subsistances, ou monnaies,
et servant ou étant susceptible de servir à la production.
La langue usuelle confirme cette définition. Le capital est
dit //6re, quand le produit quel qu'il soit, ayant été seule-
ment évalué entre les parties, peut être considéré comme
réalisé, ou immédiatement réalisable, c'est-à-dire converti
en tel autre produit qu'on voudra : dans ce cas, la forme
que le capital aff'ecte le plus volontiers, est celle de mon-
naie. Le capital est dit engagé, au contraire, quand la va-
leur qui le constitue est entrée définitivement dans la pro-
duction : dans ce cas, il prend toutes les formes possibles.
La pratique est aussi d'accord avec moi. Dans toute en-
treprise qui se fonde, l'entrepreneur, qui, au lieu d'argent,
engage dans son industrie des instruments ou des matières
premières, commence par en faire l'estimation vis-à-vis de
lui-même, à ses risques et périls ; et cette estimation pour
ainsi dire unilatérale, constitue son capital, ou sa mise de
fonds : c'est la première chose dont il soit passé écriture.
Nous savons ce qu'est le capital : il s'agit maintenant de
tirer les conséquences de cette notion, en ce qui concerne
l'intérêt. Ce sera peut-être un peu long, quant à l'exposé
graphique, mais très-simple de raisonnement.
Les produits s'échangent contre des produits, a dit
J. B. Say ; ou bien, les capitaux s'échangent contre des ca-
pitaux ; ou bien encore, les capitaux s'échangent contre des
produits, et vice versa : voilà le fait brut.
La condition absolue, sine qua non, de cet échange ; ce
qui en fait l'essence et la règle, est l'évaluation contradic-
2 4 8 PAMPHLETS.
toire et réciprocpie des produits. Otez de l'échange l'idée de
prix, et l'échange disparaît. Il y a transposition; il n'y a pas
transaction, il n'y a pas échange. Le produit, sans le prix, est
comme s'il n'existait pas : tant qu'il n'a pas reçu, par le con-
trat de vente et d'achat, sa valeur authentique, il est censé
non avenu, il est nul. Voilà le fait intelligible.
Chacun donne et reçoit, d'après la formule de J. B. Say,
énonciative du fait matériel ; — mais, d'après la notion du
capital, telle que nous la fournit l'analyse, chacun doit don-
ner et recevoir une valeur égale. Un échange inégal est une
idée contradictoire : le consentement universel l'a appelé
fraude et vol .
Or, de ce fait primitif que les producteurs sont entre eux
en rapport perpétuel d'éciiange, qu'ils sont les uns pour les
autres, tour à tour et tout à la fois producteurs et consom-
mateurs, travailleurs et capitalistes, et de l'appréciation nu-
mériquement égalitaire qui constitue l'échange, il résulte
que les comptes de tous les producteurs et consommateurs
doivent se balancer les uns les autres; que la société, consi-
dérée au point de vue de la science économique, n'est
autre chose que cet équilibre général des produits, services,
salaires, consommations et fortunes; que, hors de cet équi-
ibre, l'économie politique n'est qu'un mot, et l'ordre pu-
blic, le bien-être des travailleurs, la sécurité des capitalistes
et propriétaires, ime utopie.
Or, cet équilibre, duquel doivent naître l'accord des in-
térêts et l'iiarmonie dans la société, aujourd'hui n'existe
pas : il est rompu par diverses causes, selon moi, faciles à
détruire, et au nombre desquelles je signale, en première
ligne, l'usure, l'intérêt, la rente. 11 y a, comme je l'ai dit
tant de fois, erreur et malversation dans les comptes, falsi-
fication dans les écritures de la société : de là le luxe mal
acquis des uns, la misère croissante des autres; de là, dans
les sociétés modernes, l'inégalité des fortunes et toutes les
GRATUITE DL CREDIT. 24 9
agitations révolutionnaires. Je vais. Monsieur, vous en
donner, par écriture de commerce, la preuve et la contre-
preuve.
Constatons d'abord les faits.
Les produits s'échangent contre des produits, ou, pour
parler plus juste, les valeurs s'échangent contre les valeurs :
telle est la loi.
Mais cet échange ne se fait pas toujours, comme l'on dit,
donnant donnant; la tradition des objets échangés n'a pas
toujours lieu simultanément de part et d'autre ; souvent, et
c'est le cas le plus ordinaire, il y a entre les deux li\Taisons,
un intervalle. Or, il se passe dans cet intervalle des choses
curieuses, des choses qui dérangent l'équilibre, et faussent
la balance. Vous allez voir.
Tantôt l'un des échangistes n'a pas le produit qui convient
à l'autre, ou, ce qui revient au même, celui-ci, qui consent
bien à vendre, veut se réserver d'acheter. Il veut bien rece-
voir le prix de sa chose, mais il ne veut, pour le moment du
moins, rien accepter en échange. Dans l'un et l'autre cas,
les échangistes ont recours à une marchandise intermé-
diaire, faisant dans le commerce l'oflice de proxénète, tou-
jours acceptable et toujours acceptée : c'est la monnaie. Et
comme la monnaie, recherchée de tout le monde, manque
pour tout le monde, l'acheteur s'en procure, contre son
obligation, auprès du banquier, moyennant une prime plus
ou moins considérable, appelée escompte. — L'escompte se
compose de deux parties : la commission, qui est le salaire
du service rendu par le banquier, et Yintérèt. Nous dirons
tout à l'heure ce que c'est que Yintérèt.
Tantôt l'acheteur n'a ni produit, ni argent à donner en
échange du produit ou du capital dont il a besoin , mais il
offre de payer dans un certain laps de temps, en un ou plu-
sieurs termes. Dans les deux cas sus-mentionnés la vente
était faite au comptant ; dans celui-ci, elle a lieu <' crédit.
2 60 PAMPHLETS.
Ici donc, la condition du vendeur était moins avantageuse
que celle de l'acheteur, on compense l'inégalité en faisant
porter au produit vendu, et jusqu'à parfait paiement, im
intérêt. C'est cet intérêt compensatoire, origine première
de l'usure, que j'ai signalé dans mie de mes précédentes
lettres comme l'agent coercitif du remboursement. Il dure
autant que le crédit; il est la rémunération du crédit : mais
il a surtout pour objet, notez ce point. A.' abréger la durée du
crédit. Tel est le sens, la signification légitime de l'intérêt.
Souvent il arrive, et c'est l'extrémité où se trouvent gé-
néralement les travailleurs, que le capital est absolument in-
dispensable au producteur, et que cependant celui-ci n'es-
père pouvoir de longtemps, ni par son travail, ni par son
épargne, bien moins encore par les sommes de monnaie
dont il dispose, en recomposer l'équivalent, en un mot, le
rembourser. Il lui faudrait 20 ans, 30 ans, 50 ans, un siècle
quelquefois ; et le capitaliste ou propriétaire ne veut point
accorder un si long terme. Comment sortir de cette diffi-
culté ?
Ici commence la spéculation usuraire. Tout à l'heure
nous avons vu l'intérêt imposé au débiteur comme indem-
nité du crédit, et moyen de hâter le remboursement ; à pré-
sent nous allons voir l'intérêt cherché pour lui-même, l'u-
sure pour l'usure, comme la guerre pour la guerre, ou l'art
pour l'art. Par convention expresse, légale, authentique,
consacrée par toutes les jurisprudences, toutes les législa-
tions, toutes les religions, le demandeur s'engage envers le
bailleur à lui payer — à -perpétuité, l'intérêt de son capital,
terre, meuble ou argent; il s'inféode, corps et âme, lui et
les siens, au capitaliste, et devient son tributaire ad vitam
œternam. C'est ce qu'on appelle Constitution de rente, et,
dans certains cas, emphytéose. Par cette espèce de contrat,
l'objet passe en la possession du demandeur, qui n'en peut
plus être dépossédé ; qui en jouit comme acquéreur et pro-
GRATUITE DU CREDIT. 251
priétaire; mais qui en doit, à tout jamais, payer le revenu,
comme un amortissement sans fin. Telle est l'origine éco-
nomique du système féodal.
Mais voici qui est mieux.
La constitution de rente et l'emphytéose sont aujour-
d'hui, presque partout, hors d'usage. On a trouvé qu'un
produit ou capital échangé contre un intérêt perpétuel était
encore trop de la part du capitaliste : le besoin d'un per-
fectionnement se faisait sentir dans le système. De nos
jours, les capitaux et immeubles ne se placent plus en rente
perpétuelle, si ce n'est sur l'État : ils se louent, c'est-à-dire
se prêtent, toujours contre intérêt, mais à comle échéance.
Cette nouvelle espèce d'usure a nom loyer ou fermage.
Concevez-vous, Monsieur, ce que c'est que le prêt à in-
térêt (loyer ou fermage) à courte échéance? Dans l'emphy-
téose et la constitution de rente, dont je parlais tout à
l'heure, si la rente était perpétuelle, la cession du capital
l'était aussi : entre le paiement et la jouissance, il y avait
encore une sorte de parité. Ici, le capital ne cesse jamais d'ap-
partenir à celui qui le loue et qui peut en exiger, à volonté,
la restitution. En sorte que le capitaliste n'échange point
capital contre capital, produit contre produit : il ne donne
rien, il garde tout, ne travaille pas, et vit de ses loyers, in-
térêts, et usures, comme 1,000, 10,000 et 100,000 travail-
leurs réunis ne vivent pas de leur production.
Par le prêt à intérêt, — fermage ou loyer, — avec fa-
culté d'exiger, à volonté, le remboursement de la sonnne
prêtée, et d'élimiiier le Icrniier ou h» ataire, le capitaliste a
imaginé quelque cliose de plus grand que l'espace, de plus
dm-able que le temps. Il n'y a pas d'infini qui égale l'infini
<le l'usure locative, de celte usure qui dépasse autant la per-
pétuité de la rente, que la perpétuité de la rente elle-même
dépasse le remboursement à terme et au comptant. L'em-
prunteur à intérêt et courte échéance paie, paie encore.
252 PAMPHLETS.
paie toujours ; et il ne jouit point de ce qu'il paie ; il n'en
a que la vue, il n'en possède que l'ombre. N'est-ce pas à
cette image de l'usurier, que le théologien a imaginé son
Dieu, ce Dieu atroce, qui fait éternellement payer le pé-
cheur, et qui jamais ne lui fait remise de sa dette ! Toujours!
Jamais! Yoilà le dieu du catholicisme, voilà l'usurier!...
Eh bien, je dis que tout échange de produits et de capi-
taux peut s'effectuer au comptant ;
Qu'en conséquence, l'escompte du banquier doit se ré-
duire aux frais de bureaux et à l'indemnité du métal im-
productivement engagé dans la monnaie ;
Partant, que tout intérêt, loyer, fermage ou rente, n'est
qu'un déni de remboursement, un vol à l'égard de l'em-
prunteur ou locataire, la cause première de toutes les mi-
sères et subversions de la société.
Je vous ai prouvé, en dernier lieu, par l'exemple de la
Banque de France, que c'était chose facile et pratique d'or-
ganiser l'égalité dans l'échange, soit la circulation gratuite
des capitaux et des produits. Vous n'avez voulu voir, dans
ce fait catégorique et décisif, qu'un cas particulier de mo-
nopole, étranger à la théorie de l'intérêt. Que me fait, ré-
pondez-vous avec nonchalance, la Banque de France et son
privilège ? Je vous parle de l'intérêt des capitaux. — Comme
si le crédit foncier et commercial étant organisé partout
sur le pied de 1/2 pour 100, il pouvait exister quelque part
encore un intérêt ! . . . Je vais vous montrer à présent, à la
façon des teneurs de livres, que ce solde particulier, qui
vient se placer constamment entre les deux termes de l'é-
change, ce péage imposé à la circulation, ce droit établi sur
la conversion des produits en valeurs, et des valeurs en ca-
pitaux, cet intérêt, enfin, ou, pour l'appeler par son nom,
cet entremetteur {interesse) du commerce, dont vous ^ ous
obstinez à prendre la défense, est précisément le grand
faussaire qui, pour s'approprier, frauduleusement et sans
GRATUITE DU CREDIT. 253
travail, des produits qu'il ne crée pas, des services qu'il ne
rend jamais, falsifie les comptes, fait des surcharges et des
suppositions dans les écritures, détruit l'équilibre des tran-
sactions, met le désordre dans les affaires, et produit fata-
lement dans les nations le désespoir et la misère.
"Vous trouverez, dans ce qui va suivre, la représentation
graphique des opérations de la société, exposées torn* à
tour dans les deux systèmes, le système de Yintérêt, actuel-
lement régnant, et le système de la gratuité, qui est celui
que je propose. Tout raisonnement, toute dialectique, toute
controverse tombe devant cette image intelligible du mou-
vement économique.
I. — .Système de Ptntérêt.
Dans ce système, la production, la circulation et la con-
sommation des richesses s'opèrent par le concours de deux
classes de citoyens, distinctes et séparées : les propriétaires,
capitalistes et entrepreneurs d'une part, et les travailleurs
salariés d'autre part. Ces deux classes, quoiqu'en état flagrant
d'antagonisme, constituent ensemble un organisme clos,
qui agit en lui-même, sur lui-même, et par lui-même.
Il suit de là que toutes les opérations d'agricultiu'e, de
commerce, d'industrie, qui peuvent se traiter dans un pays,
tous les comptes de chaque manufacture, fabrique, ban-
que, etc., peuvent se résumer et être représentés par un
seul compte, dont je vais donner les parties.
Je désigne par A la classe entière des propriétaires, capi-
talistes et entrepreneurs, que je considère comme une per-
sonne unique, et par B, C, D, E, F, G, 11, I, K, L, la classe
des travailleurs salariés.
2 54 PAMPHLETS.
COMPTES
entre A, propriêtaire-capitaliste-entrepreneur, el B, C, D, E, F, Tr
H, I, K, L, travailleurs salariés.
CHAPITRE PREMIER.
Compte et résumé des opérations personnelles à A,
propriétaire-capitaliste-entrepreneur.
A l'ouverture du compte, A commence sa spéculation
avec un capital que je suppose de 10,000 fr. Cette somme
forme sa mise de fonds ; c'est avec cela qu'il va travailler et
entamer des opérations de commerce. Cet acte d'installation
de A s'exprime de la manière suivante :
1. Caisse doit à À.
l'T janvier, compte de capital 10,000 fr.
Le capital formé, que va faire A ? Il louera des ouvriers,
dont il paiera les produits et services avec ses 10,000 fr.;
c'est-à-dire qu'il convertira ces 10,000 fr. en marchandises,
c^ que le comptable exprime comme suit.
2. Marchandises générales, à Caisse.
Achat au comptant, ou par anticipation, des produits de l'année
courante, des travailleurs ci-après dénommés :
De B, X (journées de travail ou produit) : ensemble. 1,000 fr.
De C, - — 1,000
De D, — — 1,001)
De E, — — 1,000
De F, — — 1,000
De G, — — 1,000
De H, — — 1,000
De I, — — 1,000
DeK, — — 1,000
De L, — — 1,000
Total 10,000 fr.
L'argent converti en marchandises, il s'agit, pour le pro-
priétaire-capitaliste-entrepreneur A, de faire l'opération in-
verse, et de convertir ses marchandises en argent. Cette
conversion suppose un bénéfice (agio, intérêt, etc.), puis-
GRATUITE DU CREDIT. 255
que, par l'hypothèse et d'après la théorie de l'intérêt, la
terre et les maisons ne se prêtent pas pour rien, les capitaux
poui' rien, la garantie et la considération de l'entrepreneur
pour rien. Admettons, suivant les règles ordinaires du com-
merce, que le bénéfice soit 10 pour 100.
A qui se fera la vente des produits de A ? Nécessaire-
ment à B, C, D, etc., travailleurs : puisque la société tout
entière se compose de A, propriétaire-capitaliste-entrepre-
neur, et de B, C, D, etc., travailleurs salariés, hors desquels
il n'y a personne. Voici comment s'établit le compte :
3. Les Suivants, à Marchandises générales :
B, mes ventes à lui faites dans le courant de l'année, 1.100 fr.
C, — — 1,109
D, — — 1,100
E, — — 1,100
F, — — 1,100
G, — — 1,100
H, — — l.iOO
I, — — 1,100
K, — — 1,100
L, — — 1,100
Total 1 1,000 fr.
La vente terminée, reste à faire l'encaissement des .som-
mes dues par les acheteurs. Nouvelle opération que le
comptable couche sur son livre, en la façon ci-après :
4. Doit Caisse aux Suivants :
à B, son versement en espèces pour solde de son compte
au 31 décembre I,i00 fr.
àC, — — 1,100
àD, — — MOO
à E, . — — 1,100
à F, — — l.lOO
à G, — — l.«00
à H, — — l.'OO
à I, — — J.lOO
à K, — - 1,100
à L, - — 1.100
Somme égrale Il ,000 fr.
2 56 PAMPHLETS.
Ainsi, le capital avancé par A, — après conversion de ce
capital en produits, puis vente de ces produits aux travail-
leurs-consommateurs B, C, D, etc., et, enfin, paiement de
la vente, — lui rentre augmenté d'un dixième, ce qui s'ex-
prime à l'inventaire par la balance ci-dessous :
5. Résumé des opérations de X, propriétaire-capitaliste-entrepreneur,
pour son inventaire au 31 décembre.
Doixient. marchandises générales. Avoir.
lO.OCO fr. Débit de ce compte Crédit de ce compte
au 31 décembre. au 3 1 décembre ll.OOOfr.
1,000 Bénéfice sur ce i
compte à porter au :
crédit du compte i
du capital A.
ll.OOOfr. 1 Balance 1 1,000 fr.
On voit ici, pour le dire en passant, comment et à quelle
condition les produits deviennent capitaux. Ce ne sont pas
les marchandises en magasin qui, à l'inventaire, sont portées
au crédit du compte de capital, c'est le bénéfice. Le béné-
fice, c'est-à-dire le produit vendu, livré, dont le prix a été
encaissé ou doit l'être prochainement : en deux mots, c'est
le produit fait valeur.
Passons à la contre-partie de ce compte, au compte des
travailleurs.
CHAPITRE DEUXIÈME.
Compte des opérations de B, travailleur, avec A, propriétaire-capi-
taliste-entrepreneur.
B, travailleur, sans propriété, sans capital, sans ouvrage,
est embauché par A, qui lui donne de l'occupation et ac-
quiert son produit. Première opération, que l'on fait figu-
rer _au compte de B, ainsi :
1. Doit Caisse, i" janvier, à B. — Compte de Capital.
Vente au comptant ou par anticipation de tout le produit de
GRATUITE DU CREDIT. 267
son travail de l'année, à A, propriétaire- capitaliste -entrepre-
neur, ci 1 ,000 fr.
En échange de son produit, le travailleur reçoit donc
1, 000 fr., somme égale à celle que nous avons vue figurer
au chapitre précédent, art. 2, Compte de marchandises gé-
nérales.
Mais B vit de son salaire, c'est-à-dire qu'avec l'argent
que lui donne A, propriétaire-capitaliste-entrepreneur, il
se pourvoit chez ledit A de tous les objets nécessaires à la
consommation de lui B, objets qui lui sont facturés, comme
nous l'avons vu plus haut, chap. l^'^, art. 3, à 10 pour 100
de bénéfice en sus du prix de revient. L'opération a donc
pour B le résultat que voici :
2. Doit B, compte de Capital, à A, propriétaire-capitaliste-entrepre-
neur :
Montant des fournitures de toute espèce de ce dernier
dans le cours de l'année. 1,100 fr.
3. Résumé des opérations de B, pour son inventaire :
Doit, COMPTE DE CAPITAL. Avoiv.
1,100 fr. Débit de ce compte au 31 décembre.
Crédit de ce compte au 31 décembre 1,000 fr.
Perte sur ce compte, que B ne peut payer
qu'au moyen d'un emprunt. . 100
1,100 fr. I,l0()fr.
Tous les autres travailleurs se trouvant dans les mêmes
conditions que B, leurs comptes présentent individuelle-
ment le même résultat. Pour rintelligence du fait que j'ai
voulu faire ressortir, savoir, le défaut d'équilibre dans la
circulation générale, par suite des prélt'veinents du capital,
il est donc inutile de reproduire cliacun de ces comptes.
Le tableau qui précède, bien autrement instructif et dé-
monstratif que celui de Quesnay, est l'image fidèle, pré-
OEuvrts eompl'elti, L V. 17
258 PAMPHLETS.
sentée algébriquement, de l'économie actuelle de la so-
ciété. C'est là qu'on peut se convaincre que le prolétariat
et la misère sont l'effet, non pas seulement de causes acci-
dentelles, telles qu'inondation, guerre, épidémie; mais
qu'ils résultent aussi d'une cause organique, inhérente à la
constitution de la société.
Par la fiction de la productivité du capital, et par les
prérogatives sans nombre que s'arroge le monopoleur, il
arrive toujours et nécessairement l'une de ces deux choses :
Ou bien c'est le monopoleur qui enlève au salarié partie
de son capital social. B, C, D, E, F, G, H, I, K, L, ont pro-
duit dans l'année comme 10, et ils n'ont consommé que
comme 9. En autres termes, le capitaliste a mangé un tra-
vailleur. — En outre, par la capitalisation de l'intérêt, la
position des travailleurs s'aggrave chaque année de plus en
plus; de telle sorte qu'en poussant la démonstration jus-
qu'au bout on arrive, vers la septième année, a trouver
que tout l'apport primitif des travailleurs est passé, à titre
d'intérêts et de bénéfices, entre les mains du propriétaire-
capitaliste-entrepreneuE, ce qui signifie que les travailleurs
salariés, s'ils voulaient payer leurs dettes, devraient travail-
ler chaque septième année pour rien.
Ou bien, c'est le travailleur qui, ne pouvant donner de
son produit que le prix qu'il en a lui-même reçu, pousse le
monopoleur à la baisse, et par conséquent le met à dé-
couvert de tout le montant des intérêts, loyers et bénéfices
dont l'exercice de la propriété lui faisait un droit et une
nécessité.
On est donc amené à reconnaître que le crédit, dans le
système de l'intérêt, a pour résultat inévitable la spoliation
du travailleur, et pour correctif non moins inévitable, la
banqueroute de l'entrepreneur, la ruine du capitaliste pro-
priétaire. L'intérêt est comme une épée à deux tranchants:
de quelque côté qu'il frappe, il tue.
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 269
Je viens de vous montrer comment les choses se passent
dans le régime de l'intérêt. Voyons maintenant comment
elles se passeraient sous le régime de la gratuité.
11. — Système de g^ratuité.
D'après la théorie du crédit gratuit_, la qualité de travail-
leur salarié et celle de propriétaire-capitaliste-entreprenem'
sont identiques l'une à l'autre et adéquates : elles se confon-
dent sous celle de producteur-consommateur. L'effet de ce
changement est de ramener toutes les opérations du cré-
ait actuel, prêt, vente à terme, agio, loyer, fermage, etc.,
à la simple forme de l'échange ; comme toutes les opéra-
tions de banque à un simple virement de parties.
Admettons donc que la Banque de France, organe prin-
cipal de ce système, ait été réorganisée suivant les idées
du crédit gratuit, et le taux de ses escomptes réduit à 1
pour 100, taux que nous regarderons provisoirement
comme le juste salaire du service particulier de la Banque,
et, conséquemment, comme représentant un intérêt égal à
zéro. Et voyons les changements qui en résultent pour la
comptabilité générale. C'est par l'entremise de la Banque
et de ses succursales, remplaçant toutes les vai'iétés du
crédit usuraire, que s'effectuent désormais les transactions :
c'est donc avec la Banque que B, C, D, etc., travailleurs,
associés, groupés ou libres, entrent d'abord, et directement,
en compte.
ciiAi'iiiib: l'iiEMiEn.
I. Compte des opérations de B, travailleur, avec y. Unique nu-
tionale.
Doit Caisse, !«■■ janvier, à x, Banque nalionaie^
Avance de celle-ci sur tous les produits de mon travail de
l'annùe , à lui rembourser au fur et à mesure de mes
ventes, 1,000 fr.; escompte J pour 100 déduit, ci. 990 fr.
2«;0 PAMPHLETS.
Ainsi qu'on Ta vu plus haut, B vit exclusivement de son
travail : c'est-à-dire que sur la garantie de son produit, il
obtient de x, Banque nationale, soit des billets^ soit des es-
pèces, avec lesquels il achète chez A, — travailleur comme
lui, mais qui dans les opérations de vente ou échange dont
nous parlerons tout à l'heure, remplit le rôle de proprié-
taire-capitaliste-entrepreneur, — tous les objets nécessai-
res à son industrie et à sa consommation. Par le fait, B
achète tons ces objets au comptant : il peut donc, et d'au-
tant plus rigoureusement en débattre le prix.
Cet achat, fait avec les billets ou espèces de la Banque,
donne ouverture au compte suivant sur les livres de B :
2. Doivent Marchandises générales à Caisse,
Achat au comptant, chez A, de toute ma consommation de
l'année 990 fr.
Au fiu" et à mesure de sa fabrication, B vend ses produits.
Mais la production se règle sur la consommation : or, celle
ci n'étant plus entravée, comme sous le régime de l'intérêt,
par l'usure, c'est-à-dire par la vente à terme, par le loyer
des instruments de travail et les charges qui en résultent,
surtout par le préjugé de la monnaie, devenue improduc-
tive, et même inutile ; il s'ensuit que B, comme tous les
autres travailleurs, peut non-seulement racheter, à une frac-
tion minime près, son propre produit, mais donner car-
rière à son énergie, à sa puissance productive, sans crainte
de créer des non-valeurs ou d'amener l'avilissement des
prix, avec l'espoir légitimement fondé, au contraire, de se
compenser, par ce surcroît de production et d'échange, de
la faible rétribution qu'il paie à la Banque, pour la négo-
ciation de ses valeurs. C'est ce qui va paraître dans l'article
suivant du compte de B.
Tout travail doit laisser un excédant ; cet aphorisme est
un des premiers de l'économie politique. Il est fondé sur
GRATIITE DU CREDIT. 261
ce principe que, dans l'ordre économique, quel que soit le
capital mis en œuvre, toute valeur est créée, par le travail,
de rien ; de même que, selon la théologie chrétienne, toutes
choses dans la nature ont été créées de Dieu, également de
rien. En effet, le produit étant défini : Vutilité ajoutée par
le travail aux objets que fournit la nature (J. B. Say et tous
les économistes), il est clair que le produit tout entier est le
fait des travailleurs; et si l'objet auquel s'ajoute l'utilité
nouvelle est déjà lui-même un produit, la valeur reproduite
est nécessairement plus grande que la valeur consommée.
Admettons que par son travail, B ait augmenté de 10 pour
100 la valeur qu'il consomme, et constatons, par ses écri-
tures, le résultat :
3. Doit Caisse à Marcliaiidises générales,
Mes ventes au complanl à liivers, courant de l'année, 1,089 fr.
Il appert de ce compte que l'usure est une cause de mi-
sère, en ce qu'elle empêche la consommation et la repro-
duction, d'abord en élevant le prix de vente des produits
d'une quantité plus forte que l'excédant obtenu par le tra-
vail reproducteur : la somme des usui*es, en France, sur un
produit total de lOmiUiards, est de 6 milliards, 00 pour 100;
— puis en entravant la circulation par toutes les formalités
de l'escompte, de l'intérêt, du loyer, du fermage, etc. : —
toutes difficultés qui disparaissent sous le régime du crédit
gratuit.
Nous voici au moment où B a réalisé tout le produit de
son travail de l'année. 11 faut qu'il se liquide avec x. Ban-
que nationale, ce qui donne lieu à l'opération que voici :
■i. D(jil .T, Uanqiii; nationale, a Caisse,
Mon vei'sciiienl |iour solde 1 ,000 fr.
Maintenant B doit se rendre compte : il le fait de la ma-
nière suivante :
262 PAMPHLETS.
5. Résumé des opérations de B pour son inventaire.
Doit. COMPTE DE MARCHANDISES GÉNÉRALES. ÂVOÎT.
990 fr. Débit de ce compte [ Crédit de ce compte
au 3| décembre. | au 31 décembre 1,089 fr.
99 Bénéfice sur ce i
compte. I
1,089 fr. Somme égale. 1,089 fr.
L'année suivante, B, au lieu d'opérer sur un produit de
1,000 opérera sur un produit de 1,089, ce qui lui donnera
un nouveau surcroît de bénéfice ; puis le même mouve-
ment se renouvelant la3«, la 4«, la 5«, etc., année, le pro-
grès de sa richesse suivra le progrès de son industrie; il ira
à l'infini.
Les autres travailleurs, C, D, E, F, etc., étant dans les
mêmes conditions que B, leurs comptes présentent indivi-
duellement le même résultat ; il est inutile de les repro-
duire.
Je passe à la contre-partie des comptes ouverts chez B,.
et tout d'abord à celui de la Banque.
CHAPITRE II.
On a vu plus haut que x, Banque nationale, a fait à B
une avance sur son travail ou produit; qu'elle en a usé de
même avec tous les autres travailleurs ; et qu'ensuite elle
s'est couverte et rémunérée, par le remboursement des va-
leurs qu'ils lui avaient remises, et par la déduction, faite à
son profit, de 1 pour 100 d'escompte. Voici comment se
traduiraient ces diverses opérations sur les livres de la
Banque.
GRATUITE DU CREDIT. 263
Doivent les Suivants à Caisse :
B, mes avances sur le produit de son travail de l'année,
contre son engagement de 1,000 fr. ; escompte dé-
duit 990 fr.
C, — — 990
D, — — 990
E, - — 990
F, — — 990
G, — — 990
H, — — 990
I* — — 990
K, — — 990
L, — — 990
9,900 fr.
Lors du remboursement par les débiteurs, nouvelle opé-
ration que le comptable coucherait sur les livres comme
suit :
Doit Caisse aux Suivants :
à B, son versement pour solde 990 fr.
à C, — _ 990
à D, — _ 990
à E. — — 990
à F, — _ 990
à G, — _ 990
à H. — — 990
à I, — — 990
à K, — — 990
à L. — _ 990
à Profits el perles, reçu desdits pour escompte
1 pour 100 100
Total 10,000 fr.
Le crédit donné par x. Banque nationale, — après con-
version de la somme créditée, en produits, puis vente de ces
produits à tous les membres de la société, producteurs-
consommateurs, depuis A jusqu'à L, et enfin paiement de
la vente au moyen de la même somme fournie par la Ban-
26 4 PAMPHLETS.
que; — ce crédit^ disons-nous^ lui rentre, sous forme de
billets ou espèces, augmenté de l'escompte de 1 pour 100,
avec lequel la Banque paie ses employés et acquitte ses
frais. Si même, après avoir couvert ses dépenses, il restait
à la Banque un bénéfice net tant soit peu considérable, elle
réduirait proportionnellement le taux de son escompte, de
manière à ce qu'il lui restât toujours, pour intérêt du ca-
pital, zéro.
Résumé des opérations de x, Banque nationale, pour son inventaire
au 31 décembre.
Doit. PROFITS ET PERTES. AvOtr.
lOO fr. Bénéfice sur ce i Produit des escomptes de l'an-
compte. I née 100 fr.
En se reportant au compte de caisse de x, Banque natio-
nale, on voit tout d'abord que l'excédant du débit de ce
compte sur le crédit est de fr. 100, somme égale à celle du
bénéfice d'escompte constatée par le compte de profits et
pertes.
CHAPITRE III.
Venons enfin au compte de A, propriétaire-capitaliste-
entrepreneur, lequel ne se distingue plus, comme nous l'a-
vons dit, de B, C, D, etc., travailleurs salariés, et ne prend
ce titre que fictivement, par suite de ses opérations avec ces
derniers.
Dans le régime du crédit gratuit, A ne prête plus les ma-
tières premières, l'instrument du travail, le capital, en un
mot; il ne le donne pas non plus pour rien; il le vend. Dès
qu'il en a reçu le prix, il est déchu de ses droits sur son ca-
pital; il ne peut plus s'en faire payer éternellement, et au
delà de l'éternité même, l'intérêt.
Voyons donc comment se comportera le compte de A,
dans ce nouveau système.
GRATLITÉ DU CRÉDIT. 2 65
D'abord, la monnaie n'étant qu'un instrument de circu-
lation^ devenu, par son accumulation à la Banque et la sub-
stitution presque générale du papier au numéraire, une
propriété commune, dont l'usage, partout dédaigné, est
gratuit, les producteurs-consommateurs B, C, D, etc., n'ont
plus que faire des écus de A . Ce qu'il leur faut, ce sont les
matières premières, instruments de travail et subsistances
dont A est détenteur.
A commence donc ses opérations avec son capital, mar-
chandises, que par hypothèse nous fixerons à 10,000 fr.
Cette ouverture d'opérations de A s'exprime sm' ses livres
de la manière suivante :
1. Doit Marchandise générale à A, compte de Capital :
marchandises en magasin, au l^'' janvier dernier, suivant in-
ventaire 10,000 fr.
Que fera A de cette marchandise ? Il la vend aux tra-
vailleurs B, C, D, etc., c'est-à-dire à la société consom-
matrice et reproductrice qu'ici ils représentent, de même
que lui. A, représente, pour le moment, la société capita-
liste et propriétaire. C'est ce que le comptable de A consta-
tera comme suit :
2. Vente au comptant à B 990
— à C . }I90
— àD 990
— à E 990
— à F 990
— à G 990
— à U 990
— à 1 990
— à K 990
— àL 990
Total 9,900 fr.
Mais si les travailleurs B, C, D, etc., consoiiiiut'nt les
articles de A, à sou tour le propriétaire-capitaliste-eiitre-
leO PAMPHLETS.
preneur A consomme les produits des travailleurs B, C, D,
etc.^ de qui il doit les acheter, comme ils achètent eux-
mêmes les siens. Or, nous avons vu, chapitre l^"", article 3,
que la mieux-value donnée aux valeurs consommées par
B, C, D, etc., étant, par hypothèse, dans un régime exempt
de tout chômage, stagnation, avilissement de prix, de
10 pour 100, le capital de 990 fr. que B a obtenu, par cré-
dit, de la Banque, reproductivement consommé, se trans-
forme en un autre de 1,089 fr. : c'est donc d'après ce prix
que A fait ses achats auprès de B, et en acquitte les fac-
tures. Ce qui se traduit dans les écritures comme suit :
3. Doit Marchandise générale à Caisse :
Achat au comptant, aux travailleurs ci-aprés :
à B, ses livraisons de divers articles pour ma consomma-
tion. ., 1,089 fr.
C, — — — 1,089
D, — — — 1,089
E, — — — 1,089
F, — — — 1,089
G, — — — 1,089
H, — — — 1,089
I, — — — 1,089
K, — — — 1,089
L. — — — 1,089
Total 10,890 fr.
Pour achever la démonstration, nous n'avons plus qu'à
dresser l'inventaire de A.
Résumé des opérations de A, propriétaire-capitaliste- entrepreneur
pour son inventaire ou 31 décembre.
Doit. MARCHANDISE GÉNÉRALE. ÂVOÏr.
10,890 fr. Débit de ce compte! Crédit de ce compte
au 31 décembre, i au 3i décembre... 9,900 fr.
Restant en magasin
I des marchandises
i inventoriées au 1"
' janvier dernier 100
, Perle sur ce compte.. . 890
10,890 fr. Somme égale. 10,890 fr.
GRATUITE DU CREDIT. 267
Maintenant que nous avons établi notre double compta-
bilité, rapprochons les comptes, et notons les différences :
l» Sous le régime de Vusure, le compte de chaque tra-
vailleur se solde par une perte de 100 fr., soit pour
les 10 : 1,000 fr.
En même temps, celui de A, propriétaire-capitaliste-en-
trepreneur, se solde par un bénéfice de 1,000 fr. ; ce qui
prouve que dans la société capitaliste le déficit, soit la mi-
sère, est en raison de l'agio.
2° Sous le régime du crédit gratuit, au contraire, le
compte de chaque travailleur se solde par un boni de 99 fr.,
soit pour les dix, 990 fr. ; et celui de A, propriétaire-capi-
taliste, par un déficit, de 890 fr., qui, avec les 100 fr. de
marchandises restant en magasin et venant en couverture
du déficit de l'année, font bien les 990 fr. dont la fortune
des dix travailleurs s'est augmentée. Ce qui prouve que,
dans la société mutuelliste, c'est-à-dire de l'égal échange,
la fortune de l'ouvrier augmente en raison directe de son
travail, tandis que celle du capitaliste diminue aussi en
raison directe de sa consommation improductive, et qui dé-
truit le reproche que m'adressait Pierre Leroux, qu'il n'a
cessé depuis deux mois de reproduire dans sa polémique,
savoir, que le crédit gratuit, la Banque du peuple, la nnitua-
lité ne sont aussi que du propriétarisme, du bourgeoisisme,
de l'exploitation, enfin, comme le régime que la Banque du
peuple avait la prétention d'abolir.
Dans le régime mutuelliste, la fortune de ^ouvrier aug-
mente en tmson directe de son travail, tandis que celle du
propriétaire-capitaliste diminue en raison directe de sa con-
sommation improductive : — Cette proposition, matliéma-
tiquement démontrée, répond à toutes les divagations de
Pierre Leroux et Louis Blanc, sur la communauté, la fra-
ternité et la solidarité.
Renversons maintenant la fornuih^ :
2 68 PAMPHLETS.
Sous le régime de l'usure, la fortune de l'ouvrier décroît
en 7'aison directe de son travail, tandis que celle du proprié-
taire-capitaliste augmente en raison directe de sa consomma-
tion improductive : — Cette proposition^ démontrée comme
la précédente, mathématiquement, répond à toutes les di-
vagations des jésuites, malthusiens et philanthropes, sur
l'inégalité des talents, les compensations de Tautre vie,
etc., etc.
Comme corollaire à ce qui précède, et en nous basant
toujours sur la logique des chiffres, nous disons encore :
Dans la société capitaliste, l'ouvrier ne pouvant jamais
racheter son produit pour le prix qu'il l'a vendu, est cons-
tamment en déficit. D'où, nécessité pour lui de réduire indé-
finiment sa consommation, et, par suite, nécessité pour la
société entière de réduire indéfiniment la production ; par-
tant, interdiction de la vie, obstacle à la formation des ca-
pitaux, comme des subsistances.
Dans la société mutuelliste, au contraire, louvrier échan-
geant, sans retenue, produit contre produit, valeur contre
valeur, ne supportant qu'un droit léger d'escompte large-
ment compensé par l'excédant que lui laisse, au bout de
l'année, son travail, l'ouvrier profite exclusivement de son
produit. D'où, faculté pour lui de produire indéfiniment, et,
pour la société, accroissement indéfini de la vie et de la ri-
chesse.
Direz-vous qu'une pareille révolution dans les rapports
économiques ne ferait, après tout, que déplacer la misère ;
qu'au lieu de la misère du travailleur salarié, qui ne peut
racheter son propre produit, et qui devient d'autant plus
pauvre qu'il travaille davantage, nous aurions la misère du
propriétaire-capitaliste-entrepreneur, qui se verrait forcé
d'entamer son capital, et, partant, de détruire incessam-
ment, avec la matière du produit, l'instrument du travail
même ?
GRATUITÉ Dl CRÉDIT. V69
Mais qui ne voit que si, comme cela est inévitable dans le
régime de la gratuité, les deux qualités de travailleur sa-
larié d'une pai't, ^yàepropriétaire-capito liste-entrepreneur,
de l'autre, deviennent égales et inséparables dans la per-
sonne de chaque ouvrier, le déficit qu'éprouve A dans les
opérations qu'il fait comme capitaliste, il le couvre immé-
diatement par le bénéfice qu'il obtient à son tour comme
travailleur : de sorte que, tandis que d'un côté, par l'anni-
hilation de l'intérêt, la somme des produits du travail s'ac-
croît indéfiniment; de l'autre, par les facilités de la circula-
tion, ces produits se convertissent incessamment en valeur,
et les valeurs en CAPITAUX ?
Que chacun, au lieu de crier à la spoliation contre le so-
cialisme, fasse donc son propre compte, que chacun dresse
l'inventaire de sa fortune et de son industrie, de ce qu'il
gagne comme capitaliste-propriétaire, et de ce qu'il peut
obtenir comme tra\ailleur : et, je me trompe fort, ou sur
les 10 millions de citoyens inscrits sur les listes électorales
il ne s'en trouvera pas 200,000, 1 sur oO, qui aient intérêt à
conserver le régime usuraire, et à repousser le crédit gi-a-
tuit. Quiconque, encore une fois, gagne plus par son tra-
vail, par son talent, par son industrie, par sa science, que
par son capital, est directement et surabondamment inté
ressé à l'abolition la plus immédiate et la plus complète de
l'usure ; celui-là, dis-je, qu'il le sache ou qu'il l'ignore, est,
au premier chef, partisan de la République démocratique et
sociale; il est, dans l'acception la plus hu-ge, la plus con-
servatrice, RÉVOLUTIONNAIRE. Quoi douc? Sci'ait-il vrai,
parce qu'ainsi l'a dit Malthus et qu'ainsi le veut, à sa suite,
une poignée de pédants, que 10 millions de travailleurs,
avec leurs enfants et leurs femmes, doivent servir éternelle-
ment de pâture à 200,000 parasites, et que c'est afin de pro-
téger cette exploitation de l'homme par l'iiomme, que
l'Etat existe, qu'il dispose d'une force armée de 500,000 sol-
i70 PAMPHLETS.
dats, d'un million de fonctionnaires, et que nous lui payons
deux milliards d'impôts?...
Mais qu'ai-je besoin, après tout ce qui a été dit dans le
cours de cette polémique, d'entretenir plus longtemps l'op-
position purement factice de travailleurs-salariés et capi-
talistes-propriétaires? Le moment est venu de faire cesser
tout antagonisme entre les classes, et d'intéresser à l'aboli-
tion de la rente et de l'intérêt, jusqu'aux propriétaires et
aux capitalistes eux-mêmes. La Révolution, ayant assuré
son triomphe par la justice, peut, sans manquer à sa di-
gnité, s'adi'esser aux intérêts.
N'avons-nous pas vu que l'intérêt est né des risques de
l'industrie et du commerce, qu'il s'est manifesté d'abord
dans les contrats plus ou moins aléatoires de pacotille et à
la grosse? Or, ce qui fut au commencement l'effet inévi-
table de l'état de guerre, ce qui devait, de toute nécessité,
apparaître dans une société antagoniste, se reproduira en-
core ettoujom's, dans la société harmonique et pacifiée. Le
progrès, dans l'industrie comme dans la science, est sans
fin; le travail ne connaît pas de bornes à ses aventureuses
entreprises. Mais qui dit entreprise, dit toujours chose plus
ou moins aléatoire, par conséquent, risque plus ou moins
grand du capital engagé, partant nécessité d'un intérêt com-
pensateur.
Au loyer, au fermage, à la rente, au prêt sur hypothè-
que, à l'agio mercantile, aux spéculations de bourse, à la
spoliation bancocratique, doit succéder pour le capital, dans
des conditions de plus en plus heureuses, la Commandite.
Alors le capital, divisé par actions et fourni par les masses
ouvTières, au lieu de spolier le travail, produira pour le tra-
vail; alors le dividende ne sera qu'une manière de faire par-
ticiper la société tout entière aux bénéfices des spécu-
lations privées : ce sera le gam légitime du génie contre "
la fortune. Que les capitalistes actuels, au lieu de s'en-
GRATUITE DU CREDIT. 27 1
tasser à la Bourse, de comprimer la révolution et de
mettre l'embargo sur les bras, osent donc se faire nos
chefs de file; qu'ils deviennent, comme en 92, nos gé-
néraux dans cette nouvelle guerre du travail contre la
misère, dans cette grande croisade de l'industrie contre
la nature. N'y a-t-il donc plus rien à découvrir, plus rien à
oser, plus rien à faire pour le développement de notre na-
tionalité, pour l'augmentation de notre richesse et de notre
gloire?...
Je m'arrête : il est temps. Malgré moi, Monsieur, vous
m'avez poussé à cette déduction abstraite, fatigante pour
le public et peu facile pour les colonnes d'un journal po-
pulaire. Fallait-il donc m'entraîner à cette dissertation épi-
neuse, quand il était si facile, si simple, de nous renfermer
dans cette question péremptoire autant que positive : Le
crédit peut-il ou ne peut-il pas être gratuit ? Au risque de
rebuter les lecteurs de la Voix du Peuple, j'ai voulu satis-
faire à votre désir : vous me direz, si vous le jugez convena-
ble, ce que vous trouvez à reprendre, d'abord à l'analyse
que j'ai faite de la notion de capital ; puis à la définition que
j'en ai fait sortir ; enfin aux théorèmes et aux corollaires qui
en ont fait le développement.
Dans ce que vous venez de lire il y a, vous ne le nie-
rez pas, toute une révolution, non-seulement politique
et économique, mais encore, ce qui doit vous être, ainsi
qu'à moi-même, beaucoup plus sensible, scientifique. A
vous de voir si vous acceptez, pour votre compte et pour
celui de vos coreligionnaires, la conclusion qui ressort avec
éclat de toute cette discussion, savoir, que ni vous, mon-
sieur Bastiat, ni personne de votre école, n'entendez rien à
l'économie politique.
Je suis, etc.
P. J. Proudhon.
27 2 PAMPHLETS.
DOUZIÈME LETTRE.
F. BASTIAT A P. J. PHOUDHON.
Le système de la gratuité du crédit se réduit au papier-monnaie. —
Quelles conséquences tirer de la comptabilité établie par M. Prou-
dhon ? — Des billets de banque. — Des profits qu'ils procurent. —
Pénétration de J. B. Say. — Le vrai moyen de faire profiter du
crédit le public, qui lui-même l'accorde, c'est la liberté. — Analyse
du crédit et de l'intérêt. — Exhortation à M. Proudhon de changer
sa bannière.
4 février 1860.
Vous venez de rendre à la société un signalé service. Jus-
qu'ici la gratuité du crédit était demeurée enveloppée de
nuages philosophiques, métaphysiques, économiques, anti-
nomiques, historiques. En la soumettant à la simple épreuve
de la comptabilité, vous la faites descendre de ces vagues
régions; vous l'exposez nue à tous les regards; chacun
poiura la reconnaître : c'est la monnaie de papier.
Multiplier et égaliser les richesses sur la terre en y jetant
une pluie de papier-monnaie, voilà tout le mystère. Voilà le
conclusum, Vultimatum, et le desideratum du socialisme.
La gratuité du crédit, c'est son dernier mot, sa dernière
formule, son dernier effort. Vous l'avez dit cent fois avec
raison. D'autres, il est \Tai, donnent à ce mot un autre sens.
Est socialiste, disait, ces jours-ci, la Démocratie pacifique,
quiconque aspire à réaliser un peu de bien. — Certes, si
la définition est vague, elle est du moins compréhensive et
surtout prudente. Ainsi défini, le socialisme est impéris-
sable.
Mais un désir, non plus que vingt aspirations qui s'entre-
détruisent, ne constituent pas une science. Qu'est devenue
VIcarie ? Où en sont le phalanstère, l'atelier national, la
GRATllTE Dl CREDIT. 27 3
/>vw,'V' ? Ces formules sont mortes, et vous n'avez pas peu
contribué à les tuer. Si quelques autres ont fait récemment
leur entrée dans le monde, sous des noms sanscrits (que j'ai
oubliés), il est permis de croire qu'elles ne sont pas nées
viables. Une seule survivait encore : gratuité du crédit. 11
m'a semblé qu'elle puisait sa vie dans le mystère. Vous
l'exposez au grand jour : survivra-t-elle longtemps?
L'altération des monnaies, pouvant aller jusqu'à la mon-
naie fictive, c'est une invention qui nest ni neuve, ni d'ori-
gine très-démocratique. Jusqu'ici cependant, on avait pris la
peine de donner ou de supposer au popier-monnnie quel-
ques garanties, les futures richesses du Mississipi, le sol na-
tional, les forêts de l'Etat, les biens des émigrés, etc. On
comprenait bien que le papier n'a pas de valeur intrinsèque,
qu'il ne vaut que comme promesse, et qu'il faut que cette
promesse inspire quelque confiance pour que le papier qui
la constate soit volontairement reçu en échange de réalités.
De là le mot crédit {credere, croire, avoir foi). Vous ne pa-
raissez pas vous être préoccupé de ces nécessités. Une fa-
brique inépuisable de papier-monnaie, voilà votre solution.
Permettez-moi d'intervertir l'ordre de la discussion que
vous m'indiquez, et d'examiner d'abord votre mécanisme
social, exposé sous ce titre : Gratuité du crédit.
Il est bon de constater que vous définissez ainsi le capital :
loute valeur faite, en terres, insi?Htm(:nts de travail, marchan-
dises, subsistances ou monnaies, et servant ou pouvant servir
à la production. Cette définition, je l'accepte. Elle suffit à
la discussion actuelle.
Ceci posé, A, B, C, D, E, F, (i, H, I, K, L, etc., sont
tout à lafoiscapitalist(^s et travailleurs.
Vous faites le compte de l'un d'eux. A, pris en sa qua-
lité de capitaliste ; puis celui de \i, représentant tons les tra
vailleurs; enfin vous dressez la comptabilité de la Banque
A est détenteur de capitaux, de valeurs faites, eu terres,
OEuvrei complètes, t. V. 1 •
27 4 PAMPHLETS.
instruments, subsistances, etc.; B désire se les approprier,
mais il n"a rien adonner en échange et ne doit pas les em-
prunter sous peine de payer un intérêt.
Il se présente à la Banque et lui dit : Livrez-moi pour
mille francs de billets, je vous rembourserai sur le produit
de mon travail futur au fur et à mesure de mes ventes. La
Banque s'exécute et donne des billets poiu" 990 fr. ('). Muni
de ces précieux talismans, B se présente à A et lui dit :
« Vous espériez peut-être me prêter vos capitaux, mais vous
voilà réduit à me les vendre, car je suis en mesure de les
payer. » A s'empresse de li\Ter ses capitaux (terres, mar-
chandises, subsistances) à B contre les billets. B entreprend
son travail. En vertu de l'aphorisme : Tout travail doit lais-
ser un excédant, W ajoute 10 pour 100 à la valeur qu'il vient
d'acheter, court à la Banque payer (en billets sans doute)
les 990 fr. qu'ii lui doit, et se trouve avoir réalisé 99 fr. de
profits. Ainsi de C, D, E, F, etc., en un mot de tous les
hommes.
Ayant imaginé ces données, vous dressez la comptabilité
de A, de B et celle de la Banque. Certes, cette comptabilité,
les données étant admises, est irréprochable.
Mais peut-on admettre vos données ? Sont-elles confor-
mes à la nature de> hommes et des choses ? C'est ce qu'il
s'agit d'examiner.
Les billets de la Banque otfriront-ils quelques garanties ?
en d'autres termes, inspireront-ils ou non de la confiance ?
En d'autres termes, encore, la Banque aura-t-elle ou n'aura-
t-elle pas un capital primitif et des valeurs faites suffisantes
pour répondre de toutes ses émissions?
Comment réunira-t-elle le capital en valeurs faites '/ Si
(•) Celte retenue de 10 fr. n'ayant pour objet gue les frais de bu-
reau, est improprement nommée escompte. Elle pourrait être réduite
à quelques centimes. Peut-être même eût-il mieux valu, dans la théo-
rie et la comptabilité, ne point s'en préoccuper.
GRATUITÉ DU CREDIT. 275
elle a des actionnaires^ dans Tordre de choses actuel, qui
est notre point de départ, ils voudront toucher un intérêt, et
comment la Banque prêtera-t-elle, à titre gratuit, ce qu'elle
emprunte à titre onéreux ?
On s'emparera du capital de la Banque de France, dites-
vous, et on remboursera les actionnaires en rentes sur l'Etat.
Ceci recule la difficulté sans la résoudre. C'est la masse, la
nation qui empruntera le capital à 5 pour 100 pour le prê-
ter gratis. L'intérêt ne sera pas anéanti, mais mis sur le dos
du contribuable.
Mais enfin, admettons que ce capital de 10,000 fr., sur
lequel vous opérez fictivement, soit réuni, et mettons de côté
ce cercle vicieux qui consiste à supposer la gratuité pour la
réaliser. Puisque vous l'avez cru nécessaire,vous jugez sans
doute indispensable qu'il se conserve.
Pour cela vous raisonnez siu* cette hypothèse que B, C,
D, E, etc., rembourseront chaque année à la Banque les
billots qu'ils lui auront pris. Mais si cette hypothèse fait dé-
faut? Si B est un débauché qui va dépenser ses 1,000 fr. au
cabaret ? Si C les donne à sa maîtresse? Si D les jette dans
une entreprise ridicule ? Si E fait une fugue en Belgi-
que? etc., etc., que deviendra la Banque? A qui A s'adres-
sera-t-il pour avoir la contre-valeur des capitaux dont il se
sera défait ?
Car enfin votre Banque n'aura pas la vertu de changer
notre nature, de réformer nos mauvaises inclinations. Bien
au contraire, et il faut reconnaitre que rextrême facilité de
se procurer du papier- inonnaie, sur la simple promesse de
travailler à le rembourser ultérieurement, serait un puissant
encouragement au jeu, aux entreprises folles, aux opérations
hasardeuses, aux spéculations téméraires, aux dépenses im-
mordles ou inconsidérées. C'est une chose grave que de pla-
cer tous les hommes en situation de se dire : « Tentons la
fortune avec le bien d'autrui ; si je réussis, tant mieux pour
2: a PAMPHLETS.
moi; si j'éctioue, tant pis pour les autres. » Je ne puis con-
cevoir, quant à moi, le jeu régulier des transactions hu-
maines en dehors de la loi de responsabilité. Mais, sans
rechercher ici les effets moraux de votre invention, toujours
est-il qu'elle ôte à la Banque nationale toute condition de
crédit et de durée.
Vous me direz peut-être qu'avant de livrer ses billets la
Banque s'enquerra avec soin du degré de confiance que
méritent les demandeurs. Propriété, moralité, activité, in-
telligence, prudence , tout sera scruté et pesé avec soin.
Mais prenez garde; si , d'un côté, vous exigez que la Ban-
que ait mi capital primitif de garantie, si, de l'autre, elle
ne firête qu'en toute sécurité , que fera-t-elle de plus que
ne font aux États-Unis les Banques libres? Et celui qui est
pauvre diable aujourd'hui ne sera-t-il pas pauvre diable
sous votre régime?
Je ne crois pas que vous puissiez sortir de ces alter-
natives :
Ou la Banque aura un capital dont elle paiera l'intérêt,
et alors elle ne pourra, sans se ruiner, prêter sans intérêt.
Ou elle disposera d'un capital gratuit , et , en ce cas ,
expliquez-nous d'oîi elle le tirera, en dehors de A, B, C,
D, etc., qui forment toute la nation?
Dans l'une et l'autre hypothèse, ou elle prêtera avec me-
sure et discernement , et alors vous n'aurez pas le crédit
universel ; ou elle prêtera sans garantie , et en ce cas elle
fera faillite avant deux mois.
Mais passons sur ces premières difficultés.
A, que vous mettez en scène, est capitahste, partant
avisé, prudent, timoré, peureux même. Ce n'est pas vous
qui le nierez. Après tout, cela lui est bien permis. Tout ce
qu'il a, il l'a acquis au prix de ses sueurs, et ne veut pas
s'exposer à le perdre. Ce sentiment, au point de vue social,
est éminemment conservateur. Avant donc de livrer ses ca-
grahitk dl cuÉDiT. 2:7
pitaiix contre des billets, A tournera et retournera bien sou-
vent ces billets dans ses mains. Peut-être finira-t-il par les
refuser, et voilà votre système en fumée. Que ferez-vous ?
Décréterez-vous le cours /brce.'' Que devient alors la liberté,
dont vous êtes le champion ? Après avoir fait de la Banque
une inquisition, en ferez-vous une gendarmerie? Ce n'était
pas la peine de supprimer l'État.
Mais je vous concède , pour la discussion seulement, le
cours forcé. Vous n'empêcherez pas A de calculer ses ris-
ques. Il est vrai qu'il n'y a guère de risques qu'un vendem-
n'affronte, pourvu qu'il trouve dans l'élévation du prix une
prime d'assurance satisfaisante. A, capitaliste, c'est-à-dii-e
menuisier, cordonnier, forgeron, tailleur, etc., etc., dira
donc à B, C, D : Messieurs, si vous voulez mes meubles,
mes souliers, mes clous, mes habits, qui sont des valeurs
faites, donnez-moi une valeur faite, c'est-à-dire 20 fr. en
argent. — Voilà 20 fr. en billets, répond B. — Ce n'est
qu'une promesse, répond A, et je n'y ai pas confiance. —
Le cours forcé est décrété, réplique B. — Soit, riposte A,
mais je veux 100 fr. de ma marchandise.
Comment arrêterez-vous cette hausse de prix, évidem-
ment destructive de tous les bienfaits que vous attendez de
la Banque? Que ferez-vous? Décréterez-vous le maximum?
L'universelle cherté se manifestera encore par une autre
cause. Certes, vous ne doutez pas que la Banque, dès
qu'elle aura fait battre le rappel par tous les organes de la
publicité, dès qu'elle aura annoncé qu'elle prête pour rien,
n'attire à elle de nombreux clients. Tous ceux qui ont des
dettes, dont ils paient l'intérêt, voudront profiter de cette
belle occasiitn de se libérer. En voilà pour une vingtaine de
milliards. L'État voudra s'acquitter aussi des T) milliards
qu'il doit. La Banque sera encore assaillie de tout négociant
qui a conçu une opération, de tout manufacturier qui \ eut
fonder ou agrandir une fal)rique, de tout monomane qui
27 6 PAMPHLETS.
a fait une découverte merveilleuse , de tout ouvrier , com-
pagnon^ ou apprenti qui veut devenir maître.
Je ne crains pas de trop m'avancer en disant que l'émis-
sion des billets, si elle a la prétention de satisfaire tous les
appétits, toutes les cupidités, toutes les rêveries, dépassera
50 milliards dès les six premiers mois. Voilà de quel poids
la demande des capitaux pèsera sur le marché. Mais où en
sera l'offre? Dans six mois, la France n'aura pas créé assez
de valeurs faites (terres, instruments, marchandises, sub-
sistances), pour satisfaire à ce prodigieux accroissement de
prétentions ; car les valeurs faites, les réalités, ne tombent
pas aussi facilement dans le tablier de dame Offre, que les
valeurs fictives dans celui de dame Demande. Cependant
vendre et acheter sont des termes corrélatifs; ils expriment
deux actes qui s'impliquent, et, à vrai dire, ne font qu'un.
Quel sera le résultat ? Une hausse exorbitante de tous les
prix, ou, pour mieux dire, une désorganisation sociale
telle que le monde n'en a jamais vu. — Et, soyez-en sûr,
si quelqu'un en réchappe, ce ne sera pas le moins fripon,
ce ne sera pas surtout le pauvre diable à qui la Banque a
refusé crédit.
Ainsi, mesures arbitraires pour fonder la Banque, inqui-
sition si elle veut mesurer la confiance, cours forcé, maximum,
et, en définitive, banqueroute et désorganisation , dont les
plus pauvres et les moins roués seront les premières victi-
mes; voilà les conséquences logiques du papier-monnaie.
Ce n'est pas tout.
Vous pourriez me dire : Votre critique porte sur les
moyens d'exécution. On y avisera. Il ne s'agit que du prin-
cipe. Or, vous ne pouvez nier que ma Banque, sauf les
moyens d'exécution, détruit l'intérêt. Donc la gratuité du
crédit est au moins possible.
Je pourrais répondre : Non , si les moyens d'exécution
ne le sont pas. Mais je vais droit au fond, et je dis : Votre
GKATLIIK I)L CHEDIT. 2:9
invention n'eùt-elle pas tous les dangers que j'ai signalés,
n'atteint pas votre but. Elle ne réalise pas la yratuité du
cnklit.
Vous savez aussi bien que moi. Monsieur, que cette ré-
munération du capital , qu'on nomme intérêt, ne s'attache
pas seulement au prêt. Elle est aussi comprise dans le prix
de revient des produits. Et puisque ^ ous invoquez la comp-
tabilité,je l'invoque à mon tour. Ouvrons les livres du pre-
mier entrepreneur venu. Nous y verrons qu'il n'opère ja-
mais sans s'être assuré , non-seulement le salaire de son
travail, mais encore la rentrée, l'amortissement et l'intérêt
de son capital. Cet intérêt se trouve confondu dans le prix
de vente. En réduisant toutes les transactions à des achats
et des ventes, \ otre Banque ne résout donc pas, ne touche
même pas le problème de la suppression de l'intérêt.
Eh quoi 1 Monsieur , vous prt'tendez arriver à des arran-
gements tels, que celui qui travaille sur son propre capital
ne gagne pas plus que celui qui travaille sur le capital d'au-
trui emprunté pour rien ! Vous poursuivez une impossi-
bilité et une injustice».
hi vais plus loin, et je dis qu'eussiez-vous raison sur tout
le reste, vous auriez encore tort de prendre pour devise ce^
mots : gratuité du crédit. Prenez-y garde en elTet, vous
n'aspirez pas à rendre le crédit gratuit, mais à le tuer. Vous
\()ulez tout réduire à des achats et des ventes, à des vire-
ments de parties. Vous croyez que , grâce à votre papier-
monnaie, il n'y aura plus occasion de prêter ni emprunter;
que tout crédit sera inutile, nul, aboli, éteint faute d'occa-
sion. Mais peut-on dire d'une chose qui n'existe pas, ou
qui a cessé d'exister, qu'elle est gratuite?
Et ceci n'est point une querelle de mots. Après tout,
d'ailleurs, les mots sont les véhicules des idées. En annon-
çant la gratuité du crédit, vous donnez certainement à en-
tendre, (jue ce soit ou non votre intention, que chacun
280 VAMPHLETS.
pourra jouir, pendant un temps indéterminé, de la pro-
priété d'autrui sans rien payer. Les malheureux , qui n'ont
pas le temps d'approfondir les choses et de discerner en
quoi vos expressions manquent d'exactitude, ouvrent de
grands yeux. Ils sentent se remuer en eux les plus déplo-
rables appétits. Mettre la main sur le bien d'autrui, et cela
sans injustice, quelle attrayante perspective! Aussi vous
avez eu et vous deviez avoir d'abord beaucoup d'adeptes.
Mais si votre mot d'ordre eût été anéantissement du cré-
dit, qui exprime votre pensée réelle, on aurait compris que
sous votre r.'gime, on n'aura rien pour rien. La cupidité,
ce grand organe de la créance, comme dit Pascal, eût été
neutre. On se serait borné à examiner froidement, d'abord,
si votre système est un progrès sur ce qui est, ensuite, s'il
est praticable. Le mot gratuité est toujours fort séduisant;
mais je ne crains pas de dire que s'il a été un leurre pour
beaucoup de vos adeptes , il a été un piège pour votre
esprit.
Il explique les hésitations qu'on a pu remarquer dans
votre polémique. Quand je m'attachais à circonscrire le dé-
bat dans cette question de la (jrutuité , vous étiez mal à
l'aise. Vous sentiez bien, au fond de votre conscience et de
votre science, que le crédit, tant qu'il existe, ne peut être
gratuit ; que le remboursement d'une valeur empruntée ne
peut être identique, soit qu'on l'opère immédiatement, soit
qu'on l'ajourne indéfiniment. Vous faisiez à cet égard des
concessions loyales qui vous ont été reprochées dans votre
église. D'un autre côté, entraîné, engagé par votre devise :
gratuité du crédit, vous faisiez des efforts incroyables pour
vous tirer de ce mauvais pas. Vous invoquiez Vantimmie,
vous alliez jusqu'à dire que le oui et le non peuvent être
vrais de la même chose et en même temps. Après la dia-
lectique, venait la rhétorique. Vous apostrophiez l'intérêt,
le qualifiant de vol, etc., etc.
GRATUITE DU CREDIT. 281
Et tout cela pour avoir revêtu votre pensée d'une expres-
sion fausse. Notre débat eût été bien abrégé, si vous ma-
viez dit : Tant que le crédit existe, il ne peut être gratuit;
mais j'ai trouvé le moyen de faire qu'il n'existe pas, et do-
rénavant j'écrirai sur mon drapeau, au lieu de ces mots :
Gratuité du crédit, ceux-ci : Anéantissement du crédit.
La question ainsi posée, je n'aurais eu qu'à examiner vos
moyens d'exécution. C'est ce que, par votre dernière let-
tre, vous m'avez mis à même de faire. J'ai prouvé que ces
moyens d'exécution se résument en un mot : papier-
monnaie.
J'ai prouvé, en outre :
Que, pour que les billets d'une Banque soient reçus, il
faut qu'ils inspirent confiance;
Que, pour qu'ils inspirent confiance , il faut que la Ban-
que ait des capitaux;
Que, pour que la Banque ait des capitaux, il faut qu'elle
les emprunte précisément à A, B, C, D, qui sont le peuple,
et en paie l'intérêt au cours ;
Que si elle en paie l'intérêt , elle ne peut les prêter sans
intérêt ;
Que, si elle les prête à A, B, C, D, gratis, après les leur
avoir pris de force sous forme de contribution, il n'y a rien
de changé dans le monde, si ce n'e&t une oppression de
plus;
Et enfin que, dans aucune hypothèse, même en réduisant
toutes les transactions à des ventes, vous ne détruisez pas
cette rémunération du capital , toujours confondue avec le
prix de vente.
II K'sulte de là, que si votre Banque n'est ((u'ime fabri(|«ie
de pa[)ier-monnaie, elle amènera la désorganisation s(»ciale.
Que si , au contraire , elle est établie sur les bases de la
justice, de la prudence et de la raison, elle ne fera rien ([ue
ne puisse faire inieiu (pielle la liberté des banques.
28 2 PAMPHLETS.
Est-ffi à dire, Monsieur, qu'il n'y a'.t ririi d»' \rai, selon
inoi, dans les idées que vous soutenez? En m'expliquant à
cet égard, je vais faire un mouvement vers vous. Puisse-t-il
vous déterminer à en faire un vers moi, ou plutôt vers la
vraie solution : la liberté des Banques.
Mais, pour être compris, j'ai besoin, au risque de me ré-
péter, d'établir quelques notions fondamentales sur le crédit.
Le Temps est précieux. Time is money, disent les Anglais.
Le temjjs, c'est l'étoffe dont la vie est faite, dit le Bonhomme
Bichard.
C'est de cette vérité incontestable que se déduit la notion
et la pratique de l'intérêt.
Car faire crédit, c'est accorder du temps.
Sacrifier du temps à autrui , c'est lui sacrifier une chose
précieuse, et il n'est pas possible de soutenir qu'en affaires
un tel sacrifice doive être gratuit.
A dit à B : Consacrez cette semaine à faire pour moi un
chapeau ; je l'emploierai à faire pour vous des souliers. —
Souliers et chapeau se valent, répond B, j'accepte.
Un instant après, B s'étant ravisé dit à A : J'ai réfléchi
que le temps m'est précieux; je désire me consacrer à moi-
même cette semaine et les suivantes ; ainsi , faites-moi les
souliers tout de suite, je vous ferai le chapeau danfe un an.
— J'y consens, répond A, mais, dans un an, vous me don-
nerez une semaine et deux heures.
Je le demande à tout homme de bonne foi, A fait-il acte
de p'u'aterie en plaçant une nouvelle condition à son profit
à côté d'une nouvelle condition à sa charge?
Ce fait primitif contient en germe toute la théorie du
crédit.
Je sais que, dans la société , les transactions ne sont pas
aussi simples que celle que je viens de décrire , mais elles
sont identiques par leur essence.
Ainsi, il est possible que A vende les souliers à un tiers
GUATLllÉ Dl CllÉDM. -^8 3
pour 10 fr. et remette cette somme à B en lui disant : Don-
nez-moi le chapeau immédiatement, ou si vous voulez un
délai d'un an, vous me restituerez une semaine de travail,
plus deux heures, ou bien 10 fr., plus un vingtième en sus.
Nous rentrons tout à fait dans l'hypothèse précédente.
D'accord, je l'espère du moins, sur la légitimité du cré-
dit, voyons maintenant à quels arrangements il peut donner
lieu.
B peut n'avoir pris qu'un engagement verbal, et cepen-
dant, il n'est pas impossible que A ne le transmette et ne
l'escompte. Il peut dire à C : Je vous dois 10 fr. B m'a
donné sa parole qu'il me donnerait 10 fr. et 10 sous dans
un an. Voulez-vous accepter en paiement mes droits
sur B? — Si C a confiance, s'il croit, l'opération pourra se
faire. Mais qui oserait dire que, pour multiplier les souliers
et les chapeaux, il suffit de multiplier les promesses de ce
genre, indépendanmient de la confiance qui s'y attache?
B peut livrer un titre écrit. Le titre, sous cette forme,
évitera les contestations et dénégations; il inspirera plus de
confiance et circulera plus facilement que la promesse ver-
bale. Mais ni la nature ni les efï'ets du crédit n'auront changé.
Enfin un tiers, une Banque, peut garantir B, se charger
de son titre et émettre à la place son propre billet. Ce sera
une nouvelle facilité à la circulation. Mais pourquoi ? pré-
cisément parce que la signature de la Banque inspire au pu-
blic plus de confiance que celle de B. Comment donc peut-
on penser qu'une Banque soit bonne à quelque chose, si
elle n'a pas pour base la confiance, et comment l'aurait-
elle, si ses billets ofî'rent moins de garantie que ceux
deB?
Il ne faut donc pas que ces titres divers nous fassent il-
lusion. 11 ne faut pas y voir une valeur propre, mais la
simple promesse de livrer une valeur, promesse souscrite
par quel([u'un qui est en mesure de la tenir.
28 4 'pamphlets.
Mais ce que je veux faire remarquer, car c'est ici que
s^opère le rapprochement que j'ai annoncé entre votre opi-
nion et la mienne^ c'est un singulier déplacement du droit
à l'intérêt, qui s'opère par l'intervention des Banques.
Dans le cas d'un billet à ordre ou d'une lettre de change,
qui paie l'intérêt? Évidemment l'emprunteur, celui à qui
d'autres ont sacrifié du temps. Et qui profite de cet intérêt?
Ceux qui ont fait ce sacrifice. Ainsi, si B a emprunté, pour
un an, 1,000 fr. à A. et lui a souscrit un billet de 1,040 ft".,
c'est A qui profite des 40 fr. S'il négocie immédiatement
ce billet, à A pour 100 d'escompte, c'est le preneur qui
gagne l'intérêt , comme il est juste, puisque c'est lui qui
fait V avance ou le sacrifice du temps. Si A négocie son
billet au bout de six mois à C, celui-ci ne lui en donne
que 1,020 fr., et l'intérêt se partage entre A et C, parce
que chacun a sacrifié six mois.
Mais quand la Banque intervient, les choses se passent
différemment.
C'est toujours B, l'emprunteur , qui paie l'intérêt. Mais
ce n'est plus A et C qui en profitent, c'est la Banque.
En effet, A vient de recevoir son titre. S'il le gardait, à
quelque époque qu'il le négociât, il toucherait toujours
l'intérêt pour tout le temps où il aurait été privé de son
capital. Mais il le porte à la Banque. Il remet à celle-ci un
titre de 1,040 fr., et elle lui donne en échange un billet
de 1,000 fr. C'est donc elle qui gagne les 40 fr.
Quelle est la raison de ce phénomène? Il s'explique par
la disposition où sont les hommes de faire des sacrifices à la
commodité. Le billet de banque est un titre très-com-
mode. Quand on le prend on ne se propose pas de le gar-
der. On se dit : il ne restera pas en mes mains plus de huit
à dix jours, et je puis bien sacrifier l'intérêt de 1,000 fr.
pendant une semaine en vue des avantages que le billet me
procure. Au reste, les billets ont cela de commun avec
GRATLITÉ DL CUÉDIT. 2«5
l'argent ; celui qu'on a dans sa bourse ou dans sa caisse ne
rapporte pas d'intérêt , ce qui montre, poiu- le dire en pas-
sant, l'absurdité des personnes qui déclament sans cesse
contre la productivité de l'argent, rien au monde n'étant
plus improductif d'intérêts que la monnaie.
Ainsi, si un billet de banque reste un an dans la circula-
tion, et passe par quarante mains, séjournant neuf jours
dans chacune, c'est quarante personnes qui ont renoncé,
en faveur de la Banque, aux droits (Qu'elles avaient sur les
40 fr. d'intérêts dus et payés par B. Chacune d'elles a fait
un sacrifice de 1 fr.
Dès lors on a pu se demander si cet arrangement était
juste, s'il n'y aurait pas moyen d'organiser une Banque na-
tionale, commune, qui fit profiter le public du sacrifice
supporté par le public, en un mot, qui ne perçût pas d'in-
térêts.
Si je ne me trompe. Monsieur, c'est sur l'observation de
ce phénomène que se fonde votre invention. Elle n'est pas
nouvelle. Ricardo avait conçu un plan moins radical, mais
analogue (') , et je trouve dans Say (Commento.ires sur
Storcli) ces lignes remaiïjuables :
<.< Celte idée ingrénieuse ne laisse qu'une question non résolue. Oui
devra jouir de l'intérêt de celle somme considérable mise dans la cir-
culation? Serait-ce le Gouvernemenl? Ce ne serait pour lui qu'un
moyen d'augmenter les abus, tels que les sinécures^ la corruption
parlementaire, le nombre des délateurs de la police et les armées
permanentes. Serait-ce une compagnie financière, comme la Banque
d'Angleterre, la Banque de France? Mais à quoi bon faire à une
compagnie financière déjà riche le cadeau des intérêts payes en détail
"par le public?... Telles sont les questions qui naissent à ce sujet.
Peut-être ne sont-elles pas insolubles. Peut-être y a-t-il des moyens
de rendre hautement profitable au public l'économie qui en résulle-
rail; mais je ne suis pas appelé à développer ici ce nouvel ordre
d'idées.
(*, Proposais for on economiral and securc currency.
286 PAMPHLETS.
Puisque c'est le public qui paie en détail ces intérêts,
c'est au public d'en profiter. Certes, il n'y avait qu'un pas
de ces prémisses à la conclusion. Quant au moyen, je le
crois tout trouvé ; ce n'est pas la Banque nationale, mais la
liberté des banques.
Remarquons d'abord que la Banque ne bénéficie pas de
la totalité de l'intérêt.
Outre les frais, elle a un capital. Et puis elle est dans la
nécessité de tenir toujours prête, dans ses caisses, une
somme d'argent improductive.
Les billets d'une banque, on ne saurait trop le répéter,
sont des titres de confiance. Le jour où elle les émet, la
Banque proclame hautement qu'elle est prête à les rem-
bourser à bureau ouvert et à toute heure. Rigoureusement,
elle devrait donc tenir toujours en disponibilité une valeur
faite égale à la valeur représentative lancée dans la circu-
lation, et alors l'intérêt payé par B serait perdu pour tout
le monde. Mais l'expérience ayant appris à la Banque que
ses billets courent le monde pendant un temps déterminé,
elle ne prend ses précautions qu'en conséquence. Au lieu
de garder 1,000 fr. elle n'en garde que 400 (par hypo-
thèse), et fait valoir 000 fr. C'est l'intérêt de ces 600 fr.
qui est supporté par le public, par les détenteurs succes-
sifs du billet, et gagné par la Banque.
Or, cela ne devrait pas être. Elle ne devrait gagner que
ses frais, l'intérêt de tout capital de fondation, et les justes
profits de tout travail, de toute spéculation. C'est ce qui
arri\erait avec la liberté des banques ; car la concurrence,
tendant à rendre uniforme le taux de l'intérêt, ne permet-
trait pas aux actionnaires d'une banque d'être mieux trai-
tés que les actionnaires de toute autre entreprise analogue.
En d'autres termes, les banques rivales seraient forcées de
réduire le taux des escomptes à ce qui est nécessaire pour
placer leurs capitaux dans la condition commune , et ce
GUAILIIÉ DU CRÉDIT. 28 7
phénomène étrange que j'ai signalé, je veux dire l'aban-
don volontaire des intérêts, auxquels se soumettent les
détenteurs successifs de ces billets , profiterait au public
sous forme de réduction dans le taux des escomptes. Pour
être plus précisée dirai que l'intérêt d'un billet de 1,000 fr.
mis en circulation, se partagerait. Une partie irait à la Ban-
que pour couvrir la somme qu'elle est obligée de tenir en
réserve, les frais, et la rente de son capital primitif; —
l'autre partie serait forcée, par la concurrence, à se con-
vertir en diminution d'escompte.
Et cela, prenez-y garde, ne veut pas dire que l'intérêt
tendra à devenir gratuit ou à s'anéantir. Cela veut dire
seulement qu'il tendrait à être perçu par celui qui y adroit.
Mais le privilège est intervenu qui en a disposé autre-
ment, et la Banque de France n'ayant pas de concurrents,
au lieu de retenir la partie, empoche le tout.
Je voudrais, iMonsieur, montrer la liberté des banques
sous un autre aspect ; mais cette lettre est déjà trop longue.
Je me bornerai à indiquer ma pensée.
Ce qu'on nomme vulgairement lintérêt (i) comprend trois
éléments qu'on a trop l'habitude de confondre :
1° L'intérêt proprement dit, (,ui est la rémunération du
délai, le prix du temps;
2° Les frais de circulation ;
3° La prime d'assurance.
La liberté des ban.pies agirait à la fois d'une manière fa-
vorable, et dans le sens de la réduction, sur ces trois élé-
ments. Elle maintiendrait au taux le plus bas, p;u- les rai-
sons que j'ai dites, l'intérêt proprement dit, sans jamais
l'anéantir. Elle fei-ait tomber les frais de circulation à un
cliilliv ((ui. dans la pratique, se confondrait avec zc-ro. Enfin
(') Ouanl i la réiiiunOralin,, ,lu capital i.ulépon.lanle de la circoii-
slance du prêl, voyez, à la (lualiiéme lellre, les pajr.-s 140 el suiv.
{Noie de l'éditeur.)
288 PAMPHLETS.
elle tendrait à diminuer et surtout à égaliser la prime d'as-
surance, qui est de beaucoup l'élément le plus onéreux ,
— principalement pour les classes laborieuses, — dont se
compose l'intérêt total.
Si, en effet, les hommes qui jouissent de la plénitude du
crédit en France, comme les Mallet, les Hottinger, les
Rothschild, trouvent des capitaux à 3 pour 100, on peut
dire que c'est là l'élément intérêt, et que tout ce que les
autres paient en sus représente l'élément frais, et surtout
l'élément prime d'assurance ; ce n'est plus le prix du temps,
c'est le prix du risque, ou de la difficulté et de l'incertitude
du recouvrement.
Comment la liberté des banques améliorerait-elle et éga-
liserait-elle la condition des emprunteurs sous ces rapports ?
Que le lecteur veuille bien résoudre la question. J'aime
mieux lui laisser cette fatigue que de la lui donner.
En cette matière, comme en toutes, la véritable solution
est donc la liberté. La liberté fera surgir des banques par-
tout où il y a un centre d'activité, et associera ces banques
entre elles ; elle mettra à portée de chaque marchand, de
chaque artisan, ces deux grands leviers du progrès, l'épar-
gne et le crédit. Elle restreindra l'intérêt au taux le plus
bas où il puisse descendre. Elle répandra les habitudes les
plus favorables à la formation des capitaux. Elle fera dispa-
raître toute ligne de démarcation entre les classes et réali-
sera la mutualité des services, sans anéantir ce prix du
temps, qui est un des éléments légitimes et nécessaires des
transactions humaines.
Liberté des banques ! Liberté du crédit ! Oh ! pourquoi ,
monsieur Proudhon, votre brûlante propagande n'a-t-elle
pas pris cette direction ? Est-ce qu'à tous autres égards, vous
ne réclamez pas ce qui est pour tous, les hommes un droit,
un attribut, un enseignement, la liberté? Est-ce que vous ne
demandez pas la liberté des achats et des ventes ? Et
GUATLIÏE DU CREDIT. 289
qu'est-ce, après tout, que le prêt, si ce n'est la vente d\in
usage, la vente du temps ? Pourquoi faut-il que cette trans-
action seule soit réglementée par l'État ou renfermée dans
le cercle de vos conceptions ? Avez-vous foi dans l'huma-
nité? Travaillez à faire tomber ses chaînes et non à lui en
forger de nouvelles. Admettez que le mobile qui la pousse
vers son perfectionnement indéfini réside en elle-même et
non dans le cerveau du législateur. Réalisons la liberté, et
l'humanité saura bien en faire sortir tout le progrès que sa
nature comporte. S'il est possible et bon que le crédit soit
jamais gratuit ou anéanti, comme vous le croyez, l'huma-
nité libre accomplira cette œuvre plus si!irement que votre
banque. Si cela n'est ni bon ni possible, comme j'en suis
convaincu, l'humanité libre évitera les abîmes où votre
banque la pousse.
Au nom du droit, au nom de la justice, au nom de votre
foi dans les destinées humaines, au nom de cette concor-
dance qu'il est toujours désirable de mettre entre toutes les
parties d'une propagande, je vous adjure donc de substi-
tuer sur votre drapeau à ces mots : Gratuité du crédit, ceux
de Liberté du crédit. — Mais j'oublie qu'il ne m'appartient
pas de donner des conseils. D'ailleurs à quoi serviraient-ils ?
A-t-on jamais vu un chef d'école revenir sur ses pas et bra-
ver ce mot injuste, mais terrible : Apostasie ? — Il y eu a
(jui ont fait dans leur vie bien des témérités; ils ne feront pas
celle-là, encore qu'elle soit plus digne que toutes les autres
de flatter l'orgueil d'un noble cœur.
Fhédéuk: Bastiai .
Œuvres compiles, t. V. . u
290 PAMPHLETS.
TUEIZIÈME LETTRE.
P. J. PROUDHON A F. BASTIAT.
Consultalidn psychologique. — Rêcapilulalion. — l,a complabililé est
une méthode infaillible. — Clôture de la iliscu.-sion.
Il février 1S50.
MONSEUR BaSTIAT,
Votre dernière lettre justifie toutes mes prévisions. J'étais
si sûr de ce qui m'arrive, qu'avant même d'avoir reçu la
Voix du Peuple du 4 février, j'avais écrit les trois quarts
de la réponse que vous allez lire, et à laquelle je n'ai plus
qu'à mettre une fin.
Vous êtes de bonne foi, monsieur Bastiat, vous ne souf-
frez pas qu'on en doute ; je l'ai d'ailleurs reconnu et ne pré-
tends point me rétracter. Mais il ftiut bien que je vous le
dise, votre intelligence sommeille, ou plutôt elle n'a jamais
vu le jour : c'est ce que je vais avoir l'honneur de vous dé-
montrer à vous-même, en faisant le résumé de notre débat.
Je souhaite que l'espèce de consultation psychologique à
laquelle vous allez assister, et dont le sujet sera votre pro-
pre esprit, commence pour vous cette éducation intellec-
tuelle, sans laquelle un homme, quelque dignité de carac-
tère qui le distingue, quelque talent qu'il déploie, n'est et
ne sera jamais autre chose qu'un animal parlant, comme
dit Aristote.
Ce qui constitue dans l'homme l'intelligence, c'est l'exer-
cice complet, harmonique, suivi, des quatre facultés sui-
vantes : Attention, Comparaison, Mémoire, Jugement. —
Voilà du moins ce qu'on m'a appris au collège, et que vous
trouverez dans toutes les philosophies.
(iKATLIIK m CUEDIT. 29 1
Deux (iu plusieurs jugements enchaînés l'un à l'autre, et
formant un tout systématique sont une opération. — Les
opérations de l'entendement sont de plusieurs espèces, syl-
logisme, induction, sorite, dilemme, etc. Ou leur donne à
toutes le nom commun de raisonnement.
L'art de raisonner s'appelle la logique : c'est, à propre-
ment parler, la mécanique intellectuelle. — L'ensemble
des facultés est la Raison.
L'induction de Platon, le syllogisme d'Aristote, la con-
tradiction des sophistes, l'identité de Condillac, l'antinomie
de Kant et Hegel, ne sont que des formes variées du rai-
sonnement, des applications particulières de la logique :
c'est ainsi que l'emploi de la vapeur comme force motrice
a fait inventer des machines de toute espèce, locomotives,
bateaux à vapeur, machines fixes, machines à haute ou
l)asse pression, etc.; mais qui toutes découlent du même
principe, la vapeur.
Toutes les sciences, sans exception, sont fondées sur la
logique, c'est-à-dire sur l'exercice des quatre facultés pri-
mordiales : attention, comparaison, mémoire, jugement.
(>'est pourquoi la science est essentiellement démonstra-
tive : la spontanéité, l'intuition, l'imagination, ne sont d'au-
cune autorité scientifique. C'est pour cela aussi, c'est en
\ertu de leurs facultés rationnelles, que les hommes de-
viennent capables de se comnuniiciuer leurs pensées et de
converser entre eux : ôtez-leur rattention, la comparaison,
la mémoire et le jugement; ils parlent l'un après l'autre ou
tout à la fois, ils ne se répondent pas, ils ne s'entendent
plus.
Appliquons ces règles de la raison humaine, notre con>
mun critérium.
Dès le commencement de cette dispute, répondant caté-
goriquement à la question que vous m'avez posée, savoir,
si l'intérêt du prêt est légitime, je vous ai dit que, dans les
2:j2 pamphlets.
conditions économiques actuelles^ et tant que le crédit ne
serait pas démocratiquement organisé, Taffirmative me pa-
raissait indubitable ; qu'ainsi les démonstrations que vous
preniez la peine de me faire étaient inutiles; que je les
acceptais d'avance ; que toute la question, pour moi, était
de savoir si le milieu économique pouvait être changé, et
que le socialisme, au nom duquel je prenais la parole,
affirmait cette possibilité. J'ajoutais que le changement des
conditions du crédit était une nécessité de la tradition elle-
même, le dernier terme de cette routine que vous défendez
avec tant d'obstination et si peu de philosophie.
Ainsi donc, à la question que vous m'adressiez, l'intérêt
du capital est-il légitime? j'ai répondu sans hésiter : —
Oui, dans l'ordre actuel des choses, l'intérêt est légitime.
Mais j'affirme que cet ordre peut et doit être modifié, et
qu'inévitablement, de gré ou de force, il le sera. Était-ce
donc une réponse obscure? Et n'avais-je pas le droit d'es-
pérer qu'après avoir répondu si nettement à votre ques-
tion, vous répondriez à votre tour à la mienne ?
Mais j'avais affaire à un homme dont l'intelligence est
hermétiquement fermée, et pour qui la logique n'existe
pas. C'est en vain que je vous crie : Oui, l'intérêt est légi-
time dans certaines conditions indépendantes de la volonté
du capitaliste ; non, il ne l'est pas dans telles autres, qu'il dt';-
pend aujom'dhui de la société de faire naître ; et c'est pour
cela que l'intérêt , excusable dans le préteur, est, au point
de vue de la société et de l'histoire, une spoliation ! Vous
n'entendez rien, vous ne comprenez pas, vous n'écoutez
seulement pas ma réponse. Vous manquez de la première
faculté de l'intelligence, l'attention.
C'est ce qui résulte, au surplus, de votre seconde lettre,
dont voici le début : « Monsieur, vous me posez sept ques-
« tions. Rappelez-vous qu'il ne s'agit en ce moment que
« ;lune seule : L'intérêt du capital est-il légitime? » Tout
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 20 3
le rosto (1(> votre épitro n'est qu'une reproduction des argu-
ments (lt> la première; arguments auxquels je n'avais pas
répondu, parce que je n'avais que faire d'y répondre.
Changez le milieu, vous disais-je, et vous changez le prin-
cipe, vous changez la pratique. — Vous n'avez pas tenu
compte de mes paroles. Vous avez cru plus utile de plai-
santer sur la contradiction et l'antinomie, sur la thèse,
l'antithèse et la synthèse, mettant de votre côté, à si peu
de frais, les usuriers et les sots, heureux de rire de ce
qu'ils tremhlent de concevoir.
Que fais-je alors?
Pour exciter en vous cette attention rebelle, je prends
di\ ers termes de comparaison. Je vous montre, par l'exem-
ple de la monarchie, de la polygamie, du combat judiciaire,
des corporations industrielles, qu'une même chose peut
très-bien avoir été bonne, utile, légitime, respectable, puis
après devenir mauvaise, illicite et funeste, tout cela suivant
les circonstances qui l'environnent; que le progrès, la
grande loi de l'humanité, n'est pas autre chose que cette
transformation incessante du bien en mal, et du mal en
bien; qu'il en est ainsi, entre autres, de l'intérêt; que
l'hcui'c est venue pour lui de disparaître, ainsi qu'il est
facile d'en juger aux signes politiques, historiques et écono-
miques, que je me contente de vous indiquer en les ré-
sumant.
C'était faire appel à la |)lus précieuse de vos facultés.
C'était vous dire : Quand j'aftirme que les conditions qui
rendent le prêt excusable et licite ont disparu, je n'affirme
point une chose cxlraordinairt^, je ne fais qu'énoncer un
cas particulier du progrès social. Observez, comparez; et,
la comparaison faite, l'analogie reconnue, re^■enons à la
question posée par moi à la suite de la vôtre. Les formes
du crédit peuvent-elles, doixcnt-elles être modifiées, de
manière à amener la suppression de l'intérêt ? Voilà, sans
294 PAMPHLETS.
préjudice de l'absolution que la science doit à tous prê-
teurs, spéculateurs capitalistes et usuriers, ce que nous
avons à examiner.
Mais, bah 1 est-ce que M. Bastiat compare, lui? Est-ce que
seulement il est capable de comparaison, plus que d'atten-
tion? Les analoiiies de l'histoire, vous ne les saisissez point;
le mouvement des institutions et la loi générale qui en
ressort, vous l'apppelez du fatalisme. — « Je veux, dites-
vous dans votre troisième lettre, rester sur mon terrain ! »
Et là-dessus, faisant tourner votre crécelle, vous accro-
chant à tous les mots qui peuvent vous fournir un prétexte,
vous reproduisez, comme arguments nouveaux, quelques
faits dont je n'attaque point la légitimité dans la routine
établie, mais dont je conteste la nécessité, dont, par con-
séquent, je demande la révision, la réforme.
Quand un homme, qui se dit économiste, qui a la pré-
tention de raisonner, de démontrer, de soutenir une discus-
sion scientifique, en est là, j'ose dire. Monsieur, que c'est
un homme désespéré. Ni attention, ni comparaison] inca-
pacité absolue découter et de répondre 1 Que puis-je dé-
sormais tirer de vous ? Vous êtes hors de la philosophie,
hors de la science, hors de l'humanité.
Cependant je ne me rebute pas. Peut-être, me dis-je,
l'attention et la comparaison s'évcilleront-elles en M. Bas-
tiat, à l'aide d'une autre faculté. Observer avec attention
une idée, comparer ensuite cette idée avec une autre, c'est
chose trop subtile, trop abstraite. Essayons de l'histoire :
l'histoire est la série des observations et des expériences du
genre humain. Montrons à M. Bastiat le progrès : pour
saisir le progrès dans son unité, et conséquemment dans
sa loi, il ne faut que de la mémoire.
Quand je parle de la mémoire, comme, faculté de l'en-
tendement humain, je la distingue essentiellement du sou-
venir. Les animaux se souviennent , ils n'ont pas la mé-
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 2 95
moire. La mémoire est la faculté d'enchaîner et classer
les souvenirs; de considérer plusieurs faits consécutifs
comme un seul et même fait, d'y mettre de la série et de
l'unité. C'est l'attention appliquée à une suite de choses
accomplies dans le temps et généralisée.
J'écris donc la monographie de l'usure. Je vous montre
l'usure dans son origine, ses causes, ses prétextes, ses ana-
logies, son développement, ses effets, ses conséquences.
Je prouve que les résultats du principe de l'usure sont tout
à l'impossible et à l'absurde, qu'ils engendrent fatalement
l'immoralité et la misère. Cela fait, je vous dis : Vous
voyez que l'ordre et la conservation de la société sont dé-
sormais incompatibles avec l'usure; que les conditions du
crédit ne peuvent plus rester les mêmes; que l'intérêt,
licite au commencement, excusable encore aujourd'hui
dans le prêteur, dont il ne dépend pas de s'en priver, est
devenu, au point de vue de la conscience sociale, une loi
spoliatrice, une institution monstrueuse, qui appelle invin-
ciblement une réforme.
C'était le cas, si je ne me trompe, d'étudier enfin Ihis-
toire, les conditions nouvelles du crédit, la possibilité, at-
testée par moi, de le rendre gratuit. Et rappelez-vous
qu'écartant avec le plus grand soin la question de per-
sonnes, je vous disais sans cesse : Je n'accuse point les ca-
pitalistes; je ne me plains pas des propriétaires; je n'ai
garde de condamner, comme a fait l'Église, les banquiers
et les usuriers : je reconnais la bonne foi de tous ceux qui
profitent de l'intérêt. Je dénonce une erreur exclusivement
collective, une utopie antisociale et pleine d'iniquité. Eh
bien ! m'avez-vous seulement compris ? Car pour ce qui
est de me réfuter, vous n'y songez seulement pas.
J'ai sous les yeux votre quatrième lettre : y a-t-il ombre
de cette aperception liistoriciue. (|ui est, comme je vous le
dis, la mémoirr'? Non. Les faits acconqilis (existent pour
2 96 PAMPHLETS.
VOUS uniquement comme souvenirs : c'est-à-dire- qu'ils ne
sont rien. Vous ne les niez point : mais comme il vous est
impossible d'en suivre la filière et de les généraliser, vous
n'en dégagez pas le contenu ; leur intelligence vous échappe.
Votre faculté mnémonique , comme votre faculté d'atten-
tion et de comparaison, est nulle. Vous ne savez que répé-
ter toujours la même chose : Celui qui prête à intérêt n'est
point un voleur; et nul ne peut être contraint de prêter.
Que sert, après cela, de savoir si le crédit peut être orga-
nisé sur d'autres bases, ou d'examiner ce qui résulte pour
les classes travailleuses de la pratique de l'intérêt? — Votre
thème est fait : vous ne vous en départez point. Et sur
cela , après avoir exposé la routine usuraire, sous forme
d'exemples , vous la reproduisez sous forme de proposi-
tions, et vous dites : Voilà la science !
Je vous l'avoue. Monsieur, j'ai douté un instant qu'il y
eût sur la terre un homme aussi disgracié de la nature sous
le rapport de l'intellect, et j'ai accusé votre volonté. Pour
ma part, je préférerais mille fois être suspect dans ma fran-
chise , que de me voir dépouillé du plus bel apanage de
l'homme, de ce qui fait sa force et son essence (^). C'est
(') Quelques mois après la clôture de cette discussion, M. Prou-
dhon, au nom d'une compagnie industrielle, demandait au gouver-
nement une garantie de 5 pour % d'intérêt, pour certaine entreprise
de transports, entre Châlons et Avignon. Choqué dune telle demande
de la part de l'apôtre du crédit gratuit et de l'anarchie, Bastiat
manifesta son impression par une lettre restée inédite, dont nous re-
produisons les dernières lignes.
« M. Proudhon, déplorant la faiblesse de mes facultés intellec-
«. tuelles, disait : — Pour ma [art, je préférerais mille fois être sus-
» [lect dans ma franchise que de me voir dépouillé du plus bel apa-
< nage de l'homme, de ce qui fait sa force et son essence. — Que
«c .M. Proudhon le sache bien : j'accepte le partage. A moi l'humble
« intelligence qu'il a plu à Dieu de me départir; à lui, puisqu'il le
« préfère, d'êtr a; suspecté dans sa franchise. ^
(Note de l'éditeur.)
GRATIITÉ DL CRÉDIT. 2 97
SOUS cette impression pénible qu'a été écrite ma lettre du
31 déccml)re, dont il vous est facile à présent d'apprécier
la siynitication.
Je me suis dit : Puisque M. Bastiat ne daig:ne ni honorer
de son attention ma réponse , ni comparer les faits qui la
motivent, ni faii'e état du mouvement historique qui met
à néant sa théorie; puisqu'il est incapable d'entrer avec
moi en dialogue et d'entendre les raisons de son contra-
dicteur, il faut croire qu'il y a en lui excès de personnalité.
C'est un homme, comme l'on dit, qui abonde dans son pro-
pre jugement, et qui , à force de n'écouter que soi, s'est
séquestré de toute conversation avec ses semblables. Atta-
quons-le donc dans son jugement , c'est-à-dire dans sa
conscience, dans sa personnalité, dans son moi.
Voilà comment. Monsieur, j 'ai été conduit à m'en pren-
dre, non plus à vos raisonnements, radicalement nuls dans
la question, mais à votre volonté. J'ai accusé votre bonne
foi : c'était une expérience, je vous en demande pardon,
que je me permettais sur votre individu. Pour donner corps
et figure à mon accusation, j'ai Ci-ncentré toute notre dis-
cussion sur un fait contemporain, palpable, décisif, avec
lequel j'ai identifié, non-seulement votre théorie, mais vous-
même, sur la Banque de France.
La Banque de France , vous ai-je fait observer, est la
preuve vivante de ce que je ne cesse de vous répéter depuis
six semaines, savoir, que si l'intérêt fut un jour nécessaire
et licite, il y a aujourd'hui, jjour la société, devoir et pos-
sibilité de l'abolir.
Il est prouvé, en effet, par la comparaison du capital de
la Ban(|iie avec son encaisse, que tout en servant à ses ac--
tionnaires l'intérêt (ludit capital à Ipour 100, elle peut faire
le crédit et l'escompte \\ 1 pour 100, et réaliser encore de
beaux bénéfices. Elle le peut , elle le doit : en ne le faisant
pas, elle vole. File estc.iuse, par son refus, (jne le taux des
298 PAMPHLETS.
intérêts, loyers et fermages , qui devrait descendre partout
à 1 pour 100, en maximum, reste élevé à 5,4,5,6,7,8, 10,
12 et 15 pour 100. Elle est cause que le peuple paie cha-
que année aux classes improductives plus de six milliards
de gratifications et pots-de-vin, et que, tandis qu'il pourrait
produire chaque année vingt milliards de valeurs , il n'en
produit que dix. Donc, ou vous justifierez la Banque de
France, ou, si vous ne le pouvez pas, si vous ne l'osez pas,
vous reconnaîtrez que la pratique de l'intérêt n'est qu'une
pratique de transition, qui doit disparaître dans une société
supérieure.
Voilà, monsieur, ce que je vous ai dit, et en termes assez
vifs pour provoquer de votre part, à défaut d'attention, de
comparaison, de mémoire , sur la question tout historique
que je vous avais jusqu'alors soumise, cet acte simple et
tout intuitif de la pensée, lorsqu'elle se trouve en présence
d'un fait, et interrogée par oui ou par non, je veux dire, un
jugement. Vous n'aviez qu'à répondre, en deux mots, cela
est, ou cela n'est pas, et le procès était fini.
Cela est, c'est-à-dire, oui, la Banque de France peut, sans
faire tort à ses actionnaires et se nuire à elle-même, faire
l'escompte à 1 pour 100; elle peut donc, en vertu delà
couciurence qu'elle créerait par cette diminution, faire
baisser le loyer de tous les capitaux, et du sien propre, au-
dessous de 1 pour 100. Et puisque le mouvement de dé-
croissance, une fois commencé, ne s'arrêterait plus, elle
peut, si elle veut, faire disparaître tout à fait l'intérêt. Donc
le crédit payé, quand il ne prend que ce qui lui est dû,
mène droit au crédit gratuit ; donc l'intérêt n'est qu'un fait
d'ignorance et de barbarie ; donc l'usure et la rente , dans
une démocratie organisée, sont illicites.
Cela n'est pas, c'est-à-dire, ion, il n'est pas vrai, quoi
qu'en dise le bilan publié chaque semaine par la Banque
de France, qu'elle ait un capital de 90 millions et un encaisse
GKATLITÉ Dl CUÉDIT. 2 09
de iOO millions; il n'est pas vrai que cet encaisse énorme
\ ienne de la substitution du papier de banque au numéraire
dans la circulation commerciale, etc., etc. Dans ce cas, je
vous renvoyais à M. d'Argout, à qui revenait le débat.
L'eùt-on jamais cru, si vous ne nous l'aviez fait voir? A
ce fait si catégorique , si palpitant de la Banque de France,
vous ne répondez ni oui ni non. Vous ne vous doutez seu-
lement pas de l'identité qui existe entre le fait soumis à
votre jugement et votre théorie de l'intérêt. Vous n'aper-
cevez point la synonymie de ces deux propositions : Oui,
la Banque de France peut faire crédit à 1 pour 100, donc
ma théorie est fausse; — Non, la Banque de France ne peut
pas faire crédit à 1 pour 100, donc ma théorie est vraie.
Votre réponse, monument irrécusable d'une intelligence
que le Verbe divin n'illumina jamais, c'est : qu'il ne s'agit
pas pour vous de la Banque de France , mais du capital ;
que vous ne défendez point le privilège de la Banque, mais
seulement la légitimité de l'intérêt; que vous êtes pour la
liberté des banques, comme pour la liberté du prêt; que,
s'il est possible à la Banque de France de faire le crédit et
l'escompte pour rien, vous ne l'empêchez point; que vous
\ ous bornez à affirmer une chose, à savoir, que la notion
de capital suppose et impli(iue nécessairement celle de l'in-
térêt; que le premier ne va pas sans le second, bien que le
second existe quelquefois sans le premier, etc.
Ainsi, vous êtes aussi impuissant à jugt>r qu'à observer,
comparer et vous remémorer. Il vous manque cette con-
science juridique qui, en présence de deux faits identiques
ou contraires, prunonce : Oui, l'identité existe; non, l'i-
dentité n'existe pas. Sans doute, puisque vous êtes un être
pensant, vous avez des intuitions, des illuminations, desré-
\ élations; je ne me charge pas, quant à moi, de dire ce (jui
se passe dans votre cerveau. ^lais, à coup sûr, vous ne rai-
sonnez pas, vous ne réfléchissez pas. Quelle espèce d'homme
3 00 PAMPHLETS.
êtes-vous, monsieur Bastiat? Étes-vous seulement un
homme?...
Comment! après m'avoir- abandonné successivement la
métaphysique, à laquelle vous n'entendez rien; la philoso-
phie de Ihistoire, que vous traitez de fatalisme; le progrès
économique, dont le dernier terme est la réduction à l'ab-
surde de l'intérêt; vous m'abandonnez encore la pratique
financière , dont le plus magnifique corollaire est précisé-
ment la conversion du crédit payé en crédit gratuit ; et vous
n'en persistez pas moins à soutenir la vérité absolue de votre
théorie, que vous avez ainsi détruite de vos propres mains !
Vous lâchez pied partout; la métaphysique, l'histoire, l'é-
conomie sociale, la banque, font successivement défaut à
votre thèse, comme l'attention, la comparaison, la mémoire
et le jugement à votre intelligence : encore une fois, quelle
dialectique est la vôtre, et comment voulez-vous qu'on
vous prenne?
Et cependant, je ne me suis point découragé. J'ai voulu
aller jusqu'au bout et tenter un dernier effort. J'ai cru que
cette inertie des facultés intellectuelles pouvait provenir de
l'absence de notions, et je me suis flatté de l'espérance de
faire jaillir enfin l'étincelle dans votre âme. Vous-même pa-
raissiez m'indiquer cette marche, quand vous me disiez :
Convaincu que tout ce débat repose sur la notion du capital;
et, qu'en conséquence, vous essayiez de m'expliquer ce que
vous entendez par capital; puis donc qu'il est inabordable
par la logique, me dis-je, attaquons-le par les notions. Il
serait honteux qu'une pareille discussion finit sans que les
deux adversaires pussent se rendre le témoignage, que s'ils
n'ont pu s'accorder, au moins ils se sont compris !
J'analyse donc, pour vous exprès, la notion de capital.
Cette analyse terminée, je donne la définition; j'en déduis
les corollaires; puis afin de ne laisser aucune ambiguïté
dans les term*^ ''appelle à moi la science du comptable.
GRATUITE DU CREDUl . 301
Je représente par écritures de commerce, sm" deux tableaux
comparatifs, d'un côté, la théorie du capital d'après vos
idées; de l'autre, cette même théorie d'après les miennes.
Je consacre treize colonnes de la Voix du Peuple à cette
exposition, toute de complaisance, mais de laquelle, selon
moi, doit sortir une révolution économique, mieux que
cela, une science nouvelle.
C'était une dernière fois vous dire :
Prenez garde ! les temps sont changés. Le principe de
l'intérêt a épuisé toutes ses conséquences ; elles sont au-
i(iurd'hui reconnues immorales, destructives de la félicité,
publique, mathématiquement fausses; la tenue des Uvres
les dément, et, ce qui ne vous laisse aucune ressource, avec
la tenue des livres, la notion même du capital. Poiu* Dieu,
soyez donc attentif aux faits que je vous signale; observez,
comparez, synthétisez, jugez, remontez aux notions : alors
seulement vous aurez le droit d'exprimer une opinion. Vous
persisterez dans votre erreur, sans doute, mais du moins
votre erreur sera raisonnée; vous vous tromperez en con-
naissance de cause.
Comment êtes-vous sorti de cette épreuve? C'est ce que
je vais examiner, en répondant à votre dernière.
Je laisse de côté votre exorde, magnifique et pompeux,
dans lequel vous félicitez la société du service que je lui ai
rendu en dévoilant le dernier mot du socialisme, et célé-
brez votre victoire. Je ne relèverai pas davantage certaines
plaisanteries sur les hésitations et oscillations de ma polé-
mi ue : nos lecteurs sont à cet égard suffisamment instruits.
Ils savent que ce que vous appelez en moi hésitation, n'est
autre que la distinction fondamentale que j'ai faite, dès le
premier jour, sur le passé et le présent de l'économie des
sociétés, distinction que j'ai appuyée successivement de
toutes les preuves que me fournissaient la métaphysique,
1 histoire, le progrès, la routine même, et sur laqucllt' je
302 PAMPHLETS.
m'ettbiTP^ mais inutilement, depuis deux mois, d'appeler
votre attention. Je néglige, en un mot, tout ce qui, dans
votre épître, n'a point directement trait à la question, et ne
m'attache qu'à l'essentiel.
J'avais défini le capital : Toute valeur faite, en terres,
instrumenU de travail, marchandises, subsistances, ou mon-
naies, et servant, ou pouvant servir à la production.
Chose singulière ! cette définition vous agrée ; vous l'ac-
ceptez, vous vous en emparez. Hélas! mieux eût valu pour
vous cent fois la rejeter, avec l'antinomie et la philosophie
de l'histoire, que d'encombrer d'une pareille formule votre
entendement ! Il faut voir quel affreux ravage cette terrible
définition a fait sur votre esprit !
D'abord, vous ne l'avez point du tout comprise. Malgré
la peine que je me suis donnée de vous l'expliquer, vous
ignorez ce que c'est qu'une valeur faite : sans cela, eussiez-
vous fait tenir, à l'un des personnages que vous mettez en
scène, le discours suivant : « Messieurs, si vous voulez mes
« meubles, mes souliers, mes clous , mes habits, qui sont
« des valeurs faites, donnez-moi une valeur faite, c'est-à-
« dire vingt francs d'argent? »
On appelle valeur faite, dans le commerce, une lettre de
change, par exemple, ayant une cause réelle, revêtue des
formes légales, émanée d'une source connue et solvable,
acceptée, et au besoin endossée par des personnes égale-
ment solvables et connues, offrant ainsi triple, quadru-
ple, etc., garantie, et susceptible, par le nombre et la soli-
dité des cautions, de circuler comme numéraire. Plus il y
a de cautions et d'acceptations, mieux la valeur est faite :
elle serait parfaite, si elle avait, pour garants et pour accep-
teurs, tous les citoyens. Telle est la monnaie, la mieux
faite de toutes les valeurs : car, outre qu'elle porte son
gage en elle-même, elle est revêtue de la signature de l'Etat,
qui la lance dans la circulation comme une lettre de change.
(iRATiriK 1)1 CliKDir. 303
et assurée de l'acceptation du public. Piu- iuudoi^io, je dis
que des meubles, des souliers, et tous autres produits, sont
reconnus valeurs faites, non pas lorsque la confection en
est achevée et qu'ils sont exposes à la vente, comme vous
le dites; mais après qu'ils ont été appréciés contradictoire-
ment, que la valeur en a été fixée, la livraison effectuée ; et
cela encore, seulement , pour celui qui les achète , ou qui
consent à les reprendre au même prix. C'est ainsi, vous
ai-je flit, que le produit devient capital; et il n'est capital
que pour l'acquéreur, qui s'en fait soit un instrument, soit
un élément de reproduction. Pour celui-là, dis-je, et pour
lui seul, le produit devient valeur faite, en un mot, capital.
Ici, Monsieur, j'ai du moins l'avantage que vous ne me
contredirez point. Je suis l'auteur de la définition ; je sais
ce que j'ai voulu dire; vos paroles déposent de ce que vous
avez entendu. Vous ne me comprenez pas.
Quoi qu'il en soit, et sans y regarder de si près, vous
prenez ma définition du capital pour bonne ; vous dites
qu'elle suffit à la discussion. Vous reconnaissez donc,
implicitement, que capital et jjroduit sont, dans la société,
termes synonymes; conséquemment, que toute opération
de crédit se résout, à peine de fraude, dans un échange :
deux choses que vous aviez d'abord niées, et que je vous
féliciterais d'avoir enfin comprises, s'il m'était possible de
croire que vous donnez à mes paroles le sens que je leur
applique. Quoi de plus fécond, en effet, que cette analyse :
Puisque la valeur n'est autre chose qu'une proportion, et
que tous les produits sont nécessairement proportionnels
entre eux, il s'ensuit qu'au point de vue social les produits
sont toujours valeurs et valeurs faites : la différence, pour
la société, entre capital et produit, n'existe pas. Cette diffé-
rence est toute subjective aux individus : elle vient de l'im-
puissance où ils se trouvent d'exprimer la proportionna-
lité des produits en nombre exact et de leurs elforts poui'
304 PAiMlIiLEfS.
arriver à une approximation. Car, ne l'oublions pas . la loi
secrète de l'échange, la règle absolue des transactions, loi
non écrite mais intuitive, règle non de convention mais de
nature, c'est de conformer, le plus possible, les actes de la
vie privée aux formules de la vie sociale.
Or, et c'est ce qui fait naître mes doutes, cette défini-
tion, si profonde et si nette, du capital, que vous trouvez
bon d'accepter ; cette identité du capital et du produit, du
crédit et de l'échange, tout cela. Monsieur, est la négation
de votre théorie de l'intérêt ; et certes, vous ne vous en dou-
tiez pas ? Dès lors, en effet, que la formule de J. B. Say,
les produits s'échangent contre les produits, est synonyme
de cette autre, les capitaux s' échangent contre les capitaux ;
que la définition du capital, par vous acceptée, n'est autre
chose que cette synonymie ; que tout concourt, dans la
société, à rendre les faits de commerce de plus en plus con-
formes à cette loi ; il est évident, à priori, qu'un jour doit
venir où les relations de prêt, loyer, fermage, intérêt, et
autres analogues, seront abolies et converties en rapports
d'échange ; et qu'ainsi la prestation des capitaux, devenant
simplement échange de capitaux, et toutes les affaires se
réglant au comptant, l'intérêt devra disparaître. L'idée
d'usure, dans cette définition du capital, implique contra-
diction.
C'est ce que vous eussiez infailliblement compris, si, tout
en adoptant ma définition du capital, vous lui aviez ac-
cordé une seule minute de réflexion. Mais croire que vous
allez réfléchir sur vos propres notions ; s'imaginer qu'après
avoir admis un principe, vous en adopterez les conséquen-
ces, le mouvement et les lois ; c'est, j'en ai fait la triste
expérience, se tromper étrangement. Raisonner, pour vous,
c'est contredire à tort et à travers, sans suite et sans mé-
thode. La notion glisse sur votre esprit sans le pénétrer.
Vous prenez le mot, que vous appliquez ensuite à votre
GRATllTÉ m CRÉDIT. 30S
guise, et suivant les préocupations de \ otie esprit : vous
laissez l'idée, le germe, qui seul fr( ondp l'intelligence et
dénoue les difficultés.
Je n'avais rien épargné, cependant, pour vous éclairer
siu" le sens et la portée de ma définition, et vous mettre en
garde contre elle. Désespérant de vous la faire concevoir
par la seule métaphysique du langage, je l'avais réduite en
équations, pour ainsi dire, algébriques. Car. qu'est-ce que
la science du comptable, dont j'ai fait usage à cette occa-
sion, sinon une sorte d'algèbre ? Mais voici bien une autre
affaire. Vous raisonnez de la tenue des li^Tes absolument
comme de la valeur faite : il vous était réservé, après avoir
accepté une définition sans en comprendre les termes,
sans en aperce\ oir les conséquences, d'en nier encore la
démonstration. Mais, .Monsieur, la démonstration, c'est la
définition : où donc en ètes-vous ?
Je lis dans votre lettre du 3 février :
a Ayant imaginé ces données, vous dressez la compta-
« bilité de A, de B, et celle de la Banque. Certes cette
« comptabilité, les données étant admi.-ies, est irréprochable.
« Mais peut-on admettre vos données? sont-elles conformes
« à la nature des hommes et des choses ? »
Ceci, j'ose vous le dire, est le renversement de l'arithmé-
tique et du sens commun. Mais. Monsiem*, si vous aviez eu
la plus légère teinture de comptabilité, vous n'eussiez pas
écrit de pareilles lignes. Vous auriez su que si, comme vous
êtes forcé de l'avouer, ma comptabilité est irréprochable, les
données économiques sur lesquelles je l'ai établie sont,
dans le premier système, qui est le vôtre, nécessairement
fausses; dans le second, qui est le mien, nécessjiirement
vraies. Telle est l'essence de la comptabilité, qu'elle ne dé-
pend pas de la certitude de ses données ; elle ne souffre pas
de données fausses; eWe est, par elle-même, et malgré la
volonté du comptable, la tlémonstration delà vérité ou de
20
30 0 PAMPHLETS.
la fausseté de ses propres données. C'est en vertu de cette
propriété que les livres du négociant font foi en justice,
non-seulement pour lui, mais contre lui; l'erreur, la
fraude, le mensonge, les fausses données, enfin, sont in-
compatibles avec la tenue des livres. Le banqueroutier est
condamné sur le témoignage de ses écritures beaucoup
plus que sur la dénonciation du ministère public. Telle est,
vous dis-je, l'incorruptibilité de cette science, que j'ai
signalée, dans mon Système des contradictions économiques ^
comme la plus belle application de la métaphysique mo-
derne.
Vous parlez de fausses données. Mais la donnée sur la-
quelle j'ai établi ma comptabilité est précisément la vôtre,
la donnée du capital productif d'intérêt. Cette donnée étant
pour vous réputée vraie, je la soumets à lépreuve de la
comptabilité. J'en fais autant pour la donnée contraire,
qui est celle que je défends. L'opération faite, vous la pro-
clamez irréprochable ; mais comme elle conclut contre vous,
vous vous récriez que les données sont fausses. Je vous de-
mande, monsieur Bastiat, ce que vous avez voulu dire ?
Certes, je ne m'étonne plus, à présent, qu'à force de ne
pas voir dans une définition ce qui y est, vous ayez fini par
découvrir ce qui n'y est point, et que, de bévue en bévue,
vous soyez tombé dans la plus inconcevable hallucina-
tion. Où donc avez-vous vu, dans cette comptabilité irré-
prochable, bien que, selon vous, la donnée en soit fausse,
(jue le système de crédit que je défends, c'est le papier-
monnaie ? Je vous défie de citer un seul mot de moi, dans
cette longue controverse, qui vous autorise à dire, comme
vous le faites, et, je crois, pour vous tirer d'embarras, que
la théorie du crédit gratuit, c'est la théorie des assignats. Je
n'ai pas dit un mot du système que je voudrais voir substi-
tué à celui qui nous gouverne et dans lequel je persiste à voir
hi cause de tous les malheurs de la société. Vous n'avez pas
GRATIITE DU CREDIT. 307
voulu qu'il fût mis en discussion, ce système; vous êtes
resté sur votre tei^rain ; tout ce que j'ai pu faire, c'a été de
vous prouver, sans toutefois me faire comprendre, que la
pratique de l'intérêt mène droit à la pratique de la gra-
tuité, et que l'heure est sonnée d'accomplir cette révolution.
De mon système, à moi, il n'en a jamais été question. J'ai
raisonné constamment sur vos données ; je me suis tenu,
n\Tec vous, dans les us et coutumes du capital. Relisez ma
lettre du 3 1 décembre ; il ne s'agit point là de la Banque du
Peuple, mais bien de la Banque de France, de cette Banque
privilégiée, gouvernée par M. d'Argout, que vous ne
soupçonnez point , sans doute, d'être partisan du papier-
monnaie, ni de la monnaie de papier, ni des assignats ; de
cette Banque, enfin, qui, depuis la réunion des Banques
départementales, et l'émission des billets à 100 francs, a
vu continuellement augmenter son encaisse ; qui possède
aujourd'hui 400 millions de lingots et d'espèces; qui finira
par engloutir dans ses caves un milliard.de numéraire, pour
peu que l'administration réduise encore la coupure des
billets, établisse d'autres succursales, et que les affaires re-
prennent ; c'est de cette Banque-là que je vous ai entretenu :
l'auriez-vous prise, par hasard, pour une hypothèse, et
ses 400 millions d'espèces pour une utopie ?
Voici ce que je vous ai dit :
Le capital de la Bauque de France est de 00 millions;
son encaisse 400 millions; ses émissions de 472 : soit donc
\m capital, réalisé ou garanti, de :]H>2 millions, appartenant
au peuple français, et sur lequel la Banque ne doit percevoir
aucun intérêt.
Or, les intérêts dus par la Baii<|U(' à ses actionnaires étant
de 4 pour 100 sur un capital de 00 millions; les frais d'ad-
ministration, risques compris, 1/2 pour 100; l'accumulation
des rspèces se faisant d'une manière progressive, et la
somme des émissions pouvant, sans danger être d'un tiers
308 PAMPHLETS.
supérieure à celle de l'encaisse : je dis que la Banque de
France peut, que si elle peut elle doit, à peine de concussion
et de vol, réduire le taux de ses escomptes à 1 pour 100,
et organiser le crédit foncier, en même temps que le crédit
commercial. Que me parlez-vous donc de papier-monnaie,
d'assignats, de cours forcé, de maximum, de débiteurs in-
solvables, d'emprunteurs sans bonne foi, de travailleurs
débauchés, et autres l)alivernes ? Que la Banque de France
fasse son métier avec prudence et sévérité, comme elle a
fait jusqu'à présent ; ce n'est pas mon atfaire. Je dis qu'elle
a le pouvoir et le devoir de faire le crédit et l'escompte, à
ceux à qui elle a coutume de le faire, à l pour 100 l'an,
commission comprise. M. Bastiat me fera-t-il une fois l'hon-
neur de m'entendre ?
M. Bastiat. « Pour que les billets d'une Banque soient
« reçus, il faut qu'ils inspirent confiance ;
« Pour qu'ils inspirent confiance, il faut f[ue la Banque
« ait des capitaux :
« Pour que la Banque ait des capitaux, il faut qu'elle les
« emprunte, et conséquemment qu'elle en paie l'intérêt ;
« Si elle en paie lintérèt, elle ne peut les prêter sans
« intérêt . »
Mer. Eh bien ! Monsieur, la Banque de France a trouve''
des capitaux sans intérêts; elle possède, en ce moment,
.'}82 millions qui ne lui appartiennent pas ; elle en aura ,
quand elle voudra, le double à pareille condition. — Doit-
elle faire payer un intérêt 1
M. Bastiat. « Le temps est précieux. Le temps, c'est de
«l'argent, disent les Anglais. Le temps, c'est l'étoffe dont
« la vie est faite, dit le Bonhomme Richard.
« Faire crédit, c'est accorder du temps.
« Sacrifier du temps à autrui, c'est lui sacrifier une chose
« précieuse; un pareil sacrifice ne peut être gratuit. »
Moi. Vous n'y arriverez donc jamais î Je vous ai dit, te
cuATini!: lii Cia::;rr. :;oo
je vous répète, qu'en matière de crédit, ce qui t'ait qu'on a
l)esoin de temps, c'est la ditTiculté de se procurer de l'ar-
jient ; que cette difficulté'' tient surtout à l'intérêt exigé par
les détenteurs d'argent; en sorte que si l'intérêt était zéro,
le temps du crédit serait aussi zéro. Or, la Banque de
France, dans les conditions que lui fait le public depuis la
révolution de Février, peut réduire son intérêt presque à
zéro; qui de vous ou de moi tourne dans le cercle?
M. Bastiat. « Ah ! oui.... il me semble.... je crois com-
« prendre enfin ce que vous voulez dire. Le public a re-
« nonce, en faveur de la Banque, à l'intérêt de 38'2 millions
« (le billets qui circulent sous sa seule garantie. Vous de-
ce mandez s'il n'y aurait pas moyen de faire profiter le pu-
ce 1)1 ic de cet intérêt, ou, ce qui revient au même, d'orga-
« niser une Banque nationale, qui ne perçût pas d'intérêts.
« Si je ne me trompe pas, c'est sur l'observation de ce
« i^hénomène (jue se fonde votre invention. Ricardo avait
" conçu un plan moins radical, mais analogue, et je trouve
« dans Say ces lignes remarquables :
('elle idée ingénieuse ne laise qu'une quoslion non résolue. Qui
(lo\ia jouir del'inlérèl de celle somme considéralde, mise dans la cir-
cul'Uion ? Serait-ce le {jouvernemenl? Ce ne serait pour lui qu'un
niuyen d'aufjmenler les abus, tels que les sinécures, la corruption par-
lemenlaire, le nombre des délateurs de la police, et les armées per-
manentes. Serait-ce une compa^fiiie financière, comme la Banque
d'Angleterre, la Banque de France? Mais à quoi bon faire à une com-
pagnie financière le cadeau des inlérêts payésen détail par le public ?...
Telles sont les questions qui naissent à ce sujet : pcut-circ ne sont-
elles pas insolubles. Peut-être y a-t-il des moyens de rendre haute-
ment profitable au public l'économie qui en résulterait ; mais je ne
suis pas appelé à dévelopfier ici ce nouvel ordre d'idées.
Moi. Eh! Monsieur, votre J. B. Say, avec tout son génie,
est un imbécile. La question est toute résolue; c'est (|ue
le i)etq)l(» , qui fait les fonds, le peuple , (jui est ici le seul
3 l 0 PAMPHLETS.
capitaliste, le seul commanditaire, le vrai propriétaire; le
peuple, qui seul doit profiter de l'intérêt, le peuple, dis-je,
ne doit pas payer d'intérêts. Est-il au monde quelque chose
de plus simple et de plus juste?
Ainsi, vous convenez, sur la foi de Ricardo et de J. B. Say,
qu'il existe un moyen de faire profiter le public, je cite vos
propres expressions, des intérêts qu'il paie à la Banque, et
que ce moyen, c'est d'organiser une Banque nationale, fai-
sant crédit à zéro d'intérêt ?
M. Bastiat. Non pas cela. Dieu m'en préserve ! Je recon-
nais, il est vrai, que la Banque ne doit pas profiter des in-
térêts payés par le public pour un capital appartenant au
public; je conviens de plus qu'il existe un moyen de faire
profiter desdits intérêts le public. Mais je nie que ce moyen
soit celui que vous indiquez; à savoir, l'organisation d'une
Banque nationale; je dis et j'affirme que ce moyen, c'est la
liberté des Banques !
« Liberté des banques ! Liberté du crédit ! Oh ! pourquoi,
monsieur Proudhon, votre brûlante propagande n'a-t-elle
pas pris cette direction? »
Je fais grâce au lecteur de votre péroraison, dans laquelle
vous déplorez mon endurcissement, et m'adjurez, avec un
sérieux comique, de substituer à ma formule : Gratuité du
crédit , la vôtre : Liberté du crédit , comme si le crédit
pouvait être plus libre que lorsqu'il ne coûte rien ! Je n'ai
veine au corps, sachez-le bien, qui résiste à la liberté du
crédit : en fait de banque, comme en fait d'enseignement,
la liberté est ma loi suprême. xMais je dis que, jusqu'à ce
que la liberté des banques et la concurrence des banquiers
fasse jouir le public des intérêts qu'il leur paie, il serait bon,
utile, constitutionnel, et dune économie tout à fait républi-
caine , de créer, au milieu des autres banques , et en con-
currence avec elles, une Banque nationale faisant provisoi-
rement crédit à 1 ou l/:2 pour 100, au risque de ce qui en
r.UATl ITE DU CREDIT. 3 1 t
arriverait. Vous répugne-t-il de faire de la Banque de
France, par le remboursement de ses actionnaires, cette
Banque nationale que je propose? Alors que la Banque de
France restitue les 382 millions d'espèces qui appartiennent
au public, et dont elle n'est que la détentrice. Avec 382
millions on peut très-bien organiser une banque; qu'en
pensez-vous? Et la plus grosse de l'univers. En quoi donc
cette banque, formée par la commandite de tout le peuple,
ne serait-elle pas libre? Faites cela seulement, et quand
vous aurez attaché ce grelot révolutionnaire, quand vous
aurez de la sorte édicté le premier acte de la République
démocratique et sociale, je me charge de vous déduire les
conséquences de cette grande innovation. Vous saurez alors
quel est mon système.
Quant à vous, monsieur Bastiat, qui, économiste, vous
moquez de la métaphysique, dont l'économie politique
n'est que l'expression concrète; qui, membre de 1 Institut,
ne savez pas même où en est la philosophie de votre siècle;
qui, auteur d'un livre intitulé Harmonies économiques, pro-
bablement par opposition aux Contradictions économi-
ques ('), ne concevez rien aux harmonies de l'histoire, et
ne voyez dans le progrès qu'un désolant fatalisme; qui,
champion du capital et de l'intérêt, ignorez jusqu'aux prin-
cipes de la comptabilité commerciale ; qui, concevant enlin,
à travers les ambages d'une imagination ettarée, et sur la
foi de vos auteurs beaucoup plus que d'après votre intime
conviction, qu il est {mssible d'organiser, avec les fonds du
(•) M. PiDudhon s'est trompé dans sa conjecture.- Bastiat n'a pas
écrit les Harmonies par oppcisilion aux Contradictions rcunomiques,
car, le 5 juin 1845, c'est-à-dire antérieurenicnl à l'apparition des Con-
tradictions, il communiquait par lettre à un ami le projet d'écrire les
Harmonies sociales. Rappclnns aussi que Bastiat était seulement
membre correspondant de l'Inslilut.
(lYole de l'éditeur.)
3 1 2 PAMPHLETS.
public^ une banque faisant crédit sans intérêt, continuez ce-
pendant à protester, au nom de la Liberté du Crédit, contre
la Gratuité du Crédit : vous êtes sans doute un bon et
digne citoyen, un économiste honnête , un écrivain con-
sciencieux, un représentant loyal, un républicain tidèle, un
véritable ami du peuple : mais vos dernières paroles me
donnent le droit de vous le dire, scientifiquement, monsieur
Bastiat, vous êtes un homme mort.
P. J. Proudhon.
QUATORZIEME LETTRE.
F. BASTIAT A P. J. PROUDHON.
Droit légfitime de la défense. — Origrineet résumé d'une discussion,
donl le pnblic est le seul juge.
7 mars 1860.
La cause est entendue et le débat est clos, dit M. Prou-
dhon, de partie se faisant juge. M. Bastiat est condamné... à
mort. Je le condamne dans son intelligence; je le condamne
dans son attention, dans ses comparaisons, dans sa mémoire
et dans son jugement; je le condamne dans sa raison ; je
le condamne dans sa logique; je le condamne par indue-
tion, par syllogisme, par contradiction, par identité et par
antinomie.
Oh ! monsieur Proudhon, vous deviez être bien en colère
quand vous avez jeté sur moi ce cruel anathème!
II me rappelle la formule de l'excommunication :
Mak'dictus sit vivendo, moriendo, manducando, bibendo.
Maledictus sit inti/s et exterius.
Maledictus sit in capillis et in cenbro.
Gi;A;iriÉ r.i cr.rnir. 31 3
Malechclus sll in ccrtice, i)i aculia, i.ii aunculis, in bra-
chiis, etc., etc. ; maledictus sit in pcctore et in corde, in re-
nibus, in yenubus, in cniribus, in pedibus, et in unguibus.
Hélas ! toutes les Églises se ressemblent, quand elles ont
tort elles se fâchent.
Cependant je récuse l'arrêt, et je proteste contre la clô-
ture du débat.
Je récuse l'arrêt, parce qu'il n'appartient pas à mon
adversaire de le prononcer. Je ne reconnais pour juge que
le public.
Je proteste contre la clôture du débat, parce que, dé-
fendeur, je dois avoir le dernier mot. M. Chevé m'a écrit,
j'ai répondu ; — M. Proudhon m'a écrit, j'ai répondu; — il
m'a écrit de nouveau, j'ai répondu derechef; — il lui
plaît de m'adresser une quatrième, une cinquième, une
sixième lettre. 11 me convient de lui faire autant de ré-
ponses; et il a beau dire, à moins que la justice et les con-
venances ne soient aussi des antinomies, je suis dans mon
droit.
Au reste, je me bornerai à me résumer. Outre que je
ne puis continuer à discuter avec M. Proudhon, malgré lui,
et moins encore quand les personnalités conniiencent à
remplacer les arguments, je serais aujourd'hui dans une
situation trop défavorable.
M. Proudhon est persécuté; partant toutes les préven-
tions, toutes les sympathies publiques passeraient de son
côté. Il avait compromis la cause du crédit gratuit, voici
que le pouvoir la relève en la plaçant sur le piédestal de la
persécution. Je n'avais qu'un adversaire, j'en aurais trois :
M. Proudhon, la police et la popularité.
M. Proudhon me reproche deux choses : d'abord, de
m'en tenir toujours à défendre mon assertion, la légitimité
de V intérêt; ensuite, de ne pas discuter son système, la
gratuité du crédit.
3 1 4 PAMPHLETS.
Oui_, dans chacune de mes lettres, je me suis attaché à
pénétrer, sous des points de vue divers, la nature intime
du capital pour en déduire la légitimité de l'intérêt. Pour
tout esprit logique, cette manière de procéder était déci-
sive : car il est bien clair que la chimère du crédit gratuit
s'évapore, si une fois il est démontré que l'intérêt est légi-
time, utile, indestructible, de même essence que toute autre
rémunération, profit ou salaire; — la juste récompense
d'un sacrifice de temps et de travail, volontairement allouée
à celui qui fait le sacritice par celui qui en profite ; — en
d'autres termes, que le prêt est une des variétés de la vente.
D'ailleurs, ne devais-je pas m'effbrcer de donner à cette
polémique une portée utile? Et quand les classes laborieuses
égarées attribuent leurs souffrances au Capital, quand les
flatteurs du peuple, abondant lâchement dans le sens de ses
préjugés, ne cessent de l'irriter contre l'/n/rtwe capital, Yin-
ferna.1 capital, que pouvais-je faire de mieux que d'exposer
à tous les yeux l'origine et les effets de cette puissance si
mal comprise, puisque aussi bien j'atteignais du même
coup l'objet précis de notre polémique ?
En procédant ainsi, j'ai fait quelque preuve de patriotisme
et d'abnégation. Si je n'avais écouté que l' amour-propre
de l'écrivain, je me serais borné à discuter et réfuter les
arguties de M. Proudhon. Critiquer est un rôle facile et
brillant; exposer une doctrine sans y être obligé, c'est
abandonner ce beau rôle pour le céder à son adversaire.
Je l'ai fait, cependant, parce que je me préoccupais plus de
la polémique que du polémiste, et des lecteurs que de
moi-même (i).
(1) Quelques personnes ont trouvé excessive la patience de Bastiat
pendant le cours de cette discussion. Ce paragraphe et le précédent
motivent parfaitement son altitude. Il attachait un grand prix à faire
pénétrer, parmi les ouvriers, quelques vérités salutaires, à l'aide même
de la Voix du Peuple. Ce résultat, il fut encouragé bientôt à s'applau-
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 3l5
Est-ce à dire que j'aie négligé les arguments de M. Prou-
dlîon? Je montrerai que j'ai répondu à tous, et dune
manière si catégorique^, qu'il les a tous successivement
abandonnés. Je n'en veux que cette preuve : M. Proudhon
a fini par où on tinit quand on a tort; il s'est fâché.
Je reprends donc la même marche, et après avoir de
nouveau appelé l'attention du lecteur sur la nature du ca-
pital, je passerai en revue les arguments de M. Proudhon,
Qu'on me permette de remonter un peu haut, seule-
ment.... au Déluge.
Les eaux s'étant retirées, Deucalion jeta derrière lui des
pierres, et il en naquit des hommes.
Et ces hommes étaient bien à plaindre, car ils n'avaient
pas de capital. Ils étaient dépourvus d'armes, de filets, d'in-
struments, et ils ne pouvaient en fabriquer, parce que, pour
cela, il aurait fallu qu'ils eussent quelques provisions. Or,
c'est à peine s'ils réussissaient à prendre chaque jour assez
de gibier pour satisfaire la faim de chaque jour. Us se sen-
taient dans un cercle difficile à franchir, et ils comprenaient
qu'ils n'en auraient été tirés, ni par tout l'or de la Cali-
ilir de l'avoir poursuivi. Un malin, peu de jours avant la clôture du
débat, il reçut la visite de trois ouvriers, déiéffués d'un certain nombre
de leurs camarades qui s'étaient rangés sous la bannière du Crédit
(jrafuit. Ces ouvriers venaient le remercier de ses bonnes inten-
tions, de ses efforts pour les éclairer sur une question importante.
Ils n'étaient point convertis à la légitimité et à l'utilité de l'inté-
rêt ; mais leur foi dans le principe contraire était fort ébranlée
et ne tenait plus qu'à leurs vives sjnipatbies pour M. Proudbon.
« Il nous veut beaucoup de bien, M. Proudbon, disaient-ils, et nous
« lui devons une grande reconnaissance. C'est dommage qu'il aille
« souvent ciiercber des mots et des phrases si difficiles à compreii-
« dre. » Finalement, ils émirent le vœu que MM. Bastiat et Proudlmn
pussent se mettre d'accord, et se déclarèrent prêts à accepter lesjiux
fermés une solution quelconque, si elle était proposée de concert par
l'un et l'autre.
liVofe de l'éditeur )
3 1 G PAMPHLETS.
fornie, ni par autant de l)illets que la Banque du peuple en
pourrait imprimer dans un an, et ils se disaient entre eux :
le capital n'est pas ce qu'on dit.
Cependant, un de ces infortunés, nommé Hellen, plus
énergique que les autres, se dit : je me lèverai plus matin,
je me coucherai plus tard; je ne reculerai devant aucune
fatigue; je souffrirai la faim et ferai tant que j'aurai une
avance de trois jours de vivres. Ces trois jours, je les consa-
crerai à fabriquer un arc et des flèches.
Et il réussit. A force de travailler et d'épargner, il eut
une provision de gibier. C'est le premier capital qui ait
paru dans le monde depuis le déluge. C'est le point de
départ de tous les progTès.
Et plusieurs se présentèrent pour remprunter. Prêtez-
nous ces provisions, disaieut-ils à Hellen, nous vous en
rendrons tout juste autant dans un an. — Mais Hellen ré-
pondit : Si je vous prêtais mes provisions, je demanderais
à partager les avantages que vous en retireriez ; mais j'ai
un dessein, j'ai pris assez de peine pour me mettre en
mesure de l'accomplir, et je l'accomplirai.
Et, en effet, il vécut trois jours sur son ti^avail accumulé,
et, pendant ces trois jours, il fit un arc et des flèches.
Un de ses compagnons se présenta de nouveau, et lui
dit : Prête-moi tes armes, je te les rendrai dans un an. A
quoi Hellen répondit : Mon capital est précieux. Nous
sommes mille ; un seul peut en jouir, et il est naturel que
ce soit moi, puisque je l'ai créé.
Mais, grâce à son arc et à ses flèches, Hellen put beau-
coup plus facilement que la première fois accumuler d'au-
tres provisions et fabriquer d'autres armes.
Cest pourquoi il prêtait les unes ou les autres à ses
compagnons, stipulant chaque fois une part pour lui dans
l'excédant de gibier qu'il les mettait à même de prendre.
Et malgré ce partage, les emprunteurs voyaient leur tra-
GRATUITÉ DU CRÉDIT. • 3 17
vail facilité. Ils accumulaient aussi des provisions, ils ta-
briquaient aussi des flèches, des filets et d'autres instru-
ments, en sorte que le capital, devenant de plus en plus
abondant, se louait à des conditions de moins en moins
onéreuses. Le premier mouvement avait été imprimé à la
roue du progrès, elle tournait avec une rapidité toujours
croissante.
Cependant, et bien que la facilité d'emprunter s'accrût
sans cesse, les retardataires se mirent à murmurer, disant :
Pourquoi ceux qui ont des provisions, des flèches, des fi-
lets, des haches, des scies, stipulent -ils une part pour eux
quand ils nous prêtent ces choses ? N'avons-nous pas aussi
le droit de vivre et de bien-vivre ? La société ne doit-elle
pas nous donner tout ce qui est nécessaire au développe-
ment de nos facultés physiques, intellectuelles et morales ?
Evidemment, nous serions plus heureux si nous emprun-
tions pour rien. C'est donc linfàme capital qui cause notre
misère.
Et Hellen les ayant assemblés leur dit : Examinez atten-
tivement ma conduite et celle de tous ceux qui, connue
moi, ont réussi à se créer des ressources; vous resterez
convaincus que , non-seulement elle ne vous fait aucun
tort, mais quelle vous est utile, alors même que nous au-
rions assez mauvais cœur pour ne pas le vouloir. Quand
nous chassons ou péchons, nous attaquons une classe
d'animaux que vous ne pouvez atteindre, de telle sorte
que nous vous avons délivre de notre rivalité. Il est vrai
que, quand vous venez nous emin'unter nos instruments,
nous nous réservons une part dans le i)roduit de votre tra-
vail. Mais d'abord cela (>>t juste, car il laiit bien que le nôtre
ait aussi sa réciimpense. Ensuite, cela est nécessaire, car si
vous décidez ([ue désormais on prêtera les armes et les
filets pour rien, (|ui fera des armes et des filets? Enfin, et
• •"est ici ce qui vous intéresse surtout, maigre la rennuieia-
3 1 8 PAMPHLETS.
tion convenue^, l'emprunt, quand vous le faites, vous est
toujours profitable, sans quoi vous ne le feriez pas. Il peut
améliorer votre condition, il ne peut jamais l'empirer; car,^
considérez que la part que vous cédez n'est qu'une portion
de l'excédant que vous obtenez du fait de noire capital.
Ainsi, après cette part payée, il vous reste plus, grâce à
l'emprunt, que si vous ne l'aviez pas fait, et cet excédant vous
facilite les moyens de faire vous-mêmes des provisions et
des instruments, c'est-à-dire du capital. D'où il suit que les
conditions du prêt deviennent tous les jours plus avanta-
geuses aux emprunteurs, et que vos fils seront, à cet égard,
mieux partagés que vous.
Ces hommes primitifs se mirent à réfléchir sur ce dis-
cours, et ils le trouvèrent sensé.
Depuis, les relations sociales se sont bien compliquées.
Le capital a pris mille formes diverses : les transactions
ont été facilitées par l'introduction de la monnaie, des pro-
messes écrites, etc., etc. ; mais à travers toutes ces com-
plications, il est deux faits qui sont restés et resteront éter-
nellement vrais, savoir :
1° Chaque fois qu'un travail antérieur et un travail ac-
tuel s'associent dans l'œuvre de la production, le produit se
partage entre eux, selon certaines proportions.
2'- Plus le capital est abondant, plus sa part proportion-
nelle dans le produit est réduite. Et comme les capitaux,
en augmentant, augmentent la facilité d'en créer d'autres,
il s'ensuit que la condition de l'emprunteur s'améliore sans
cesse.
J'entends qu'on me dit : Qu'avons-nous à faire de vos dé-
monstrations? Qui vous conteste l'utilité du capital?
Aussi, ce sur quoi j'appelle la réflexion du lecteur, ce
n'est pas sur l'utilité absolue et non contestée du capital,
ni même sur son utilité, relativement à celui qui le possède^
mais bien sur l'utilité dont il est à ceux qui ne le possèdent
GRATUITE DU CREDIT. 31 9
pas. C'est là qu'est la science économique, c'est là que se
montre l'harmonie des intérêts.
Si la science est impassible, le savant porte dans sa poi-
trine un cœur d'homme; toutes ses sympathies sont pour
les déshérités de la fortune, pour ceux de ses frères qui
succombent sous le triple joug des nécessités physiques,
intellectuelles et morales non satisfaites. Ce n'est pas au
point de vue de ceux, qui regorgent de richesses que la
science des richesses oifre de l'intérêt. Ce que nous dési-
rons, c'est l'approximation constante de tous les hommes
vers un niveau qui s'élève toujours. La question est de sa-
voir si cette évolution humanitaire s'accomplit par la liberté
ou parla contrainte. Si donc je n'apercevais pas distinctement
comment le capital profite à ceux même qui ne le possèdent
pas, comment, sous un régime libre, il s'accroît, s'universa-
lise et se nivelle sans cesse ; si j'avais le malheur de ne voir
dans le capital que l'avantage des capitalistes, et de ne saisir
ainsi qu'un côté, et, assurément, le côté le plus étroit et le
moins consolant de la science économique, je me ferais So-
cialiste ; car de manière ou d'autre, il faut que l'inégalité
s'efface progressivement, et si la liberté ne renfermait pas
cette solution, comme les socialistes je la demanderais à la
loi, à l'État, à la contrainte, à l'art, à l'utopie. Mais c'est ma
joie de reconnaître que les arrangements artificiels sont su-
perflus là où la liberté suffit, que la pensée de Dieu est supé-
rieure à celle du législateur, que la vraie science consiste
à comprendre l'œuvre divine, non à en imaginer une aiitic
à la place; car c'est bien Dieu qui a créé les merveilles du
monde social comme celles du monde matériel, et sans
doute il n'a pas moins souri à un de ces ouvrages qu'à
l'autre : Et vidit Dcus quod esset bonntn. 11 ne s'agit donc
pas de changer les lois naturelles, mais de les connaître
pour nous y conformer.
l^e capital est comme la lumière.
3 20 PAMPHLETS.
Dans un hospice, il y avait des aveugles et des clair-
voyants. Ceux-là étaient sans doute plus malheureux, mais
leur malheur ne provenait pas de ce que d'autres avaient
la faculté de voir. Bien au contraire, dans les arrangements
journaliers, ceux qui voyaient rendaient à ceux qui ne
voyaient pas des services que ceux-ci n'auraient jamais pu
se rendre à eux-mêmes, et que l'habitude les empêchait
d'assez apprécier.
Or, la haine, la jalousie, la défiance vinrent à éclater
entre les deux classes. Les clairvoyants disaient : Gardons-
nous de déchirer le voile qui couvre les yeux de nos frères.
Si la vue leur était rendue, ils se livreraient aux mêmes tra-
vaux que nous; ils nous feraient concurrence, ils paieraient
moins cher nos services, et que deviendrions-nous?
De leur cùté, les aveugles s'écriaient : Le plus grand des
biens, c'est l'égalité ; et, si comme nos frères, nous ne pou-
vons voir, il faut que, comme nous, ils perdent la vue.
Mais un homme, qui avait étudié la nature et les effets des
transactions qui s'accomplissaient dans cet hospice, leur
dit:
La passion vous égare. Vous qui voyez, vous souffrez
de la cécité de vos frères, et la communauté atteindrait
à une somme de jouissances matérielles et morales bien
supérieure, bien moins chèrement achetée, si le don de
\oir avait été fait à tous. Vous qui ne voyez pas, rendez
grâces au Ciel de ce que d'autres voient. Ils peuvent exé-
cuter, et vous aider à exécuter une multitude de choses
dont vous profitez et dont vous seriez éternellement privés.
La comparaison cependant pèche par un point essentiel.
La solidarité entre les aveugles et les clairvoyants est loin
d'être aussi intime que celle qui lie les prolétaires aux capi-
talistes ; car si ceux qui voient rendent des services à ceux
qui ne voient pas, ces services ne vont pas jusqu'à leur
rendre la vue, et l'égalité est à jamais impossible. Mais les
GRATLITÉ DU CRÉDIT. 32,
capitaux de ceux qui possèdent, outre qu'ils sont actuelle-
ment utiles à ceux qui ne possèdent pas, facilitent à ces
derniers les moyens d'en acquérir.
Userait donc plus juste de comparer le capital au lan-
gage. Quelle folie ne serait-ce pas aux enfants (i) de ia
louser, dans les adultes Ja faculté de parler, et de voir là
un pruicipe d'inégalité irrémédiable; puisque c'est précisé-
ment pai^ce que les adultes parlent aujourd'hui que les en-
fants parleront demain !
Supprimez la parole chez les adultes, et vous amez l'é-
gahte dans l'abrutissement. Laissez la parole libre et vous
ouvrez des chances à 1 égalité dans le progrès intellectuel.
De même, supprimez le capital (et ce serait certes le sup-
primer que d'en supprimer la récompense), et vous aurez
legahte dans la misère. Laissez le capital libre, et vous
aurez la plus grande somme possible de chances d'é-alité
dans le bien-être.
Voilà l'idée que je me suis efforcé de faire sortir de
cette polémique. M. Proudhon me le reproche. Si j'ai un
regret, c'est de n'avoir pas donné à cette idée assez de
place. J'en ai été empêché par la nécessité de répondre aux
arguments de mon adversaire qui me reproclie maintenant
de n'y avoir rien répondu. C'est ce qui nous reste à voir
La première objection qui m'a été adressée (elle est de
M. Chevé) crjnsiste à dire (pie je confonds la propriété avec
l'usage. Celui qui prêle, disait-il, ne cède que l'usage d'une
propriété et ne pe..t recevoir, en retour, une propriété dé-
finitive.
J'ai répondu que l'échange est légitime quand il se fait
librement et volontairement entre deux valeurs égales, que
Tune de ces valeurs fût attachée ou non à un objet matériel.
Or, l'usage d'une propriété utile a une valeurl Si je prête,
CJ Enfant, in fans, non parlant.
(Euire.i compiles. L V. o 1
3 22 PAMPHLETS.
pour un ail;, le champ que j'ai clos, défriché, desséché; j'ai
droit à une rémunération susceptible d'être évaluée. Pourvu
qu'elle soit évaluée librement, encore qu'on me la paie en
objets matériels, comme du froment et de la monnaie,
qu'avez-vous à dire ? Voulez-vous donc prohiber les trois
quarts des transactions que les hommes font volontaire-
ment entre eux et probablement parce que cela leur con-
vient? Vous nous parlez toujours de nous affranchir, et ne
nous présentez jamais que de nouvelles entraves.
Ici, M. Proudhon intervenant, a abandonné la théorie
de M. Chevé et m'a opposé V antinomie. L'intérêt est à la
fois légitime et illégitime, a-t-il dit. Il implique une contra-
diction, comme la propriété, comme la liberté, comme
tout; car \q. contradiction est l'essence même des phénomènes.
J'ai répondu que, sur ce principe, ni lui, ni moi, ni aucun
homme, ne pouvait jamais avoir ni tort ni raison, sur ce
sujet; quadopter ce point de départ, c'était s'interdire
d'arriver jamais à aucune solution, puisque c'était proclamer
d'avance que toute proposition est à la fois vraie et fausse.
€nc telle théorie ne discrédite pas seulement tout raison-
nement, mais elle récuse jusqu'à la faculté de raisonner.
Quel est, dans une discussion, le signe auquel on peut re-
connaître qu'un des deux adversaires a tort? C'est d'être
forcé d'avouer que ses propres arguments se contredisent.
Or, c'est justement quand M. Proudhon en est réduit là
qu'il triomphe. Je me contredis , donc je suis dans le
vrai, car la contradiction est l'essence des phénomènes.
Certes, je pouvais refuser le combat, si M. Proudhon eût
insisté à m'imposer pour arme une telle logique.
J'ai été plus loin, cependant, et je me suis donné la
peine de rechercher comment M. Proudhon avait suc-
combé à la théorie des contradictions. Je l'attribue à ce
qu'il conclut de la perfectibilité à la perfection absolue.
Or, il est très-vrai que la perfection absolue est pour nous
GRATllTE DL CREDIT. 32 3
contradictoire et incompréhensible; et cest pourquoi nous
croyons en Dieu, mais nous ne pouvons l'expliquer. Nous
ne pouvons rien concevoir sans limites , et toute limite est
une imperfection. Oui, l'intérêt atteste une imperfection
sociale. Il en est de même du travail. Nos membres, nos
organes, nos yeux, nos oreilles, notre cerveau, nos nerfs
attestent de même une imperfection humaine. L"être par-
fait n'est pas emprisonné dans de tels appareils.
Mais il n'y a pas de raisonnement plus vicieux que celui
qui consisterait à dire : Puisque l'intérêt atteste une imper-
fection sociale, pour réaliser la perfection sociale, suppri-
mons l'intérêt. C'est justement supprimer le remède au
mal. Autant vaudrait dire, puisque nos nerfs, nos orjanes,
notre cerveau attestent une limite, et par suite une imper-
fection humaine, supprimons toutes ces choses et l'honnne
sera parfait.
Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon, que je sache,
n'a pas répliqué.
Il n'a pas répliqué, mais il a invoqué la théorie des com-
pensations.
Nous ne demandons pas, dit-il, qu'on prête pour rien,
mais qu'il n'y ait plus occasion de prêter. Ce à quoi nous
aspirons, ce n'est pas précisément l'abolition, mais la com-
pensation des intérêts. Nous voulons arriver à ce que, dans
tout échange, la mise en capital et travail soit la même de
toutes parts.
Chimère et despotisme, ai-je répondu. Vous ne ferez ja-
mais qu'un facteur de M. Bitlault fasse entrer dans ses ser-
vices du travail accumulé et du travail actuel en mêmes
proportions que le fabricant de bas. Pourvu que les valeurs
échangées soient égales, que vous importe le reste ? Vous
voulez la compensation'.' mais vous l'avez sous le régime de
l'échange libre. Evaluer, c'est conipai'er du travail actuel à
du travail af tuel. du travail antérieur ;i du h-avail antérieui'.
324 PAMPHLtTS,
OU bien enfin, du travail actuel à du. travail antérieur. De
quel droit voulez-vous supprimer cette dernière nature d'é-
valuation ; et en quoi les hommes seront-ils plus heureux
quand ils seront moins libres?
Voilà ce que j'ai répondu, et M. Proudhon, que je sache,
n"a rien répliqué.
Il n'a rien répliqué, mais se fendant à fond contre le ca-
pitaliste, il lui a porté cette botte terrible et bien connue :
Le capitaliste n'a pas droit à une rémunération, parce (\n'il
ne se prive pas. Il ne se prive pas de la chose qu'il cède,
puisqu'il ne pourrait l'utiliser />erso/m<?//ewen^.
J'ai répondu que c'était là une misérable équivoque, qui
incrimine la vente aussi bien que le prêt. Si l'homme n'é-
tait pas un être sociable, il serait obligé de produire direc-
tement tous les objets nécessaires à la satisfaction de ses
besoins. Mais il est sociable : il échange. De là la division
du travail, et la séparation des occupations. C'est pourquoi
chacun ne fait qu'une chose/et en fait beaucoup plus qu'il
n'en peut personnellement consommer. Cet excédant, il le
troque contre d'autres choses qu'il ne fait pas, et qui lui
sont indispensables. Il travaille pour les autres et les autres
travaillent pour lui. Sans doute, celui qui a fait deux mai-
sons et n'en habite qu'une ne se prive pas personnellement,
en louant l'autre. Il ne s'en priverait pas davantage en la
vendant; et si, par ce motif, le prix de location est un vol,
il en est de même du prix de vente. Le chapelier, qui a cent
chapeaux dans sa boutique, quand il en vend un, ne se prive
pas personnellement, dans ce sens qu'il ne se réduit pas à
aller tête nue. L'éditeur des livres de M. Proudhon, qui en
a mille exemplaires dans ses magasins, ne se prive pas per-
sonnellement, à mesure de ses ventes, car un seul exemplaire
suffirait à son instruction ; l'avocat et le médecin qui don-
nent des conseils, ne se privent pas. Ainsi votre objection
attaque non-seulement lintérêt, mais le principe même des
GRATUITÉ DU CRÉDIT. 32 i
transactions et de la société. C'est certainement une chose
déplorable d'en être réduit, au dix-neuvième siècle, à ré-
futer sérieusement de telles équivoques, de telles puérilités.
Voilà ce que j'ai répondu , et M. Proudhon, que je sache,
n'a rien répliqué.
Il n'a rien répliqué ; mais il s'est mis à invoquer ce qu'on
pourrait appeler la doctrine des métamorphoses :
L'intérêt était légitime autrefois, du temps où la violence
entachait toutes les transactions. Il est illégitime aujour-
d'hui sous le régime du droit. Combien n'y a-t-il pas
d'institutions qui ont été bonnes, justes, utiles à l'humanité,
et seraient maintenant abusives ? Tels sont l'esclavage, la
torture, la polygamie, le combat judiciaire, etc. Le progrès,
la gronde loi de l'humanité , n'eut pas autre chose que cette
transformation du bien en mal et du mal en bien.
J'ai répondu que c'était là un fatalisme aussi pernicieux
en morale que Vantinomie est funeste en logique. Quoi !
selon le caprice des circonstances, ce qui était respectable
devient odieux, et ce qui était inique devient juste ! Je re-
pousse de toutes mes forces cette iiidilîérence au bien et au
mal. Les actes sont bons ou mauvais, moraux ou immoraux,
légitimes ou illégitimes par eux-mêmes, par les mobiles qui
les déterminent, par les conséquences qu'ils entraînent, et
non par des considérations de temps et de lieux. Jamais je
ne conviendrai que l'esclavage ait été autrefois légitime et
bon; qu'il a été utile que des hommes en réduisissent d'au-
tres en servitude. Jamais je ne conviendrai que soumettre
un accusé à d'inexprimables tourments, ait été un moyen
légitime et bon de lui faire dire la vérité. Que l'humanité
n'ait pu échapper à ces horreurs, soit. La perfectibilité étant
son essence, le mal doit se trouver à ses cominencenients ;
mais il n'eu est pas moins le mal, et au lieu de seconder la
civilisation, il la retarde.
La rémunération volontairement attribuée au travail an-
326 P.VrlPIlLETS.
térieur, la récompense librement accordée à nn sacrifice de
temps, en un mot^ l'intérêt est-il une atrocité comme l'es-
clavage^ une absurdité comme la torture? 11 ne suffit pas de
l'affirmer^ il faut le prouver. De ce qu'il y avait dans l'anti-
quité des abus qui ont cessé, il ne s'ensuit pas que tous les
usages de ces époques étaient des abus et doivent cesser.
Voilà ce que j'ai répondu à M. Proudlion, qui n'a pas
insisté.
Il n'a pas insisté; mais il a fait une nouvelle et non moins
étrange fugue dans l'histoire.
L'intérêt, a-t-il dit, est né du contrat de pacotille. Quand,
pour une expédition maritime, un homme donnait Navire
et Marchandises, et un autre Talent et Travail, le profit se
partageait entre eux dans des proportions convenues.
Rien de plus naturel et de plus juste, ai-je répondu, qu'un
tel partage. Seulement, il n'est pas nécessairement attaché
aux opérations qui se font par mer. Il embrasse la totalité
des transactions humaines. Vous faites ici une exception de
ce qui est la règle universelle; et par là vous sapez l'intérêt,
parce que l'exception est toujours prévenue d'être illégi-
time, tandis que rien ne prouve mieux la légitimité d'une
règle que son universalité. Le jour où un sauvage a prêté
ses armes sous condition d'avoir une part dans le gibier, le
jour où un pasteur a prêté son troupeau à la condition d'a-
voir une part dans le croît ; ce jour-là, et il remonte sans
doute à l'origine des sociétés, le principe de l'intérêt est né;
car l'intérêt n'est que cet arrangement fait entre le travail
antérieur et le travail actuel , qu'il s'agisse d'exploiter la
terre, la mer ou l'air. Depuis, et quand l'expérience a per-
mis ce progrès, la part du capital, d'aléatoire qu'elle était,
est devenue fixe, comme le métayage s'est transformé en
fermage ; l'intérêt s'est régularisé sans changer de nature.
Voilà ce que j'ai répondu , et M. Proudhon n'a pas ré-
pliqué.
GRATUITÉ DL CIîÉDIT. 327
Tl n'a pas répliqué ; mais il s'est jeté , contre son habi-
tude, dans l'argument sentimentaliste. Il fallait qu'il fût bien
à bout de ressources pour recourir à celle-là.
Donc, il m'a proposé des cas extrêmes, où un homme
ne pourrait, sans faire horreur, exiger du prêt une rému-
nération. Par exemple, un riche propriétaire habitant la
côte, qui recueillerait un naufragé et lui prêterait des vête-
ments, pourrait-il pousser ses exigences jusqu'à l'extrême
limite?
J'ai répondu à M. Proudhon.... ou plutôt M. Proudhon
s'était répondu à lui-même par un autre exemple, d'où il
résulte que dans certains cas extrêmes, la rémunération de
la vente, ou même celle du travail, serait tout aussi abomi-
nable que celle du prêt. Il en serait ainsi de l'homme qui,
pour tendre la main à son frère près d'être englouti dans
les flots, exigerait le plus grand prix qu'on puisse obtenir
dans ces circonstances.
Ainsi cet argument de M. Proudhon n'attaque pas seule-
ment l'intérêt, mais toute rémunération : moyen certain
d'établir la gratuité universelle.
De plus, il ouvre la porte à toutes ces théories sentimen-
talistes (que M. Proudhon combat avec tant de force et de
raison) qui veulent à toute force faire reposer les affaires
de ce monde sur le principe de l'abnégation.
Enfin , comme le Protée de la Fable , dont on disait :
« Pour le vaincre, il faut l'épuiser, » M. Proudhon , chassé
de la contt^adiction à la compensation, de la compensation à
la privation, de la privation à la transformation, de la trans-
formation à \'abnt}(jation, a quitté tout à coup la controverse
et est venu à V exécution.
Le moyen d'exécution qu'il propose pour réaliser la gra-
tuité du crédit, c'est \e /japier-mommie. — Je ne l'ai pas
nommé, dit-il. — C'est vrai. Mais qu'est-ce donc qu'une
328 PAMPHLETS.
banque nationale prêtant à qui en désire, et gratuitement,
de prétendus capitaux sous forme de billets ï
Evidemment nous retrouvons ici cette erreur funeste et
si invétérée qui fait confondre l'instrument de l'échange
avec les objets échangés, erreur dont M. Proudhon , dans
ses précédentes lettres, laissait apercevoir le germe, quand
il disait : Ce ne sont pas les choses qui font la richesse ,
mais la circulation. — Et encore , quand il calculait que
l'intérêt en France était à 100 pour 100, parce qu'il com-
parait toutes les rentes payées au capital en numéraire.
J'avais posé à M. Proudhon ce dilemme : ou votre Ban-
que nationale prêtera indistinctement des billets à tous ceux
qui se présenteront ; et en ce cas, la circulation en sera tel-
lement saturée , qu'ils seront dépréciés , — ou bien elle ne
les livrera qu'avec discernement ; et alors votre but n'est
pas atteint.
11 est clair, en effet, que si chacun peut aller se pourvoir
gratis de monnaie fictive h la Banque, et si cette monnaie
est reçue à sa valeur normale, les émissions n'auront pas de
limite et s'élèveront à plus de cinquante milliards, dès la
première année. L'effet sera le même que si l'or et l'argent
devenaient aussi communs que la boue. — L'illusion qui
consiste à croire que la richesse se multiplie, ou même que
la circulation s'active à mesure qu'on accroît l'instrument
de l'échange , ne devrait pas entrer dans la tête d'un pu-
bliciste qui, de nos jours, discute des questions économi-
ques. Nous savons tous, par notre propre expérience, que
le numéraire, non plus que les billets de banque, ne portant
pas intérêt, chacun n'en garde dans son coffre ou son por-
tefeuille que le moins possible ; et par conséquent la quan-
tité que le public en demande est limitée. On ne peut l'ac-
croître sans la déprécier, et tout ce qui résulte de cet
accroissement, c'est que, pour chaque échange, il faut deux
écus ou deux billets au lii u d'un.
GRATLIÏE DU CREDIT. 32 9
Ce qui se passe à la Banque de France est une leçon qui
ne peut être perdue. Elle a émis depuis deux ans beaucoup
de billets. Mais le nombre des transactions ne s'en est pas
accru. Il dépend d'autres causes, et ces causes ont agi dans
le sens d'une diminution d'affaires. Aussi, qu'est-il arrivé ?
C'est qu'à mesure que la Banque émettait des billets,
le numéraire affluait dans ses caves, de telle sorte qu'un
instrument d'échange s'est substitué à un autre. Voilà
tout.
Je vais plus loin , il se peut que les transactions augmen-
tent sans que l'instrument des échanges s'accroisse. Il se
fait plus d'affaires en Angleterre qu'en France, et cependant
la somme réunie des billets et des espèces y est moindre.
Pourquoi ? Parce que les Anglais , par l'intermédiaire des
banquiers, font beaucoup de compensations, de virements
de parties.
Dans les idées de M. Proudhon , sa banque a pour objet
de réduire les paiements à des virements de parties. C'est
précisément ce que font les écus, d'une manière, à la vé-
rité, assez dispendieuse. Les billets de banque sont un ap-
pareil qui arrive au même résultat à moins de frais; et le
clearing hnuse des Anglais est moins coûteux encore. Mais
de quelque manière qu'on s'y prenne pour compenser les
paiements, qu'ont de connnuii ces procédés divers, plus ou
moins pert'ectioimés, avec le principe de l'intérêt? Y en a-
t-il un seul qui fasse que le travail antérieur ne doive pas
être rémunéré et que le temps n'ait son prix ?
Gorger la circulation de bilh^ts n'est donc le moyen ni
d'accroître la richesse, ni de détruire la rente. De plus, li-
vrer des billets à tout venant, c'est mettre la banque eu fail-
lite avant six mois.
Aussi M. Proudhon fuit le premier membre de mon di-
lemme et se réfugie dans le second.
« Que la BaïKjuc lasse sou métier avec prudence et bévé-
3 3 0 PAMPHLETS.
rité^ dit-il, comme elle a fait jusqu'à présent. Cela ne me
regarde pas. »
Cela ne vous regarde pas ! quoi ! vous imaginez une
banque nouvelle qui doit réaliser le crédit gratuit pour tout
le monde, et quand je vous demande si elle prêtera à tout
le monde, vous me répondez, pour échapper à la conclu-
sion dont je vous menace, cela ne me regarde pas !
Mais tout en disant que cela ne vous regarde pas , vous
ajoutez « que la nouvelle banque fera son métier avec pru-
dence et sévérité. » Cela ne signifie rien, ou cela veut dire
qu'elle prêtera à ceux qui peuvent répondre du rembourse-
ment.
3Iais alors que devient l'Égalité qui est votre idole ? et ne
voyez-vous pas qu'au lieu de rendre les hommes égaux de-
vant le crédit, vous constituez une inégalité plus choquante
que celle que vous prétendez détruire ?
En effet, dans votre système, les riches emprunteront
gratis, et les pauvres ne pourront emprunter à aucun prix.
Quand un riche se présentera à la banque, on lui dira:
Vous êtes solvable, voilà des capitaux, nous vous les prê-
tons pour rien.
Mais qu'un ouvrier ose se montrer. On lui dira : Où sont
vos garanties, vos terres, vos maisons, vos marchandises?
— Je n'ai que mes bras et ma probité. — Gela ne nous
rassure pas , nous devons agir avec prudence et sévérité,
nousne pouvons vous prêter gi^atis. — Eh bien! prêtez-nous,
à mes compagnons et à moi , aux taux de 4,5 et 0 pour
cent, ce sera une prime d'assurance dont le produit couvrira
vos risques. — Y pensez-vous? notre loi est de prêter gratis
ou de ne prêter pas du tout. Nous sommes trop bons phi-
lanthropes pour rien faire payer à qui que ce soit, pas plus
au pauvre qu'au riche. Voilà pourquoi le riche obtient chez
nous du crédit gratuit, et pourquoi vous n'en aurez ni en
payant ni sans payer.
GRATUITÉ Dl CRÉDIT. 331
Pour nous faire comprendre les merveilles de son inven-
tion^ M. Proudhon la soumet à une épreuve décisive, celle
de la comptabilité commerciale.
Il compare deux systèmes.
Dans l'un, le travailleur emprunte gratis (nous venons
de voir comment), puis, en vertu de l'axiome, tout travail
laisse un excédant, il réalise dix pour cent de profit.
Dans l'autre, le travailleur emprunte à 10 pour cent.
L'axiome économique ne reparaît pas , et il s'ensuit une
perte.
Appliquant la comptabilité à ces hypothèses, M. Prou-
dhon nous prouve , par des chifïres, que le travailleur est
beaucoup plus heureux dans un cas que dans l'autre.
Je n'avais pas besoin de la partie double pour en tMre
convaincu.
Mais je fais observer à M. Proudhon que ses comptes
décident la question par la question. Je n'ai jamais mis en
doute qu'il ne fût très-agréable d'avoir, sans rien payer,
l'usage de maisons bien meublées, de terres bien prépa-
rées, d'outils et de machines bien puissantes. Il serait plus
agréable encore que les allouettes nous tombassent toutes
rôties dans la bouche, et quand M. Proudhon voudra, je
le lui prouverai par doit et avoir. — La question est préci-
sément de savoir si tous ces miracles sont possibles.
Je me suis donc permis de faire observer à M. Proudhon
que je ne contestais pas l'exactitude de sa comptabilité,
mais bien la réalité des données sur lesquelles elle repose.
Sa réponse est curieuse :
« Telle est l'essence de la comptabilité qu'elle ne dépend
pas de la certitude de ses doiniées. File ne souffre pns de
dominées fausses. Elle est par elle-même, et malgré la volonté
du comptable, la démonstration de la vérité ou de la faus-
seté de ses propres données. C'est en vertu de cetti^ pro-
priété que les livres du négociant font foi en justice. »
332 PAMPHLETS.
J'en demande pardon à M. Proudhon, mais je suis forcé
de lui dire que la justice ne se borne pas, comme la Cour
des comptes, à examiner si la tenue des livres est régulière
et si les comptes se balancent. Elle recherche de plus si on
n'y a pas introduit des données fausses.
Mais, vraiment, M. Proudhon a une imagination sans pa-
reille pour inventer des moyens commodes de s'enrichir,
et, k sa place, je me hâterais d'abandonner le crédit gra-
tuit, comme un appareil suranné , compliqué et contesta-
ble. Il est distancé, et de bien loin, par la comptabilité, qui
est par elle-même la démonstration de la vérité de ses pro-
pres données.
Ayez deux sous dans la poche , c'est tout ce qu'il faut.
Achetez une feuille de papier. Ecrivez dessus un compte
simulé , le plus californien que vous puissiez trouver dans
votre cervelle. Supposez, par exemple, que vous achetez à
bon marché et à crédit un navire , que vous le chargez de
sable et de galets ramassés sur le rivage, que vous expédiez
le tout en Angleterre , qu'on vous donne en échange un
poids égal en or, argent, dentelles, pierres précieuses, co-
chenille, vanille, parfums, etc.; que de retour en France les
acheteurs se disputent votre opulente cargaison. Mettez à
tout cela des chiffres. Dressez votre comptabilité en parties
doubles. Ayez soin qu'elle soit exacte, — et vous voilà à
même de dire de Crésus ce que M. Rothschild disait d'A-
guado : « Il a laissé trente millions, je le croyais plus à
l'aise. » — Car votre comptabilité, si elle est conforme aux
lois de M. Juvigny, impliquera la vérité de vos données.
Il n'est encore parvenu à ma connaissance aucun moyen
de s'enrichir plus commode que celui-là; si ce n'est pom*-
tant celui du fils d'Eole. Je le recommande à M. Proudhon.
« Il s'avisa d'aller dans tous les carrefours , où il criait
sans cesse, d'une voix rauque : Peuples de Bétique, voulez-
vous être riches? Imaginez-vous que je le suis beaucoup et
GRATUITE DU CRÉDIT. 333
que vous l'êtes beaucoup aussi. Mettez-vous tous les matins
dans l'esprit que votre fortune a doublé pendant la nuit.
Levez-vous ensuite, et si vous avez des créanciers, allez les
payer avec ce que vous aurez imaginé, et dites-leur d'ima-
giner à leur tour (•). »
Mais je laisse là M. Proudhon, et, en terminant cette po-
lémique, je m'adresse aux socialistes, et les adjure d'exa-
miner impartialement, non au point de vue des capitalistes,
mais dans l'intérêt des travailleurs, les questions suivantes :
La rémunération légitime d'un homme doit-elle être
identique, soit qu'il consacre à la production sa journée
actuelle, soit qu'il y consacre, en outre, des instruments,
fruits d'un travail antérieur?
Personne n'osera le soutenir. Il y a là deux éléments de
rémunération , et qui peut s'en plaindre ? Sera-ce l'a-
cheteur du produit ? Mais qui n'aime mieux payer 3 fr.
par jour à un menuisier pourvu d'une scie, que 2 f. 50 c.
au même menuisier, faisant des planches avec ses dix
doigts ?
Ici les deux éléments de travail et de rémunération sont
dans les mêmes mains. 3Iais s'ils sont séparés et s'associent,
n'est-il pasjuste, utile, inévitable que le produit se partage
entre eux selon certaines proportions ?
Quand c'est le capitaliste qui fait l'entreprise à ses ris-
ques, la rémunération du travail se fixe souvent et se nomme
salaire. Quand le travailleur entreprend et court les chances,
c'est la rémunération du capital qui se tixe, et elle se
nomme intérêt (2).
On peut croire à des arrangements plus perfectionnés, à
une association de risques et de récompenses plus étroite.
(M CXLIh leiire persane.
(*) \ij\r le cliap. Salaires. — Harmonies écon., tome VI.
(Note de l'éditeur.)
334 PAMPHLETS,
C'était naguère la voie qu'explorait le socialisme. Cette fixité
de l'un des deux termes lui paraissait rétrograde. Je pourrais
démontrer qu'elle est un progrès ; mais non est hic locus.
Voici une école — et elle se dit le socialisme tout entier,
— qui va bien plus loin. Elle affirme que toute récompense
doit être déniée à l'un des éléments de la production, au
capital. Et cette école a écrit sur son drapeau : Crédit gra-
tuit à la place de son ancienne devise : La propriété, c'est
le vol !
Socialistes, j'en appelle à votre bonne foi, n'est-ce pas un
même sens sous d'autres mots ?
Il n'est pas possible de contester, en principe, la justice
et l'utilité d'une répartition entre le capital et le travail.
Reste à savoir quelle est la loi de cette répartition.
Et vous ne tarderez pas à la trouver dans cette formule :
plus l'un des deux éléments abonde relativement à l'autre,
plus sa part proportionnelle se réduit, et réciproquement.
Et s'il en est ainsi, la propagande du crédit gratuit est
une calamité pour la classe ouvrière.
Car, de même que les capitalistes se feraient tort à eux-
mêmes si, après avoir proclamé l'illégitimité du salaire, ils
réduisaient les travailleurs à mourir ou à s'expatrier ; de
même, les travailleurs se suicident quand, après avoir pro-
clamé l'illégitimité de l'intérêt, ils forcent le capital à dis-
paraître.
Si cette doctrine funeste se répand, si la voix du suffrage
universel peut faire supposer qu'elle ne tardera pas à invo-
quer le secours de la loi, c'est-à-dire de la force organisée,
n"est-il pas évident que le capital effrayé, menacé de perdre
son droit à toute récompense, sera contraint de fuir, de se
cacher, de se dissiper ? Il y aura moins d'entreprises de tout
genre pour un nombre de travailleurs resté le même. Le
résultat peut s'exprimer en deux mots : hausse de l'inté-
rêt et baisse des salaires.
GRATUITE DU CREDIT. 335
Il y a des pessimistes qui affirment que c'est là ce que
veulent les socialistes : que l'ouvrier souffre ; que l'ordre ne
puisse renaître ; que le pays soit toujours sur le bord d'un
abîme. — S'il existe des êtres assez pervers pour former de
tels vœux, que la société les flétrisse et que Dieu les juge !
Quant à moi, je n'ai pas à me prononcer sur des inten-
tions auxquelles, d'ailleurs, je ne puis croire.
Mais je dis : La gratuité du crédit, c'est l'absurdité scien-
tifique, l'antagonisme des intérêts, la haine des classes, la
barbarie.
La liberté du crédit, c'est l'harmonie sociale, c'est le
droit, c'est le respect de l'indépendance et de la dignité
humaine, c'est la foi dans le progrès et les destinées de la
société.
Frédéric Bastiat.
CE QU'ON VOIT
CE QU'ON NE VOIT PAS^'l
Dans la sphère économique, un acte, une habitude, une
institution, une loi n'engendrent pas seulement un effet,
mais une série d'effets. De ces effets, le premier seul est
immédiat; il se manifeste simuUanément avec sa cause, on
le voit. Les autres ne se déroulent que successivement, on
ne les voit pas; heureux si on les prévoit.
Entre un mauvais et un bon Économiste, voici toute la
différence : l'un s'en tient à l'effet visible ; l'autre tient
compte et de l'effet qu'on voit et de ceux qu'il faut prévoir.
Mais cette différence est énorme, car il arrive presque
toujours que, lorsque la conséquence immédiate est favora-
ble, les conséquences ultérieures sont funestes, et vice versa.
(') Ce pamphlet, publié en juillet 1850, est le dernier que Bastial
ait écrit. Depuis plus d'un an, il était promis au public. Vciici com-
ment son apparition fut relardée. L'auteur en perdit le manuscrit
lorsqu'il transporta son domicile de la rue de Choiseul à la rue
d'.\.lger. Après de longues et inutiles recherches,, il se décida à re-
commencer entièrement son œuvre, et choisit pour base principale de
ses démonstrations des discours récemment prononcés à l'Assemblée
nationale. Cette tâche finie, il se repruclia d'avoir été trop sérieux,
jeta au feu le second manuscrit et écrivit celui que nous réimpri-
mons. [Note de l'éditeur.)
CE QL ON VOIT ET CE QL ON NE VOIT PAS. 337
— D'où il suit que le mauvais Economiste poursuit un petit
bien actuel qui sera suivi d'un grand mal à venir, tandis
que le vrai Economiste poursuit un grand bien à venir, au
risque d'un petit mal actuel.
Du reste, il en est ainsi en hygiène, en morale. Souvent,
plus le premier fruit d'une habitude est doux, plus les au-
tres sont amers. Témoin : la débauche, la paresse, la pro-
digalité. Lors donc qu'un homme, frappé de l'effet qu'on
voit, n'a pas encore appris à discerner ceux qu'on ne voit
pas, il s'abandonne à des habitudes funestes, non-seulement
par penchant^ mais par calcul.
Ceci explique l'évolution fatalement douloureuse de l'hu-
manité. L'ignorance entoure son berceau ; donc elle se dé-
termine dans ses actes par leurs premières conséquences,
les seules, à son origine, qu'elle puisse voir. Ce n'est qu'à la
longue qu'elle apprend à tenir compte des autres ('). Deux
maîtres, bien divers, lui enseignent cette leçon : l'Expé-
rience et la Prévoyance. L'expérience régente efficacement
mais brutalement. Elle nous instruit de tous les effets d'un
acte en nous les faisant ressentir, et nous ne pouvons man-
quer de finir par savoir que le feu brûle, à force de nous
brûler. A ce rude docteur, j'en voudrais, autant que possi-
ble, substituer un plus doux : la Prévoyance. C'est pourquoi
je rechercherai les conséquences tie quchpies phénomènes
économiques, opposant à celles qu'on voit celles qu'on ne
voit pas.
I. Ija Vitre fa«isée.
Avez-vous jamais été témoin de la fureur du bon bour-
geois Jacques Boniionnne, quand son lils terrible est pai-
\ enu à casser un carreau de vitre ? Si vous avez assisté à ce
s|)ectacle, à coup sûr vous aurez aussi constaté que tous les
{*) V. le chap. xx du tome VI. (\ote de l'éJileur.)
Œuvres compl'Us, x. \ . • o
:;;8 PAMPHLETS.
assistants, fussent-ils trente, semblent s'être donné le muf
pour offrir au propriétaire infortuné cette consolation uni-
forme : « A quelque chose malheur est bon. De tels acci-
dents font aller l'industrie. Il faut que tout le monde vive.
Que deviendraient les vitriers, si Ton ne cassait jamais de
vitres ? »
Or, il y a dans cette formule de condoléance toute une
théorie, quil est bon de surprendre flagrante dclicto, dans
ce cas très-simple, attendu que c'est exactement la même
que celle qui, par malheur, régit la plupart de nos institu-
tions économiques.
A supposer qu'il faille dépenser six francs pour réparer
le dommage, si l'on \ eut dire que l'accident fait arriver six
francs à l'industrie vitrière, qu'il encourage dans la mesure
de six francs la susdite industrie, je laccorde, je ne conteste
en aucune façon, on raisonne juste. Le vitrier va venir, il
fera sa besogne, touchera six francs, se frottera les mains et
bénira dans son cœur l'enfant terrible. C'est ce qu'on voit.
Mais si, par voie de déduction, on arrive à conclure,
comme on le fait trop souvent, qu'il est bon qu'on casse les
vitres, que cela fait circuler l'argent, qu'il en résulte un en-
couragement pour l'industrie en général, je suis obligé de
m'écrier : halte-là 1 Votre théorie s'arrête à ce qu'on voit, elle
ne tient pas compte de ce qu'on ne voit pas.
On ne voit pas que, puisque notre bourgeois a dépensé six
francs à une chose, il ne pourra plus les dépenser à une au-
tre. On ne voit /masque s'il n'eût pas eu de vitre à remplacer,
il eût remplacé, par exemple, ses souliers éculés ou mis un
livre de plus dans sa bibliothèque. Bref, il aurait fait de ses
six francs un emploi quelconque qu'il ne fera pas.
Faisons donc le compte de l'industrie en général.
La vitre étant cassée, l'industrie vitrière est encouragée
dans la mesure de six francs ; c'est ce qu'on voit.
Si la vitre n'eût pas été cassée, l'industrie cordonnière (ou
CE yroN VOIT ET CE Ql'oy >E VOIT PAS. 339
toute autre) eût été encouragée dans la mesure de six
francs ; c'est ce qicon ne voit pas.
Et si l'on prenait en considération ce qu'on ne voit pas,
parce que c'est un fait négatif, aussi bien que ce que l'on
voit, parce que c'est un fait positif, on comprendrait qu'il
n'y a aucun intérêt pour l'industrie en général, ou pour l'en-
semble du travail national, à ce que des vitres se cassent ou
ne se cassent pas.
Faisons maintenant le compte de Jacques Bonhomme.
Dans la première hypothèse, celle de la vitre cassée, il
dépense six francs, et a, ni plus ni moins que devant, la
jouissance d'une vitre.
Dans la seconde, celle où l'accident ne fût pas arri\ é, il
aurait dépensé six francs en chaussure et aurait eu tout à la
fois la jouissance d'une paire de souliers et celle d'une vitre.
Or, comme Jacques Bonhomme fait partie de la société,
il faut conclure de là que, considérée dans son ensemble,
€t toute balance laite de ses travaux et de ses jouissances^
elle a perdu la valeur de la vitre cassée.
Par où, en généralisant, nous arrivons à cette conclusion
inattendue: « la société perd la valeur des objets inutile-
ment détruits, » — et à cet aphorisme qui fera dresser les
cheveux sur la tète des protectionistes : « Casser, briser,
dissiper, ce n'est pas encourager le travail national, » ou
plus brièveuK'nt : « destruction n'est pas profit. »
Que direz- vous. Moniteur industriel, que direz-vous,
adeptes de ce bon M. de Saint-Chamans, qui a calculé avec
tant de précision ce que riiuhistiic gagnerait à rincendie de
Paris, à raison des maisons qu'il faudrait reconstruire?
• Je suis fâché de déranger ses ingénieux calculs, d'autant
«[u'il en a fait passer l'esprit dans notre h'gislation. Mais je
le prie de les recommencer, en faisant entrer en ligne de
compte ce qu'on ne voit pas à côté de ce qu'o?i voit.
Il faut que le lecteur s'attache à bien constater (|u'il n'y a
3 4 0 PAMPHLETS.
pas seulement deux personnages, mais trois dans le petit
drame que j'ai soumis à son attention. L'un, Jacques Bon-
homme, représentée Consommateur, réduit parla destruc-
tion à une jouissance au lieu de deux. L'autre, sous la figure
du Vitrier, nous montre le Producteur dont l'accident en-
courage l'industrie. Le troisième est le Cordonnier (ou tout
autre industriel) dont le travail est découragé d'autant par la
même cause. C'est ce troisième personnage qu'on tient tou-
jours dans l'ombre et qui, personnifiant ce qu'on ne voit pas,
est un élément nécessaire du problème. C'est lui qui nous
fait comprendre combien il est absurde de voir un profit
dans une destruction. C'est lui qui bientôt nous enseignera
qu'il n'est pas moins absurde de voir un profit dans une res-
triction, laquelle n'est après tout qu'une destruction par-
tielle. — Aussi, allez au fond de tous les arguments qu'on
fait valoir en sa faveur, vous n'y trouverez que la paraphase
de ce dicton vulgaire : « Que deviendraient les vitriers^ si
l'on ne cassait jamais de vitres (') ? »
II. lie Lticenciement.
11 en est d'un peuple comme d'un homme. Quand il veut
se donner une satisfaction, c'est à lui de voir si elle vaut
ce qu'elle coûte. Pour une nation, la Sécurité est le plus
grand des biens. Si, pour l'acquérir, il faut mettre sur pied
cent mille hommes et dépenser cent millions, je n'ai rien
à dire. C'est une jouissance achetée au prix d'un sacrifice.
Qu'on ne se méprenne donc pas sur la portée de ma thèse.
Un représentant propose de licencier cent mille hommes
pour soulager les contribuables de cent millions.
Si on se borne à lui répondre : « Ces cent mille hommes
et ces cent millions sont indispensables à la sécurité natio-
(') V., au tome IV, le cl)ap. xx de la î'e série des Sophismes,
p. I(i(> et suiv. ^Xote de l'éditeur]
CE QUON VOIT ET CE yu'ON ISE VOIT PAS. 34 1
nale : c'est un sacrifice ; mais^ sans ce sacrifice, la France
serait déchirée par les factions ou envahie par Fétranger. »
— Je n'ai rien à opposer ici à cet argument^ qui peut être
vrai ou faux en fait, mais qui ne renferme pas théorique-
ment d'hérésie économique. L'hérésie commence quand on
veut représenter le sacrifice lui-même comme un avantage,
parce qu'il profite à quelqu'un.
Or, je suis bien trompé, ou l'auteur de la proposition ne
sera pas plus tôt descendu de la tribune qu'un orateur s'y
précipitera pour dire :
« Licencier cent mille hommes ! y pensez-vous ? Que
vont-ils devenir ? de quoi vivront-ils ? sera-ce de travail ?
mais ne savez-vous pas que le travail manque partout? que
toutes les carrières sont encombrées ? Voulez-vous les jeter
sur la place pour y augmenter la concurrence et peser sur
le taux des salaires? Au moment où il est si difficile de ga-
gner sa pauvre vie, n'est-il pas heureux que l'Etat donne du
pain à cent mille individus? Considérez, de plus, que l'ar-
mée consomme du vin, des vêtements, des armes, qu'elle
répand ainsi l'activité dans les fabriques, dans les villes de
garnison, et qu'elle est, en définitive, la Providence de ses
innombrables fournisseurs. Ne frémissez-vous pas à l'idée
d'anéantir cet immense mouvement industriel ? »
Ce discours, on le voit, conclut au maintien des cent
mille soldats, abstraction faite des nécessités du service, et
par des considérations économiques. Ce sont ces considéra-
tions seules que j'ai à réfuter.
Cent mille hommes, coûtant aux contribuables cent mil-
lions, vivent et font vivre leurs fournisseurs autant que cent
millions peuvent s'étendre : c'est ce qu'on voit.
Mais cent millions, sortis de la poche des contribuables,
cessent de faire vivre ces contribuables et leurs fournisseurs,
autant que cent millions peuvent s'étendre : c'est ce qu'on
34 2 PAMPHLETS.
ne voit pas. Calculez, chiffrez, et dites-moi où est le profit
pour la masse ?
Quant à moi, je vous dirai où est la perte, et, pour sim-
plifier, au lieu de parler de cent mille hommes et de cent
millions, raisomions sur un homme et mille francs.
Nous voici dans le village de A. Les recruteurs font la
tournée et y enlèvent un homme. Les percepteurs font leur
tournée aussi et y enlèvent mille francs. L'homme et la
somme sont transportés à Metz, Tune destinée à faire vivre
l'autre, pendant un an, sans rien faire. Si vous ne regardez
que Metz, oh ! vous avez cent fois raison, la mesure est très-
avantageuse ; mais si vos yeux se portent sur le village de
A, vous jugerez autrement, car, à moins d"ètre aveugle,
vous verrez que ce village a perdu un travailleur et les mille
francs qui rémunéraient son travail, et l'activité que, par la
dépense de ces mille francs, il répandait autour de lui.
Au premier coup d'œil, il semble qu'il y ait compensa-
tion. Le phénomène qui se passait au village se passe à Metz,
et voilà tout. Mais voici où est la perte. Au village, un
homme bêchait et labourait : c'était un travailleur ; à Metz,
il fait des tête droite et des tête gauche : c'est un soldat.
L'argent et la circulation sont les mêmes dans les deux cas;
mais, dans l'un, il y avait trois cents journées de travail
productif; dans l'autre, il y a trois cents journées de travail
improductif, toujours dans la supposition qu'une partie de
l'armée n'est pas indispensable à la sécurité publique.
Maintenant, vienne le licenciement. Vous me signalez un
surcroît de cent mille travailleurs, la concurrence stimulée
et la pression qu'elle exerce sur le taux des salaires. C'est
ce que vous voyez.
Mais voici ce que vous ne voyez pas. Vous ne voyez pas
que renvoyer cent mille soldats, ce n'est pas anéantir cent
millions, c'est les remettre aux contribuables. Vous ne a oyez
pas que jeter ainsi cent mille travailleurs sur le marché, c'est
CE QL ON VOIT ET CE Ql ON NE VOIT PAS. 343
\ jeter, du même coup, les cent millions destinés à payer
leur travail ; que, par conséquent, la même mesure qui
augmente Voffre des bras en augmente aussi la demande;
d'où il suit que votre baisse des salaires est illusoire. Vous
ne voyez pas qu'avant, comme après le licenciement, il y a
dans le pays cent millions correspondant à cent mille
hommes ; que toute la différence consiste en ceci : avant,
le pays livre les cent millions aux cent mille hommes pour
ne rien faire ; après, il les leur hvre pour travailler. Vous
ne voyez pas, enfin, que lorsqu'un contribuable donne son
iu'gent, soit à un soldat en échange de rien, soit à un tra-
vailleur en échange de quelque chose, toutes les consé-
quences ultérieures de la circulation de cet argent sont les
mêmes dans les deux cas ; seulement , dans le second
cas, le contribuable reçoit quelque chose, dans le premier,
il ne reçoit rien. — Résultat : une perte sèche pour la
nation.
Le sophisme que je combats ici ne résiste pas à l'épreuve
de la progression, qui est la pierre de touche des principes.
Si, tout compensé, tous intérêts examinés, il y a proft na-
tional à augmenter larniée, pourquoi ne pas enrôler sous
les drapeaux toute la population \ irile du pays ?
III. B/Diii|>ôt.
Ne vous est-il jamais arrivé d'entendre dire :
« L'impôt, c'est le meilleur placement ; c'est une rosée
fécondante ? Voyez combien de familles il fait vivre, et
suivez, par la pensée, ses ricochets siu- l'industrie : c'est
l'infini, c'est la vie. »
Pour combattre cette doctrine, je suis obligé de repro-
duire la réfutation précédente. L'économie politique sait
bien que ses arguments ne sont pas assez divertissants pour
qu'on en puisse dire : /{epetitn placent. Aussi, comme Ba-
34 4 PAMPHLETS.
sile, elle a arrangé le proverbe à son usiige^ bien convaincue
que dans sa bouche^ Repetita docent.
Les avantages que les fonctionnaires trouvent à émarger,
c'est ce qu'on voit. Le bien qui en résulte pour leurs fournis-
seurs, c'est ce qu'on voit encore. Cela crève les yeux du corps.
Mais le désavantage que les contribuables éprouvent à se
libérer, c'est ce qu'on ne voit pas, et le dommage qui en ré-
sulte pour leurs fournisseurs, c'est ce qu'on ne voit pas da-
vantage, bien que cela dût sauter aux yeux de l'esprit.
Quand un fonctionnaire dépense à son profit cent sous de
plus, cela implique qu'un contribuable dépense à son pro-
fit cent sous de moins. Mais la dépense du fonctionnaire se
voit, parce qu'elle se fait ; tandis que celle du contribuable
ne se voit pas, parce que, hélas î on l'empêche de se faire.
Vous comparez la nation à une terre desséchée et l'impôt
aune pluie féconde. Soit. Mais vous devriez vous demander
aussi où sont les sources de cette pluie, et si ce n'est pas
précisément l'impôt qui pompe l'humidité du sol et le
dessèche.
Vous devriez vous demander encore s'il est possible que
le sol reçoive autant de cette eau précieuse par la pluie
qu'il en perd par l'évaporation ?
Ce qu'il y a de très-positif, c'est que, quand Jacques Bon-
homme compte cent sous au percepteur, il ne reçoit rien
en retour. Quand, ensuite, un fonctionnaire dépensant ces
cent sous, les rend à Jacques Bonhomme, c'est contre une
valeur égale en blé ou en travail. Le résuUat définitif est
pour Jacques Bonhomme une perte de cinq francs.
Il est très-vrai que souvent, le plus souvent si l'on veut,
le fonctionnaire rend à Jacques Bonhomme un service équi-
valent. En ce cas, il n'y a pas perte de part ni d'autre, il n'y
a qu'échange. Aussi, mon argumentation ne s"adresse-t-elle
nullement aux fonctions utiles. Je dis ceci : si vous voulez
créer une fonction, prouvez son utilité. Démontrez qu'elle
CE QL ON VOIT ET CE QL ON NE VOli PAS. iiS
vaut à Jacques Bonhomme^ par les services qu'elle lui rend,
l'équivalent de ce quelle lui coûte. Mais^ abstraction faite
de cette utilité intrinsèque, n'invoquez pas comme argu-
ment l'avantage qu'elle confère au fonctionnaire, à sa fa-
mille et à ses fournisseurs; n'alléguez pas qu'elle favorise
le travail.
Quand Jacques Bonhomme donne cent sous à un fonc-
tionnaire contre un service réellement utile , c'est exacte-
ment comme quand il donne cent sous à un cordonnier
contre une paire de souliers. Donnant donnant^ partant
quittes. Mais, quand Jacques Bonhomme livre cent sous à
un fonctionnaire, pour n'en recevoir aucun service ou même
pour en recevoir des vexations, c'est comme s'il les livrait
à un voleur. Il ne sert de rien de dire que le fonctionnaire
dépensera ces cent sous au gi'and profit du travail na-
tional; autant en eût fait le voleur ; autant en ferait Jacques
Bonhomme s'il n'eût rencontré sur son chemin ni le parasite
extra-légal ni le parasite légal.
Habituons-nous donc k ne pas juger des choses seulement
par ce qu'on voit, mais encon; par ce qu'on ne voit pas.
L'an passé, j'étais du Comité des finances, car, sous la
Constituante, les membres de l'opposition n'étaient pas
systématiquement exclus de toutes les Commissions; en
cela, la Constituante agissait sagement. Nous avons entendu
M. Thiers dire : « J'ai passé ma vie à combattre les honunes
du parti légitimiste et du parti prêtre. Depuis que le danger
comnum nous a rapprochés, depuis ([ue je les fréquente,
que je les connais, que nous nous parlons ca'ur à cœur, je
me suis aperçu que ce ne sont pas les monstres que je m'é-
tais figurés. »
Oui, les défiances s'exagèrent, les haines s'exaltent entre
les partis qui ne se mêlent pas; et si la majorité laissait pé-
nétrer dans le sein des Conmiissions quelques membres de
la minorité, peut-être rcconnaitrait-on , de part et d'autre,
3 1 G PAMPHLETS.
([lie les idées ne sont pas aiisr^i éloignées et surtout les in-
tentions aussi perverses qu'on le suppose.
Quoi qu'il en soit^ l'an passé, j'étais du Comité des finan-
ces. Chaque fois qu'un de nos collègues parlait de iixer à un
chiffre modéré le traitement du Président de la Répu-
blique, des ministres, des ambassadeurs, on lui répon-
dait :
« Pour le bien même du service, il faut entourer certai-
nes fonctions d'éclat et de dignité. C'est le moyen d'y ap-
peler les hommes de mérite. D'innombrables infortunes
s'adressent au Président de la République, et ce serait le
placer dans une position pénible que de le forcer à toujours
refuser. Une certaine représentation dans les salons minis-
tériels et diplomatiques est un des rouages des gouverne-
ments constitutionnels, etc., etc. »
Quoique de tels arguments puissent être controversés,
ils méritent certainement un sérieux examen. Ils sont fondés
sur l'intérêt public, bien ou mal apprécié; et, quant à moi,
j'en fais plus de cas que beaucoup de nos Catons, mus par
un esprit étroit de lésinerie ou de jalousie.
Mais ce qui révolte ma conscience d'économiste, ce qui
me fait rougir pour la renommée intellectuelle de mon
pays, c'est quand on en vient (ce à quoi on ne manque ja-
mais) à cette banalité absurde , et toujours favorablement
accueillie :
« D'ailleurs, le luxe des grands fonctionnaires cncourf^ge
les arts, l'industrie , le travail. Le chef de l'État et ses mi-
nistres ne peuvent donner des festins et des soirées sans
faire circuler la vie dans toutes les veines du corps social.
Réduire leurs traitements, c'est affamer l'industrie parisienne
et, par contre-coup, l'industrie nationale. »
De grâce. Messieurs, respectez au moins l'arithmétique
et ne venez pas dire, devant l'Assemblée nationale de
France, de peur qu'à sa honte elle ne vous approuve, qu'une
CE QION VOIT ET CE 01 ON >E \OIT PAS. 34 7
addition donne une somme différente , selon qu'on la fait
(le haut en bas ou de bas en haut.
Quoi i je vais m'arranger avec un terrassier pour quil
fasse une rigole dans mon champ, moyennant cent sous. Au
moment de conclure , le percepteur me prend mes cent
sous et les fait passer au ministre de l'intérieur ; mon mar-
ché est rompu, mais M. le ministre ajoutera un plat de plus
à son dîner. Sur quoi, vous osez affirmer que cette dépense
officielle est un surcroît ajouté à l'industrie nationale ! Ne
comprenez-vous pas qu'il n'y a là qu'un simple déplacement
de satisfaction et de travail ? Un ministre a sa table mieux
garnie, c'est vrai ; mais un agriculteur a un champ moins
bien desséché, et c'est tout aussi vrai. Un traiteur parisien
a gagné cent sous, je vous l'accorde; mais accordez-moi
qu'un terrassier provincial a manqué de gagner cinq francs.
Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plat officiel et le trai-
teur satisfait, cest ce qu'on voit; le champ noyé et le terras-
sier désœuvré, c'est ce qu'on ne voit pas.
Bon Dieu! que de peine à prouver, en économie politi-
que, que deux et deux font quatre ; et, si vous y parvenez,
on s'écrie : « c'est si clair, que c'en est ennuyeu.x.» — Puis
on vote comme si vous n'aviez rien prouvé du tout.
IV. Théâtres, Beaiix-arls.
L'Etat doit-il subventionner les arts?
Il y a certes l)eaucoup à dire Poiu- et Contre.
En faveur du système des subventions, on peut dire que
les arts élargissent, élèvent et poétisent 1 ïime dune nation,
qu'ils l'arrachent à des préoccupations matérielles, lui don-
nent le sentiment du beau, et réagissent ainsi favorablenuMit
sur ses manières, ses coutumes , ses mœurs et même sur
son industrie. On peut se demander où en serait la nnisiqur
en France, sans le Theàlre-ltalien et le Coii.serv.itoire ; l'art
348 PAMPHLETS.
dramatique, sans le Théâtre-Français ; la peinture et la
sculpture, sans nos collections et nos musées. On peut aller
plus loin et se demander si, sans la centralisation et par con-
séquent la subvention des beaux- arts, ce goût exquis se se-
rait développé, qui est le noble apanage du travail français
et impose ses produits à l'univers entier. En présence de
tels résultats, ne serait-ce pas une haute imprudence que de
renoncer à cette modique cotisation de tous les citoyens qui,
en définitive, réalise, au milieu de l'Europe, leur supériorité
et leur gloire ?
A ces raisons et bien d'autres, dont je ne conteste pas la
force, on peut en opposer de non moins puissantes. II y a
d'abord, pourrait-on dire, une question de justice distribu-
tive. Le droit du législateur va-t-il jusqu'à ébrécher le salaire
de l'artisan pour constituer un supplément de profits à l'ar-
tiste? M. Lamartine disait : Si vous supprimez la subvention
d'un théâtre, oii vous arrèterez-vous dans cette voie, et ne
serez-vous pas logiquement entraînés à supprimer vos Fa-
cultés, vos Musées , vos Instituts , vos Bibliothèques ? On
pourrait répondre : Si vous voulez subventionner tout ce
qui est bon et utile, où vous arrèterez-vous dans cette voie,
et ne serez-vous pas entraînés logiquement à constituer une
liste civile à l'agriculture, à l'industrie, au commerce, à la
bienfaisance, à l'instruction ? Ensuite, est-il certain que les
subventions favorisent le progrès de l'art? C'est une ques-
tion qui est loin d'être résolue, et nous voyons de nos yeux
que les théâtres qui prcjspèrent sont ceux qui vivent de leur
propre vie. Enfin, s'élevant à des considérations plus hau-
tes, on peut faire observer que les besoins et les désirs
naissent les uns des autres et s'élèvent dans des régions de
plus en plus épurées (^), à mesure que la richesse publique
permet de les satisfaire ; que le gouvernement n'a point à
('} V. lo diap. m (Ju lonicj \\. 'Noie de l'éditeur. )
CE yroN von et ce oi'on ne voit pas. 349
se mêler de cette correspondance , puisque , dans un état
donné de la fortune actuelle , il ne saurait stimuler, par
l'impôt, les industries de luxe sans froisser les industries de
nécessité, intervertissant ainsi la marche naturelle de la ci-
vilisation. On peut faire observer que ces déplacements ar-
tificiels des besoins, des goûts , du travail et de la popula-
tion, placent les peuples dans une situation précaire et
dangereuse, qui na plus de base solide.
Voilà quelques-unes des raisons qu'allèguent les adver-
saires de l'intervention de l'Etat, en ce qui concerne l'or-
dre dans lequel les citoyens croient devoir satisfaire leurs
besoins et leurs désirs, et par conséquent diriger leur acti-
vité. Je suis de ceux, je l'avoue, qui pensent que le choix,
l'impulsion doit venir d'en bas, non d'en haut, des citoyens,
non du législateur ; et la doctrine contraire me semble con-
duire à l'anéantissement de la liberté et de la dignité
humaine.
Mais, par une déduction aussi fausse qu'injuste, sait-on
de quoi on accuse les économistes? c'est, quand nous re-
poussons la subvention, de repousser la chose même qu'il
s'agit de subventionner, et d'être les ennemis de tous les
genres d'activité, parce que nous voulons que ces activités,
d'une part soient libres, et dt- l'autre cherchent en elles-
mêmes leur propre récompense. Ainsi, demandons-nous
que l'Etat n'intervienne pas, par l'impôt, dans les matières
religieuses? nous sommes des athées. Demandons-nous
que l'Etat n'intervienne pas, par l'impôt, dans l'éducation?
nous haïssons les lumières. Disons-nous que l'Etat ne doit
pas doimer, par l'impôt, une valeur factice au soi, à tel
ordre d'industrie? nous sommes les eimemis de la pro-
priété et du travail. Pensons-nous que l'Etat ne doit pas
subventionner les artistes? nous sommes des barbares qui
jugeons les arts iinitiles.
Je proteste ici de toutes mes forces contre c«'s déductions.
3Ô0 PAMl'llLElS.
Loin que nous entretenions l'absurde pensée d'anéantir la
religion, l'éducation, la propriété, le travail et les arts quand
nous demandons que l'État protège le libre développement
de tous ces ordres d'activité humaine, sans les soudoyer
aux dépens les uns des autres, nous croyons au contraire
que toutes ces forces vives de la société se développeraient
harmonieusement sous l'influence de la liberté, qu'aucune
d'elles ne deviendrait, comme nous le voyons aujourd'hui,
une source de troubles, d'abus, de tyrannie et de désordre.
Nos adversaires croient qu'une activité qui n'est ni sou-
doyée ni réglementée est une activité anéantie. Nous croyons
le contraire. Leur foi est dans le lé.islateur, non dans l'hu-
manité. La nôtre est dans l'humanité, non dans le législa-
teur.
Ainsi, M. Lamartine disait : Au nom de ce principe, il
faut abolir les expositions publiques qui font l'honneur et
la richesse de ce pays.
Je réponds à M. Lamartine : A votre point de vue, ne pas
subventionner c'est abolir, parce que, partant de cette don-
née que rien n'existe que par la volonté de l'Etat, vous en
concluez que rien ne vit que ce que l'impôt fait vivre. Mais
je retourne contre vous l'exemple que vous avez choisi, et
je vous fais observer que la plus grande, la plus noble des
expositions, celle qui est conçue dans la pensée la plus li-
bérale, la plus universelle, et je puis même me servir du
mot humanitaire, qui n'est pas ici exagéré, c'est l'exposition
qui se prépare à Londres, la seule dont aucun gouverne-
ment ne se mêle et qu'aucun impôt ne soudoie.
Revenant aux beaux-arts, on peut, je le répète , alléguer
pour et contre le système des subventions des raisons puis-
santes. Le lecteur comprend que, d'après l'objet spécial de
cet écrit, je n'ai ni à exposer ces raisons, ni à décider entre
elles.
Mais M. Latnartine a mis en avant un argument que je ne
CE Ql'OS VOIT ET CE QLON NE VOIT PAS. .Jôl
puis passer sous silence, car il rentre dans le cercle très-
précis de cette étude économique.
Il a dit :
La queslion économique, en matière de Uiéâtres, se résume eu un
seul mot : c'est du travail. Peu importe la nature de ce travail, c'est
un travail aussi fécond, aussi productif que toute autre nature de tra-
vaux dans une nation. Les théâtres, vous le savez, ne nourrissent pas
moins, ne salarient pas moins, en France, de quatre vingrt mille ou-
vriers de toute nature, peintres, maçons, décorateurs, costumiers, ar-
chitectes, etc., qui sont la vie même et le mouvement de plusieurs
quartiers de cette capitale, et, à ce titre, ils doivent obtenir vos sym-
pathies !
Vos sympathies! — traduisez : vos subventions.
Et plus loin :
Les plaisirs de Paris sont le travail et la consommation des dépar-
tements, et les luxes du riche sont le salaire et le pain de deux cent
mille ouvriers de toute espèce, vivant de l'industrie si multiple des
théâtres sur la surface de la République, et recevant de ces plaisirs
nobles, qui illustrent la Francis, l'aliment de leur vie et le nécessaire
de leurs familles et de leurs enfants. C'est à eux que vous donnerez
ces (ÎO.dOO fr. (Très-bien! très-bien! marques nombreuses d'appro-
));ilion.)
Pour moi, je suis forcé de dire : très-mal! très-mal! en
restreignant, bien entendu, la portée de ce jugement à l'ar-
gtiment économiqtie dont il est ici question.
Oui, c'est aux ouvriers des théâtres quiront , du moins
en partie, les (30,000 l'r. dont il s'agit. Qtielques bribes
pourront bien s'égarer en chemin. Même, si on scrutait la
chose de près, peut-èlre découvrirait-on que le gàteati j)ren-
dra une «iiitre route; heureux les otivriers sil leur reste
quelques miettes ! Mais je veux bien admettre que la sub-
vention entière ira aux peintres, décorateurs, costumiers,
eoitï'eurs, etc. C'est ce qu'on voit.
Mais d'où vient-elle? Voilà le revers de la question, tout
aussi important à examiner qite la face. Ot'i est la sotiree de
352 PAMPHLETS.
ces 60,000 fr. ? Et oli ircdc.nt-ils, si un vote législatif ne les di-
rigeait d'abord vers la rue Rivoli et de là vers la rue Gre-
nelle? C'est ce quon ne voit pas.
Assurément nul n'osera soutenir que le vote législatif a
fait éclore cette somme dans l'urne du scrutin; qu'elle est
une pure addition faite à la richesse nationale ; que, sans
ce vote miraculeux, ces soixante mille francs eussent été à
jamais invisibles et impalpables. Il faut bien admettre que
tout ce qu'a pu faire la majorité, c'est de décider qu'ils se-
raient pris quelque part pour être envoyés quelque part, et
quils ne recevraient une destination que parce qu'ils seraient
détournés d'une autre.
La chose étant ainsi, il est clair que le contribuable qui
aura été taxé à un franc, n'aura plus ce franc à sa disposi-
tion. Il est clair qu'il sera privé d'une satisfaction dans la
mesure d'un franc, et que l'ouvrier , quel qu'il soit, qui la
lui aurait procurée, sera privé de salaire dans la même
mesure.
Ne nous faisons donc pas cette puérile illusion de croire
que le vote du 16 mai ajoute quoi que ce soit au bien-être
et au travail national. 11 déplace les jouissances, il déplace
les salaires, voilà tout.
Dira-t-on qu'à un genre de satisfaction et à un genre de
travail, il substitue des satisfactions et des travaux plus ur-
gents , plus moraux, plus raisonnables ? Je pourrais lutter
siu" ce terrain. Je pourrais dire : En arrachant 60,000 fr.
aux contribuables , vous diminuez les salaires des labou-
reurs, terrassiers, charpentiers, forgerons, et vous augmen-
tez d'autant les salaires des chanteurs , coifîem'S, décora-
teurs, et costumiers. Rien ne prouve que cette dernière
classe soit plus intéressante que l'autre. M. Lamartine ne
l'allègue pas. Il dit lui-même que le travail des théâtres est
aussi fécond, aussi productif (et non plus) que tout autre,
ce qui pourrait encore être contesté ; car la meilleure preuve
CE QL ON VOIT ET CE QL ON NE VOIT PAS. 3 63
que lé second n'est pas aussi fécond que le premier, c'est
que celui-ci est appelé à soudoyer celui-là.
Mais cette comparaison entre la valeur et le mérite in-
trinsèque des diverses natures de travaux n'entre pas dans
mon sujet actuel. Tout ce que j'ai à faire ici, c'est de mon-
trer que si M. Lamartine et les personnes qui ont applaudi
à son argumentation ont vu , de l'œil gauche, les salaires
gagnés par les fournisseurs des comédiens, ils auraient dû
voir, de l'œil droit, les salaires perdus pour les fournisseurs
des contribuables ; faute de quoi, ils se sont exposés au ri-
dicule de prendre un déplacement pour un gaiii. S'ils étaient
conséquents à leur doctrine, ils demanderaient des subven-
tions à l'intini ; car ce qui est vrai d'un franc et de 60,000 fr.,
est vrai, dans des circonstances identiques, d'un milliard
de francs.
Quand il s'agit d'impôts, messieurs, prouvez-en l'utilité
par des raisons tirées du fond, mais non point par cette ma-
lencontreuse assertion : « Les dépenses publiques font vi-
vre la classe ouvrière. » Elle a le tort de dissimuler un fait
essentiel, à savoir, que les dépenses publiques se substituent
toujours à des dépenses privées, ei que, par conséquent, elles
font bien vivre un ouvrier au lieu d'un autre , mais n'ajou-
tent rien au lot de la classe ouvrière prise en masse. Votre
argumentation est fort de mode, mais elle est trop absui-de
pour que la raison n'en ait pas raison.
V. Travaux publics.
Qu'une nation , après s'être assurée qu'une grande en-
treprise doit profiter à la conmumauté, la fasse exécuter
sur le produit d'une cotisation commune, rien de plus na-
tm'el. Mais la patience m'éciiappi^ je l'avoue, quand j'en-
tends alléguer à l'appui d'une telle résolution cette bévue
économique : « C'est d'ailleurs le moyen de créer du travail
pour les ouvriers. »
3S4 l'A.lIl'HLFlS.
L'État ouvre un chemin , bâtit un palais , redresse une
rue, perce un canal ; par là, il donne du travail à certains
ouvriers, test ce qu'on voit ; mais il prive de travail certains
autres ouvriers, c'est ce qu'on ne voit pas.
Voilà la route en cours d'exécution. Mille ouvriers arri-
vent tous les matins, se retirent tous les soirs, emportent
leur salaire, cela est certain. Si la route n'eût pas été dé-
crétée, si les fonds n'eussent pas été votés, ces braves gens^
n'eussent rencontré là, ni ce travail ni ce salaire ; cela est
certain encore.
Mais est-ce tout ? L'opération, dans son ensemble, n'em-
brasse-t-elle pas autre chose? Au moment où M. Dupin
prononce les paroles sacramentelles : « L'Assemblée a
adopté, » les millions descendent-ils miraculeusement sur
un rayon de la lune dans les cotires de MM. Fould et Bi-
neau? Pour que l'évolution, comme on dit, soit complète,
ne faut-il pas que l'État organi'se la recette aussi bien que la
dépense? qu'il mette ses percepteurs en campagne et ses
contribuables à contribution ?
Étudiez donc la question dans ses deux éléments. Tout
en constatant la destination que l'État donne aux millions
votés, ne négligez pas de constater aussi la destination que
les contribuables auraient donnée — et ne peuvent plus
donner — à ces mêmes millions. Alors, vous comprendrez
qu'une entreprise publique est une médaille à deux revers.
Sur l'une figure un ouvrier occupé, avec cette devise : Ce
qu'on voit; sur l'autre, un ouvrier inoccupé, avec cette die-
vise : Ce qu'on ne voit pas.
Le sophisme que je combats dans cet écrit est d'autant
plus dangereux, appliqué aux travaux publics, qu'il sert à
justifier les entreprises et les prodigalités les plus folles.
Quand un chemin de fer ou un pont ont une utilité réelle,
il suffit d'invoquer cette utilité. Mais si on ne le peut, que
CF. Ol(lN VOIT ET Œ QL 0> KE VOIT l'AS. 3Ô5
i'ait-ou ? On a recours à cette mystification : « 11 faut pro-
curer de l'ouvrage aux ouvriers. »
Cela dit, on ordonne de faire et défaire les terrasses du
Champ de Mars. Le grand Napoléon^ on le sait, croyait faire
œuvre pliilantliropique en faisant creuser et combler des
fossés. Il disait aussi : Qu'importe le résultat ? Il ne faut
\oir que la richesse répandue parmi les classes laborieuses.
Allons au fond des choses. L'argent nous fait illusion.
Demander le concours, sous forme d'argent, de tous les ci-
toyens à une œuvre commune, c'est en réalité leur deman-
der un concours en nature ; car chacun d'eux se procure,
par le travail, la somme à laquelle il est taxé. Or, que l'on
réunisse tous les citoyens pour leur faire exécuter, par pres-
tation, une œuvre utile à tous, cela pourrait se comprendre ;
leur récompense serait dans les résultats de l'œuvre elle-
même. Mais qu'après les avoir convoqués, on les assujettisse
à faire des routes où nul ne passera, des palais que nul
n'habitera, et cela, sous prétexte de leur procurer du tra-
\ ail ; voilà qui serait absurde et ils seraient, certes, fondés
à objecter : De ce travail-là nous n'avons que faire ; nous
aimons mieux travailler pour notre propre compte.
Le procédé qui consiste à faire concourir les citoyens en
argent et non en travail ne change rien à ces résultats gé-
néraux. Seulement, par ce dernier procédé, la perte se ré-
partirait sur tout le monde. Par le premier, ceux que l'Etat
occupe échappent à leur part de perte, en l'ajoutant à celle
que leurs compatriotes ont déjà à subir.
Il y a un article de la Constitution qui porte :
« La société favorise et encourage le développement du
travail... par l'établissement par l'État, les départements et
les communes, de travaux publics propres à employer les
bras inoccupés. »
Comme mesure temporaire, dans un temps tle crise, pen-
dant un liivt'r rigoureux, cette intervention du cunh-ibuable
3ÔC PAMPHLETS.
peut avoir de bons effets. Elle agit dans le même sens que
les assurances. Elle n'ajoute rien au travail ni au salaire,
mais elle prend du travail et des salaires sur les temps or-
dinaires pour en doter , avec perte il est vrai, des époques
difficiles.
Comme mesure permanente, générale, systématique, ce
n'est autre chose qu'une mystification ruineuse, une impos-
sibilité, une contradiction qui montre un peu de travail sti-
mulé qu'on voit, et cache beaucoup de travail empêché
qu'on ne voit pas.
VI. Lies Inferniédîaires.
La société est lensemble des services que les hommes se
rendent forcément ou volontairement les uns aux autres,
c'est-r.-dire des sert^ce.s publics et des services pjrivés.
Les premiers, imposés et réglementés par la loi, qui!
n'est pas toujours aisé de changer quand il le faudrait, peu-
vent surviM:'e longtemps, avec elle, à leur propre utilité, et
conserver encore le nom de services publics, même quand
ils ne sont plus des services du tout, même quand ils ne sont
plus que de publiques vexations. Les seconds sont du do-
maine de la volonté, de la responsabilité individuelle. Cha-
cun en rend et en reçoit ce qu'il veut, ce qu'il peut, après
débat contradictoire. Ils ont toujours pour eux la présomp-
tion d'utilité réelle, exactement mesurée par leur valeur
comparative.
C'est pourquoi ceux-là sont si souvent frappés d'im-
mobilisme, tandis que ceux-ci obéissent à la loi du pro-
grès.
Pendant que le développement exagéré des services, pu-
blics, par la déperdition de forces qu'il entraîne, tend à
constituer au sein de la société un funeste parasitisme, il est
assez singulier que plusieurs sectes modernes, attribuant ce
CE qu'on voit et (.e (jlon ne von PAS. as:
caractère aux services libres et privés, cherclient à transfor-
mer les professions en fonctions.
Ces sectes s'élèvent avec force contre ce qu'elles nom-
ment les intermédiaires. Elles supprimeraient volontiers le
capitaliste, le banquier, le spéculateur, l'entrepreneur, le
marchand et le négociant, les accusant de s'interposer entre
la production et la consommation pour les rançonner toutes
deux, sans leur rendre aucune valeur. — Ou plutôt elles
voudraient transférer à l'État l'œuvre qu'ils accomplissent,
car cette œuvre ne saurait être supprimée.
Le sophisme des socialistes sur ce point consiste à mon-
trer au public ce qu'il paye aux intermédiaires en échange
de leurs services, et à lui cacher ce qu'il faudrait payer à
l'Etat. C'est toujours la lutte entre ce qui frappe les yeux et
ce qui ne se montre qu'à l'esprit, entre ce qu'on voit et ce
qu'on ne voit pas.
Ce fut surtout en 1847 et à l'occasion de la disette que
les écoles socialistes cherchèrent et réussirent à populariser
leur funeste théorie. Elles savaient bien que la plus absurde
propagande a toujours quelques chances auprès des hom-
mes qui souffrent ; malesuada famés.
Donc, à l'aide des grands mots : Exploitation de l'homme
par l'homme, spéculation sur la faim, accaparement , elles
se mirent à dénigrer le commerce et à jeter un voile sur ses
bienfaits.
« Pourquoi, disaient-elles, laisser aux négociants le soin
de faire venir des subsistances des États-Unis et de la Cri-"
mée? Pourquoi l'État, les départements, les communes
n'organisent-ils pas un service d'approvisionnement et des
magasins de réserve ? Ils vendraient au jirix de revient, et
le peuple, le pauvre peuple serait atlranchi du tribut qu'il
paye au commerce libre, cest-à-dire égoïste, individualiste
et anarchique. »
Le tril)ut que le peuple paye au connuerce, c'est ce qu'on
3 5*5 PA.MI'JILETS.
voit. Le tribut que le peuple payerait à l'Etat ou à ses agents,
dans le système socialiste, ce^t ce qu'on ne voit pas.
En quoi consiste ce prétendu tribut que le peuple paye au
commerce? En ceci : que deux hommes se rendent réci-
proquement service, en toute liberté, sous la pression de la
concurrence et à prix débattu.
Quand l'estomac qui a faim est à Paris et que le blé qui
peut le satisfaire est à Odessa, la souffrance ne peut cesser
que le blé ne se rapproche de l'estomac. 11 y a trois moyens
pour que ce rapprochement s'opère : J « Les hommes affa-
més peuvent aller eux-mêmes chercher le blé ; 2° ils peu-
vent s'en remettre à ceux qui font ce métier; 3° ils peuvent
se cotiser et charger des fonctionnaires publics de l'opéra-
tion.
De ces trois moyens, quel est le plus avantageux?
En tout temps, en tout pays, et d'autant plus qu'ils sont
plus libres, plus éclairés, plus expérimentés, les hommes
ayant volontoÀrerneni choisi le second, j'avoue que cela suffit
pour mettre, à mes yeux, Ja présomption de ce côté. Mon
esprit se refuse à admettre que l'humanité en masse se
trompe sur un point qui la touche de si près (*).
Examinons cependant.
Que trente-six millions de citoyens partent pour aller
chercher à Odessa le blé dont ils ont besoin, cela est évi-
demment inexécutable. Le premier moyen ne vaut rien.
Les consommateurs ne peuvent agir par eux-mêmes, force
leur est d'avoir recours à des intermédiaires, fonctionnaires
ou négociants.
Remarquons cependant que ce premier moyen serait le
(1) L'auteur a souvent invoqué la présomption de vérité qui s'atta-
che au consentement universel manifesté par la pratique de tous les
hommes. V. notamment au tome IV, paîjc T.), le chap. xiii des So-
phismes, puis la page 441 ; et, au tome VI, l'appendice au chap. vi,
intitulé Moralité de la richesse. (Nute de l'éditeur.)
CE QV OS von KT CE (JL ON NE VOIT PAS. 359
plus naturel. Au fond, c'est k celui qui a faim d'aller cher-
cher son blé. C'est une peine qui le regarde; c'est un ser-
vice qu'il se doit à lui-même. Si un autre, à quelque titre
que ce soit , lui rend ce service et prend cette peine pour
lui, cet autre a droit à une compensation. Ce que je dis ici,
c'est pour constater que les services des intermédiaires
portent en eux le principe de la rémunération.
Quoi qu'il en soit, puisqu'il faut recourir à ce que les so-
cialistes nomment un parasite, quel est, du négociant ou du
fonctionnaire, le parasite le moins exigeant ?
Le commerce (je le suppose libre, sans quoi comment
pourrais-je raisonner ''.) le commerce, dis-je, est porté, par
intérêt, à étudier les saisons, à constater jour par jour l'état
des récoltes, à recevoir des informations de tous les points
du globe, à prévoir les besoins, à se précautionner d'avance.
Il a des navires tout prêts, des correspondants partout, et
son intérêt immédiat est d'acheter au meilleur marche pos-
sible, d'économiser sur tous les détails de l'opération, et
d'atteindre les plus grands résultats avec les moindres
eiîorts. Ce ne sont pas seulement les négociants français,
mais les négociants du monde entier qui s'occupent de l'ap-
provisionnement de la France pour le jour du besoin ; et si
l'intérêt les porte invinciblement à remplir leur tâche aux
moindres frais, hi concurrence qu'ils se font enti'e eux les
porte non moins invinciblement à faire profiter les consom-
mateurs de toutes les économies réalisées. Le blé arrivé, le
commerce a intérêt à le vendre au plus fcM pour éteindre
ses risques, réaliser ses fonds et reconunencer s'il y a lieu.
Dirigé par la comparaison des prix, il distribue les aliments
sur toute la sm-face du pays, en commenvant toujours p;u' le
point le plus clier, c'est-à-dire où le besoin se fait le plus
sentir. Il n'est donc pas possible d'imaginer une organisa-
tion mieux calculée dans l'intérêt de ceux qui ont faim, et
la beauté de cette organisation, inaperçue des socialistes.
3 60 PAMPHLET?.
résulte précisément de ce qu'elle est libre. — A la vérité.
le consommateur est obligé de rembourser au commerce
ses frais de transports, de transbordements, de magasinage,
de commission, etc.; mais dans quel système ne faut-il pas
que celui qui mange le blé rembourse les frais qu'il faut faire
pour qu'il soit à sa portée ? Il y a de plus à payer la rému-
nération du service rendu; mais, quant à sa quotité, elle est
réduite au minimum possible par la concurrence; et, quant
à sa justice, il serait étrange que les artisans de Paris ne
travaillassent pas pour les négociants de Marseille, quand
les négociants de Marseille travaillent pour les artisans de
Paris.
Que, selon l'invention socialiste, l'Etat se substitue au
commerce, qu'arrivera-t-il ? Je prie qu'on me signale où
sera, pour le public, l'économie. Sera-t-elle dans le prix
d'achat? Mais qu'on se figure les délégués de quarante mille
communes arrivant à Odessa à un jour donjié et au jour du
besoin; qu'on se tigure l'effet sur les prix. Sera-t-elle dans
les frais? Mais faudra-t-il moins de navires, moins de ma-
rins, moins de transbordements, moins de magasinages, ou
sera-t-on dispensé de payer toutes ces choses? Sera-t-elle
dans le profit des négociants ? Mais est-ce que vos délégués
et vos fonctionnaires iront pour rien à Odessa? Est-ce qu'ils
voyageront et travailleront sur le principe de la fraternité ?
Ne faudra-t-il pas qu'ils vivent? ne faudra-t-il pas que leur
temps soit payé ? Et croyez-vous que cela ne dépassera pas
mille fois les deux ou trois pour cent que gagne le négo-
ciant, taux auquel il est prêt à souscrire ?
Et puis, songez à la difficulté de lever tant d'impôts, de
répartir tant d'aliments. Songez aux injustices, aux abus
inséparables d'une telle entreprise. Songez à la responsabi-
lité qui pèserait sur le gouvernement.
Les socialistes qui ont inventé ces folies, et qui, aux jours
de malheur, les soufflent dans l'esprit des masses, se décer-
CE QL"<'> ^"1T et ce ol on >E MjIT PAS. 361
nent libéralement le titre A' hommes avancés, et ce n'est pas
sans quelque danger que l'usage, ce tyran des langues, ratifie
le motet le jugement qu'il implique. Avancés! ceci suppose
que ces messieurs ont la vue plus longue que le vulgaire :
que leur seul tort est d'être trop en avant du siècle ; et que
si le temps nest pas encore venu de supprimer certains ser-
vices libres, prétendus parasites, la faute en est au public
qui est en arrière du socialisme. En mon âme et conscience,
cest le contraire qui est vrai, et je ne sais à quel siècle bar-
bare il faudrait remonter pour trouver, sur ce point, le ni-
veau des connaissances socialistes.
Les sectaires modernes opposent sans cesse l'association
à la société actuelle. Us ne prennent pas garde que la so-
ciété, sous un régime libre, est une association véritable,
bien supérieure à toutes celles qui sortent de leur féconde
imagination.
Élucidons ceci par un exemple :
Pour qu'un homme puisse, en se levant, revêtir mi habit,
il faut qu'une terre ait été close, défrichée, desséchée, la-
bourée, ensemencée d'une certaine sorte de végétaux; il
faut que des troupeaux s'en soient nourris, qu'ils aient doimé
leur laine, que cette laine ait été filée, tissée, teinte et con-
vertie en drap; que ce drap ait été coupe, cousu, façonne
en vêtement. Et cette série d'opérations en implique une
foule d'autres; car elle supp<>se l'emploi dinstnunents ara
toires, de bergeries, d'usines, de houille, de machines, de
voitures, etc.
Si la société n'était pas un»- asMHMatiou tres-itelie. celui
qui veut un habit serait réduit à travailler dans l'isolement,
c'est-à-dire à accomplir lui-même les actes innombrables de
cette série, depuis le premier coup de pioche qui le com-
mence jusqu'au dernier coup d'aiiiuille qui le termine.
Mais, gnu e à la sociabilité qui est le caractère distinctit
de notre espèce, ces opérations se sont distribuées entre
3S2 l'AMPllLETS.
une multitude de travailleurs, et elles se subdivisent de plus
en plus pour le bien commun, à mesure que, la consomma-
tion devenant plus active, un acte spécial peut alimenter
une industrie nouvelle. Vient ensuite la répartition du pro-
duit, qui s'opère suivant le contingent de valeur que cha-
cun a apporté à l'œuvre totale. Si ce n'est pas là de l'asso-
ciation, je demande ce que c'est.
Remarquez qu'aucun des travailleurs n'ayant tiré du
néant la moindre particule de matière, ils se sont bornés
à se rendre des services réciproques, à s'entr'aider dans un
but commun, et que tous peuvent être considérés, les uns
à l'égard des autres, comme des intermédiaires. Si, par
exemple, dans le cours de l'opération, le transport devient
assez important pour occuper une personne, le filage une
seconde, le tissage une troisième, pourquoi la première se-
rait-elle regardée comme ^\\\?, parasite que les deux autres?
Ne faut-il pas que le transport se fasse? Celui qui le fait n'y
consacre-t~il pas du temps et de la peine ? n'en épargne-t-il
pas à ses associés? Ceux-ci font-ils plus ou autre chose que
lui ? Ne sont-ils pas tous également soumis pour la rémuné-
ration, c'est-à-dire pour le partage du produit, à la loi du
prix débattu? N'est-ce pas, en toute liberté, pour le bien
commun, que cette séparation de travaux s'opère et que
ces arrangements sont pris? Qu'avons-nous donc besoin
qu'un socialiste, sous prétexte d'organisation, vienne despo-
tiquement détruire nos arrangements volontaires, arrêter
la division du travail, substituer les efforts isolés aux ef-
forts associés et faire reculer la civilisation?
L'association, telle que je la décris ici, en est-elle moins
association, parce que chacun y entre et sort librement, y
choisit sa place, juge et stipule pour lui-même sous sa res-
j)Onsabilité, et y apporte le ressort et la garantie de l'intérêt
personnel ? Pour qu'elle mérite ce nom, est-il nécessaire
cju'un prétendu réformateur vienne nous imposer sa for-
CE QL ON VOIT ET CE QV Oy NE VOIT PAS. 3G3
mule et sa volonté et concentrer, pour ainsi dire, Ihuma-
nité en lui-même ?
Plus on examine ces écoles avancées, plus on reste con-
vaincu qu'il n'y a qu'une chose au fond : l'ignorance se
proclamant infaillible et réclamant le despotisme au nom
de cette infaillibilité.
Que le lecteur veuille bien excuser cette digression. Elle
n'est peut-être pas inutile au moment où, échappées des li-
vres saint-simoniens, phalanstériens et icariens , les décla-
mations contre les Intermédiaires envahissent le journalisme
et la tribune, et menacent sérieusement la liberté du tra-
vail et des transactions.
VBI. IScstriction.
M. Prohibant (ce n'est pas moi qui l'ai nommé, c'est
M. Charles Dupin, qui depuis... mais alors...), M. Prohi-
bant consacrait son temps et ses capitaux à convertir en fer
le minerai de ses terres. Comme la nature avait été plus
prodigue envers les Belges, ils donnaient le fer aux Fran-
<;ais à meilleur marché que M. Prohibant, ce qui signifie
que tous les Français, ou la France, pouvaient obtenir une
<|uantité donnée de fer avec moins de travail, en lachetant
aux honnêtes Flamands. Aussi, guidés par leur intérêt, ils
n'y faisaient faute, et tous les jours on voyait une multi-
tude de cloutiers, forgerons, charrons, mécaniciens, maré-
chaux-fcrrants et laboureurs, aller par eux-mêmes, ou par
<les intermédiaires, se pourvoir en Jiclgique. Cela déplut
fort à M. Prohibant.
D'abord l'idée lui vint d'arrêter cet abus jiar ses jjropres
forces. C'était bien le moins, puisque lui seul eu soutirait.
Je prendrai ma carabine, se dit-il, je mettrai quatre pisto-
lets à ma ceinture , je garnirai ma giberne , je ceindrai ma
flamberge, et je me porterai, ainsi équipé, à la frontière.
364 PAMPHLETS.
Là;, le premier forgeron, cloutier, maréchal, mécanicien ou
serrurier qui se présente, pour faire ses affaires et non les
miennes, je le tue, pour lui apprendre à vivre.
Au moment de partir, M. Prohibant fit quelques réflexions
qui tempérèrent un peu son ardeur belliqueuse. Il se dit :
D'abord, il n'est pas absolument impossible que les ache-
teurs de fer, mes compatriotes et ennemis, ne prennent
mal la chose, et qu'au lieu de se laisser tuer, ils ne me
tuent moi-même. Ensuite, même en faisant marcher tous
mes domestiques, nous ne pourrons garder tous les passa-
ges. Enfin le procédé me coûtera fort cher , plus cher que
ne vaut le résultat.
M. Prohibant allait tristement se résigner à n'être que
libre comme tout le monde, quand un trait de lumière vint
illuminer son cerveau.
Il se rappela qu'il y a à Paris une grande fabrique de lois.
Qu'est-ce qu'une loi ? se dit-il. C'est une mesure à laquelle,
une fois décrétée, bonne ou mauvaise, chacun est tenu de
se conformer. Pour l'exécution d'icelle, on organise une
torce publique, et, pour constituer ladite force publique, on
puise dans la nation des hommes et de l'argent.
Si donc j'obtenais qu'il sortit de la grande fabrique pari-
sienne une toute petite loi portant : « Le fer belge est pro-
hibé, » j'atteindrais les résultats suivants : le gouvernement
ferait remplacer les quelques valets que je voulais envoyer
à la frontière par vingt mille fils de mes forgerons, serru-
riers, doutiers, maréchaux, artisans, mécaniciens et labou-
reurs récalcitrants. Puis, pour tenir en bonne disposition de
joie et de santé ces vingt mille douaniers , il leur distri-
buerait vingt-cinq millions de francs pris à ces mêmes for-
gerons, cloutiers, artisans et laboureurs. La garde en serait
mieux faite ; elle ne me coûterait rien, je ne serais pas
exposé à la brutalité des brocanteurs , je vendrais le fer à
mon prix, et je jouirais de la douce récréation de voir notre
CE OU ON" VOIT KT CE Ql ON >E VOIT PAS. 3r:5
grand peuple honteusement mystifié. Cela lui apprendrait
à se proclamer sans cesse le précurseur et le promoteur de
tout progrès en Europe. Oh ! le trait serait piquant et vaut
la peine d'être tenté.
Donc, M. Prohibant se rendit à la fabrique de lois. — Une
autre fois peut-être je raconterai l'histoire de ses sourdes
menées; aujourd'hui je ne veux parler que de ses démar-
ches ostensibles. — Il fit valoir auprès de MjM. les législa-
teurs cette considération :
« Le fer belge se vend en France à dix francs, ce qui me
force de vendre le mien au même prix. J'aimerais mieux
le vendre à quinze et ne le puis, à cause de ce fer belge, que
Dieu maudisse. Fabriquez une loi qui dise : — Le fer belge
n'entrera plus en France. — Aussitôt j'élève mon prix de
cinq francs, et voici les conséquences :
« Pour chaque quintal de fer que je livrerai au pubhc, au
lieu de recevoir dix francs, j'en toucherai quinze, je m'en-
richirai plus vite, je donnerai plus d'étendue à mon exploi-
tation, j'occuperai plus d'ouvriers. Mes ouvriers et moi fe-
rons plus de dépense, au grand avantage de nos fournisseurs
à plusieurs lieues à la ronde. Ceux-ci, ayant plus de débou-
chés, feront plus de commandes à l'industrie et, de proche
en proche, l'activité gagnera tout le pays. Cette bienheu-
reuse pièce de cent sous, que vous ferez tomber dans mon
coffre-fort, comme une pierre qu'on jeite dans un lac, fera
rayonner au loin un nombre infini de cercles concentriques. »
Gliarmés de ce discours, enchantés d'apprendre qu'il est
si aisé d'augmenter législativement la fi^trtune d'un peuple,
les fabricants de lois votèrent la Restriction. Que parle-t-oii
de travail et d'économie ï disai(Mit-ils. A (juoi bon ces pé-
nibles moyens d'augmenter la richesse nationale, puisqu'un
Décret y suffit ?
Et en ellet, la loi eut toutes les conséf|nences amioncées
par M. Prohibant; seulement elle en eut d'autres aussi, car,
3CG PAMPHLETS.
rendons-lui justice, il n'avait pas fait un raisonnement
faux, mais un raisonnement incomplet. En réclamant un
privilège, il en avait signalé les effets qu'on voit., laissant
dans l'ombre ceux qu'on ne voit pas. Il n'a^ ait montré que
deux personnages, quand il y en a trois en scène. C'est à
nous de réparer cet oubli involontaire ou prémédité.
Oui, l'écu détourné ainsi législativement vers le coffre-
fort de M. Prohibant, constitue un avantage pour lui et
pour ceux dont il doit encourager le travail. — Et si le dé-
cret avait fait descendre cet écu de la lune, ces bons effets
ne seraient contre-balancés par aucuns mauvais effets com-
pensateurs. Malheureusement ce n'est pas de la lune que
sort la mystérieuse pièce de cent sous, mais bien de la po-
che d'un forgeron, cloutier, charron, maréchal, laboureur,
constructeur, en un mot, de Jacques Bonhomme , qui la
donne aujourd'hui, sans recevoir un milligramme de fer de
plus que du temps où il le payait dix francs. Au premier
coup d'œil, on doit s'apercevoir que ceci change bien la
question, car, bien évidemment, le Profit de M. Prohibant
est compensé par la PeiHe de Jacques Bonhomme, et tout
ce que M. Prohibant pourra faire de cet écu pour l'encou-
ragement du travail national, Jacques Bonhomme l'eût fait
de même. La pierre n'est jetée sur un point du lac que
parce qu'elle a été législativement empêchée d'être jetée
sur un autre.
Donc, ce qu'on ne voit pas compense ce qu'on voit, et jus-
qu'ici il Teste, pour résidu de l'opération, une injustice, et,
chose déplorable ! une injustice perpétrée par la loi.
Ce n'est pas tout. J'ai dit qu'on laissait toujours dans
l'ombre un troisième personnage. Il faut que je le fasse ici
paraître, afin qu'il nous révèle une seconde perte de cinq
francs. Alors nous aurons le résultat de l'évolution tout
entière.
Jacques Bonhomme est possesseur de 15 fr., fruit de ses
CE QL' ON VOIT ET CE Ql 'ON NE VOII l'.VS. 367
sueurs. Nous sommes encore au temps où il est libre. Que
fait-il de ses 15 fr.? Il achète un article de mode poui'
10 fr., et c'est avec cet article de mode qu'il paye (ou que
l'Intermédiaire paye pour lui) le quintal de fer belge. Il reste
encore à Jacques Bonhomme 3 fr. Il ne les jette pas dans
la rivière, mais (et c'est ce qu'on ne volt pas) il les donne à
un industriel quelconque en échange d'une jouissance quel-
conque , par exemple à un libraire contre le discours sur
VHistoire universelle de Bossuet.
Ainsi, en ce qui concerne le travail national, il est encou-
ragé dans la mesure de 15 fr., savoir :
10 fr. qui vont à l'article Paris;
5 fr. qui vont à la librairie.
Et quanta Jacques Bonhomme, il obtient pour ses )5 IV.,
deux objets de satisfaction, savoir :
1° Un quintal de fer;
■^'^ Un livre.
Survient le décret.
Que devient la condition de Jacques Bonhomme? Que
devient celle du travail national ?
Jacques Bonhomme livrant ses 15 fr, jusqu'au dernier
centime à M. Prohibant, contre un quintal de fer, n'a plus
que la jouissance de ce quintal de fer. Il perd la jouissance
d'un livre ou de tout autn' objet équivalent. Il perd 5 francs.
On en convient; on ne peut pas ne pas en convenir; on ne
peut pas ne pas convenir que, lorsque la restriction hausse
le prix des choses, le consommateur perd la dilférence.
Mais, dit-on, le travail national la gagne.
Non, il ne la gagne pas ; car, depuis le décret, il n'est en-
couragé que comme il l'était avant, dans la mesure de
15 fr.
Seulement, depuis le décret, les 15 fr. de Jacques Bon-
homme vont à la métallurgie, tandis qu'avant le décret ils
se partageaient entre l'article de modes et la librairie.
3 68 PAMPHLETS.
La violence qu'exerce par lui-même M. Prohibant à la
frontière ou celle qu'il y fait exercer par la loi peuvent être
jugées fort différemment, au point de vue moral. Il y a des
gens qui pensent que la spoliation perd toute son immora-
lité pourvu qu'elle soit légale. Quant à moi, je ne saurais
imaginer une circonstance plus aggravante. Quoi qu'il en
soit, ce qui est certain, c'est que les résultats économiques
sont les mêmes.
Tournez la chose comme vous voudrez, mais ayez l'œil
sagace et vous verrez qu'il ne sort rien de bon de la spolia-
tion légale ou illégale. Nous ne nions pas qu'il n'en sorte
pour M. Prohibant ou son industrie, ou si l'on veut pour le
travail national, un profit de o fr. Mais nous affirmons qu'il
en sort aussi deux pertes, l'une pour Jacques Bonhomme
qui paye 15 fr. ce qu'il avait pour 10; l'autre pour le tra-
vail national qui ne reçoit plus la différence. Choisissez celle
de ces deux pertes avec laquelle il vous plaise de compenser
le profit que nous avouons. L'autre n'en constituera pas
moins une perle sèc/te.
Moralité : Violenter n'est pas produire, c'est détruire.
Oh ! si violenter c'était produire , notre France serait plus
riche qu'elle n'est.
VIII. L.es Machîues.
« Malédiction sur les machines ! chaque année leur puis-
sance progressive voue au Paupérisme des millions d'ou-
vriers, en leur enlevant le travail , avec le travail le salaire,
avec le salaire le Pain ! Malédiction sur les machines ! »
Voilà le cri qui s'élève du Préjugé vulgaire et dont l'é-
cho retentit dans les journaux.
Mais maudire les machines, c'est maudire J'esprit hu-
main !
CE QV'OS VOIT ET CE 0L"«)> NE VOIT PAS. ; fil)
Ce qui nie confontl , c'est qu'il puisse se rencontrer un
homme qui se sente à Taise dans une telle doctrine (V).
Car enfin, si elle est vraie, quelle en est la conséquence
rigoureuse ? C'est qu'il n'y a d'activité , de bien-être , de
richesses , de bonheur possible que pour les peuples stu-
pides, frappés d'immobilisme mental, à qui Dieu n'a pas
fait le don funeste de penser, d'observer, de combiner,
d'inventer, d'obtenir de plus grands résultats avec de
moindres moyens. Au contraire, les haillons, les huttes
ignobles, la pauvreté , l'inanition sont l'inévitable partage
de toute nation qui cherche et trouve dans le fer, le feu, le
vent, l'électricité, le magnétisme, les lois de la chimie et de
la mécanique, en un mot dans les forces de la nature, un
supplément à ses propres forces , et c'est bien le cas de
dire avec Rousseau . « Tout homme qui pense est un ani-
mal dépravé. »
Ce n'est pas tout : si cette doctrine est vraie , comme
tous les hommes pensent et inventent, comme tous, en fait,
depuis le premier jusqu'au dernier, et à chaque minute de
leur existence, cherchent à faire coopérer les forces natu-
relles, à faire plus avec moins, à réduire ou Jeur main-
d'œuvre ou celle qu'ils payent, à atteindre la plus grande
somme possible de satisfactions avec la moindre somme
possible de travail, il faut bien en conclure que l'humanité
tout entière est entraînée vers sa décadence, précisément
par cette aspiration intelligente vers le progrès qui tour-
mente chacun de ses membres.
Dès lors il doit être constaté , par la statistique, que les
habitants du Lancastre, fuyant cette patrie des machines,
vont chercher du travail en Irlande , où elles sont incon-
(1) V. au tome IV, pages 8G <'t 94, les chap. xiv et xviii de la pe sé-
rie des Sophismes, et, pag^e 63^, les réflexions adressées à M. Thiers
.sur le même sujet; puis, au présent volume, le chap. xi ci-après.
[Note de l'éditeur.)
OEui'rei cumpletfs, I. V. 24
37 0 PAMPHLETS,
nues, et, par l'histoire, que la barbarie assoml)rit les épo-
ques de civilisation, et que la civilisation brille dans les
temps d'ignorance et de barbarie.
Evidemment, il y a, dans cet amas de contradictions,
quelque chose qui choque et nous avertit que le problème
cache un élément de solution qui n'a pas été suffisamment
dégagé.
Voici tout le mystère : derrière ce qu'on voit gît ce qu'on
ne voit pas. Je vais essayer de le mettre en lumière. Ma dé-
monstration ne pourra être qu'une répétition de la précé-
dente, car il s'agit d'un problème identique.
C'est un penchant naturel ' aux hommes, d'aller, s'ils
n'en sont empêchés par la violence, vers le bon marché,
— c'est-à-dire vers ce qui, à satisfaction égale, leur épar-
gne du travail , — que ce bon marché leur vienne d'un
habile Producteur étranger ou d'un habile Producteur mé-
canique.
L'objection théorique qu'on adresse à ce penchant est la
même dans les deux cas. Dans l'un comme dans l'autre, on
lui reproche le travail qu'en apparence il frappe d'inertie.
Or, du travail rendu non inerte , mais disponible, c'est pré-
cisément ce qui le détermine.
Et c'est pourquoi on lui oppose aussi, dans les deux cas,
le même obstacle pratique, la violence. Le législateur pro-
hibe la concurrence étrangère et interdit la concurrence
mécanique. — Car quel autre moyen peut-il exister d'ar-
rêter un penchant naturel à tous les hommes que de leur
ôter la liberté ?
Dans beaucoup de pays, il est vrai, le législateur ne
frappe qu'une de ces deux concurrences et se borne à
gémir sur l'autre. Cela ne prouve qu'une chose, c'est que,
dans ces pays, le législateur est inconséquent.
Cela ne doit pas nous surprendre. Dans une fausse voie,
on est toujours inconséquent, sans quoi on tuerait l'huma-
CE yi'ON VOIT ET CE QLON NE VOIT PAS. ;J7|
nité. Jamais on n'a vu ni on ne verra un principe faux poussé
jusqu'au bout. J'ai dit ailleurs : l'inconséquence est la li-
mite de l'absurdité. J'aurais pu ajouter : elle en est en
même temps la preuve.
Venons à notre démonstration; elle ne sera pas longue.
Jacques Bonhomme avait deux francs qu'il faisait gagner
à deux ouvriers.
Mais voici qu'il imagine un arrangement de cordes et de
poids qui abrège le travail de moitié.
Donc il obtient la même satisfaction, épargne un franc et
congédie un ouvrier.
Il congédie un ouvrier; c'est ce qu'on voit.
Et, ne voyant que cela, on dit : « Voilà comment la mi-
sère suit la civilisation, voilà comment la liberté est fatale
à l'égalité. L'esprit humain a fait une conquête, et aussitôt
un ouvrier est à jamais tombé dans le gouffre du paupé-
risme. Il se peut cependant que Jacques Bonhomme conti-
nue à faire travailler les deux ouvriers, mais il ne leur don-
nera plus que dix sous à chacun, car ils se feront concur-
rence entre eux et s'offriront au rabais. C'est ainsi que les
riches deviennent toujours plus riches et les pauvres tou-
jours plus pau\Tes. 11 faut refaire la société. »
Belle conclusion, et digne de l'exorde !
Heureusement, exorde et conclusion, tout cela est faux,
parce que, derrière la moitié du phénomène qu'on voit, il y
a l'autre moitié qu'on ne voit pas.
On ne voit pas le franc épargné par Jacques Bonhomme
et les effets nécessaires de cette épargne.
Puisque, par suite de son invention, Jacques Bonhomme
ne dépense plus qu'un frunc en main-d'œuvre, à la pour-
suite dune satisfaction déterminée ,. il lui reste un autre
franc.
Si donc il y a dans le monde un ouvrier qui offre ses bras
moccupés, il y a aussi dans le monde un capitaliste qui oflVe
:ilU PAMPHLETS.
son franc inoccupé. Ces deux éléments se rencontrent et se
combinent.
Et il est clair comme le jour qu'entre l'offre et la demande
du travail, entre l'offre et la demande du salaire, le rapport
n'est nullement changé.
L'invention et un ouvrier, payé avec le premier franc,
font maintenant l'œuvre qu'accomplissaient auparavant
deux ouvriers.
Le second ouvrier, payé avec le second franc, réalise une
œu\Te nouvelle.
Qu'y a-t-il donc de changé dans le monde ? II y a une sa-
tisfaction nationale de plus, en d'autres termes, l'invention
est une conquête gratuite, un profit gratuit pour l'humanité.
De la forme que j'ai donnée à ma démonstration, on
pourra tirer cette conséquence :
« C'est le capitaliste qui recueille tout le fruit des machi-
nes. La classe salariée, si elle n'en souffre que momentané-
ment, n'en profite jamais, puisque, d'après vous-même, elles
déplacent une portion du travail national sans le diminuer,
il est vrai, mais aussi sans Vaugment€7\ »
Il n'entre pas dans le plan de cet opuscule de résoudre tou-
tes les objections. Son seul but est de combattre un préjugé
vulgaire, très-dangereux et très-répandu. Je voulais prou-
ver qu'une machine nouvelle ne met en disponibilité un
certain nombre de bras qu'en mettant aussi, et forcément, en
disponibilité la rémunération qui les salarie. Ces bras et
cette rémunération se combinent pour produire ce qu'il était
impossible, de produire avant l'invention ; d'où il suit
qu'e//e donne pour résultat définitif un accroissement de sa-
tisfactions, à travail égal.
Qui recueille cet excédant de satisfactions ?
Oui, c'est d'abord le capitaliste, l'inventeur, le premier
qui se sert avec succès de la machine, et c'est là la récom-
pense de son génie et de son audace. Dans ce cas, ainsi que
)k
CE QU'ON VOIT ET CE QU'ON NE VOIT PAS. 37a
nous venons de le voir, il réalise sur les frais de production
une économie, laquelle, de quelque manière qu'elle soit dé-
pensée (et elle l'est toujours), occupe juste autant de bras
que la machine en a fait renvoyer.
Mais bientôt la concurrence le force à baisser son prix de
vente dans la mesure de cette économie elle-même.
Et alors ce n'est plus l'inventeur qui recueille le bénéfice
de l'invention , c'est l'acheteur du produit, le consomma-
teur, le public, y compris les ouvriers, en un mot, c'est
l'humanité.
Et ce qu'on ne voit pas, c'est que l'Épargne, ainsi procu-
rée à tous les consommateurs, forme un fonds où le salaire
puise un aliment, qui remplace celui que la machine a tari.
Ainsi, en reprenant l'exemple ci-dessus , Jacques Bon-
homme obtient un produit en dépensant deux francs en
salaires.
Grâce à son invention, la main-d'œmTe ne lui coûte plus
qu'un franc.
Tant qu'il vend le produit au même prix, il y a un ou-
vrier de moins occupé à faire ce produit spécial, c'est ce
qu'on voit ; mais il y a un ouvrier de plus occupé par le
franc que Jacques Bonhomme a épargné : c'est ce qiton ne
voit pas.
Lorsque , par la marche naturelle des choses , Jac-
ques Bonhomme est réduit k baisser d'un franc le prix du
produit, alors il ne réalise plus une épargne ; alors il ne dis-
pose plus d'un franc pour conmiander au travail national
une production nouvelle. Mais, à cet égard, son acquéreur
est mis à sa place, et cet acquéreur, c'est l'humanité. Qui-
conque achète le produit le paye un franc de moins, épju'-
gne un franc, et tient nécessairement cette épargne au ser-
vice du fonds des salaires : rest encore ce qu'on ne voit pas.
On a donné, de ce problème des machines, une auti-e
solution, fondée sur les faits.
37 4 PAMPHLETS.
On a dit : La machine réduit les frais de production, et
fait baisser le prix du produit. La baisse du produit provo-
que un accroissexnent de consommation, laquelle nécessite
un accroissement de production, et, en définitive, l'inter-
vention d'autant d'ouvriers ou plus, après l'invention, qu'il
en fallait avant. On cite, à l'appui, l'imprimerie, la filature,
la presse, etc.
Cette démonstration n'est pas scientifique.
Il faudrait en conclure que, si la consommation du pro
duit spécial dont il s'agit reste stationnaire ou à peu près,
la machine nuirait au travail. — Ce qui n'est pas.
Supposons que dans un pays tous les hommes portent des
chapeaux. Si, par une machine, on parvient à en réduire le
prix de moitié, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'on en
consommera le double.
Dira-t-on, dans ce cas, qu'une portion du travail national
a été frappée d'inertie ? Oui, d'après la démonstration vul-
gaire. Non, selon la mienne ; car, alors que dans ce pays on
n'achèterait pas un seul chapeau de plus, le fonds entier des
salaires n'en demeurerait pas moins sauf; ce qui irait de
moins à l'industrie chapelière se retrouverait dans l'Econo-
mie réalisée par tous les consommateurs, et irait de là sa-
larier tout le travail que la machine a rendu inutile, et pro-
voquer un développement nouveau de toutes les industries.
Et c'est ainsi que les choses se passent. J'ai vu les
journaux à 80 fr., ils sont maintenant à 48. C'est une éco-
nomie de 32 fr. pour les abonnés. Il n'est pas certain ; il
n'est pas, du moins, nécessaire que les 32 fr. continuent à
prendre la direction de l'industrie du journaliste ; mais ce
qui est certain, ce qui est nécessaire, c'est que, s'ils ne
prennent cette direction, ils en prennent une autre. L'un
s'en sert pour recevoir plus de journaux, l'autre pour se
mieux nourrir, un troisième pour se mieux vêtir, un qua-
trième pour se mieux meubler.
CE qu'on voit El CE QU'OiN NE VOIT PAS. 31 S
xVinsi les industries sont solidaires. Elles forment un vaste
ensemble dont toutes les parties communiquent par des
canaux secrets. Ce qui est économisé sur l'une protîte à
toutes. Ce qui importe, c'est de bien comprendre que ja-
mais, au grand jamais, les économies n'ont lieu aux dépens
du travail et des salaires (').
IX. Crédit.
De tous les temps, mais siu*tout dans les dernières années,
on a songé à universaliser la richesse en universalisant le
crédit.
Je ne crois pas exagérer en disant que, depuis la révolu-
tion de Février, les presses parisiennes ont vomi plus de dix
mille brochures préconisant cette solution du Problème
social.
Cette solution, hélas ! a pour base une pure illusion d'op-
tique, si tant est qu'une illusion soit une base.
On commence par confondre le numéraire avec les pro-
duits, puis on confond le papier-monnaie avec le numéraire,
et c'est de ces deux confusions qu'on prétend dégager une
réalité.
Il faut absolument, dans cette question, oublier l'argent,
la monnaie, les billets et les autres instruments au moyen
desquels les produits passent de main en main, pour ne
voir que les produits eux-mêmes, qui sont la véritable ma-
tière du prêt.
Car, quand un laboureur emprunte cinquante francs pour
acheter une charrue, ce n'est pas en réalité cinquante francs
qu'on lui prête, c'est la charrue.
Et quand un marchand emprunte vingt mille francs pour
[*} V. au tome VI, les cliap. m et viii. [Noie de lidueur).
37 0 PAMPHLETS.
acheter une maison, ce n'est pas vingt mille francs qu'il
doit, c'est la maison.
L'argent n'apparaît là que pour faciliter l'arrangement
entre plusieurs parties.
Pierre peut n'être pas disposé à prêter sa charrue, et Jac-
ques peut l'être à prêter son argent. Que fait alors Guil-
laume ? Il emprunte l'argent de Jacques et, avec cet argent,
il achète la charrue de Pierre.
Mais, en fait, nul n'emprunte de l'argent pour l'argent
lui-même. On emprunte l'argent pour arriver aux produits.
Or, dans aucun pays, il ne peut se transmettre d'une main
à l'autre plus de produits qu'il n'y en a.
Quelle que soit la somme de numéraire et de papier qui
circule, l'ensemble des emprunteurs ne peut recevoir plus
de charrues, de maisons, d'outils, d'approvisionnements, de
matières premières, que l'ensemble des prêteurs n'en peut
fournir.
Car mettons-nous bien dans la tête que tout emprunteur
suppose un prêteur, et que tout emprunt implique un prêt.
Cela posé, quel bien peuvent faire les institutions de cré-
dit ? c'est de faciliter, entre les emprunteurs et les prêteurs,
le moyen de se trouver et de s'entendre. Mais, ce qu'elles
ne peuvent faire, c'est d'augmenter instantanément la masse
des objets empruntés et prêtés.
11 le faudrait cependant poiu" que le but des Réformateurs
fût atteint, puisqu'ils n'aspirent à rien moins qu'à mettre
des charrues, des maisons, des outils, des approvisionne-
ments, des matières premières entre les mains de tous ceux
qui en désirent.
Et pour cela qu'imaginent-ils ?
Donner au prêt la garantie de l'Etat.
Approfondissons la matière, car il y a là quelque chose
qu'on voit et quelque chose qu'or? ne voit pas. Tâchons de
voir les deux choses.
CE QUON VOIT ET CE QU'oN NE VOIT PAS. 3:7
Supposez qu'il n'y ait qu'une charrue dans le monde et
que deux laboureurs y prétendent.
Pierre est possesseur de la seule charrue qui soit disponi-
ble en France. Jean et Jacques désirent l'emprunter. Jean,
pai- sa probité, par ses propriétés, par sa bonne renommée
offre des garanties. On croit en lui ; il a du crédit. Jacques
n'inspire pas de confiance ou en inspire moins. Natm-elle-
ment il arrive que Pierre prête sa charrue à Jean.
Mais voici que, sous l'inspiration socialiste, l'Etat inter-
vient et dit à Pierre : Prêtez votre charrue à Jacques, je
vous garantis le remboursement, et cette garantie vaut mieux
que celle de Jean, car il n'a que lui pour répondre de lui-
même, et moi, je n'ai rien, il est vrai, mais je dispose de la
fortune de tous les contribuables; c'est avec leurs deniers
qu'au besoin je vous payerai le principal et l'intérêt.
En conséquence, Pierre prête sa charrue à Jacques :
c'est ce qu'on voit.
Et les socialistes se frottent les mains, disant : Voyez
comme notre plan a réussi. Grâce à l'intervention de l'Etat,
le pauvre Jacques a une charrue. Il ne sera plus obligé à
bêcher la terre ; le voilà sur la route de la fortune. C'est un
bien pour lui et un profit pour la nation prise en masse.
Eh non ! messieurs, ce n'est pas un profit pour la nation,
car voici ce qu'on ne voit pas.
On ne voit pas que la charrue n'a été à Jacques que
parce qu'elle n'a pas été à Jean.
On ne voit pas que, si Jacques laboure au lieu de bêcher,
Jean sera réduit à bêcher au lieu de labom-er.
Que, par conséquent, ce qu'on considérait comme un ac-
croissement de prêt n'est qu'un déplacement de prêt.
En outre, on ne voit pas que ce déplacement implique
deux profondes injustices.
Injustice envers Jean qui, a|)rès avoir mérité et < onquis le
crédit par sa probité et son activité. sCn voit dépouille.
37 8 PAMPHLETS.
Injustice envers les contribuables^ exposés à payer une
dette qui ne les regarde pas.
Dira-t-on que le gouvernement offre à Jean les mêmes fa-
cilités qu'à Jacques ? Mais puisqu'il n'y a qu'une charrue
disponible, deux ne peuvent être prêtées. L'argument re-
vient toujours à dire que, grâce à l'intervention de l'État, il
se fera plus d'emprunts qu'il ne peut se faire de prêts, car
la charrue représente ici la masse des capitaux disponibles.
J'ai réduit, il est vrai, l'opération à son expression la plus
simple ; mais, éprouvez à la même pierre de touche les
institutions gouvernementales de crédit les plus compli-"
quées, vous vous convaincrez qu'elles ne peuvent avoir que
ce résultat : déplacer le crédit, non Vaccroître. Dans un pays
et dans un temps donné, il n'y a qu'une certaine somme
de capitaux en disponibilité et tous se placent. En garantis-
sant des insolvables, l'Etat peut bien augmenter le nombre
des emprunteurs, faire hausser ainsi le taux de l'intérêt (tou-
jours au préjudice du contribuable), mais, ce qu'il ne peut
faire, c'est augmenter le nombre des prêteurs et l'importance
du total des prêts.
Qu'on ne m'impute point, cependant, une conclusion
dont Dieu me préserve. Je dis que la Loi ne doit point fa-
voriser artificiellement les emprunts; mais je ne dis pas
qu'elle doive artificiellement les entraver. S'il se trouve,
dans notre régime hypothécaire ou ailleurs, des obstacles à
la diffusion et à l'application du crédit, qu'on les fasse dis-
paraître; rien de mieux, rien de plus juste. Mais c'est là,
avec la liberté, tout ce que doivent demander à la Loi des
Réformateurs dignes de ce nom (1).
(1) V. la fin de la i2* lellre de Gratuité de crédit, page 282 el suiv. du
présent volume. {Note de l'éditeur.)
CE QL ON VOIT ET CE yiON NE VOIT PAS. a: 9
X. L,' Algérie.
Mais voici quatre orateurs qui se disputent la tribune. Ils
parlent d'abord tous à lafois, puis l'un après l'autre. Qu'ont-
ils dit? de fort belles choses assurément sur la puissance et
la grandeur de la France, sur la nécessité de semer pour
récolter, sur le brillant avenir de notre gigantesque colonie,
sur l'avantage de déverser au loin le trop-plein de notre po-
pulation, etc., etc. ; magnifiques pièces d'éloquence, tou-
jours ornées de cette péroraison :
« Votez cinquante millions (plus ou nfoins) pour faire en
Algérie des ports et des routes, pour y transporter des co-
lons, leur bâtir des maisons, leur défricher des champs.
Par là vous aurez soulagé le travailleur français, encouragé
le travail africain, et fait fructifier le commerce marseillais.
C'est tout profit. »
Oui, cela est vrai, si l'on ne considère lesdits cinquante
milUons qu'à partir du moment où l'État les dépense, si l'on
regarde où ils vont, non d'où ils viennent ; si l'on tient
compte seulement du bien qu'il feront en sortant du coffre
des percepteurs, et non du mal qu'on a produit, non plus
que du bien qu'on a empêché, en les y faisant entrer ; oui,
à ce point de vue borné, tout est profit. La maison bfitie en
Barbarie, c'est ce qu'on voit ; le port creusé en Barbarie,
c'est ce qu'on voit; le tra\ ail provoqué en Barbarie, c'est ce
qu'on voit ; quelques bras de moins en France, c'est
ce qu'on voit; un grand mouvement de marchandises à Mar-
seille, c'est toujours ce qu'on voit.
Mais il y a autre chose qu'on ne voit pas. C'est que les
cinquante millions dépensés par l'État ne peuvent plus l'ê-
tre, comme ils l'auraient été, par le contribuable. De tout le
bien attribué à la dépense publique exêculée. il faut doiic
380 PAMPHLETS.
déduire tout le mal de la dépense privée empêchée ; — à
moins qu'on n'aille jusqu'à dire que Jacques Bonhomme
n'aurait rien fait des pièces de cent sous qu'il avait bien ga-
gnées elqueTimpôt lui ravit ; assertion absurde, car s'il s'est
donné la peine de les gagner, c'est qu'il espérait avoir la
satisfaction de s'en servir. Il aurait fait relever la clôture
de son jardin et ne le peut plus, c'est ce qu'on ne voit pas. H
aurait fait marner son champ et ne le peut plus, c'est ce
qu'on ne voit pas. Il aurait ajouté un étage à sa chaumière et
ne le peut plus, c'est ce qu'on ne voit pas. Il aurait aug-
menté son outillage et ne le peut plus, c'est ce qu'on ne voit
pas. Il se serait mieux nourri, mieux vêtu, il aurait mieux
fait instruire ses fils, il aurait arrondi la dot de sa fille et ne
le peut plus, c'est ce qu'on ne voit pas. Il se serait mis dans
l'association des secours mutuels et ne le peut plus, c'est ce
qu'on ne voit pas. D'une part, les jouissances qui lui sont
ôtées, etles moyens d'action qu'on adétruits dans ses mains,
de l'autre, le travail du terrassier, du charpentier, du forge-
ron, du tailleur, du maître d'école de son village, (ju'il eût
encouragé et qui se trouve annéanti, c'est toujours ce qu'on
ne voit pas.
On compte beaucoup sur la prospérité future de l'Algé-
rie; soit. Mais qu'on compte aussi pour quelque chose le
marasme dont, en attendant, on frappe inévitablement la
France. On me montre le commerce marseillais; mais s'il
se fait avec le produit de l'impôt, je montrerai toujours un
commerce égal anéanti dans le reste du pays. On dit :
« Voilà un colon transporté en Barbarie ; c'est un soulage-
ment pour la population qui reste dans le pays. » Je ré-
ponds : Comment cela se peut-il, si en transportant ce co-
lon à Alger, on y a transporté aussi deux ou trois fois le
capital qui l'aurait fait vivre en France (^)?
(M M. le ministre rie la guerre a affirmé derniéremenl que chaque
(.E qu'on voit et ce OL'ON ne voit pas. 38 1
Le seul but que j'ai eu vue, c'est de faire cornpreudre au
lecteur que, dans toute dépense publique, derrière le bien
apparent, il y a un mal plus difficile à discerner. Autant
qu'il est en moi, je voudrais lui faire prendre l'habitude de
voir l'un et l'autre et de tenir compte de tous deux.
Quand mie dépense publique est proposée, il faut l'exa-
miner en elle-même, abstraction faite du prétendu encou-
ragement qui en résulte pour le travail, car cet encourage-
ment est une chimère. Ce que fait à cet égard la dépense
publique, la dépense privée l'eût fait de même. Donc l'inté-
rêt du travail est toujours hors de cause.
Il n'entre pas dans l'objet de cet écrit d'apprécier le mé-
rite intrinsèque des dépenses publiques appliquées à l'Al-
gérie.
Mais je ne puis retenir une observation générale. C'est
que la présomption est toujours défavorable aux dépenses
collectives par voie d'impôt. Pourquoi? Le voici :
D'abord la justice en souffre toujours quelque peu. Puis-
que Jacques Bonhomme avait sué pour gagner sa pièce de
cent sous, en vue d'une satisfaction, il est au moins fâcheux
que le fisc intervienne pour enlever à Jacques Bonhomme
cette satisfaction et la conférer à un autre. Certes, c'est
alors au tisc ou à ceux qui le font agir à donner de bonnes
raisons. Nous avons vu que l'Etat en donne une détestable
quand il dit : avec ces cent sous, je ferai travailler des ouvriers,
car Jacques Bonhomme (sitôt qu'il n'aura plus la cataracte)
ne manquera [)as de répondre : « Morbleu ! avec ces cent
souf , je les ferai bien travailler moi-même. »
Cette raison mise de côté, les autres se présentent dans
individu transporté en Algérie a coulé à i'Élal 8,000 fr. Or, il est
positif que les malheureux dont il s'agit auraient très-bien vécu en
France sur un capital de 4,000 fr. Je demande en quoi l'on soulage
la piipulation française, quand on lui ôte un liommc et les moyens
d'existence de deux ?
382 PAMPHLETS.
toute leur nudité, et le débat entre le fisc et le pauvre Jac-
ques s'en trouve fort simplifié. Que TEtatlui dise : Je te
prends cent sous pour payer le gendarme qui te dispense
de veiller à ta propre sûreté; — pour paver la rue que tu tra-
verses tous les jours; — pour indemniser le magistrat qui fait
respecter ta propriété et ta liberté; — pour nourrir le soldat qui
défend nos frontières, Jacques Bonhomme paiera sans mot
dire ou je me trompe fort. Mais si l'État lui dit : Je te prends
ces cent sous pour te donner un sou de prime, dans le cas
où tu auras bien cultivé ton champ ; — ou pour faire ap-
prendre à ton fils ce que tu ne veux pas qu'il apprenne ; —
ou pour que M. le ministre ajoute un cent unième plat à
son dîner; — je te les prends pour bâtir une chaumière en
Algérie, sauf à te prendre cent sous de plus tous les ans
pour y entretenir un colon ; et autres cent sous pour entre-
tenir un soldat qui garde le colon; et autres cent sous pour
entretenir un général qui garde le soldat, etc., etc., il me
semble entendre le pauvre Jacques s'écrier : « Ce régime
légal ressemble fort au régime de la forêt de Bondy ! » Et
comme l'État prévoit l'objection, que fait-il? Il brouille
toutes choses ; il fait apparaître justement cette raison dé-
testable qui devrait être sans influence sur la question ; il
parle de l'effet des cent sous sur le travail ; il montre le
cuisinier et le fournisseur du ministre ; il montre un colon,
un soldat, un général, vivant sur les cinq francs; il montre
enfin ce qu'on voit, et tant que Jacques Bonhomme n'aura
pas appris à mettre en regard ce quon ne voit pas, Jacques
Bonhomme sera dupe. C'est pourquoi je m'efforce de le lui
enseigner à grands coups de répétitions.
De ce que les dépenses publiques déplacent le travail
sans l'accroître, il en résulte contre elles une seconde et
grave présomption. Déplacer le travail, c'est déplacer les
travailleurs, c'est troubler les lois naturelles qui président à
la distribution de la population sur le territoire. Quand
CE yUON VOIT ET CE (,)L'oN NE VOIT PAS. aS{
r>0 millions sont laissés au contribuable, comme le contri-
buable est partout, ils alimentent du travail dans les qua-
rante mille communes de France; ils agissent dans le sens
d'un lien qui retient chacun sur sa terre natale ; ils se ré
partissent sur tous les travailleurs possibles et sur toutes les
industries imaginables. Que si l'État, soutirant ces 50 mil-
lions aux citoyens, les accumule et les dépense sur un point
donné, il attire sur ce point une quantité proportionnelle
de travail déplacé, un nombre correspondant de travail-
leurs dépaysés, population flottante, déclassée, et j'ose dire
dangereuse quand le fonds est épuisé ! — Mais il arrive ceci
(et je rentre parla dans mon sujet) : cette activité fiévreuse,
et pour ainsi dire soufflée sur un étroit espace, frappe tous
les regards, c'est ce qu'on voit; le peuple applaudit, s'émer-
veifle sur la beauté et la facilité du procédé , en réclame le
renouvellement et Y e\ier\ûor\. Ce qu'il ne voit /yas, c'est
qu'une quantité égale de travail, probablement plus judi-
cieux, a été frappée d'inertie dans tout le reste de la France.
XI. CîparjSfiic et Luxe.
Ce n'est pas seulement en matière de dépenses publiques
que ce qu'on voit éclipse ce qu'on ne voit pas. En laissant
dans l'ombre la moitié de l'économie politique, ce phéno-
mène induit à une fausse morale. 11 porte les nations à con-
sidérer comme antagoniques leurs intérêts moraux et leurs
intérêts matériels. Quoi de plus décourageant et de plus
triste! Voyez :
11 n'y a pas de père de famille qui ne se fasse un devoir
d'enseigner à ses enfants l'ordre, l'arrangement, l'esprit de
conservation, l'économie, la modération dans les dépenses.
Il n'y a pas de religion qui ne tonne contre le faste et le
luxe. C'est fort bien; mais, d'un autre cAté, quoi de plus
populaire que ces senten(;es :
384 PAMPHLETS.
« Thésauriser, c'est dessécher les veines du peuple. »
« Le Luxe des grands fait l'aisance des petits. »
« Les prodigues se ruinent, mais ils enrichissent TÉtat. »
« C'est sur le superflu du riche que germe le pain du
pau\Te. »
Voilà, certes, entre l'idée morale et l'idée sociale, une
flagrante contradiction. Que d'esprits éminents, après avoir
constaté le conflit, reposent en paix ! C'est ce que je n'ai ja-
mais pu comprendre ; car il me semble qu'on ne peut rien
éprouver de plus douloureux que d'apercevoir deux ten-
dances opposées dans l'humanité. Quoi ! elle arrive à la
dégradation par l'une comme par l'autre extrémité ! éco-
nome, elle tombe dans la misère ; prodigue, elle s'abîme
dans la déchéance morale !
Heureusement que les maximes vulgaires montrent sous
un faux jour l'Épargne et le Luxe, ne tenant compte que
de ces conséquences immédiates qu'on voit, et non des ef-
fets ultérieurs qu'on ne voit pas. Essayons de rectifier cette
vue incomplète.
Mondor et son frère Ariste, ayant partagé l'héritage pa-
ternel, ont chacun cinquante mille francs de rente. Mondor
pratique la philanthropie à la mode. C'est ce qu'on nomme
un bourreau d'argent. Il renouvelle son mobilier plusieurs
fois par an, change ses équipages tous les mois; on cite les
ingénieux procédés auxquels il a recours pour en avoir plus
tôt fini : bref, il fait pâlir les viveurs de Balzac et d'Alexan-
dre Dumas.
Aussi, il faut entendre le concert d'éloges qui toujours
l'environne ! « Parlez-nous de Mondor ! vive Mondor ! C'est
le bienfaiteur de l'omTier ; c'est la providence du peuple.
A la vérité, il se vautre dans l'orgie, il éclabousse les pas-
sants ; sa dignité et la dignité humaine en souffrent quelque
peu... Mais, bah ! s'il ne se rend pas utile par lui-même, il
se rend utile par sa fortune. Il fait circuler l'argent ; sa cour
CE qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. 38 6
no désemplit pas de fournisseurs qui se retirent toujours
satisfaits. Ne dit-on pas que si l'or est rond, c'est pour qu'il
roule ! »
Ariste a adopté un plan de vie bien différent. S'il n'est
pas un égoïste, il est au moins un individualiste, car il rai-
sonne ses dépenses, ne recherche que des jouissances mo-
dérées et raisonnables, songe à l'avenir de ses enfants, et,
pour lâcher le mot, il économise.
Et il faut entendi'e ce que dit de lui le vulgaire !
« A quoi est bon ce mauvais riche, ce fesse-mathieu ?
Sans doute, il y a quelque chose d'imposant et de touchant
dans la simplicité de sa vie ; il est d'ailleurs humain, bien-
faisant, généreux, mais il calcule. Il ne mange pas tous ses
revenus. Son hôtel n'est pas sans cesse resplendissant et
tourbillonnant. Quelle reconnaissance s'acquiert-il parmi les
tapissiers, les carrossiers, les maquignons et les confiseurs? »
Ces jugements, funestes à la morale, sont fondés sur ce
qu'il y a une chose qui frappe les yeux : la dépense du pro-
digue ; et une autre qui s'y dérobe : la dépense égale et
même supérieure de l'économe .
Mais les choses ont été si admirablement m-rangées par le
divin inventeur de l'ordre social, qu'en ceci, comme en
tout, l'Economie politique et la Morale, loin de se heurter ,
concordent, et que la sagesse d'Ariste est, non-seulement
plus digne, mais encore plus profitable que la folie de
Mondor.
Et quand je dis plus profitable, je n'entends pas dire
seulement profitable à Ariste, ou même à la société en gé-
néral, mais plus profitable aux ouvriers actuels, à l'indus-
trie du jour.
Pour le prouver, il suffit de mettre sous l'œil de l'esprit
ces conséquences cachées des actions humaines que l'œil du
corps ne voit pas.
Oui, la prodigalité de Mondor a des effets visibles à tous
CEuvics eompliles, i. V.
25
38 0 PAMPHLETS.
les regards : chacun peut voir ses berlines, ses landaws,
ses phaétons, les mignardes peintures de ses plafonds, ses
riches tapis, l'éclat qui jaillit de son hôtel. Chacun sait que
ses purs-sangs courent sur le turf. Les dîners qu'il donne à
l'hôtel de Paris arrêtent la foule sur le boulevard, et l'on se
dit : Voilà un brave homme, qui, loin de rien réserver
de ses revenus, ébrèche probablement son capital. — C'est
ce qu'on voit.
Il n'est pas aussi aisé de voir, au point de vue de l'inté-
rêt des travailleurs, ce que deviennent les revenus d'Ariste.
Suivons-les à la trace, cependant, et nous nous assurerons
que tous, jusqu'à la dernière obole, vont faire travailler des
oumers, aussi certainement que les revenus de Mondor. Il
n'y a que cette différence : La folle dépense de Mondor est
condamnée à décroître sans cesse et à rencontrer un terme
nécessaire ; la sage dépense d'Ariste ira grossissant d'année
en année.
Et s'il en est ainsi, certes, l'intérêt public se trouve d'ac-
cord avec la morale.
Ariste dépense, pour lui et sa maison, vingt mille francs
par an. Si cela ne suffisait pas à son bonheur, il ne mérite-
rait pas le nom de sage. — Il est touché des maux qui pè-
sent sur les classes pauvTCs ; il se croit, en conscience, tenu
d'y apporter quelque soulagement et consacre dix mille
francs à des actes de bienfaisance. — Parmi les négociants,
les fabricants, les agriculteurs, il a des amis momentané-
ment gênés. 11 s'informe de leur situation, afin de leur venir
en aide avec prudence et efficacité, et destine à cette œuvre
encore dix mille francs. — Enfin, il n'oublie pas qu'il a des
tilles à doter, des fils auxquels il doit assurer un avenir, et,
en conséquence, il s'impose le devoir d'épargner et placer
tous les ans dix mille francs.
Voici donc l'emploi de ses revenus.
CE VION VOIT El CE QU'ON NE VOIT l'AS. 3s7
I" Dépenses porsoniu'iles 20,000 fr.
2° Bienfaisance : 10,000
3° Services d'amitié 10 000
4" Épargne 10,ooo
Reprenons chacun de ces chapitres, et nous verrons
qu'une seule obole n'échappe pas au travail national.
1° Dépense personnelle. Celle-ci, quant aux ouvriers et
fournisseurs, a des effets absolument identiques à une dé-
pense égale faite par Mondor. Cela est évident de soi ; n'en
parlons plus.
2" Bienfaisance. Les dix mille francs consacrés à cette
destination vont également alimenter l'industrie ; ils par-
viennent au boulanger, au boucher, au marchand d'ha-
bits et de meubles. Seulement le pain, la viande, les vête-
ments ne servent pas directement à Ariste, mais à ceux
qu'il s'est substitués. Or, cette simple substitution d'un
consommateur à un autre n'affecte en rien l'industrie gé-
nérale. Qu'Ariste dépense cent sous ou qu'il prie un mal-
heureux de les dépenser à sa place, c'est tout un.
3° Services d'amitié. L'ami à qui Ariste prête ou donne
dix mille francs ne les reçoit pas pour les enfouir ; cela ré-
pugne à l'hypothèse. Il s'en sert pour payer des marchan-
dises ou des dettes. Dans le premier cas, l'industrie est en-
couragée. Osera-t-on dire qu'elle ait plus à gagner à l'achat
par Mondor d'un pur-sang de dix mille francs qu'à l'achat
par Ariste ou son ami de dix mille francs d'étoffes ? Que si
cette somme sert à payer une dette, tout ce qui en résulte,
c'est qu'il apparaît un troisième personnage, le créancier,
qui touchera les dix mille francs, mais qui certes les em-
ploiera à quelque chose dans son commerce, son usine ou
son exploitation. C'est un intermédiaire de plus entre Ariste
et les ouvriers. Les noms propres changent, la dépense reste,
et l'encouragement à l'industrie aussi.
i° Épargne. Restant les dix mille francs épargnés; — et
/
388 PAMPHLETS.
c'est ici qu'au point de vue de l'encouragement aux arts, à
l'industrie, au travail, aux ouvriers, Mondor paraît très-su-
périeur à Ariste, encore que, sous le rapport moral, Ariste
se montre quelque peu supérieur à Mondor.
Ce n'est jamais sans un malaise physique, qui va jusqu'à
la souffrance, que je vois l'apparence de telles contradic-
tions entre les grandes lois de la nature. Si l'humanité était
réduite à opter entre deux partis, dont l'un blesse ses intérêts
et l'autre sa conscience, il ne nous resterait qu'à désespérer
de son avenir. Heureusement il n'en est pas ainsi ('). — Et,
pour voir Ariste reprendre sa supériorité économique, aussi
bien que sa supériorité morale, il suffit de comprendre ce
consolant axiome, qui n'en est pas moins vrai, poui' avoir
une physionomie paradoxale : Épargner, c'est dépenser.
Quel est le but d'Ariste, en économisant dix mille francs ?
Est-ce d'enfouir deux mille pièces de cent sous dans une
cachette de son jardin ? Non certes, il entend grossir son
capital et son revenu. En conséquence, cet argent qu'il
n'emploie pas à acheter des satisfactions personnelles, il
s'en sert pour acheter des terres, une maison, des rentes sur
l'État, des actions industrielles, ou bien il le place chez un
négociant ou un banquier. Suivez les écus dans toutes ces
hypothèses, et vous vous convaincrez que, par l'intermédiaire
des vendeurs ou emprunteurs, ils vont alimenter du travail
tout aussi sûrement que si Ariste, à l'exemple de son frère,
les eût échangés contre des meubles, des bijoux et des
chevaux.
Car, lorsque Ariste achète pour 10,000 fr. de terres ou de
rentes, il est déterminé par la considération qu'il n'a pas
besoin de dépenser cette somme, puisque c'est ce dont vous
lui faites un grief.
Mais, de même, celui qui lui vend la terre ou la rente
r'I V. la noie île la paffe SO!). [Noie de l'éditeur.)
CE qu'on voit et ce yu on ne voit pas. ;J8!)
est déterminé par cette considération qu'il a besoin de
dépenser les dix mille francs d'une manière quelconque.
De telle sorte que la dépense se fait, dans tous les cas, ou
par Ariste ou par ceux qui se substituent à lui.
Au point de vue de la classe ouvrière, de l'encouragement
au travail, il n'y a donc, entre la conduite d'Ariste et celle
de Mondor, qu'une différence. La dépense de Mondor étant
directement accomplie par lui, et autour de lui, on la voit.
Celle d'Ariste s'exécutant en partie par des intermédiaires
et au loin, o)i ne la voit pas. Mais, au fait, et pour qui sait
rattacher les effets aux causes, celle qu'on ne voit pas est
aussi certaine que celle qu'on voit. Ce qui le prouve, c'est
que dans les deux cas les écus circulent, et qu'il n'en reste
pas plus dans le coffre-fort du sage que dans celui du
dissipateur.
II est donc faux de dire que l'Épargne fait un tort actuel
à l'industrie. Sous ce rapport, elle est tout aussi bienfai-
sante que le Luxe.
Mais combien ne lui est-elle pas supérieure, si la pensée,
au lieu de se renfermer dans l'heure qui fuit, embrasse une
longue période !
Dix ans se sont écoulés. Que sont devenus Mondor et sa
fortune, et sa grande popularité ? Tout cela est évanoui,
Mondor est ruiné ; loin de répandre soixante mille francs,
tous les ans, dans le corps social, il lui est peut-être à
charge. En tout cas, il ne fait plus la joie de ses fournis-
seurs, il ne compte plus comme promoteur des arts et de
l'industrie, il n'est plus bon à rien pour les ouvriers, non
plus que sa race, qu'il laisse dans la détresse.
Au bout des mêmes dix ans, non-seulement Ariste conti-
nue à jeter tous ses revenus dans la circulation, mais il y
jette des revenus croissants d'année en année. Il grossit le
capital national, c'est-à-dire le fonds qui alimente le salaire,
et (îonime c'est de l'importance de ce fonds ((ue dépend la
390 PAMPHLETS.
demande des bras, il contribue à accroître progressivement
la rémunération de la classe ouvrière. Vient-il à mourir,
il laisse des enfants qu'il a mis à même de le remplacer
dans cette œuvre de progrès et de civilisation.
Sous le rapport moral, la Supériorité de l'Épargne sur le
Luxe est incontestable. Il est consolant de penser qu'il en
est de même, sous le rapport économique, pour quiconque,
ne s'arrêtant pas aux effets immédiats des phénomènes, sait
pousser ses investigations jusqu'à leurs effets définitifs.
XII. Droit aa TraTail, Droit an Profit.
« Frères, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage à vo-
tre prix. » C'est le Droit au travail, le Socialisme élémen-
taire ou de premier degré.
« Frères, cotisez-vous pour me fournir de l'ouvrage à mon
prix. » C'est le Droit au profit, le Socialisme raffiné ou de
second degré.
L^un et l'autre vivent par ceux de leurs effets qu'on voit.
Ils mourront par ceux de leurs effets qu'on ne mit pas.
Ce qu'on voit, c'est le travail et le profit excités par la
cotisation sociale. Ce qu'on ne voit pas, ce sont les travaux
et les profits auxquels donnerait lieu cette même cotisation
si on la laissait aux contribuables.
En 4848, le Droit au travail se montra un moment sous
deux faces. Cela suffit pour le ruiner dans l'opinion publique.
L'une ce ces faces s'appelait : Atelier national.
L'autre : Quarante-cinq centimes.
Des milHons allaient tous les jours de la rue de Rivoli aux
ateliers nationaux. C'est le beau côté de la médaille.
Mais en voici le revers. Pour que des millions sortent
d'une caisse, il faut qu'ils y soient entrés. C'est pourquoi
les organisateurs du Droit au travail s'adressèrent aux con-
tribuables.
CE qu'on voit et ce qu'on ne voit pas. 39 1
Or, les paysans disaient : Il faut que je paie 45 centimes.
Donc, je me priverai d'un vêtement, je ne marnerai pas
moji champ, je ne réparerai pas ma maison.
Et les ouvriers des campagnes disaient : Puisque notre
bourgeois se prive d'un vêtement, il y aura moins de travail
pour le tailleur; puisqu'il ne marne pas son champ, il y aura
moins de travail pour le terrassier; puisqu'il ne fait pas ré-
parer sa maison, il y aura moins de travail pour le charpen-
tier et le maçon.
Il fut alors prouvé qu'on ne tire pas d'un sac deux mou-
tures, et que le travail soldé par le gouvernement se fait
aux dépens du travail payé par le contribuable. Ce fut là la
mort du Droit au travail, qui apparut comme mie chimère,
autant que comme une injustice.
Et cependant, le droit au profit, qui n'est que l'exagéra-
tion du Droit au travail , vit encore et se porte à mer-
veille.
N'y a-t-il pas quelque chose de honteux dans le rôle que
le protectioniste fait jouer à la société ?
Il lui dit :
Il faut que tu me donnes du travail, et, qui plus est, du
travail lucratif. J'ai sottement choisi une industrie qui me
laisse dix pour cent de perte. Si tu frappes une contribu-
tion de vingt francs sur mes compatriotes et si tu me la li-
vres, ma perte se convertira en profit. Or, le profit est un
Droit ; tu me le dois.
La société qui écoute ce sophiste, qui se charge d'impôts
pour le satisfaire, qui ne s'aperçoit pas que la perte essuyée
par une industrie n'en est pas moins une perte, pai-ce qu'on
force les autres à la combler, cette société, dis-je, mérite le
fardeau qu'on lui infiige.
Ainsi, on le voit par les nombreux sujets que j'ai parcou-
rus : Ne pas savoir l'Economie politique, c'est se laisser
éblouir par l'eliet inunédiat d'un phénomène; la savoir.
3 92 PAMPHLETS.
r/est embrasser dans sa pensée et dans sa prévision l'en-
semble des effets (').
Je pourrais soumettre ici une foule dautres questions à
la même épreuve. Mais je recule devant la monotonie d'une
démonstration toujours uniforme, et je termine, en appli-
quant à l'Économie politique ce que Chateaubriand dit de
l'Histoire.
« Il y a, dit-il, deux conséquences en histoire : Tune im-
« médiate et qui est à l'instant connue, l'autre éloignée et
« qu'on n'aperçoit pas d'abord. Ces conséquences souvent
« se contredisent; les unes viennent de notre coiu-te sa-
« gesse, les autres de la sagesse perdurable. L'événement
« providentiel apparaît après l'événement humain. Dieu se
« lève derrière les hommes. Niez tant qu'il vous plaira le
« suprême conseil, ne consentez pas à son action, disputez
« sur les mots, appelez force des choses ou raison ce que
« le vulgaire appelle Providence ; mais regardez à la fin
« d'un fait accompli, et vous verrez qu'il a toujours pro-
« duit le contraire de ce qu'on en attendait, quand il n'a
« point été établi d'abord sur la morale et la justice. »
(Chateaubriand. Mémoires d' outrée-tombe.)
(1) Si toutes les conséquences d'une action retombaient sur son
auteur, notre éducation serait prompte. Mais il n'en est pas ainsi.
Quelquefois les bonnes conséquences visibles sont pour nous, et les
mauvaises conséquences invisibles sont pour autrui, ce qui nous les
rend plus invisibles encore. 11 faut alors atteudre que la réaction
vienne de ceux qui ont à supporter les mauvaises conséquences de
l'acte. C'est quelquefois fort long, et voici ce qui prolonge le régne
de l'erreur.
Un homme fait un acle qui produit de bonnes conséquences égales
à 10, à son profit, et de mauvaises conséquences égales à 15, réparties
sur 30 de ses semblables, de manière qu'il n'en retombe sur chacun
d'eux que 1/2. — Au total, il y a perle et la réaction doit nécessaire-
ment arriver. On conçoit cependant qu'elle se fasse d'autant plus
attendre que le mal sera plus disséminé dans la masse cl le bien plus
concentré sur un point. [Ebauche inédite de lauleur.)
ABONDANCE (0.
C'est une vaste et noble science, en tant qu'exposition,
que l'économie politique. Elle scrute les ressorts du méca-
nisme social et les fonctions de chacun des organes qui
constituent ces corps vivants et merveilleux,- qu'on nomme
des sociétés humaines. Elle étudie les lois générales selon
lesquelles le genre humain est appelé à croître en nombre,
en richesse, en intelligence, en moralité. Et néanmoins,
reconnaissant un libre arbitre social comme un libre arbitre
personnel, elle dit comment les lois providentielles peuvent
être méconnues ou violées; quelle responsabilité terrible
naît de ces expérimentations fatiiles, et comment la civili-
sation peut se trouver ainsi arrêtée, retardée, refoulée et
pour longtemps étouffée.
Qui le croirait? Cette science si vaste et si élevée, comme
exposition, en est presque réduite, en tant que controverse,
et dans sa partie polémique, à l'ingrate tâche de démontrer
cette proposition, (pii semble puérile à force d'être claire :
« L'abondance vaut mieux que la disette. »
Car, qu'on y regarde de près et l'on se convaincra que la
plupai't des objections et des doutes qu'on oppose à l'cco-
{') Article destiné au Dictionnaire de l'Economie politique. Il fut
r-cril peu de jours avant le départ de l'auteur pour l'Italie, — d'où il
no devait pas revenir !... {Noie de l'éditeur.)
3 94 PAMPHLETS.
iiomie politique impliquent ce principe : « La disette vaut
mieux que l'abondance. »
C'est ce qu'expriment ces locutions si populaires :
« La production surabonde. »
« Nous périssons de pléthore. »
« Tous les marchés sont engorgés et toutes les carrières
encombrées. »
« La faculté de consonmier ne peut plus suivre la faculté
de produire. »
Voici un détracteur des machines. Il déplore que les mi-
racles du génie de l'homme étendent indéfiniment sa puis-^
sauce de produire. Que redoute-t-il ? L'abondance.
Voici un protectioniste. Il gémit de la libéralité de la na-
ture envers d'autres climats. Il craint que la France n'y
participe par l'échange et ne veut pas qu'elle soit libre,
pai'ce que, si elle l'était, elle ne manquerait pas d'attirer
sur elle-même le fléau de V invasion et de l'inondation...
Que redoute-t-il? L'abondance.
Voici un homme d'État. Il s'efiraie de tous les moyens
de satisfaction que le travail accumule dans le pays, et
croyant apercevoir, dans les profondeurs de l'avenir, le fan-
tôme d'un bien-être révolutionnaire et d'une égalité sédi-
tieuse, il imagine de lourds impôts, de vastes armées, des
dissipations de produits sur une grande échelle, de grandes
existences, une puissante aristocratie artificielle chargée de
remédier, par son luxe et son faste, à l'insolent excès de
fécondité de l'industrie humaine. Que redoute-t-il ? L'abon-
dance.
Enfin, voici un logicien qui, dédaignant les voies tor-
tueuses et allant droit au but, conseille de brûler périodi-
quement Paris, pour offrir au travail l'occasion et l'avantage
de le reconstruire. Que redoute-t-il? L'abondance.
Comment de telles idées ont-elles pu se former, et, il
faut bien le dire, prévaloir quelquefois, non point sans doute
ABONDANCE. S 95
daiîs la pratique personnelle des hommes, mais dans leurs
théories et leurs législations? Car s'il est une assertion qui
semble porter sa preuve en elle-même, c'est bien celle-ci :
« En fait de choses utiles, il vaut mieux avoir que manquer.»
Et s'il est incontestable que l'abondance est un fléau, quand
elle porte sur des objets malfaisants, destructifs, importims
comme les sauterelles, les chenilles, la vermine, les vices,
les miasmes délétères, il ne peut pas être moins \tr\ qu'elle
est un bienfait, quand il s'agit de ces choses qui apaisent des
besoins, procurent des satisfactions, — de ces objets que
l'homme recherche, poursuit au prix de ses sueurs, qu'il
consent à acheter par le travail ou par l'échange, qui ont de
la valeur, tels que les aliments, les vêtements, les logements,
les œuvres d'art, les moyens de locomotion, de communi-
cation, d'instruction, de diversion, en un mot tout ce dont
s'occupe l'économie politique.
Si l'on veut comparer la civilisation de deux peuples ou
de deux siècles, est-ce qu'on ne demande pas à la statistique
lequel des deux présente, proportionnellement à la popula-
tion, plus de moyens d'existence, plus de productions agri-
coles, industrielles ou artistiques, plus de routes, de canaux,
de bibliothèques et de musées? Est-ce qu'on ne décide pas,
si je puis m'exprimer ainsi , par l'activité comparée des
consommations, c'est-à-dire par Vabondance.
On dira peut-être qu'il ne suffit pas que les produits
abondent; qu'il faut encore qu'ils soient équifabloment ré-
partis. Rien n'est plus vrai. Mais ne confondons pas les
questions. Quand nous défendons l'abondance, quand nos
adversaires la décrient, les uns et les autres nous sous-en-
tendons ces mots : cœteris paribus, toutes choses égales
d'ailleurs, l'équité dans la répartition étant supposée la
même.
Et puis remarquez que l'abondance est |xu' ello-mèuic
une cause de bonne répartition. Plus une chose abonde.
;5 96 PAMPHLETS.
moins elle a de valeur ; moins elle a de valeur, plus elle
est à la portée de tous, plus les hommes sont égaux de-
vant elle. Nous sommes tous égaux devant l'air, parce
qu'il est, relativement à nos besoins et à nos désirs, d'une
abondance inépuisable. Nous sommes un peu moins égaux
devant l'eau, parce qu'étant moins abondante elle com-
mence à coûter; moins encore devant le blé, devant les
fruits délicats, devant les primeurs, devant les raretés,
l'exclusion se faisant toujours en raison inverse de
l' ABONDANCE.
Nous ajouterons, pour répondre aux scrupules senti-
mentalistes de notre époque, que l'abondance n'est pas
seulement un Lien matériel. Les besoins se développent,
au sein de l'humanité, dans un certain ordre ; ils ne sont
pas tous également impérieux, et l'on peut même remar-
quer que leur ordre de priorité n'est pas leur ordre de
dignité. Les besoins les plus grossiers veulent être satis-
faits les premiers, parce qu'à cette satisfaction tient la vie,
et que, quoi qu'en disent les déclamateurs, avant de vivre
dignement, il faut vivre. Primo viuere, deindb philosophare.
Il suit de là que c'est Fabondance des choses propres
à répondre aux nécessités les plus vulgaires, qui permet
à l'humanité de spiritualiser de plus en plus ses jouis-
sances, de s'élever dans la région du Vrai et du Beau.
Elle ne peut consacrer au perfectionnement de la forme,
au culte de l'art, aux investigations de la pensée que le
temps et les forces qui, en vertu du progrès, cessent d'être
absorbés par les exigences de la vie animale. L'abondance,
fruit de longs travaux et de patientes économies, ne peut
être instantanément universelle, dès l'origine des sociétés.
Elle ne peut se faire en même temps sur toute la ligne
des productions possibles. Elle suit un ordre successif,
passant du matériel au spirituel. Malheureux les peuples,
quand des impulsions extérieures, comme celles des gou-
ABONDANCE. 2!>7
vorneinents, s'efforcent d'intoivertir cet ordre, substituent
à des désirs grossiers mais impérieux d'autres désirs i)lus
élevés mais prématurés, changent la direction naturelle
du travail et rompent cet équilibre des besoins et des
satisfactions, d'où naissent les garanties de la stabilité
sociale.
Au reste, si l'abondance était un fléau, cela serait aussi
malheureux qu'étrange, car quelque facile que soit le re-
mède (s'abstenir de produire et détruire, quoi de plus aisé ?),
jamais on n'y déterminera l'individualité. On a beau décla-
mer contre l'abondance, la siu'abondance, la pléthore, l'en-
combrement, on a beau faire la théorie de la disette, lui
donner l'appui des lois, proscrire les machines, gêner, en-
traver, contrarier les échanges, cela n'empêche personne,
pas même les coryphées de ces systèmes , de travailler à
réaliser l'abondance. Sur toute la surface du globe, on ne
rencontrerait pas un seul homme dont la pratique ne pro-
teste contre ces vaines théories. On n'en rencontrerait pas
un qui ne cherche à tirer le meilleur parti possible de ses
forces, à les ménager, à les économiser, à en augmenter le
résultat par la coopération des forces naturelles ; on n'en
trouverait pas un, même parmi ceux qui déclament le plus
contre la liberté des transactions, qui ne se conduise sur ce
principe (tout en voulant l'interdire aux autres) : vendre le
plus cher et acheter au meilleur mai'ché possible ; — de
telle sorte que la théorie de la disette qui prévaut dans les
livres, dans les journaux , dans les conversations , dans les
parlements, et, par là, dans les lois, est réfutée et démentie
par la manière d'agir de toutes les individualités, sans au-
cune exception, qui composent le genre humain, ce qui est
certes la plus péremptoire réfutation qu'il soit possible d'i-
maginer.
Mais en face de ce problème : l'abondance vaut-elle
mieux que la disette, d'où vient que tous les hommes, après
39 8 PAMPHLETS.
s'être virtuellement prononcés pour l'abondance, par leur
manière d'agir , de travailler et d'échanger, se constituent
théoriquement les défenseurs de la disette, jusque-là qu'ils
forment dans ce sens l'opinion publique et en font jaillir
toutes sortes de lois restrictives et compressives?
C'est ce qu'il nous reste à expliquer.
Au fond, ce à quoi nous aspirons tous, c'est que chacun
de nos efforts réalise pour nous la plus grande somme pos-
sible de bien-être. Si nous n'étions pas sociables, si nous
vivions dans l'isolement, nous ne connaîtrions, pour attein-
dre ce but, qu'une règle : travailler plus et mieux, règle
qui implique l'abondance progressive.
Mais, à cause de l'Echange et de la séparation des occu-
pations, qui en est la suite, ce n'est pas immédiatement à
nous-mêmes, c'est à autrui que nous consacrons notre tra-
vail, nos efforts, nos produits , nos services. Dès lors, sans
perdre de vue la règle : produire plus, nous en avons une
autre toujours plus actuellement présente à notre esprit :
produire plus de valeur. Car c'est de là que dépend la quan-
tité de services que nous avons à recevoir en retour des
nôtres.
Or, créer plus de produits , ou créer plus de valeur, ce
n'est pas la même chose. Il est bien clair que si, par force
ou par ruse, nous parvenions à raréfier beaucoup le service
spécial ou le produit qui font l'objet de notre profession,
nous nous enrichirions sans augmenter ni perfectionner
notre travail. Si un cordonnier, pai' exemple , pouvait, par
un acte de sa volonté , faire évaporer tous les souliers du
monde, excepté ceux de sa boutique, ou frapper de para-
lysie quiconque sait manœuvrer le tranchet et le tire-pied,
il deviendrait un Crésus ; son sort s'améliorerait, non point
avec le sort général de l'humanité, mais en raison inverse
de la destinée universelle.
Voilà tout le secret — et tout l'odieux — de la théorie
ABONDANCE. ;]!)y
de la disette, telle qu'elle se manifeste dans les restrictions,
les monopoles et les privilèges. Elle ne fait que traduire et
voiler , par un commentaire scientifique , ce sentiment
égoïste que nous portons tous au fond du cœur : les con-
currents m'importunent.
Quand nous apportons un produit sur le marché, deux
circonstances sont également de nature à en surhausser la
valeur : la première, c'est qu'il y rencontre une très-grande
abondance des choses contre lesquelles il peut s'échanger,
c'est-à-dire de tout; la seconde, c'est qu'il y rencontre ime
très-grande rareté de ses similaires.
Or, ni par nous-mêmes, ni par l'intermédiaire des lois et
de la force publique, nous ne pouvons rien sur la première
de ces circonstances. L'abondance universelle ne se décrète
malheureusement pas; il y faut d'autres façons; les légis-
lateurs, les douaniers et les entraves n'y peuvent rien.
Si donc nous voulons élever artificiellement la valeur du
produit, force nous est d'agir sur l'autre élément de cette
valeur. En ceci, la volonté individuelle n'est pas aussi im-
puissante. Avec des lois ad hoc, avec de l'arbitraire, avec
des baïonnettes, avec des chaînes , avec des entraves, avec
des châtiments et des persécutions, il n'est pas impossible
de chasser les concurrents, de créer la rareté et cette hausse
artificielle qui est l'objet de nos désirs.
Les choses étant ainsi , il est aisé de comprendre ce qui
peut et doit arriver dans un temps d'ignorance, de bjirbarie
et de cupidité effrénée.
Chacun s'adresse à la législature, et par cet intermédiaire
à la force publique, pour lui demander de créer artificielle-
ment, par tous les moyens en son pouvoir, la rareté de la
chose qu'il produit. L'agriculteur demande la rareté du
blé ; l'éleveur , la rareté du bétail ; le maître de forges, la
rareté du fer ; le colon, la rareté du sucre ; le tisseur, la ra-
reté du drap , etc., etc. Chacun donne les mêmes raisons.
•00 PAMPHLETS.
œ qui finit par faire un corps de doctrine qu'on peut bien
appeler la théorie de la disette; et la force publique emploie
le fer et le feu au triomphe de cette théorie.
Mais, sans parler des masses, ainsi soumises au régime de
la privation universelle, il est aisé de voir à quelle mystifica-
tion viennent se heurter les inventeurs de ce régime, et
quel temble châtiment attend leur rapacité sans scrupule.
Nous avons vu que, relativement à chaque produit spé-
cial, la valeur avait deux éléments : 1° la rareté de ce qui
lui est similaire ; 2» l'abondance de tout ce qui ne lui est
pas similaire.
Or, qu'on veuille bien remarquer ceci : par cela même
que la législature, esclave de l'égoïsme individuel, travaille
à réaliser le premier de ces deux éléments de la valem-, elle
détruit le second, sans pouvoir l'éviter, puisque c'est une
seule et même chose. Elle a successivement satisfait les
vœux de l'agriculteur, de l'éleveur, du maître de forges, du
fabricant, du colon, en produisant artificiellement la rareté
du blé, de la viande, du fer, du drap, du sucre, etc. ; mais
cela qu'est-ce autre chose que détruire cette abondance gé-
nérale, qui est la seconde condition de la valeur de chaque
produit particulier? Ainsi, après avoir soumis la commu-
nauté à des privations effectives, impliquées dans la disette,
dans le but d'exhausser la valeur des produits, il se trouve
qu'on n'a pas même réussi à atteindre cette ombre, à étrein-
dre ce fantôme, à exhausser cette valeur nominale, parce
que précisément ce que la rareté du produit spécial opère
en sa faveur, dans ce sens, la rareté des autres produits le
neutralise. Est-il donc si difficile de comprendre que le cor-
donnier dont nous parlions tout à l'heure, parvînt-il à dé-
truire, par un seul acte de sa volonté, tous les souliers du
monde, excepté ceux de sa façon, ne serait pas plus avancé,
même au point de vue puéril de la valeur nominale, si du
même coup tous les objets, contre lesquels les souliers s'é-
ABONDA>CK. 401
changent, se raréfiaient dans la nit-me proportion ? Il n'y
aurait que ceci de changé : tous les hommes, y compris
notre cordonnier, seraient plus mal chaussés, vêtus, nourris,
logés, encore que les produits conservassent entre eux la
même valem* relative.
Et il faut bien qu'il en soit ainsi. Où en serait la société,
si l'injustice, l'oppression, l'égoïsme , la cupidité et l'igno-
rance n'entraînaient aucun châtiment ? Heureusement il
n'est pas possible que quelques hommes puissent, sans in-
convénient pour eux-mêmes, faire tourner la force publique
et l'appareil gouvernemental au profit de la disette, et à
comprimer l'universel élan de l'humanité vers l'abon-
dance (*).
[^} V., tome IV, pages 5 et 163, les cliap. Abondance, Disette; Cherté,
Bon marché. Not-e de l'éditeur.)
OEui-res cbinpUttt, n />
BALANCE DU COMMERCE
(0
La balance du commerce est un article de foi.
On sait en quoi elle consiste : un pays importe-t-il plus
qu'il n'exporte ; il perd la différence. Réciproquement, ses
exportations dépassent-elles ses importations; l'excédant
forme son bénéfice. Cela est tenu pour un axiome et on lé-
gifère en conséquence.
Sur cette donnée, M. Mauguin nous a avertis avant-hier,
chiffres en main, que la France fait au dehors un commerce
dans lequel elle a trouvé le moyen de perdre bénévolement,
et sans que rien l'y oblige, 200 millions tous les ans.
« Vous avez perdu sur votre commerce, dans onze années,
2 milliards, entendez-vous ! »
Puis, appliquant son infaillible règle aux détails, il nous
a dit : «En objets fabriqués, vous avez vendu, en 1847,
(') Lors de la discussion du budget général des dépenses pour
l'exercice de 1850, M. Mauguin exposa naivemenl à la tribune la
vieille et fausse théorie de la balance du commerce, (iloniteur du
27 mars.) Bastial, qui l'avait déjà réfutée dans ses Sophismes, crut
devoir l'attaquer de nouveau ; et comme sa santé ne lui permettait
plus de monter à la tribune, il adressa, le 29 mars 1850, à une feuille
quolidienne, les réflexions que nous reproduisons. 11 est à remar-
quer qu'il simplifle les calculs hypothétiques, au moyen desquels il
élucide sa thèse, en excluant quelques-uns des éléments qu'il avait
employés en 1845. (V. tome IV, page 52.)
[Sole de l'ediieur.)
lULANCE DU COMMERCE. 40 i
pour (>0o luilliuiis, et vous n'avez acheté que pour 152 mil-
lions. Vous avez donc gagné 450 millions. »
« Eu objets naturels, vous avez acheté pour 80i millions,
et vous n'avez vendu que pour I \A millions; vous avez donc
perdu 690 millions. »
Ce que c'est que do tirer, avec une naïveté intrépide,
toutes les conséquences d'un principe absurde ! M. Mauguin
a trouvé le secret de faire rire, aux dépens de la balance du
commerce, jusqu'à MM. Darblay et Lebeuf. C'est un beau
succès, et il m'est permis d'en être jaloux.
Permettez-moi d'iipprécier le mérite de la règle selon la-
quelle M. Mauguin et tous les prohibitionistes calculent les
profits et les pertes. Je le ferai en racontant deux opérations
commerciales que j'ai eu l'occasion de faire.
J'étais à Bordeaux. J'avais une pièce de vin qui valait
50 fr. ; je l'envoyai à Liverpool, et la douane constata sur
ses registres une exportation de 50 francs.
Arrivé à Liverpool, le vin se vendit à 70 fr. Mon corres-
pondant convertit les 70 fr. en houille, laquelle se trouva
valoir, sur la place de Bordeaux, 00 fr. La douane se hâta
d'enregistrer une importation de 90 francs.
Balance d\\ commerce en excédant de l'importation,
40 fr.
Ces U) fr., j'ai toujours cru, sur la foi de mes livres, que
je les avais gagnés. M. Mauguin m'apprend (pic je les ai per-
dus, et que la France les a perdus en ma personne.
Et pourquoi M. Mauguin voit-il là une perte? Parce quil
suppose que tout excédant de l'importation sur l'exportation
in)pli(|ue nécessairement un solde quil faut payer en ccus.
Mais où est, dans l'opération que je raconte, et qui est l'i-
nfiage de toutes les opérations connnerciales lucratives , le
solde à payer? Est-il donc si difticilc de comprendre ({u'un
négociant compare les prix courants des diverses places
et ne se décide à opérer (pie Iors«|u'il a la certitnd(>. ou du
4 04 l'AMriM.EiS.
moins la chance, de voir la valeur exportée lui revenir j,'ros-
sie?Donc ce que M. Mauj^uin appelle perte doit s'appeler
profit.
Peu de jours après mon opération, j'eus la bonhomie
d'éprouver un regret ; je fus fâché de ne l'avoir pas retar-
dée. En effet, le vin baissa à Bordeaux et haussa à Liver-
pool; de sorte que si je ne m'étais pas autant pressé, j'au-
rais acheté à 40 fr. et vendu à 100 fr. En vérité, je croyais
que sur ces bases mon profit eut été plus grand. J'apprends
par jM. Mauguin que c'est la perte qui eût été plus écrasante.
Ma seconde opération, monsieur le rédacteur , eut une
issue bien différente.
J'avais fait venir du Périgord des truffes qui me coûtaient
100 francs; elles étaient destinées à deux célèbres ministé-
riels anglais, pour un très-haut prix, que je me proposais
de convertir en livres. Hélas ! j'aurais mieux fait de les dé-
vorer moi-même (je parle des truffes, non des livres ni des
torys). Tout n'eût pas été perdu, comme il arriva, car le na-
vire qui les emportait périt à la sortie du port. La douane,
qui avait constaté à cette occasion une sortie de 100 fr., n'a
jamais eu aucune rentrée à inscrire en regard.
Donc, dira M. Mauguin, la France a gagné 100 fi*. ; car
c'est bien de cette somme que, grâce au naufrage, l'expor-
tation surpasse l'importation. Si l'affaire eût autrement
tourné, s'il m'était arrivé pour 2 ou 300 fr. de livres, c'est
alors que la balance du commerce eût été défavorable et
que la France eût été en perte.
Au point de vue de la science, il est triste de penser que
ttjutes les entreprises commerciales qui laissent de la perte
selon les négociants, donnent du profit suivant cette classe
de théoriciens qui déclament toujours contre la théorie.
Mais au point de vue de la pratique, cela est bien plus
Iriste encore, car qu'en résultc-t-il?
Supposons que M. Mauguin eût le pouvoir (et, dans un»;
HAI.ANCK l)L CO.MMI'KCi:. 405
(•crtaint' iiicsuic. il la \y<\v ses votes) de substituer ses cal-
culs et sa volonté aux calculs et à la volonté des uéj^ociants.
et de donner, selon ses expressions^ « une bonne organisa-
tion commerciale et industrielle au pays, une bonne impul-
sion au travail national, » que fera-t-il ?
Toutes les opérations qui consisteraient à acheter à bon
marché au dedans pour vendre cher au dehors, et à con-
vertir le produit en denrées très-recherchées chez nous.
M. Mauguin les supprimera législativement, car ce sont jus-
tement celles où la valeur importée surpasse la valeur
exportée.
En compensation, il tolérera, il favorisera au besoin pr.r
des primes (des taxes sur le public) toutes les entreprises
qui seront basées sur cette donnée : Acheter cher en France
pour vendre à bon marché à rétrarvger, en d'autres termes,
exporter ce qui nous est utile pour rapporter ce qui ne nous
est bon à rien. Ainsi, il nous laissera parfaitement libres,
par exemple, d'envoyer des fromages de Paris à Amsterdam
pour rapporter des articles de mode d'Amsterdam à Paris,
car on peut affirmer que, dans ce trafic, la balance du com-
merce serait toute en notre faveur.
Oui, c'est une chose triste, et j'ose ajouter dégi'adante,
que le législateur ne veuille pas laisser les intéressés décider
et agir pour eux-mêmes en ces matières, à leurs périls et
risques. Au moins alors chacun a la responsabilité de ses
actes; celui qui se trompe est puni et se redresse. Mais
quand le législateur impose et prohibe, s'il a une erreur
monstrueuse dans la cervelle, il faut que cette erreur de-
vienne la règle de conduite de toute une grande nation. En
France, nous aimons beaucoup la liberté, mais nous ne la
comprenons guère. Oh! tâchons de la mieux comprendre,
nous ne l'en aimerons pas moins.
M. Mauguin a aflirmé avec un aplomb imperturbable qu'il
n'y a pas en Angleterre un homme d'État (|ui ne professe la
4n(j PAMPHLETS.
doctrine de la balance du commerce. Après avoir calculé la
perte qui, selon lui, résulte de l'excédant de nos importa-
tions, il s'est écrié : « Si Ton faisait à l'Angleterre un sem-
blable tableau, elle en frémirait, et il n'y a pas un membre
de la Chambre des Communes qui ne se crût menacé sur
son banc. »
Et moi j'affirme cpie si l'on venait dire à la Chambre des
Communes : « La valeur totale de ce qui sort du pays sur-
passe la valeur totale de ce qui y entre, » c'est alors qu'on
se croirait menacé, et je doute quil se trouvât un seul ora-
teur qui osât ajouter : La ditférence est un profit.
En Angleterre, on est convaincu quil importe à la nation
de recevoir plus qu'elle ne donne. De plus, on s'est aperçu
que c'est la tendance de tous les négociants, et c'est pour-
quoi on y a pris le parti de les Imsser foire, et de rendre
Jux échanges la Liberté.
PAIX ET LIBERTE
BUDGET RÉPUBLICAIN i".
Un programme! mi programme ! voilà le cri qui s'élève
(le toutes parts vers le cabinet.
Comment comprenez-vous l'administration intérieure?
Quelle sera votre politique au dehors? Par quelles grandes
mesures entendez-vous élever les recettes? Vous faites-vous
fort d'éloigner de nous ce triple fléau qui semble planer sur
nos têtes : la guerre, les révolutions, la banqueroute ? Pou-
vons-nous enfin nous livrer avec quelque sécurité au travail,
à l'industrie, aux grandes entreprises? Qu'avez-vous imaginé
pour nous assurer ce lendemain que vous promîtes à tous
les citoyens, le jour où vous prîtes la direction des aflairés ?
Voilà ce que chacun demande; mais, hélas ! le ministère
ne répond rien. Qui pis est, il semble systématiquement
résolu à ne rien répondre.
Que faut-il en conclure? Ou le cabinet n'a pas de plan,
ou s'il en a un, il le cache.
Eh bien ! je dis que, dans l'une ou l'autre hypothèse, il
manque à son devoir. S'il cache son plan, il fait une chose
(') Pamphlet public en février I«'i0. — L'auteur avait éciit, un
mois avant, dans le Journal des Débats, un article qu'à raison de
l'identité du sujet nous reproduisons à la lin de Paix et Liberté.
{Note de l'éditeur.)
4 os PAMPHLETS.
qu'il n'a pas le droit de faire; car un plan gouverne-
mental n'appartient pas au gouvernement, mais au public.
C'est nous qu'il intéresse, puisque notre bien-être et notre
sécurité en dépendent. Nous devons être gouvernés non
selon la volonté cachée du ministère, mais selon sa volonté
connue et approuvée. Au cabinet, l'exposition, la proposi-
tion, l'initiative; à nous, le jugement; à nous, l'acceptation
ouïe refus. Mais pour juger, il faut connaître. Celui qui
monte sur le siège et s'empare des guides, déclare, par cela
même, qu'il sait ou croit savoir le but qu'il faut atteindre
et la route qu'il faut prendre. C'est bien le moins qu'il n'en
fasse pas mystère aux voyageurs , quand ces voyageurs
forment une grande nation tout entière.
Que s'il n'a pas de plan, qu'il juge lui-même ce qu'il a à
faire. A toutes les époques, pour gouverner il faut une
pensée ; mais cela est vrai, surtout aujourd'hui. Il est bien
certain qu'on ne peut plus suivre les vieilles ornières, ces
ornières qui déjà trois fois ont versé le char dans la boue.
Le statu quo est impossible, la tradition insuffisante. Il faut
des réformes; et, quoique le mot soit malsonnant, je di-
rai : // faut du nouveau; non point du nouveau qui ébranle,
renverse, effraie, mais du nouveau qui maintienne, con-
solide, rassure et rallie.
Donc, dans mon ardent désir de voir apparaître le vrai
Budget républicain, découragé par le silence ministériel, je
me suis rappelé le vieux proverbe : Veux-tu être bien servi,
sers-toi toi-même ; et pour être sur d'avoir un programme,
j'en ai fait un. Je le livre au bon sens public.
Et d'abord, je dois dire dans quel esprit il est conçu.
J'aime la République, — et j'ajoute, pour faire ici un
aveu dont quelques-uns pourront être surpris ('), — je
(') Sur les opiiiiuiis politiques de l'auleui', V. au ttime l^'', ses écrits
el professions de fui publiés à l'occasion des élections.
[Note d l'édieleur.)
PAIX ET LIBEniE. 4 09
l'aime beaucoup plus qu'au 24 février. Voici mes raisons.
Comme tous les publicistes, même ceux de l'école mo-
narchique, entre autres Chateaubriand, je crois que la Ré-
publique est la forme naturelle d'un gouvernement nor-
mal. Peuple, Roi, Aristocratie, ce sont trois puissances qui
ne peuvent coexister que pendant leur lutte. Cette lutte a
des armistices qu'on appelle des chartes. Chaque pouvoir
stipule dans ces chartes une part relative à ses victoires.
C'est en vain que les théoriciens sont intervenus et ont dit :
« Le comble de l'art, c'est de régler les attributions des trois
jouteurs, de telle sorte qu'ils s'empêchent réciproquement. »
La nature des choses veut que, pendant et par la trêve,
l'une des trois puissances se fortifie et grandisse. La lutte
recommence, et aboutit, de lassitude, à une charte nou-
velle un peu plus démocratique, et ainsi de suite, jusqu'à
ce que le régime républicain ait triomphé.
Mais il peut arriver que le peuple, parvenu à se gouver-
ner lui-même, se gouverne mal. Il souffre et soupire après
un changement. Le prétendant exilé met à profit l'occasion,
il remonte sur le trône. Alors la lutte, les trêves et le rè-
gne des chartes recommence, pour aboutir de nouveau à la
République. Combien de fois peut se renouveler l'expé-
rience? C'est ce que j'ignore. Mais ce qui est certain, c'est
qu'elle ne sera définitive que lorsque le peuple aura appris
à se gouverner.
Or, au 2i février, j'ai pu craindre, comme bien d'autres,
que la nation ne fut pas préparée à se gouverner elle-même.
Je redoutais, je l'avoue, l'influence des idées grecques et
romaines qui nous sont imposées à tous par le monopole
universitaire, idées radicalement exclusives de toute justice,
de tout ordre, de toute liberté, idées devenues plus faus-
ses encore dans les théories prépondérantes de Montesquieu
et de Rousseau. Je redoutais aussi la terreur maladive
des nus et l'admiration aveugle des autres. iiisi>ir('es ]y,\v le
<in PAMI'illEi?.
souvenir de la première République. Je me disais : Tant
que dureront ces tristes associations d'idées^ le règne pai-
sible de la Démocratie sur elle-même n'est pas assuré.
Mais les événements ne se sont pas réglés sur ces prévi-
sions. La République a été proclamée; pour revenir à la
Monarchie, il faudrait une révolution, peut-être deux ou
trois, puisqu'il y a plusieurs Prétendants. En outre, ces révo-
lutions ne seraient que le prélude d'une révolution nouvelle,
puisque le triomphe définitif de la forme républicaine est
la loi nécessaire et fatale du progrès social.
Que le ciel nous préserve de telles calamités. Nous som-
mes en République, restons-y; restons-y, puisqu'elle re-
viendrait tôt ou tard; restons-y, puisqu'en sortir ce serait
romTir l'ère des bouleversements et des guerres civiles.
Mais pour que la République se maintienne, il faut que
le peuple l'aime. Il faut .qu'elle jette d'innombrables et
profondes racines dans l'universelle sympathie des masses.
Il faut que la confiance renaisse, que le travail fructifie, que
les capitaux se forment, que les salaires haussent, que la
vie soit plus facile, que la nation soit fière de son œuvre,
en la montrant à l'Europe toute resplendissante de vraie
grandeur, de justice et de dignité morale. Donc, inaugu-
rons la politique de la Paix et de la Liberté.
Paix et Liberté î II n'est certes pas possible d'aspirer vers
deux objets plus élevés dans l'ordre social. Mais que peu-
vent-ils avoir de commun avec les chififres glacés d'un vul-
gaire budget?
Ah! la liaison est aussi intime qu'elle puisse l'être. Une
guerre, une menace de guerre, une négociation pouvant
aboutir à la guerre, rien de tout cela n'arrive à l'existence
que par la vertu d'un petit article inscrit sur ce gros volume,
effroi du contribuable. Et, de même, je vous défie d'ima-
giner une oppression, une limitation à la liberté des cir
PAIX i:t m: :r.:.ii:. i : i
toyens, une chaîne à leur bras ou à leur cou, qui ne soit née
(lu budi^et des recettes et n'en subsiste.
Montrez-moi un peuple se nourrissant d'injustes idées de
domination extérieure, d'influence abusive, de prépondé-
rance, de prépotence; s'immisçant dans les affaires des na-
tions voisines, sans cesse menaçant ou menacé; et je vous
montrerai un peuple accablé de taxes.
Montrez-moi un peuple qui s'est donné des institutions
d'une telle nature que les citoyens ne peuvent penser,
écrire, imprimer, enseigner, travailler, échanger, s'assem-
bler sans qu'une tourbe de fonctionnaires ne vienne entra-
ver leurs mouvements; et je vous montrerai un peuple
accablé de taxes.
Car je vois bien comment il ne m'en coîite rien pour vi-
vre en paix avec tout le monde. Mais je ne puis concevoir
comment je devrais m'y prendre pour m'exposer à des
querelles continuelles, sans m'assujettir à des frais énor-
mes, soit pour attaquer, soit pour me défendre.
Et je vois bien aussi comment il ne m'en coûte rien pour
être libre; mais je ne puis comprendre comment lEtat
pourrait agir sur moi d'une manière funeste à ma liberté,
si je n'ai commencé par remettre en ses mains, et à mes frais,
de coûteux instruments d'oppression.
Cherchons donc l'économie. Cherchons -la, parce quelle
est le seul moyen de satisfaire le peuple, de lui faire aimer
la République, de tenir en échec, par la sympathie des
masses, l'esprit de turbulence et de révolution. Clierclions
l'économie, — Paix et Liberté nous seront données par
surcroît.
L'Économie est comme l'Intérêt personnel. Ce sont deux
mobiles vulgaires, mais ils développent des principes plus
nobles qu'eux-mêmes.
Le but spécial et actuel d'une réforme financière est de
rétablir l'Équilibre entre la recette et la dépense. Son but
4l'.' PAMPHLETS.
ultérieur, ou plutôt son effet, est de restaurer le Crédit pu-
blic. Enfin, un autre but plus important qu'elle doit attein-
dre pour mériter ce beau nom de réforme, c'est de soulager
le peuple, de faire aimer les institutions et d'épargner ainsi
au pays de nouvelles commotions politiques.
Si j'apprécie à ces divers points de vue les systèmes qui
se sont produits, je ne puis m'empêcher de les juger ou bien
incomplets ou illusoires.
Un mot sur deux de ces systèmes : celui des praticiens
et celui des utopistes.
Je commence par déclarer que j'ai le plus profond res-
pect pour la science et l'expérience des financiers. Ils ont
passé leur vie à étudier le mécanisme de nos finances, ils
en connaissent tous les ressorts; et s'il ne s'agissait que d'at-
teindre cet équilibre, qui est à peu près l'objet exclusif de
leiu" poursuite, peut-être n'y aurait-il rien de mieux à faire
quede leur confier cette tâche déjà bien difficile. En rognant
quelque peu nos dépenses, en élevant quelque peu nos re-
cettes, je veux croire qu'au bout de trois ou quatre ans, ils
nous mèneraient à ce port si désiré qu'ils nomment \e bud-
get normal.
Mais il est clair que la pensée fondamentale, qui gouverne
notre mécanisme financier, resterait la même, sauf quel-
ques améliorations dans les détails. Or, la question que je
pose est celle-ci : en restant sous l'empire de cette pensée
fondamentale, en replâtrant notre système contributif, si
profondément ébranlé par la révolution de Février, avons-
nous devant nous les trois ou quatre ans qui nous séparent
du fameux équilibre ? En d'autres termes, notre système fi-
nancier, même dégagé de quelques abus, porte-t-il en lui-
même des conditions de durée et de vie? N'est-il pas l'outre
d'Éole, et ne renfcnne-t-il pas dans ses flancs les vents et
les tempêtes?
Si c'est précisément de ce système que sont sortis les
PAIX El LIUEKIE. 4 U
bouleversements, que devons-nous attendre de sa simple
restauration?
Les hommes de la finance, je parle de ceux pour qui le
beau idéal est de rétablir les choses, sauf quelques détails,
comme elles étaient avant Février, ces hommes, qu'ils me
permettent de le dire, veulent bâtir sm- le sable et avancer
dans un cercle vicieux. Ils ne s'aperçoivent pas que le vieux
système qu'ils préconisent, bien loin de fonder l'abondance
des recettes publiques sur la prospérité des classes travail-
leuses, aspire à gonfler le budget à force de tarir la source
qui l'alimente.
Indépendamment de ce que c'est là un vice radical au
point de vue financier, c'est encore un eft'royable danger
politique. Quoi ! vous venez de voir quelle atteinte, presque
mortelle, une révolution a portée à nos finances ; vous ne
pouvez pas douter quune des causes, sinon la seule, de
cette commotion, cest la désaffection née dans le cœur du
peuple du poids des taxes, et la chose à laquelle vous aspi-
rez, c'est de nous remettre au point de départ, et de re-
monter péniblement le char justement au sommet de la
déclivité fatale ?
Alors même qu'une révolution ne se serait pas accom-
plie, alors même quelle n'aurait pas éveillé au sein des
masses des espérances et des exigences nouvelles, je «u-ois
vraiment que votre entreprise serait irréalisable. Mais ce
qui eût été prudence, avant Février, n'est-il pas devenu né-
cessité;? Est-ce que vous croyez que vos trois ou quatre
année d'efforts à la poursuite exclusive de l'équilibre peu-
vent s îcouler paisiblement, si le peuple ne voit rien venir
que de taxes nouvelles? si la République ne se montre à
lui que par la plus grande âpretc des percepteurs? si, sur
le fruit de son travail, de moins eu moins rémunéré, il faut
tju'il fasse à l'État et à ses ajicnts une paît toujours plus
grande? Non, ne l'espérez pas. In houleverscinent nouveau
4 1 4 PA.M1'HLEIS.
viendra interrompre vos froides éiucubrations^ et alors^ je
vous le demande à vous-mêmes, qu"adviendra-t-il de cet
équilibre et de ce crédit qui sont, à vos yeux, le sublime de
l'art et le terme de tout effort intelligent?
Je crois donc que les hommes /^rfl^/^wes^ perdent complè-
tement de vue le troisième but (et le premier en impor-
tance) que j'ai assigné à la réforme financière , à savoir :
soulager le contribuable, faire aimer la République.
Nous en avons eu une preuve récente. L'Assemblée na-
tionale a réduit l'impôt du sel et la taxe des lettres. Eli
bien ! non-seulement les financiers désapprouvent ces me-
sures, mais encore ils ne peuvent pas se mettre dans la tète
que l'Assemblée ait agi conformément à sa propre volonté.
Ils supposent toujours, et de très-bonne foi, qu'elle a été
victime dune surprise et qu'elle la déplore, tant toute idée
de réforme leur répugne.
A Dieu ne plaise que je veuille insinuer par là que la coo-
pération des financiers est à repousser. Quelle que soit Vidée
nouvelle qui surgisse, elle ne peut guère être mise en œuvre
que par le concours de leur utile expérience. Mais il est
probable qu'elle ne surgira pas dans leur cerveau. Ils ont
trop vécu pour cela dans les errements du passé. Si, avant les
campagnes dltalie. Napoléon avait usé trente années de sa
vie à étudier et appliquer toutes les combinaisons de l'an-
cienne stratégie, croit-on qu'il eût été frappé de cette inspi-
ration qui a révolutionné l'art de la guerre et jeté un si
grand éclat sur les armes françaises?
A côté de cette école pleine de jours et d'expérience, qui
offrira à l'exécution des ressources précieuses, mais d'où
ne jaillira pas, je le crains. Vidée féconde que la France at-
tend pour son salut, sa gloire et sa sécurité, il y a une autre
école ou plutôt un nombre à peu près infini d'autres écoles,
aux idées desquelles, si l'on peut reprocher quelque chose,
ce n'est pas du moins de manquer de nouveauté. Je n'ai pas
PAIX ET LII5ERTF. h I5
l'intention d'examiner tous les systèmes qu'elles ont mis au
jour. Je me bornerai à dire quelques mots sur la pensée qui
m'a paru dominer dans le manifeste des républicains dits
avancés.
Ce manisfeste me semble reposer sm* un cercle vicieux
beaucoup plus caractérisé encore que celui des financiers.
A vrai dire, il n'est qu\nie perpétuelle et puérile con-
tradiction. Dire au peuple : a La république va faire pour
toi un miracle. Elle va te dégager de toute cette lourde res-
ponsabilité qui pèse sur la condition humaine. Elle te pren-
dra au berceau, et après l'avoir conduit, à ses frais, de la
crèche à la salle d'asile, de la salle d'asile à l'école primaire,
de l'école primaire aux écoles secondaires et spéciales, de
là à l'atelier de travail, et de l'atelier de travail aux maisons
de refuge, elle te rendra à la tombe, sans que tu aies eu
besoin, pour ainsi dire, de prendre soin de toi-même. As-tu
besoin de crédit ? te manque-t-il des instruments de travail,
oudutravail ? désires-tu de l'instruction? quelque sinistre est-
il venu visiter ton ciiamp ou ton atelier ? l'État est là, comme
un père opulent et généreux, pom- pourvoir à tout, pour
tout réparer. Bien plus, il étendra sa sollicitude sur toute la
surface du globe, en vertu du dogme de la Solidarité ; et, au
cas qu'il te prenne fantaisie d'aller semer au loin tes idées
et tes vues politiques, il tiendra toujours une grande armée
prête à entrer en campagne. Voilà sa mission, elle est vaste,
et pour laccomplir il ne te demande rien. Sel, boissons,
postes, octrois, contributions de toutes sortes, il va renoncer
à tout. Un bon père donne à ses enfants, mais ne leur de-
mande pas. Que si l'État ne suit pas cet exemple, s'il ne
remplit pas envers toi le double et contradictoire devoir que
nous signalons, il aura trahi sa mission, il ne te restera qu'à
le renverser. » Je le demande, se peut-il rien imaginer
de plus chiméri([ue en même temps que de plus dangr-
reiiN?
ilG l'AMI'IILETS.
Il est vrai que pour masquer ces grossières impossibilités,
on ajoute : L'impôt sera transformé; on le prendra sur le
mperflu des riches.
Mais il faut bien que le peuple le sache. Ce n'est là qu'une
chimère de plus. Imposer à TÉtat des attributions exorbi-
tantes, et persuader qu'il pourra y faire face avec l'argent
prélevé sur le superflu des riches, c'est donner au public
une vaine espérance. Combien y a-t-il de riches en France?
Quand il fallait payer 200 francs pour avoir droit de suffrage,
le nombre des électeurs était de deux cent mille, et sur ce
nombre, la moitié peut-être n'avait pas de superflu. Et l'on
voudrait affirmer aujourd hui que 1 État peut remplir l'im-
mense mission qu'on lui donne en se bornant à imposer les
riches 1 II suffira que deux cent mille familles livrent au
gouvernement le superfu de leurs richesses pour que ce-
lui-ci prodigue toute sorte de bienfaits aux huit millions
de familles moins aisées. Mais on ne voit donc pas une
chose : c'est qu'un système d'impôt ainsi conçu donnerait
à peine de quoi pourvoir à sa propre perception.
La vérité est, et le peuple ne devrait jamais le perdre de
vue, que la contribution publique s'adressera toujours et
nécessairement aux objets de la consommation la plus gé-
nérale, c'est-à-dire la plus populaire. C'est précisément là
le motif qui doit pousser le peuple, s'il est prudent, à res-
treindre les dépenses publiques, c'est-à-dire l'action, les
attributions et la responsabilité du gouvernement. Il ne faut
pas qu'il s'attende à ce que l'Etat le fasse vivre, puisque
c'est lui qui fait vivre l'Etat (').
D "autres espèrent beaucoup dans la découverte de quel-
que nouvelle matière imposable. Je sufs loin de prétendre
qu'il n'y a rien à essayer dans cette voie, mais je soumets
au lecteur ces trois observations :
('; V. le ]iamphlet l'Etat, tome IV, paoreGVT.
PAIX ET LIBERTE. 4r7
1" Tous les goiivcrnenients aiitériours ont aimé avec pas-
sion à prendre beaucoup au public pour pouvoir beaucoup
dépenser. Il n'est guère probable qu'en fait d'impôts, au-
cune mine précieuse et d'une exploitation facile eût échap-
pé au génie de la fiscalité. S'il a été arrêté par quelque
chose, ce n'a pu être que i ar la crainte des répugnances
nationales.
i" Si de nouvelles sources d'impôts ne peuvent s'ouvrir
sans heurter les habitudes et exciter le mécontentement, le
moment serait-il bien choisi, après une révolution, de ten-
ter une telle expérience ? Ne serait-ce pas compromettre la
République ? Figurons-nous l'effet produit sur les contri-
buables par cette nouvelle : l'Assemblée nationale vient de
vous assujettir à des taxes, de vous jusqu'ici inconnues et
devant lesquelles la monarchie avait reculé !
3» Au point de vue actuel et pratique, chercher et dé-
couvrir de nouveaux impôts, c'est un sûr moyen de ne rien
faire et de négliger le corps pour l'ombre. L'Assemblée
nationale n'a que deux ou trois mois à vivre. D'ici là, il faut
qu'elle ait fait le budget. Je laisse au lecteur le soin de tirer
la conclusion.
Après avoir rappelé les systèmes qui sont les plus en vo-
gue et les plus inadmissibles, il me reste à signaler celui
que je voudrais voir prévaloir.
Établissons d'abord la situation financière à laquelle il
faut faire face.
Nous sommes en déficit ( car le mot insuffisance est de-
venu insuffisant). Ce déficit, je n'en chercherai pas le chif-
fre exact. J'ignore comment notre comptabilité est tenue ;
ce que je sais, c'est que jamais, au grand jamais, deux chif-
fres officiels, pour le même fait, ne se ressemblent. Quoi
qu'il en soit, la plaie est énorme. Le dernier budget (vol. I,
p. (>'2) contient ce renseignement :
Œuvres complètes, t. V. •> •
îli PAMl'llLETS.
Anciens découverts (autre joli mut), années 1846 et anté-
rieures 184,156,000 fr.
Budget de 1847 43,179,000
Indemnité aux caisses d'épargne 38,000,000
Budget de 1848 .. 71,167,000
Budget de 1819 213,960,534
Total des découverts 550,462,534 fr.
Voilà le résultat des budgets passés. Donc le mal ira tou-
jours croissant à l'avenir, si nous ne parvenons, soit à aug-
menter les recettes, soit à diminuer les dépenses, non-seu-
lement de manière à les aligner, mais encore à trouver mi
excédant de recettes qui absorbe peu à peu les découverts
antérieurs.
Il ne sert de rien de se le dissimuler, hors de là, c'est la
banqueroute et ses suites.
£t, ce qui rend la situation plus difficile, c'est cette con-
sidération que j'ai déjà indiquée et sur laquelle j'insiste de
toutes mes forces, à savoir que, si l'on cherche le remède
ou partie du remède dans une aggravation d'impôts, ainsi
que cela se présente naturellement à l'esprit, on provoquera
des révolutions. Or, l'effet financier des révolutions, à ne
parler que de celui-là, étant d'accroître les dépenses et de
tarir les sources du revenu ( je m'abstiens de démonstra-
tion ), le procédé, au lieu de détourner la catastrophe, n'est
propre qu'à la précipiter.
Je vais plus loin. La difficulté est bien plus grande encore,
car j'affirme (telle est du moins ma conviction profonde)
que l'on ne peut pas même maintenir tous les impôts exis-
tants sans mettre contre soi les chances les plus terribles.
Une révolution s'est faite; elle s'est proclamée démocrati-
que, la démocratie en veut sentir les bienfaits. Elle a tort ou
elle a raison, mais c'est ainsi. Malheur aux gouvernements,
malheur au pays, si cette pensée n'est pas toujcjurs présente
à l'esprit des Représentants du peuple.
PAIX ET LIBERTE. 419
La question ainsi posée, que faut-il faire ?
Car, d'un autre côté, si l'on peut diminuer les dépenses,
il y a des bornes à ces retranchements. Il ne faut pas aller
jusqu'à désorganiser les services, ce serait encore faire
arriver les révolutions par lautre extrémité de l'horizon
financier.
Que faut-il donc faire?
Voici ma pensée. Je la formule dans toute sa naïveté, au
risque de faire dresser les cheveux sur la tête à tous les fi-
nanciers et praticiens.
DlMIMER LES IMPÔTS. — DIMINUER LES DÉPENSES DANS
UNE PROPORTION PLUS FORTE ENCORE.
Et, pour revêtir cette pensée financière de sa formule
politique, j'ajoute :
Liberté au dedans. — Paix au dehors.
Voilà tout le programme.
Vous vous récriez ! « Il est aussi contradictoire, dites-
vous, que le manifeste montagnard ; il renferme un cercle
vicieux au moins aussi évident que ceux que vous avez pré-
cédemment signalés dans les autres systèmes. »
Je le nie, j'accorde seulement que la tentative est hardie.
Mais si la gravité de la situation est bien établie, d'une part;
si, de l'autre, il est prouvé que les moyens traditionnels ne
îious en feront pas sortir, il me semble que ma pensée a
quelque droit au moins à l'attention de mes collègues.
Qu'il me soit donc permis d'examiner mes deux propo-
sitions, et que le lecteur, se rappelant qu'elles forment un
tout indivisible, veuille bien suspendre son jugement, et
peut-être son arrêt.
Il y a d'abord une vérité qu'il faut rappeler, parce qu'on
n'en tient pas assez compte : c'est que, par la nature de
notre système contributif, qui repose en très-grande partie
sur une perception indirecte, c'est-à-dire demandée à la
consommation, il y a une connexité étroite, une relation
4 20 l'AMPHLETS.
intime entre la prospérité générale et la prospérité des fi-
nances publiques.
Ceci nous mène à cette conclusion : il n'est pas rigou-
reusement exact de dire que soulager le contribuable c'est
infailliblement porter atteinte au revenu.
Si, par exemple, dans un pays comme le nôtre, le gou-
vernement, poussé par une exagération d'ardeur fiscale ,
élevait les taxes jusqu'au point de ruiner les facultés du
consommateur ; s'il doublait et triplait le prix vénal des
choses les plus nécessaires, s'il renchérissait encore les ma-
tériaux et les instruments de travail ; si, par suite, une par-
tie considérable de la population était réduite à se priver de
tout, à vivre de châtaignes, de pommes de terre, de sarra-
sin, de maïs, il est clair que la stérilité du budget des re-
cettes pourrait être attribuée, avec quelque fondement, à
l'exagération même des taxes.
Et. dans cette hypothèse, il est clair encore que le vrai
moyen, le moyen rationnel de faire fleurir les finances pu-
bliques, ce ne serait pas de porter de nouveaux coups à la
richesse générale, mais au contraire de la laisser s'accroî-
tre ; ce ne serait pas de tendre l'impôt mais de le détendre.
Théoriquement, je ne crois pas que ceci puisse être con-
testé : l'impôt, dans son développement successif, peut ar-
river à ce point que ce que l'on ajoute à son chiffre on le
retranche à son produit. Quand les choses en sont là, il est
aussi vain, il est aussi fou, il est aussi contradictoire de
chercher une addition aux recettes, dans une addition aux
impôts, qu'il le serait de vouloir élever le liquide, dans le
manomètre, par des moyens qui auraient pour effet de di-
minuer la chaleur dans la chaudière.
Ceci posé, il faut savoir si, en fait, notre pays n'en est
pas là.
Si j'examine les principaux objets de consommation uni-
^ers('lie, au' qurls l'État demande son revenu, je les trouve
l'A IX i:r iim^uTi:. 421
chargés de taxes tellement exorbitanfes qu'on ne peut ex-
pliquer que par la puissance de l'habitude la soumission du
contribuable.
Dire que quelques-unes de ces taxes équivalent à la con-
fiscation, ce serait employer une expression bien insuffisante.
Viennent d'abord le sucre et le café. Nous pourrions les
avoir à bas prix, si nous avions la liberté d'aller les chercher
sur les marchés vers lesquels notre intérêt nous pousse.
Mais, dans le but bien arrêté de nous fermer le commerce
du monde, le fisc nous soumet à une grosse amende quand
nous commettons le délit d'échange avec l'Inde, la Havane
ou le Brésil. Que si, dociles à sa volonté, nous limitons
notre commerce à celui que peuvent alimenter trois petits
rochers perdus au milieu des océans ; alors nous payons, il
est vrai, le sucre et le café beaucoup plus cher, mais le fisc
radouci ne nous prend, sous forme de taxe, que cent pour
cent de la valeur, environ.
On appelle cela de l'économie politique profonde. Nolez
que,^our acquérir les petits rochers, il nous en a coûté des
torrents de sang et des tonnes d'or, dont la rente nous grè-
vera pendant toute l'éternité. Par voie [de compensation,
nous payons en outre des tonnes d'or pour les conserver.
Il existe, en France, un produit qui est national s'il en fut
et dont l'usage est inséparable des habitudes populaires.
Pour réparer les forces des travailleurs, la nature a tlonné
la viande aux Anglais et le vin aux Français ; ce vin, on
peut se le procurer partout à 8 ou 10 fr. l'hectolitre, mais
le fisc intervient et vous taxe à 15 fr.
Je ne dirai rien de l'impôt des tabacs, qui est assez bien
accepté par l'opinion. Il n'en est pas moins vrai que cette
substance est taxée à plusieurs fois sa valeur.
L'État dépense 5 c, 10 c. au plus pour transporter une
lettre d'un point à l'autre du territoire. Jusqu'à ces derniers
temps, il vous forçait d'abord de vous adresser à lui ; en-
422 PAMPHLETS,
suite, quand il vous tenait, il vous faisait payer 80 c, 1 fi\
et 1 fr. 20 c. ce qui lui coûtait un sou.
Parlerai-je du sel? Il a été bien constaté, dans une dis-
cussion récente, qu'on peut faire du sel en quantité indéfi-
nie, dans le midi de la France, à 50 c. Le fisc le frappait
d'un droit de 30 fr. Soixante fois la valeur de la chose ! et
on appelle cela une contribution 1 Je contribue pour soixante,
parce que je possède un! Je gagnerais 6,000 pour cent à
abandonner ma propriété au gouvernement.
Ce serait bien pis, si je parlais de la douane. Ici le gou-
vernement a deux buts bien arrêtés : le premier, d'élever le
prix des choses, de soustraire au travail ses matériaux,
d'augmenter les difficultés de la vie ; le second, de combi-
ner et grossir les taxes, de telle sorte que le fisc n'en per-'
çoive rien, rappelant ce mot d'un petit maître à son tailleur,
à propos d'un haut-de-chausses : « Si j'y entre, je ne le
prends pas. »
Enfin l'exorbitante exagération de ces taxes ne peut
manquer de stimuler l'esprit de fraude. Dès lors le gouver-
nement est obligé de s'entourer de plusieurs armées de fonc-
tionnaires, de mettre toute la nation en suspicion, d'ima-
giner toutes sortes d'entraves, de formalités, toutes choses
qui paralysent le travail et s'alimentent au budget.
Tel est notre système contributif. Nous n'avons aucun
moyen d'exprimer en chitfres ses conséquences. Mais
quand, d'un côté, on étudie ce mécanisme, et que, de
l'autre, on constate dans une grande partie de notre popu-
lation l'impuissance de consommer, n'est-il pas permis de
se demander si ces deux faits ne sont pas entre eux dans les
rapports de cause à effet ? N'est-il pas permis de se deman-
der si nous relèverons ce pays-ci et ses finances en persé-
vérant dans la même voie, à supposer même que la désaf-
fection publique nous en laisse le temps? Vraiment, il me
semble que nous ressemblons un peu à un homme qui, étant
PAIX ET LIBERTE. 4 "2 t
sorti pt'iiihleiiuMit d'un abiuie, où son imprudence l'a plu-
sieurs fois jeté, n'imaginerait rien de mieux que de se placer
au même point de départ, et de suivre, seulement avec un
peu plus de précipitation, la même ornière.
En théorie, tout le monde conviendra que les taxes
peuvent être portées à un tel degré d'exagération qu'il est
impossible d'y rien ajouter, sans pétrifier la richesse gé-
nérale, de manière à compromettre le trésor public lui-
même. Cette éventualité théorique s'est manifestée en fait
d'une façon si éclatante, dans un pays voisin, que je de-
mande à m'étayer de cet exemple, puisque aussi bien, si le
phénomène n'était pas reconnu possible, toute ma disserta-
tion, aussi bien que toutes mes conclusions subséquentes,
serait sans valeur et sans portée. Je sais qu'on n'est pas très-
bien venu, en France, quand on cherche un enseignement
dans l'expérience britannique ; nous aimons mieux faire les
expériences à nos propres dépens. Mais je prie le lecteur
de vouloir bien admettre pour un instant que, d'un côté de
de la Manche comme de l'autre, deux et deux font quatre.
Il y a quelques années, l'Angleterre se trouva, financière-
ment parlant, dans une situation fort analogue à celle où
nous sommes. Pendant plusieurs années consécutives,
chaque budget se réglait en déficit, si bien qu'il fallut son-
ger à des moyens héroïques. Le premier qui se présenta à
l'esprit des financiers, on le devine, ce fut d'augmenter les
taxes. Le cabinet whig ne se mit pas en frais d'invention. Il
se borna purement et simplement à décider qu'une surtax»'
de 5 pour cent serait ajoutée aux impôts. Il raisonnait
ainsi : « Si lOOschellings de taxes nous donnent lOOschel-
lings de recettes, 10r> schellings de taxes nous donneront
105 schellings de recettes ; ou du moins, car il faut prévoir
une légère dépression de consonnnation, 101 l/-2ou [()\
schellings. » îlien ne paraissait plus mathématiquement as-
suré. Cependant, au bout de lau, on hit tout ébahi de n'a-
i.'i r.v.MriiLErs.
voir recouvé ni lOo, ni 104. ni même 100, mais seulement
96 ou 97.
C'est alors que s'échappa des poitrines aristocratiques
ce cri de douleur : « C'en est fait, nous ne pouvons
plus ajouter une obole à notre liste civile. Nous sommes
arrivés à la dernière limite de la taxation profitable (*). Il
n'y a plus de ressource pour nous, puisque imposer plus,
c'est recevoir moins. »
Le cabinet whig fut renversé du coup. Il fallut bien
éprouver d'autres habiletés. Sir Robert Peel se présenta.
C'était certainement un financier pratique. Cela ne l'empê-
cha pas de faire ce raisonnement qui, sorti de mes lèvres
novices, a paru subtil et peut-être absurde : « Puisque
l'impôt a créé la misère des masses, et puisqu'à son tour la
misère des masses a limité la productivité de l'impôt, c'est
une conséquence rigoureuse, quoiqu'à physionomie para-
doxale, que pour faire prospérer les taxes il les faut dimi-
nuer. Essayons donc si le fisc, qui a perdu à être trop avide,
ne gagnera pas à se faire généreux. » La générosité dans le
fisc ! certes, voilà une expérience toute nouvelle. Elle vaut
bien la peine d'être étudiée. Messieurs les financiers ne se-
raient-ils pas bien heureux, s'ils venaient à découvrir que
la générosité même peut être quelquefois lucrative? Il est
vrai qu'alors elle devrait s'appeler : intérêt bien entendu.
Soit. Ne disputons pas sur les mots.
Donc, sir Robert Peel se mit à dégrever, dégrever, dé-
grever. Il laissa entrer le blé, le bétail, la laine, le beurre,
malgré les clamem^s des landlords, pensant, avec quelque
apparence de raison, que le peuple n'est jamais mieux
nourri que lorsqu'il y a beaucoup d'aliments dans le pays,
proposition regardée ailleurs comme séditieuse. Savon,
papier, drêche, sucre, café, coton, teintures, sel, poste,
[\ Wc li;i\c ;;iit ilif Ijuuriils of i)rijfilablc kixnliori. ;Peel )
PAIX ET LIBERTE. ^ 2 a
verre, acier, tout ce que le travailleur emploie ou con-
somme passa par la réforme.
Cependant, sir Robert, qui n'est pas un cerveau brûlé,
savait bien que si un tel système, en provoquant la prospé-
rité publique, doit réagir favorablement sur l'échiquier, ce
ne peut être qu'à la longue. Or, les déficits, insuffisances,
découverts, comme on voudra les appeler, étaient actuels
et pressants. Abandonner, même provisoirement, une par-
tie du revenu, c'eût été aggraver la situation, ébranler le
crédit. Il y avait à traverser une période difficile, rendue
plus difficile par l'entreprise elle-même. Aussi, diminuer
l'impôt, ce n'était que la moitié du système de sir Robert,
comme ce n'est que la moitié de celui que je propose en
toute humilité. On a vu que le complément nécessaire du
mien (') consiste à diminuer les dépenses dans use propor-
tion SUPÉRIEURE. Le complément du système Peel se rap-
prochait plus des traditions financières et fiscales. 11 songea
à chercher une autre source de revenu, et Vincome-tax fut
décrété.
Ainsi, en face des déficit, la première pensée avait été
à'aggrnver l'impôt; la seconde, de le transformer, de le de-
mander à qui peut le payer. C'était un progrès. Pourquoi
ne me ferais-je pas la douce idée que diminuer les dépenses
serait un progrès plus décisif encore?
Je suis forcé, mali^iv la lenteur que cela m'impose, d'exa-
miner brièvement cette question : L'expérience britannique
a-t-elle réussi? J'y suis forcé, car à quoi servirait un
exemple qui aurait échoué, si ce n'est à en éviter l'imita-
tion? Ce n'est certes pas la conclusion où j'ai voulu amener
\}] Je dis mien pour abréger; mais je ne dois pas me poser en
inventeur. Le directeur de la Presse a plusieurs fois émis l'idée fon-
damentale que je reproduis ici. (jui plus est, il en a fait, avec succès,
l'application. Suum cuique.
4 2C PAMPHLETS.
1p lecteur. Or, beaucoup de personnes affirment que l'en-
treprise de sir Robert Peel a été désastreuse ; et leur affir-
mation est d'autant plus spécieuse que, précisément à par-
tir du jour où la réforme contributive a été inaugurée, une
longue et terrible crise commerciale et financière est venue
désoler la Grande-Bretagne.
Mais d'abord, je dois faire observer qu'alors même
qu'on pourrait attribuer, en partie, les récents désastres in-
dustriels de l'Angleterre à la réforme de sir Robert Peel,
on ne devrait pas en arguer contre celle que je propose,
puisque ces deux réformes diffèrent par le point le plus
capital. Ce qu elles ont de commun, c'est ceci : chercher
l'accroissement ultérieur des recettes dans la prospérité des
masses, c'est-à-dire dans l'adoucissement de l'impôt quant
à son chiffre. Ce qu'elles ont de différent, c'est ceci : Sir
Robert Peel s'est ménagé les moyens de traverser les diffi-
cultés de la transition, par V établissement d'un nouvel impôt.
Ces moyens, je les demande à une profonde réduction de
dépenses. Sir Robert fut si loin de diriger ses idées de ce
coté que, dans le même document où il exposa devant
l'Angleterre attentive son plan financier, il réclamait, pour
le développement des forces militaires et navales, une aug-
mention considérable de subsides.
Or, puisque les deux systèmes, dans la première partie,
se confondent en ce qu'ils aspirent à fonder à la longue la
prospérité du trésor public sur le souhigement des classes
travailleuses, n'est-il pas évident que la réduction des dé-
penses ou le dégrèvement pur et simple est plus en harmo-
nie avec cette pensée que le déplacement de la taxe ?
le ne puis m'empècher de croire que le second membre
du système de Peel était de nature à contrarier le premier.
C'est sans doute un bien immense que de mieux répartir
les taxes. Mais enfin, quand on connaît un pm ces matières,
quand on a étudié le mécanisme naturel des impôts, leurs
PAIX ET LIBERTE. 4 27
ricochets^ leurs contre-coups, on sait bien que ce que le fisc
demande à une classe est payé en grande partie par une
autre. Il n'est pas possible que les travailleurs anglais n'aient
été atteints directement ou indirectement par Vincome-tox.
Ainsi, en les soulageant d'un coté , on les a, dans une me-
sure quelconque, frappés de l'autre.
Mais laissons de côté ces considérations, et examinons
s'il est possible, en présence des faits éclatants qui expli-
quent d'une manière si naturelle la crise anglaise, de l'at-
tribuer à la réforme. L'éternel sophisme des gens décidés
à incriminer une chose, c'est de lui attribuer tous les maux
qui surviennent dans le monde. Post hoc, ergo propter hoc.
L'idée préconçue est et sera toujours le tléau du raisonne-
ment, car, par sa nature, elle fuit la vérité quand elle a la
douleur de l'entrevoir.
L'Angleterre a eu d'autres crises commerciales que celle
qu'elle vient de traverser. Toutes s'expliquent par des cau-
ses palpables. Une fois elle fut saisie d'une fièvre de spécu-
lations mal conçues. D'immenses capitaux, désertant la pro-
duction, prirent la route des emprunts américains et des
mines de métaux précieux. Il en résulta une grande pertur-
bation dans l'industrie et les finances. — Une autre fois,
c'est la récolte qui est emportée, et il est facile d'apprécier
les conséquences. Quand une portion considérable du tra-
vail de tout un peuple a été dirigée vers la création de sa
propre subsistance, quand on a labouré, hersé, semé et
arrosé, pendant un an, la terre de sueurs pour faire germer
les moissons, si, au moment d'être recueillies , elles sont
détruites par un tléau, le peuple est dans l'alternative ou de
mourir de faim, ou de faire venir inopinément, rapidement
des masses énormes de substances alimentaires. Il faut que
toutes les opérations ordinaires de l'industrir soient inter-
rompues, pour que les capitaux qu'elles occupaient fassent
tête à cette opération gigantesque, inattendue et irréinissi-
4?8 PAMPHLETS,
ble. Que de forces perdues ! que de valeurs détruites ! et
comment n'en résulterait-il pas une crise ? — Elle se mani-
feste encore quand la récolte du coton vient à manquer aux
Etats-Unis, par la simple raison que les fabriques ne peu-
vent être aussi activement occupées quand elles manquent
de coton que lorsqu'elles n'en manquent pas ; et ce n'est
jamais impunément que la stagnation s'étend sur les dis-
tricts manufacturiers de la Grande-Bretagne. — Des insur-
rections en Irlande, des troubles sur le continent, qui vien-
nent interrompre le commerce britannique et diminuer dans
sa clientèle la puissance de consommation, ce sont encore
des causes évidentes de gêne, d'embarras et de perturba-
tions financières.
L'histoire industrielle de l'Angleterre nous apprend
qu'une seule de ces causes a toujours suffi pour déterminer
une crise dans ce pays.
Or, il est arrivé que, juste au moment où sir Robert Peel
a introduit la Réforme, tous ces fléaux à la fois, et à un de-
gré d'intensité jusqu'alors inconnu, sont venus fondre sur
l'Angleterre.
Il en est résulté, pour le peuple, de grandes souffrances,
et aussitôt Vidée préconçue de sécrier : Vous le voyez, c'est
la Réforme qui écrase le peuple !
Mais, je le demande : Est-ce donc la Réforme financière
et commerciale qui a amené deux pertes successives de ré-
colte en 1845 et 1846, et forcé l'Angleterre à dépenser deux
milliards pour remplacer le blé perdu ?
Est-ce la Réforme financière et commerciale qui a causé
la destruction de la pomme de terre en Irlande, pendant
quatre années, et forcé l'Angleterre de nourrir, à ses frais,
tout un peuple affamé ?
Est-ce la Réforme financière et commerciale qui a fait
avorter le coton deux années de suite en Amérique, et
PAIX ET LIBERTE. 4 29
croit-oii que le maintien de la taxe à l'entrée eût été un re-
mède efficace ?
Est-ce la Réforme tinancière et commerciale qui a fait
naître et développé le Railway-man ia, et soustrait brusque-
ment deux ou trois milliards au travail productif et accou-
tumé, pour les jeter dans des entreprises qu'on ne peut ter-
miner ; folie, qui, d'après tous les observateurs, a fait plus
de mal actuel que tous les autres fléaux réunis ?
Est-ce la Réforme financière et commerciale qui a allumé
sur le continent le feu des révolutions, et diminué l'absorp-
tion de tous les pniduits britanniques ?
Ah ! quand je songe à cette combinaison inouïe d'agents
destructeurs coopérant dans le même sens ; à ce tissu serré
de calamités de toutes sortes accumulées , par une fatalité
sans précédents, sur une époque déterminée, je ne puis
m'empècher de conclure juste au rebours de Vidée précon-
çue, et ie me demande : Que serait il advenu de l'Angle-
terre, de sa puissance, de sa grandeur, de sa richesse, si la
Providence n'avait suscité un honuiie au moment précis et
solennel ? Tout n'eùt-il pas été emporté dans une ett'royable
convulsion ? Oui, je le crois sincèrement, la Réforme qu'on
accuse des maux de l'Angleterre les a neutralisés en partie.
Et le peuple anglais le comprend, car, bien que la partie la
plus délicate de cette réforme, le Libre-Échange, ait été sou-
mis, dès son avènement, aux épreuves les plus rudes et les
plus inattendues, la foi populaire n'en a pas été ébranlée et,
au moment où j'écris, l'œuvre commencée se poursuit et
marche vers son glorieux accomplissement.
Repassons donc le Détroit, et que la confiance nous ac-
compagne ; il n'y a pas lieu de la laisser de l'autre côté de
la Manche.
Nous sommes au budget des Recettes. L'Assemblée a déjà
dégrevé le sel et le port des lettres. Dans mon opinion, elle
doit agir de même pour les boissons. Sur ctt aiti( le, je
4;iO PAMPHLETS.
pense que l'État de\Tait consentir à perdre cinquante mil-
lions. Il faudrait, autant que possible, distribuer la taxe res-
tante sur la totalité des vins consommés. On comprend que
trente à quarante millions, répartis sur quarante-cinq mil-
lions d'hectolitres, seraient beaucoup plus faciles à payer que
cent millions accumulés sur une quantité trois fois moin-
di'e. Il faudrait aussi diminuer les frais et surtout les en-
traves qu'entraîne le mode actuel de perception.
L'Etat devra consentir encore à baisser considérablement
les droits sur le sucre et le café. L'accroissement de con-
sommation résoudra à 1» fois la question fiscale et la ques-
tion coloniale.
Une autre grande et populaire mesure serait l'abolition de
l'octroi. A ce sujet , j'ai été frappé du parti que l'on pour-
rait tirer d'un avis ouvert par M. Guichard. Tout le monde
reconnaît qu'une taxe sur le revenu serait juste et conforme
aux vrais principes. Si l'on recule, c'est devant les difficultés
d'exécution. On redoute pour l'État, et je crois avec raison,
la lourde responsabilité que feraient peser sur lui les inves-
tigations importunes dont cet impôt paraît inséparable. Il
n'est pas bon que le gouvernement républicain se montre
au contribuable sous la figure d'un avide inquisiteur. Dans
la Commune, les fortunes se connaissent. Elles s'y peuvent
apprécier en famille, et si on lui donnait la faculté d'établir
l'impôt du revenu dans le but précis de remplacer l'octroi,
il est vraisemblable que cette transformation, fondée sur la
justice, serait favorablement accueillie. A la longue, la
France se préparerait ainsi le cadastre des fortunes mobi-
lières et les moyens de faire entrer dans la voie de la vérité
son système contributif. Je ne pense pas qu'une telle me-
sure, qui aurait encore l'avantage de commencer la décen-
tralisation, soit au-dessus d'un homme d'État habile. Elle
n'eut certes pas fait reculer Napoléon.
Je suis forcé de dire un mot de la douane; et , pour me
PAIX ET LIBERTE. 431
mettre à l'abri des préventions que je vois d'ici s'éveiller, je
ne la considérerai qu'au point de vue fiscal, puisque aussi
bien il ne s'agit que du budget. Ce n'est pas que je ne sois
fortement tenté de faire une pointe d^ns le Libre- Échange;
mais ne me comparera-t-on pas à ce brave général, célèbre
par sa prédilection pour l'hippiatrique ? A quelque point
de l'horizon intellectuel que vous placiez le point de départ
de la conversation, chimie, physique, astronomie, musique
ou marine, vous le verrez bientôt enfom'cher le cheval de
selle, et vous serez bien forcé de monter en croupe après
lui. Nous avons tous une idée chérie, un dada, en style
shandyen. Mon idée chérie, pourquoi ne l'avouerais-jepas?
c'est la LIBERTÉ ; et s'il m'arrive de défendre plus particu-
lièrement la liberté d'échanger, c'est qu'elle est, de toutes, la
plus méconnue et la plus compromise.
Examinons donc la douane, au point de vue fiscal, et que
le lecteur me pardonne si, m'échappant par la tangente,
j'effleure quelque peu la question de droit, de propriété,
de liberté.
Un des plus sincères et des plus habiles protectionistes
de ce pays, M. Ferrier, avouait que, si l'on \ oulait conserver
à la douane le caractère fiscal, on en pourrait tirer le double
de revenu pour le Trésor. Elle donne environ cent millions;
donc, indépendamment de la charge que la protection nous
impose comme consommateurs, elle nous fait perdre cent
millions comme contribuables. Car il est bien clair que ce
que le fisc refuse de recouvrer par la douane, il faut (pi'il
le demande à d'autres impôts. Ce mécanisme vaut la peine
d'être scruté.
Supposons que le Trésor a besoin de 100. Supposons en-
core que, si le fer étranger pouvait entrer moyennant un
droit laisonnable, il fournit 5 au revenu. Mais une classe
d'industriels représente qu'elle a avantage à ce que le fei-
étranger n'entre pas. La loi, prenant son parti, décrète la
432 PAMPHLETS.
prohibition, ou, ce qui revient au même, un droit prohi-
bitif. En conséquence, toute occasion de perception est vo-
lontairement sacrifiée. Les 5 ne rentrent pas ; et le Trésor
n'a que 95. Mais conmie nous avons admis qu'il a besoin
de 100, nous devons bien consentir à ce qu il nous prenne
5 de quelque autre manière, par le sel, par la poste ou par
le tabac.
Et ce qui se passe pour le fer se reproduit à propos de
tous les objets de consommation imaginables.
Quelle est donc , en présence de ce bizarre régime , la
condition du consommateur -contribuable?
La voici.
1° Il paie un impôt considérable destiné à entretenir une
vaste armée à la frontière, armée qui est placée là, à l'insti-
gation , pour compte , et au profit du maître de forges ou
tout autre privilégié dont elle fait les affaires.
2" Il paie le fer au-dessus de son prix naturel.
.3° Il lui est défendu de faire la chose contre laquelle l'é-
tranger lui aurait livré son fer ; car empêcher une valeur
d'entrer, c'est empêcher, du même coup, une autre valeur
de sortir.
A° Il paie un impôt pour combler le vide du Trésor ; car
prévenir une^importation, c'est prévenir une perception, et,
les besoins du fisc étant donnés, si une perception manque,
il faut bien la remplacer par une autre.
Voilà, certes, pour le consommateur-contribuable, une po-
sition singulière. Est-elle plus malheureuse que ridicule ou
plus ridicule que malheureuse ? On pourrait être embar-
rassé pour répondre.
Et tout cela pourquoi? Pour qu'un maître de forges ne
tire de son travail et de sou capital aucun profit extraordi-
naire, mais seulement pour qu'il soit en mesure de s'atta-
quer à de plus grandes difficultés de production !
Quand donc se décidera-t-on , en ces matières, par la
PAIX ET LIBEIOE. 4 33
considération du grand nombre et non du petit nombre ?
L'intérêt du grand nombre, voilà la règle économique qui
n'égare jamais, car elle se confond avec la justice.
Il faut bien convenir d'une chose : c'est que, pour que la
protection tut juste, sans cesser d'être désastreuse , il fau-
drait au moins qu'elle fût égale pour tous. Or, cela est-il
même abstractivement possible?
Les hommes échangent entre eux ou des produits contre
des produits, ou des produits contre des services, ou des
services contre des services. Même, comme les produits
n'ont de valeur qu'à cause des services dont ils sont l'occa-
sion, on peut affirmer que tout se réduit à une mutualité de
services.
Or, la do'.iane ne peut évidemment protéger que ce genre
de services dont la valeur s'est incorporée dans un produit
matériel, susceptible d'être arrêté ou saisi à la frontière. Elle
est radicalement impuissante à protéger, en en élevant la va-
leur, les services «lirects rendus par le médecin, l'avocat, le
prêtre, le magistrat, le militaire, le négociant, riionime de
lettres, l'artiste, l'artisan, ce qui constitue déjà une partie
notable de la population. Elle est également impuissante à
protéger l'iionnue qui loue son travail, car celui-ci ne vend
pas des produits, mais rend des services. Voilà donc encore
tous les ouvriers et journaliers exclus des prétendus avan-
tages de la protection. xMais si la protection ne leur profite
pas, elle leur nuit; et, ici, il faut bien découvrir le contre-
coup dont doivent se ressentir les protégés eux-mêmes.
Les deux seules classes protégées, et cela dans une me-
sure fort inégale, ce sont les maimfacturiers et les agricul-
teurs. Ces deux classes voient une providence dans la
douane, et cependant nous sommes témoins qu'elles ne
cessent de gémir sur leur détresse. 11 faut bien (|ue la pro-
tection n'ait pas eu à leur égard toute retticacilè ([u'eliesen
attendaient. Qui osera dire que l'agriculture et les manufac-
OEuvrcs comylclts, l. V. *^
434 PA31PHLETS.
tures sont plus prospères dans les pays les plus protégés,
comme la France, l'Espagne, les Etats Romains, que chez
les peuples qui ont fait moins bon marché de leur liberté,
comme les Suisses, les Anglais, les Belges, les Hollandais,
les Toscans?
C'est qu'il se passe, relativement à la protection, quel-
que chose d'analogue ou plutôt d'identique à ce que nous
avons constaté tout à l'heure pour l'impôt. Comme il y aune
limite à la taxation profitable , il y en a une à la protection
profitable. Cette limite, c'est l'anéantissement de la faculté de
consommer, anéantissement que tend à amener la protec-
tion de même que l'impôt. Le fisc prospère par la prospé-
rité des contribuables. De même, une industrie ne vaut que
par la richesse de sa clientèle. Il suit de là que, lorsque le
fisc ou le monopole cherchent leur développement dans des
moyens qui ont pour effet nécessaire de ruiner le consom-
mateur, l'un et l'autre entrent dans le même cercle vicieux.
Il arrive un moment où plus ils renforcent le chiffre Je la
taxe, plus ils affaiblissent celui de la recette. Les protégés
ne peuvent se rendre compte de l'état de dépression qui
pèse sur leur industrie, malgré les faveurs du régime prohi- •
bitif. Comme le fisc, ils cherchent le remède dans l'exagé-
ration de ce régime. Qu'ils se demandent donc enfin si ce
ne sont pas ces faveurs mêmes qui les oppriment. Qu'ils
contemplent la moitié, les deux tiers de notre population,
réduite, par l'effet de ces injustes faveurs, à se priver de
fer, de viande, de drap, de blé, à construire des charrues
avec des branches de saule, à se vêtir de bure, à se nourrir
de millet, comme les oiseaux, ou de châtaignes, comme
des créatures moins poétiques (^) !
Puisque je me suis laissé entraîner à cette dissertation,
('} V. au tome IV, page 163, le chapitre intitulé Cherté, Bon mar-
ché.. (A'ote de l'éditeur.)
PAIX ET LIBERTE. 4;Jo
qu'il me soit permis de la terminer par une espèce d'apo-
logue.
Il y avait, dans un parc royal, une multitude de petites
pièces d'eau, toutes mises en communication les unes avec
les autres par des conduits souterrains, de telle sorte que
l'eau avait une tendance invincible à s'y établir dans un
parfait niveau. Ces réservoirs étaient alimentés par un
grand canal. L'un d'eux, quelque peu ambitieux, voulut
attirer vers lui une grande partie de l'approvisionnement
destiné à tous. Il n'y aurait pas eu grand mal, à cause de
l'inévitable nivellement qui devait suivre la tentative, si le
moyen imaginé par l'avide et imprudent réservoir n'avait
entraîné une déperdition nécessaire de liquide, dans le canal
d'alimentation. On devine ce qui arriva. Le niveau baissa
partout, même dans le réservoir favorisé. Il se disait, car
dans les apologues il n'y a rien qui ne parle, même les ré-
servoirs : « C'est singulier, j'attire à moi plus d'eau qu'au-
trefois; je réussis pendant un moment imperceptible à me
tenir au-dessus du niveau de mes frères, et cependant, je
vois avec douleur que nous marchons tous, moi comme les
autres, vers la complète siccité. » Ce réservoir-là, aussi
ignorant sans doute en hydraulique qu'en morale, fer-
mait les yeux à deux circonstances : l'une, c'est la commu-
nication souterraine de tous les réservoirs entre eux, obsta-
cle invincible à ce qu'il profitât d'une manière exclusive et
permanente de son injustice; l'autre, la déperdition géné-
rale cf^ li(iuide inhérente au moyen imaginé par lui, et qui
devait amener fatalement une depi^ession générale et conti-
nue du niveau.
Or, je dis que l'ordre social présente aussi ces deux cir-
constances et qu'on raisonne mal, si l'on n'en tient compte.
Il y a d'abord entre toutes les industries des conmiunica-
tions cachées, des transmissions de travail et de capital, qu[
ne permettent pas à l'une d'elles d'élever son niveau nor-
4 36 l'AMPliLElS.
mal au-dessus des autres dune manière permanente. 11 y a
ensuite, dans le moyen imaginé pour réaliser Tinjustice,
c'est-à-dire dans la protection, ce vice radical qu'elle im-
plique une perte définitive de richesse totale ; et, de ces
deux circonstances, il suit que le niveau du bien-être baisse
partout, même au sein des industries protégées, comme
celui de l'eau , même au sein de l'avide et stupide
réservoir.
Je savais bien que le Libre-Echange m'entraînerait hors
de ma voie. Passion! passion! ton empire est irrésistible!
Mais revenons au fisc.
Je dirai aux protectionistes : ne consentirez-vous pas, en
vue des nécessités impérieuses de la République, à mettre
quelque borne à votre avidité ? Quoi ! quand le Trésor est
aux abois, quand la banqueroute menace d'engloutir votre
fortune et votre sécurité, quand la douane nous offre une
planche de salut vraiment providentielle, quand elle peut
remplir les caisses publiques sans nuire aux masses, mais
au contraire en les soulageant du poids qui les opprime,
serez-vous inflexibles dans votre égoïsme? Vous devriez,
de vous-mêmes, dans ce moment solennel et décisif, faire
sur l'autel de la patrie le sacrifice, -^ ce que vous appelez
et ce que très-sincèrement vous croyez être — le sacrifice
d'une partie de vos privilèges. Vous en seriez récompensés
par l'estime publique, et, j'ose le prédire, la prospérité
matérielle vous serait donnée par surcroît.
Est-ce donc trop exiger que de vous demander de sub-
stituer aux prohibitions, devenues incompatibles avec notre
loi constitutionnelle, des droits de 20 à 30 pour cent? une
réduction de moitié au tarif du fer et de l'acier, ces mus-
cles du travail ; de la houille, ce pain de l'industrie ; de la
laine, du lin, du coton, ces matériaux de la main-d'œuvre ;
du blé et de la viande, ces principes de force et de vie ?
l'ALV El LlltEHTE. 4 37
Mais je vois que vous devenez raisonnables (M; vous ac-
cueillez mon humble requête, et nous pouvons maintenant
jeter un coup d'oeil, tant moral que financier, sur notre
budget vraiment rectifié.
Voilà d'abord bien des choses devenues enfin accessibles
aux mains ou aux lèvres du peuple : le sel , le port des
lettres, les boissons, le sucre, le café, le fer, l'acier, le com-
bustible, la laine, le lin, le coton, la viande et le pain î Si
l'on ajoute à cela l'abolition de l'octroi, la profonde modi-
fication, sinon l'abolition complète de cette terrible loi du
recrutement, terreur et fléau de nos campagnes ; je le de-
mande, la République n'aura-t-elle pas enfoncé ses racines
dans toutes les fibres des sympathies populaires ? Sera-t-il
facile de l'ébranler ? Faudra-t-il cinq cent mille baïonnettes
pour être l'eflroi des partis... ou leur espérance? Ne se-
rons-nous pas à l'abri de ces commotions efi'royables, dont
il semble que l'air même soit maintenant chargé? Ne pour-
rons-nous pas concevoir l'espoir fondé que le sentiment dn
bien-être, et la conscience que le pouvoir est enfin entré
résolument dans la voie de la justice, fasse renaître le tra-
vail, la confiance, la sécurité et le crédit? Est-il chimérique
de penser que ces causes bienfaisantes réagiront sur nos
finances plus sûrement que ne pourrait le faire un surcroit
de taxes et d'entraves?
Et quant à notre situation financière actuelle et immé-
diate, voyons comment elle sera attectée.
Voici les réductions résultant du système proposé :
(>) Dans le pamphlet Spoliation et Loi, qui commence ce volume,
on a pu voir que l'auteur n'avait pas tardé à reconnaître combien il
s'était trompé, en s'imaginant que les protectionisles étaient devenus
raisonnables. Mais il est vrai qu'au commencement de 1849 ils se
montraient beaucoup plus Iraitables qu'ils ne le furent un an plus
tard.
(Note ie {éditeur.)
i38 PAMPHLETS.
2 millions», poste.
45 millions, sel.
60 millions, boissons.
3:5 mil, ions, sucre et café, ci 130, 0^10,000
Ce n'i'St pas irop se flatter que d'attendre
30 millions de plus par l'accroisse-
ment de i;i consommation générale et
par le caractère fiscal rendu à la
douane, ci, à déduire 30,000,000 fr.
Total de la perte de revenu provenant
de la réforme 1 00, 0( 0,000 fr.
— Perte qui doit diminuer, par sa nature, d'année en
année.
Diminuer les impôts (ce qui ne veut pas toujours dire
diminuer les recettes) voilà donc la première moitié du pro-
gramme financier républicain. — Vous dites : en face du
déficit, cela est bien liardi. Et moi je réponds : non, ce
n'est pas hardiesse, cest prudence. Ce qui est hardi, ce qui
est téméraire, ce qui est insensé, c'est de persévérer dans
la voie qui nous a rapprochés de l'abime. Et voyez oïi
vous en êtes ! Vous ne l'avez pas caché : l'impôt indirect
vous donne des inquiétudes, et quant à l'impôt direct lui-
même, vous ne comptez sur son recouvrement qu'à la con-
dition d'y employer des colonnes mobiles. Sommes-nous
donc sur la terre des miri et des razzias? Comment les
choses n'en seraient-elles pas arrivées là? — Voilà cent
hommes; ils se soumettent à une cotisation afin de consti-
tuer, pour leur sûreté, une force commune. Peu à peu, on
détourne cette force commune de sa destination et on
met à sa charge une foule d'attributions irrationnelles. Par
ce fait, le nombre des hommes qui vivent sur la cotisation
s'accroît, la cotisation elle-même grossit et le nombre des
cotisés diminue. Le mécontentement, la désaffection s'en
mêlent, et que va-t-on faire ? rendre la force commune à
PAIX Kl LIBERTÉ. *:5^
sa destination Y Ce serait trop vnli;aire, et, dit-on, tropiiardi.
Nos liommes d'État sont pins avisés ; ils imaginent de dimi-
nuer encore le nombre des payants pour augmenter celui
des payés ; il nous faut de nouvelles taxes, disent-ils, pour
entretenir des colonnes mobiles , et des colonnes mobiles
pour recouvrer les nouvelles taxes ! — Et l'on ne veut pas
voir là un cercle vicieux ! — Nous arriverons ainsi à ce
beau résultat, que la moitié des citoyens sera occupée h
comprimer et rançonner l'autre moitié. Voilà ce ([u'on ap-
pelle de la politique sage et pratique. Tout le reste n'est
qu'utopie. Donnez-nous encore quelques années, disent les
financiers, laissez-nous pousser à bout le système, et vous
verrez que nous arriverons enfin à ce fameux équilibre ,
que nous poursuivons depuis si longtemps, et qu'ont dérangé
précisément ces procédés que, depuis vingt ans, nous met-
tons en œuvre.
Il n'est donc pas si paradoxal qu'il le semble, au premier
coup d'œil, de prendre la marche inverse, et de chercher
l'équilibre dans l'allégement des taxes. Est-ce que l'équilibre
méritera moins ce nom , parce qu'au lieu de le chercher
à irSOO millions on le rencontrera à 1200?
Mais cette première partie du programme républicain
appelle impérieusement son complément nécessaire : la
diminution des dépenses. Sans ce complément, le système
€st une utopie, j'en conviens. Avec ce complément, je défie
qui que ce soit, sauf les intéressés, d'oser dire qu'il no va
pas droit au but, et par le chemin le moins périlleux.
J'ajoute que la diminution des dépenses doit être supé-
rieure à celle des recettes; sans cela on courrait en vain
après le nivellement.
Enfin, il faut bien le dire, un ensemble de mesures ainsi
compris ne peut donner, dans un seid exercice, tous les
résultats qu'on a droit d'en attendre.
On a vu, quant aux recettes, (|ut', pour mettre en elles
440 PAMPHLETS.
celte force de croissance qui a son principe dans la prospé-
rité générale , il fallait commencer par les faire reculer.
C'est dire que le temps est nécessaire au développement
de cette force.
Il en est ainsi des dépenses ; leur réduction ne peut être
que progressive. En voici une raison, entre autres.
Quand un gouvernement a porté ses frais à un chiffre
exagéré et accablant, cela signifie, en d'autres termes, que
beaucoup d'existences sont attachées à ses prodigalités et
s'en nourrissent. L'idée de réaliser des économies sans
froisser personne implique contradiction. Arguer de ces
soufiVances contre la réforme qui les implique nécessaire-
ment, c'est opposer une fin de non-recevoir radicale à tout
acte réparateui', c'est dire: « Par cela même qu'une in-
justice s'est introduite dans le monde, il est bon qu'elle s'y
perpétue k jamais. » — Éternel sophisme des adorateurs des
abus.
Mais de ce que des souffrances individuelles sont la con-
séquence forcée de toute reforme , il ne s'ensuit pas qu'il
ne soit du devoir du législateur de les adoucir autant qu'il
est en lui. Je ne suis pas, quant à moi, de ceux qui admet-
tent que quand un membre de la société a été par elle attiré
vers une carrière, quand il y a vieilli, quand il s'en est fait
mie spécialité, quand il est incapable de demander à toute
autre occupation des moyens d'existence, elle le puisse
jeter, sans feu ni lieu, sur la place publique. Toute sup-
pression d'emploi grève donc la société d'une charge tem-
poraire commandée par l'humanité et , selon moi, par la
stricte justice.
Il suit de là que les modifications apportées au budget des
dépenses, non plus que celles introduites au budget des re-
cettes, ne peux ent produire immédiatement leurs résultats ;
ce sont des germes dont la nature est de se développer, et
le système complet implique que les dépenses décroîtront
PAIX ET LIBERTÉ. 4 i 1
d'année on année avec les extinctions, que les recettes gros-
siront d'année en année parallèlement à la prospérité géné-
rale, de telle sorte que le résultat final doit être l'équilibre
ou quelque chose de mieux.
Quant à la prétendue désaffection qui pourrait se mani-
fester, dans la classe si nombreuse des fonctionnaires, j'a-
voue qu'avec les tempéraments auxquels je viens de faire
allusion, je ne la crains pas. Le scrupule est d'ailleurs sin-
gulier. Il n'a jamais arrêté, que je sache, les destitutions en
masse après chaque révolution. Et pourtant, quelle diffé-
rence ! chasser un employé pour donner sa place à un autre,
c'est plus que froisser ses intérêts, c'est blesser en lui la di-
gnité et le sentiment énergique du droit. Mais quand une ré-
vocation, d'ailleurs équitablement ménagée, résulte d'une
suppression d'emploi, elle peut nuire encore, elle n'irrite
pas. La blessure est moins vive, et celui qu'elle atteint se
console par la considération d'un avantage public.
J'avais besoin de soumettre ces réflexions au lecteur au
moment de parler de réformes profondes, qui entraînent
de toute nécessité la mise en disponibilité de beaucoup de
nos concitoyens.
ie renonce à passer en revue tous les articles de dépenses
sur lesquels il me paraîtrait utile et politique de faire des
retranchements. Le budget c'est toute la politique. Il s'enfle
ou diminue selon que l'Opinion publique exige plus ou
moins de l'État. A quoi servirait de montrer que la sup-
pression de tel service gouvernemental entraîne telle éco-
nomie importante, si le contribuable lui-même préfère le
service à l'économie ? Il y a des réformes qui doivent être
précédées de longs débats, d'une lente élaboration de l'o-
pinion publique; et je ne vois pas pourquoi je m'engage-
rais dans une voie où il est certain quelle ne me suivrait
pas. Aujourd'hui même, l'Assemblée nationale a décidé
qu'elle ferait le premier budget républicain. Elle n'a plus
412 PAMPHLETS.
pour cette œuvre qu'un temps limité et fort court. En vue
de signaler une réforme immédiatement praticable , je dois
me détourner des considérations générales et philosophi-
ques qu'il était d'abord dans ma pensée de soumettre au
lecteur. Je me bornerai à les indiquer.
Ce qui rejette dans un avenir éloigné toute réforme finan-
cière radicale, c'est quVn France on n'aime pas la Liberté;
on n'aime pas à se sentir responsable de soi-même , on n'a
pas confiance en sa propre énergie, on n'est un peu rassm'é
que lorsqu'on sent de toutes parts l'impression des lisières
gouvernementales; — et ce sont justement ces lisières qui
coûtent cher.
Si, par exemple , on avait foi dans la liberté de l'ensei-
gnement, qu'y aurait-il à faire, sinon à supprimer le budget
de U instruction publique ?
Si l'on tenait véritablement à la liberté de conscience ,
comment la réaliserait-on autrement qu'en supprimant le
budget des cultes (*) ?
Si l'on comprenait que l'agriculture se perfectionne par
les agriculteurs, et le commerce par les commerçants, on
arriverait à cette conclusion : le budget de l'agriculture
et du commerce est une superfétation, que les peuples les
plus avancés ont soin de ne pas s'infliger.
Que si, sur quelques points, comme pour la surveillance,
l'Etat a nécessairement à intervenir en matière d'instruc-
tion, de cultes, de commerce, une Division de plus au mi-
nistère de l'Intérieur y suffirait ; il ne faut pas trois Minis-
tères pour cela.
Ainsi, la liberté, voilà la première et la plus féconde
source des économies.
Mais cette source n'est pas faite pour nos lèvres. Pour-
(1) Le Irailé passé entre nos pères et le clerg^é est un obstacle à
cette rOfoi'me si désirable. Justice avant tout.
PAIX ET LIBERTÉ. 443
quoi? Uniquement parce que l'Opinion la repousse (').
Nos enfants continueront donc, sous le monopole uni-
versitaire, à s'abreuver de fausses idées grecques et romai-
(ij Cet aveuglement de l'opinion publique attristait l'auteur, depuis
longtemps, et dés qu'une tentative pour consolider le bandeau pincé
sur les yeux de nos concitoyens lui était connue, il sentait le besoin
de la combattre. Mais, dans sa retraite de Muuron, les moyens de pu-
blicité lui manquaient. Aussi la lettre suivante, écrite par lui, depuis
nombre d'années, est-elle jusqu'à présent restée inédite.
I
A M. SAULNIER,
Editeur de la Revue britannique.
Monsieur,
Vous avez transporté de joie tous ceux qui trouvent le mot économie
absurde, ridicule, insupportable, bourgeois, mesquin. Le Journal des
Débats vous prône, le présdent du conseil vous cite et les faveur» du
pouvoir vous attendent. Qu'avez-vous fait cependant, Monsieur, pour
mériter tant d'applaudissements? Vous avez établi par des chiffres (ci
l'on sait que les chiffres ne trompent jamais), qu'il en coule plus aux
citoyens des Klats-Unis qu'aux sujets français pour être gouvernés.
D'où la conséquence rigoureuse (rigoureuse pour le peuple en effet),
qu'il est absurde de vouloir en France mettre des bornes aux profu-
sions du pouvoir.
Mais, Monsieur, j'en demande pardon à vous, aux centres et à la
statistique, vos chiffres, en les supposant exacts, ne me semblent pas
défavorables au gouvernement américain
En premier lieu, élablir qu'un gouvernement dépense plus qu'un
autre, ce n'est rien apprendre sur leur bonté relative. Si l'un d'eux,
par exemple, administre une nation naissante, qui a toutes ses roules
à percer, tous ses canaux à creuser, toutes ses villes à paver, tous ses
établissements publics à créer, il est naturel qu'il dépense plus que
4;elui qui n'a guère qu'à entretenir des établissements existants. Or,
vous le savez comme moi. Monsieur, dépenser ainsi c'est épargner,
c'est capitaliser. S'il s'agissait d'un agriculteur, confondriez-vous les
mises de fonds qu'exige un premier élablissemenl avec ses déprnses
annuelles ?
Cependant celle difTérenre de situalion Irés-imporlante n'.'niraîn»»,
44» PAMPHLETS.
lies, à s'imprégner de l'esprit guerrier et révolutionnaire
des auteurs latins, à scander les vers licencieux (rHorace, à
se rendre impropres à la vie des sociétés modernes ; nous
continuerons à n'être pas libres, et par conséquent à payer
d'après vos chiflFres, (|u'un surcroît de dépense de (rois francs pour
chaque citoyen de l'Union. Cet excédent est-il réel? Non, d'après vos
propres données. — Cela vous surprend, car vous avez fixé à 36 fr.
la contribution de chaque Américain, et à 33 fr. celle de chaque Fran-
çais ; or 36=33 + 3, en bonne arithmétique. — Oui, mais, en écono-
mie politique, 33 valent souvent plus que 36. Vous allez en juger.
L'argent, relativement à la main-d'œuvre et aux marchandises, n'a
pas autant de valeur aux Etals-Unis qu'en France. Vous fixez vous-
même le prix de la journée à 4 fr. 50 c. aux Etats-Unis et à I fr. 60 ç.
en France. Il en résulte^ je crois, qu'un Américain paie 36 fr. avec
huit journées, tandis qu'il faut à un Français vingt-deux journées de
travail pour payer 33 fr. — Il est vrai que vous dites aussi qu'on se
rachète des corvées aux Etats-Unis avec 3 fr. et que, par conséquent,
le prix de la journée y doit être établi à 3 fr. — A cela, deux ré-
ponses. On se rachète de la corvée, en France, avec 1 fr. (car nous
avons aussi nos corvées dont vous ne parlez pas) ; et ensuite, si la
journée aux États-Unis ne vaut que 3 fr., les Américains ne paient
plus 36 fr.. puisque, pour arriver à ce chifl're, vous avez porté à
4 fr. 50 c. toutes les journées que ces citoyens emploient à remplir
leurs devoirs de milii'iens, de corvéables, de jurés, elc.
Ce n'est pas la seule subtilité dont vous avez usé pour élever à
36 fr. la contribution annuelle de chaque Américain.
Vous imputez au gouvernement des Etals-Unis des dépenses dont
il ne se mêle en aucune façon. Pour justifier cette étrange manière
de procéder, vous dites que ces dépenses n'en sont pas moins sup-
portées par les citoyens. Mais s'agit-il de rechercher quelles sont les
dépenses volontaires des citoyens ou quelles sont les dépenses du
gouvernement ?
Un gouvernement est institué pour remplir certaines fonctions.
Quand il sort de son nltributii>n, il faut qu'il fasse un appel à la
bourse des citoyens et qu'il diminue ainsi cette portion de revenus
dont ils avaient la libre disposition. 11 devient à la fois spoliateur et
oppresseur.
Une nation qui e»t assez sage pour forcer son gouvernement à se
borner à garantir à chacun sa sûreté, et qui ne paie que ce qui est
PAIX ET LIBERTÉ. 445
notre servitude , car les peuples ne peuvent être tenus dans
la servitude qu'à gros frais.
Nous continuerons à voir l'agriculture et le commerce
languir et succomber sous l'étreinte de nos lois restrictives;
et, de plus, à payer la dépense de cette torpeur, car les en-
traves, les réglementations, les formalités inutiles, tout cela
ne peut être mis en œuvre que par des agents de la force
publique, et les agents de la force publique ne peuvent
vivre que sur le budget.
Et le mal, il faut bien le répéter, est sans remède actuel-
lement applicable, puisque l'opinion attribue à l'oppression
tout le développement intellectuel et industriel que cette
oppression ne parvient pas à étouffer.
Une idée aussi bizarre que funeste s'est emparée des es-
prits. Quand il s'agit de politique, on suppose que le moteur
social , si je puis m'exprimer ainsi , est dans les intérêts et
les opinions individuelles. On s'attache à l'axiome de Rous-
seau : La volonté générale ne peut errer. Et, sur ce principe,
on décrète avec enthousiasme le suffrage universel.
rigoureusement indispensable pour cela, consomme le reste de ses
revenus selon son génie, ses besoins et ses goûts.
Mais une naliun, cbez laquelle le gouvernemeni se mêle de tout,
ne dépense rien par elle et pour elle, mais par le pouvoir et pour le
pouvoir; et si le public français pense comme vous, Monsieur, qu'il
est indifférent que sa richesse passe par les mains des fonction-
naires, je ne désespère pas que nous ne soyons tous un jour logés,
nourris et vêtus aux frais del'Klat. Ce sont choses qui nous coûtent, et
d'après vous, il importe peu que nous nous les procurions par voie
de contribution ou par des achats directs. Le cas que nos ministres
font de cette opinion me persuade que nous aurons bientôt des babils
de leur façon, comme nous avons des prêtres, des avocats, des pro-
fesseurs, des médecins, des chevaux et du tabac de leur façon.
J'ai l'bunncur, etc.
FaiiuÉHic Bamiat.
(Note de l'éditeur.)
4i« PAMPHLETS.
Mais, à tous les autres points de vue, on adopte justement
l'hypothèse contraire. On n'admet pas que le mobile du
progrès soit dans l'individualité, dans son aspiration natu-
relle vers le bien-être, aspiration de plus en plus éclairée
par l'intelligence et guidée par l'expérience. Non. On part
de cette donnée que l'humanité est partagée en deux: D'un
côté, il y a les individus inertes, privés de tout ressort, de
tout principe progressif, ou obéissant à des impulsions dé-
pravées qui, abandonnées à elles-mêmes, tendent invinci-
blement vers le mal absolu; de l'autre, il y a l'être collectif,
la force commune, le gouvernement, en un mot, auquel on
attribue la science infuse, la naturelle passion du bien, et la
mission de changer la direction des tendances individuelles.
On suppose que, s"ils étaient libres, les hommes s'abstien-
draient de toute instruction, de toute religion, de toute in-
dustrie, ou, qui pis est, qu'ils rechercheraient l'instruction
pour arriver à l'erreur, la religion pour aboutir à l'athéis-
me, et le travail pour consommer leur ruine. Cela posé , il
faut que les individualités se soumettent à l'action régle-
mentaire de l'être collectif, qui n'est pourtant autre chose
que la réunion de ces individualités elles-mêmes. Or, je le
demande, si les penchants naturels de toutes les fractions
tendent au mal, comment les penchants naturels de l'entier
tendent-ils au bien ? Si toutes les forces natives de l'homme
se dirigent vers le néant, — où le gouvernement, qui est
composé d'hommes, prendra-t-il son point d'appui pour
changer cette direction (^) ?
Quoi quïl en soit, tant que cette bizarre théorie prévau-
dra, il faudra renoncer à la liberté et aux économies qui en
découlent. Il faut bien payer ses chaînes quand on les aime,
(') V. au tome IV, le pamphlet la Loi, page 342, et notamment le
passage compris dans les pages 381 à 386.
{Note de l'éditeur.)
l'Aix i:r I. iiEKTE. 1 i:
ciu' l'État ne nous donne j:iin;iis rien gratis, pas même des
fers.
Le budget n'est pas seulement toute la Politique, il est
encore , à bien des égards , la Morale du peuple. C'est le
miroir où, comme Renaud, nous pourrions voir l'image et
le châtiment de nos préjugés, de nos vices et de nos folles
prétentions. Ici encore, il y a des torrents de mauvaises dé-
penses que nous sommes réduits à laisser couler, car elles
ont pour cause des penchants auxquels nous ne sommes
pas prêts à renoncer; et quoi de plus vain que de vouloir
neutraliser l'etïet tant que la cause subsiste ? Je citerai ,
entre autres, ce que je ne crains pas d'appeler, quoique le
mot soit dur, \ esprit de mendicité , qui a envahi toutes les
classes, celle des riches comme celle des pauvres (*).
Assurément, dans le cercle des relations privées, le ca-
ractère français n'a pas de comparaison à redouter, en ce qui
concerne l'indépendance et la fierté. A Dieu ne plaise que
je diffame mon pays, encore moins que je le calomnie.
Mais je ne sais comment il s'est fait que les mêmes hommes
qui, même pressés par la détresse, rougiraient de tendre la
mains vers leurs semblables, perdent tout scrupule, pourvu
que l'Etat intervienne et voile aux yeux de la conscience
la bassesse d'un tel acte. Dès que la requête ne s'adresse
(>; Nous trouvons dans les manuscrits de l'aulcui' la pensée sui-
vante, qui se rapporte au sujet spécial dont il s'occupe ici :
« Pourquoi nos finances sont-elles dérangées ?» — « Farce que,
« pour les Représentants, il n'y a rien de plus facile que de voter
« une Dépense, et rien de plus diflicile que de voter une Hecelle. »
< Si vous l'aimez mieux,
« Parce que les Traitements sont fort doux et les Impôts fort
« durs. »
« J'en sais encore une raison. >^
« Tout le monde veut vivre aux dépens de l'État, et on oublie que
« l'État vil aux dépens de tout le monde. »
{iVole de l'éditeur.)
4 48 PAMPHLETS.
pas à la libéralité individuelle, dès que l'État se fait l'inter-
médiaire de l'œuvre, il semble que la dignité du solliciteur
soit à couvert , que la mendicité ne soit plus une honte ni
la spoliation une injustice. Agriculteurs, manufacturiers,
négociants, armateurs, artistes, chanteurs, danseurs,
hommes de lettres, fonctionnaires de tout ordre, entrepre-
neurs, fournisseurs, banquiers, tout le monde demande, en
France, et tout le monde s'adresse au budget. Et voici que
le peuple, en masse, s'est mis de la partie. L'un veut des
places, l'autre des pensions, celui-ci des primes, celui-là
des subventions, ce cinquième des encouragements, ce
sixième des restrictions, ce septième du crédit, ce huitième
du travail. La société tout entière se soulève pour arracher,
sous une forme ou sous une autre, une part au budget ; et,
dans sa fiè\Te californienne, elle oublie que le budget n'est
pas un Sacramento où la nature a déposé de l'or, mais qu'il
n'en contient que ce que cette société quêteuse elle-même
y a versé. Elle oublie que la générosité du pouvoir ne peut
jamais égaler son avidité, puisque, sur ce fonds de larges-
ses, il faut bien qu'il retienne de quoi payer le double ser-
vice de la perception et de la distribution.
Afin de donner à ces dispositions, quelque peu abjectes,
l'autorité et le vernis d'un Système, on les a rattachées à ce
qu'on nomme le principe de la Solidarité, mot qui , ainsi
entendu, ne signifie autre chose que l'effort de tous les ci-
toyens pour se dépouiller les uns les autres, par l'interven-
tion coûteuse de l'État. Or, on comprend qu'une fois que
V esprit de mendicité devient système et presque science, en
fait d'institutions ruineuses, l'imagination n'a plus debornes.
Mais, j'en conviens, il n'y a rien à faire en ce moment de
ce côté, et je termine par cette question : Pense-t-on que
l'esprit de mendicité, quand il est porté au point de pousser
toute la nation au pillage du budget, ne compromette pas
plus encore la sécurité que la fortune publique?
PAIX ET LIBERTE. 449
Parla même cause, mie autre économie considérable nous
est encore invinciblement interdite. Je veux parler de l'Al-
gérie. Il faut s'incliner et payer, jusqu'à ce que la nation ait
compris que transporter cent hommes dans une colonie, et
y transporter du même coup dix fois le capital qui les fe-
rait vivre en France, ce n'est soulager personne mais grever
tout le monde.
Cherchons donc ailleurs les moyens de salut.
Le lecteur voudra bien reconnaître que, pour un utopiste,
je suis de bonne composition en fait de retranchements.
J'en passe, et des meilleurs. Restrictions à toutes nos plus
précieuses libertés, manie des sollicitations, infatualion
d'une funeste conquête, jai tout concédé à l'Opinion.
Qu'elle me permette de prendre ma revanche et d'être
quelque peu radical, en fait de politique extérieure.
Car enfin, si elle prétend fermer l'accès à toute réforme,
si elle est décidée d'avance à maintenir tout ce qui est, à
n'admettre aucun changement sur quoi que ce soit qui con-
cerne nos dépenses, alors tout mon système croule, tous les
plans financiers sont impuissants ; il ne nous reste autre
chose à faire que laisser le peuple fléchir sous le poids des
taxes, et marcher tête baissée vers la banqueroute, les ré -
volutions, la désorganisation et la guerre sociale.
En abordant notre politique extérieure, je commencerai
par établir nettement ces deux propositions, hors desquel-
les, j'ose le dire, il n'y a pas de salut.
1° Le développement de la force brutale n'est pas néces-
saire et est nuisible à l'influence de la France.
2° Le développement de la force brutale n'est pas néces-
saire et est nuisible à notre sécurité extérieure ou intérieure.
De ces deux propositions, il en sort, comme conséquence,
une troisième, et c'est celle-ci :
Il faut désarmer sur terre et sur mer, et cela au plus tôt.
Faux patriotes ! donnez-vous-en à cœur joie. Un jour
CF.H,<tf cnmpl'etrs, I. V 29
i50 PAMPHLETS.
VOUS m'appelâtes ^ra?/re, parce que je demandais la Libert»';
que sera-ce aujourd'lmi que j'invoque la Paix (^)?
Ici encore, on rencontre comme obstacle, au premier
chef, l'opinion publique. Elle a été saturée de ces mots :
grandeur nationale, puissance, influence, prépondérance,
prépotence ; on lui répète sans cesse qu'elle ne doit pas dé-
choir du rang qu'elle occupe parmi les nations; après avoir
parlé à son orgueil, on s'adresse à son intérêt. On lui dit
qu'il faut manifester les signes de la force pour appuyer d'u-
tiles négociations; qu'il faut promener sur toutes les mers
le pavillon français pour protéger notre commerce et com-
mander les marchés lointains.
Qu'est-ce que tout cela ? Ballon gonflé, qu'un coup d'é-
pingle suffit à détendre.
Où est aujourd'hui l'influence? Est-elle à la gueule des
canons ou à la pointe des baïonnettes ? Non, elle est dans
les idées, dans les institutions et dans le spectacle de leur
succès.
Les peuples agissent les uns sur les autres par les arts,
par la littérature, par la philosophie, par le journalisme, par
les transactions commerciales, par l'exemple surtout; et
s'ils agissent aussi quelquefois par la contrainte et la me-
nace, je ne puis croire que ce genre d'influence soit de na-
ture à développer les principes favorables aux progrès de
l'humanité.
La renaissance de la littérature et des arts en Italie, la
révolution de 1088, en Angleterre, l'acte d'indépendance
des Etats-Unis, ont sans doute concouru à cet élan généreux
qui, en 89, fit accomplir de si grandes choses à nos pères.
En tout cela, où vuyons-nous la main de la force brutale ?
[') Allusion à l'inepte accusation portée contre les libre-échan-
gistes d'èlfe vendus à l'Anglelerre.
{Note de l'éditeur.)
PAIX ET LIBERTE. 451
On dit : le triomphe des armes françaises, au commence-
jnent de ce siècle, a semé partout nos idées et laissé sur
toute la surface de l'Europe l'empreinte de notre politique.
Mais savons-nous, pouvons-nous savoir ce qui serait ar-
rivé dans une autre hypothèse? Si la France n'eût pas été
attaquée, si la révolution poussée à bout par la résistance
neùt pas glissé dans le sang, si elle n'eût pas abouti au
despotisme militaire, si au lieu de contrister, effrayer, et
soulever l'Europe, elle lui eût montré le sublime spectacle
d'un grand peuple accomplissant paisiblement ses desti-
nées, d'institutions rationnelles et bienfaisantes, réalisant le
bonheur des citoyens; y a-t-il personne qui puisse affirmer
qu'un tel exemple n'eût pas excité, autour de nous, l'ardem*
des opprimés et affaibli les répugnances des oppresseurs?
\' a-t-il persoime qui puisse dire que le triomphe de la dé-
mocratie, en Europe, ne serait pas, à Theure qu"il est, plus
avancé? Qu'on calcule donc toute la déperdition de temps,
d idées justes, de richesses, de force réelle que ces grandes
guerres ont coûté à la démocratie, (ju'on tienne compte des
doutes qu elles ont jetés, pendant un quart de siècle, sur le
droit populaire et sur la vérité politique !
Et puis, comment se fait-il qu'il n'y ait pas assez d'im-
partialité, au fond de notre conscience nationale, pour
comprendre combien nos prétentions à imposer une idée,
par la force, blessent au cœur nos frères du dehors? Quoi !
nous, le peuple le plus susceptible de l'Europe ; nous, qui,
avec raison, ne souffririons pas l'intervention d'un régiment
anglais, fût-ce pour venir ériger sur le sol de la patrie la
statue de la liberté, et nous enseigner la perfection sociale
elle-même ; quand tous, jusqu'aux vieux débris de Coblentz,
nous sonmies d'accord sur ce point qu'il faudrait nous unir
pour briser la main étrangère qui viendrait, armée, s'im-
miscer dans nos tristes débats, c'est nous qui avons tou-
jours sur les lèvres ce mot irritant : prépondérance; et nous
4o2 PAMPHLETS.
ne savons montrer la liberté à nos frères, qu'une épée au
poing tournée vers leur poitrine! Comment en sommes-nous
venus à nous imaginer que le cœur humain n'est pas par-
tout le même ; qu'il n'a pas partout la même fierté, la même
horreur de la dépendance?
Mais enfin, cette Prépondérance illibérale que nous pour-
suivons avec tant d'aveuglement et, selon moi, avec tant
d'injustice, où est-elle, et l'avons-nous jamais saisie? Je
vois bien les efforts, mais je ne vois pas les résultats. Je vois
bien que nous avons, depuis longtemps, une immense, ar-
mée, une puissante marine, qui éci'asent le peuple, ruinent
le travailleur, engendrent la désaffection, nous poussent
vers la banqueroute, nous menacent de calamités effroya-
bles sur lesquelles les yeux même de l'imagination tremblent
de se fixer; je vois tout cela, mais la prépondérance, je ne
la vois nulle part, et si nous pesons dans les destinées de
l'Europe, ce n'est pas par la force brutale, mais en dépit
d'elle. Fiers de notre prodigieux état militaire, nous avons
eu un différend avec les États-Unis, et nous avons cédé;
nous avons eu des contestations au sujet de l'Egypte, et nous
avons cédé; nous avons, d'année en année, prodigué des
promesses à la Pologne, à l'Italie, et l'on n'en a pas tenu
compte. Pourquoi? parce que le déploiement de nos forces
a provoqué un déploiement semblable sur toute l'Europe ;
dès lors, nous n'avons plus pu douter que la moindre lutte, à
propos de la cause la plus futile, ne menaçât de prendre les
proportions d'une guerre universelle, et l'humanité autant
que la prudence ont fait une loi aux hommes d'Etat de dé-
cliner une telle responsabilité.
Ce qu'il y a de remarquable et de bien instructif, c'est
que le peuple qui a poussé le plus loin cette politique pré-
tentieuse et tracassière, qui nous y a entraînés par son
exemple, et nous en a fait peut-être une dure nécessité, le
peuple anglais, en a recueilli les mêmes déceptions. Nul plus
PAIX ET LIBERTE. 4 53
que lui n'a manifesté la prétention de se faire le régulateur
exclusif de l'Équilibre européen, et cet équilibre a été dix
fois compromis sans qu'il ait bougé. — Il s'était arrogé le
monopole des colonies ; et nous avons pris Alger et les Mar-
quises, sans qu'il ait bougé. Il est vrai qu'en ceci il pour-
rait être soupçonné de nous avoir vus, avec une mauvaise
humeur apparente et une joie secrète, nous attacher aux
pieds deux boulets. — Il se disait propriétaire de l'Orégon,
patron du Texas ; et les Etats-Unis ont pris l'Orégon, le
Texas, et une partie du Mexique par-dessus le marché, sans
qu'il ait bougé. — Tout cela nous prouve que, si l'esprit
des gouvernants est la guerre, l'esprit des gouvernés est à
la paix ; et, quant à moi, je ne vois pas pourquoi nous au-
rions fait une révolution démocratique, si ce n'est pour
faire triompher l'esprit de la démocratie, de cette démo-
cratie laborieuse qui paie bien les frais d'un appareil mili-
taire, mais qui n'en peut jamais rien retirer que ruine, dan-
gers et oppression.
Je crois donc que le moment est venu où tout le génie
de la révolution française doit se résumer, se manifester
et se glorifier solennellement, par un de ces actes de gran-
deur, de loyauté, de progrès, de foi en lui-même et de
confiance en sa force, tel que le soleil n'en a jamais
éclairé. Je crois (jue le moment est venu où la France doit
déclarer résolument qu'elle voit la Solidarité des peuples
dans l'enchaînement do leurs intérêts et la communication
de leurs idées, et non dans l'interposition de la force bru-
tale. Et pour donner à cette déclaration un poids irrésis-
tible, — car qu'est-ce qu'un manifeste , quelque éloquent
qu'il soit? — je crois que le moment est venu pour elle de
«lissoudre cette force brutale elle-même.
Si notre chère et glorieuse jiatrie prenait en Europe
l'initiative de cette révolution, (|uell('S en seraient les
conséquences?
♦ 5 4 PAMPHLETS.
D'abord^ pour rentrer dans mon sujet, voilà, d'un seul
coup, nos finances alignées. Voilà la première partie de
ma réforme devenue immédiatement exécutoire : voilà Ie&
impôts adoucis; voilà le travail , la confiance, le bien-être,,
le crédit, la consommation pénétrant dans les masses;
voilà la République aimée, admirée, consolidée de tout ce
que donnent de forces aux institutions les sympathies
populaires ; voilà le fantôme menaçant de la banqueroute
effacé des imaginations; voilà les commotions politiques
reléguées dans l'histoire du passé ; voilà enfin la France
heureuse et glorieuse entre toutes les nations, faisant
rayonner autour d'elle l'irrésistible empire de l'exemple.
Non-seulement la réalisation de l'œuvre démocratique
enflammerait les cœurs, au dehors, à la vue de ce spectacle,,
mais il la rendrait certainementplusfacile. Ailleurs, comme
chez nous, on éprouve la difficulté de faire aimer des révo-
lutions qui se traduisent en taxes nouvelles. Ailleurs,
comme chez nous, on éprouve le besoin de sortir de ce
cercle. Notre attitude menaçante est, pour les gouverne-
ments étrangers, une raison ou un prétexte toujours debout
pour extraire du sein du peuple de l'argent et des soldats.
Combien l'œuvre de la régénération ne serait-elle pas faci-
litée sur toute l'Europe, si elle s'y pouvait accomplir sous
l'influence de ces réformes contributives, qui, au fond,
sont des questions de sympathie et d'antipathie, des ques-
tions de vie ou de mort pour les institutions nouveUes!
A cela, qu'objecte-t-on?
La dignité nationale. J'ai déjà indiqué la réponse. Est-ce
au profit de leur dignité que la France et l'Angleterre^
après s'être écrasées de taxes pour développer de grandes
forces, ont toujours refusé de faire ce qu'elles avaient
annoncé? Il y a, dans cette manière de comprendre la
dignité nationale, une trace de notre éducation romaine.
A l'époque où les peuples vivaient de pillage, il leur impor-
PAIX ET LIBERTE. ',hh
tait d'inspirer au loin la terreur par l'aspect d'un grand
appareil militaire. En est-il de même pour ceux qui fondent
leurs progrès sur le travail ? — On reproche au peuple
américain de manquer de dignité. Si cela est, ce n'est pas
au moins dans sa politique extérieure, à laquelle une pensée
traditionnelle de paix et de non-intervention donne un
caractère si imposant de justice et de grandeur.
Chacim chez soi, chacun pour soi , c'est la politique dt-
l'Égoïsme; voilà ce qu'on dira. — Terrible objection, si
elle avait le sens commun. — Oui, chacun chez soi, en
fait de force brutale; mais que les rayons de la force morale,
intellectuelle et industrielle, émanés de chaque centre
national, se croisent librement et dégagent, par leur con-
tact, la lumière et la fraternité au profit de la race
humaine. Il est bien étrange qu'on nous accuse d'Égoïsme,
nous qui prenons toujours parti pour l'Expansion contre
la Restriction. Notre principe est celui-ci : « Le moins de
contact possible entre les gouvernements; le plus de contact
possible entre les peuples. » Pourquoi? Parce que le
contact des gouvernements compromet la Paix, tandis que
le contact des peuples la garantit.
Sécurité extérieure. Oui, il y a là, j'en conviens, une
question préjudicielle à résoudre. Sommes-nous ou ne
sommes-nous pas menacés d'invasion ? Il y en a qui croient
sincèrement au danger. Les rois, disent-ils, sont trop inté-
ressés à éteindre en France le foyer révolutionnaire, pour
ne pas l'inonder de leurs soldats, si elle désarmait. Ceux
qui pensent ainsi ont raison de demander le maintien de
nos forces. Mais qu'ils acceptent les cons(''quences. Si nous
maintenons nos forces, nous ne pouvons diminuer sérieu-
sement nos dépenses, nous ne devons pas adoucir les
impôts, c'est même notre devoir de les aggraver, puisque
les budgets se règlent chaque année en déficit. Si nous
aggravons nos impôts, il est une chose dont nous ne sommes
456 PAMPHLETS.
pas sûrs, c'est d'accroître nos recettes ; mais il en est une
autre sur laquelle il n'y a pas de doute possible, c'est que
nous engendrerons dans ce pays-ci la dt^affection, la haine,
la résistance, et nous n'aurons acquis la sécurité au dehors
qu'aux dépens de la sécurité au dedans.
Pour moi, je n'hésiterai pas à voter le désarmement,
parce que je ne crois pas aux invasions. D'où nous vien-
draient-elles? De l'Espagne? de l'Italie? de la Prusse ? de
l'Autriche ? c'est impossible. Reste l'Angleterre et la Russie.
L'Angleterre ! elle a déjà fait cette expérience, et vingt-
deux milliards de dettes, dont les travailleurs paient
encore l'intérêt, sont une leçon qui ne peut être perdue. La
Russie ! Mais c'est une chimère. Le contact avec la France
n'est pas ce qu'elle cherche, mais ce qu'elle évite. Et si
l'empeur Nicolas s'avisait de nous envoyer deux cent mille
Moscovites, je crois sincèrement que ce que nous aurions
de mieux à faire, ce serait de les bien accueillir, de leur
faire goûter la douceur de nos vins, de leur montrer nos
rues, nos magasins, nos nmsées, le bonheur du peuple, la
douceur et l'égalité de nos lois pénales, après quoi nous
leur dirions : Reprenez, le plus tôt possible, le chemin de
vos steppes et allez dire à vos frères ce que vous avez vu.
Protection au commerce. Ne faut-il pas, dit-on, une puis-
sante marine pour ouvrir des voies nouvelles à notre com-
merce et commander les marchés lointains ? — Vraiment
les façons du gouvernement envers le commerce sont
étranges. Il commence par l'entraver, le gêner, le res-
treindre, l'étoufter, et cela, à gros frais. Puis, s'il en
échappe quelque parcelle, le voilà qui s'éprendd'une tendre
sollicitude pour ces bribes qui ont réussi à passer au tra-
vers des mailles de la douane. Je veux protéger les négo-
ciants, dit-il, et pour cela j'arracherai 150 millions au
public, afin de couvrir lesmers de vaisseaux et de canons. —
Mais, d'abord, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes du
PAIX ET LIBERTE. 4 57
commerce français se font avec des pays où notre pavil-
lon n'a jamais paru ni ne paraîtra. Est-ce que nous avons
des stations en Angleterre, aux Etats-Unis, en Bel;^ique, en
Espagne, dans le Zolwerein, en Russie ? C'est donc de
Mayotte et de Nossibé qu'il s'agit ; c'est-à-dire qu'on nous
prend, par l'impôt, plus de francs qu'il ne nous rentrera
de centimes par ce commerce.
Et puis, qu'est-ce qui commande les débouchés ? Une
seule chose : le bon marché. Envoyez où vous voudrez des
produits qui coûtent cinq sous de plus que les similaires an-
glais ou suisses, les vaisseaux et les canons ne vous les fe-
ront pas vendre. Envoyez-y des produits qui coûtent cinq
sous de moins, vous n'aurez pas besoin pour les vendre de
canons et de vaisseaux. Ne sait-on pas que la Suisse, qui
n'a pas une barque, si ce n'est sur ses lacs, a chassé de Gi-
braltar même certains tissus anglais, malgré la garde qui
veille à la porte ? Si donc c'est le bon marché qui est le vrai
protecteur du commerce, comment notre gouvernement
s'y prend-il pour le réaliser ? D'abord, il hausse par ses ta-
rifs le prix des matières premières, de tous les instruments
de travail, de tous les objets de consommation; ensuite, par
voie de compensation, il nous accable d'impôts sous prétexte
d'en\oyer sa marine à la quête des débouchés. C'est de la
barbarie, de la barbarie la plus barbare, et le temps n'est
pas loin où l'on dira : Ces Français du xix* siècle avaient de
singuliers systèmes commerciaux, mais ils auraient dû au
moins s'abstenir de se croire au sii-cle des (lanières.
Equilibre eio'opéen. Il nous faut une armée pour veiller à
l'équilibre européen. — Autant en disent les Anglais — et
l'équilibre devient ce que le fait le vent des révolutions. Le
sujet est trop vaste pour que je l'aborde ici. Je ne dirai
qu'un mot. Méfions-nous de lamétaj)hore, disait Paul-Louis,
et il avait bien raison. La voila qui se présente à nous, par
trois fois, sous forme de balances. Ndus avons d'abord la
4 6S PAMPHLETS.
fiolonce des puissances européennes — ensuite la Baloïtce
des pouvoirs — puis enfin la Balance du commerce. Pour
énumérer les maux qui sont sortis de ces prétendues hn-
lonces, il faudrait des volumes, et je ne fais qu'une brochure.
Sécurité intérieure. Le pire ennemi de la logique, après
la métaphore, c'est le cercle vicieux. Or, ici nous en ren-
controns un vicieux au superlatif. «Écrasons le contribuable
pour avoir une grande armée, puis ayons une grande ar-
mée pour contenir le contribuable.» N'est-ce pas là que nous
en sommes? Quelle sécurité intérieure peut-on attendre
d'un système financier qui a pour eflet la désaff"ection géné-
rale, et pour résultat la banqueroute et ses suites politiques?
Je crois, moi, que si on laissait respirer les travailleurs,
s'ils avaient la conscience qu'on fait pour eux tout ce qu'on
peut faire, les perturbateurs du repos public n'auraient à
leur disposition que bien peu d'éléments de trouble. Certes,
la garde nationale, la police et la gendarmerie suffiraient à
les contenir. Mais enfin, il faut tenir compte des frayeurs
particulières à l'époque où nous vivons. Elles sont bien na-
turelles et bien justifiées. Transigeons avec elles et accor-
dons-leur deux cent mille hommes, jusqu'à des temps meil-
leurs. On voit que l'esprit de système ne me rend ni absolu
ni entêté.
Récapitulons maintenant.
Nous avons ainsi formulé notre programme :
DIMINUER LES IMPOTS. — DIMINUER LES DÉPENSES DANS UNE
PLIS FORTE PROPORTION.
Programme qui aboutit forcément à l'équilibre, non par
le chemin de la détresse, mais par celui de la prospérit»'
générale.
Nous avons proposé, dans la première partie de cet écrit,
un dégrèvement de taxes diverses impliquant une perte de
revenu de cent millions, comparativement au budget pré-
senté par le cabinet.
PAIX El I.IDEKIE. 4 59
Notre programme sera donc rempli, si nous faisons ré-
sulter des considérations précédentes une diminution de dé-
penses supérieure à cent millions.
Or, indépendamment des retranchements qu'il serait
possible d'opérer sur plusieurs se^^'ices, si seulement on
avait un peu de foi dans la liberté, retranchements que je
ne demande pas par respect pour l'opinion publique égarée,
nous avons les item suivants :
1° Frais de perception. Dès l'instant que les impôts indi-
rects sont adoucis, le stimulant à la fraude est émoussé. Il
faut moins d'entraves, moins de formalités gênantes, moins
de surveillance inquisitoriale, en un mot, moins d'employés.
Ce qu'on peut faire, à cet égard, dans le seul service de la
douane est énorme. — Posons 10 millions.
2" Frais de justice criminelle. Il n'y a pas, dans tout l'uni-
vers matériel, deux faits qui soient entre eux dans une con-
nexité plus intime que la misère et le crime. Si donc, la
mise à exécution de notre plan a pour etfet nécessaire
d'accroître le bien-être et le travail du peuple, il n'est pas
possible que les frais de poursuite, de répression et de châ-
timent n'en soient diminués. — Mémoire.
3" Assistance. Il en faut dire autant de l'assistance, qui
doit décroître en raison de l'accroissement du bien-être. —
Mémoire.
4" Affaires étrangères. — La politique de non-interven-
tion, celle que nos pères avaient acclamée en 80, celle que
Lamartine eût inaugurée sans la pression de circonstances
plus fortes que lui, celle que Cavaignac eût été lier de réa-
liser, cette politique entraîne la suppression de toutes les
ambassades. C'est peu au point de vue financier. C'est beau-
coup au point de vue politique et moral. — Mémoire.
5o Armée. Nous avons concédé 200,000 hommes aux
exigences du moment. C'est 200 millions. Ajoutons-en TiO
pour cas imprévus, retraites, traitementsdedisponibilité. etc.
460 PAMPHLETS.
Comparativement au budget officiel, l'économie est de
100 millions.
6' Marine. On demande 130 millions. Accordons-en 80
et rendons-en 50 aux contribuables. Le commerce ne s'en
portera que mieux.
1° Travaux publics. Je ne suis pas grand partisan, je l'a-
voue, d'économies qui ont pour résultat le sommeil ou la
mort de capitaux engagés. Cependant, il faut s'incliner de-
vant la nécessité. On nous demande 19i millions. Retran-
chons-en 30.
Nous obtenons ainsi, sans trop d'efforts, en chiffres ronds,
:200 millions d'économies sur les dépenses, — contre cent
millions sur les recettes. Donc nous sommes sur le chemin
de l'équilibre et ma tâche est remplie.
Mais celle du cabinet et de l'Assemblée nationale com-
mence. Et ici je dirai, en terminant, ma pensée tout en-
tière.
Je crois que le plan proposé, ou tout autre fondé sur les
mêmes principes, peut seul sauver la République, le pays,
la société. Ce plan est lié dans toutes ses parfes. Si vous
n'en prenez que la première, — diminuer l'impôt, — vous
allez aux révolutions par la banqueroute; si vous n'en pre-
nez que la seconde, — diminuer la dépense, — vous allez
aux révolutions par la misère. En l'adoptant dans son en-
sem];)le, vous évitez tout à la fois la banqueroute, la misère,
les révolutions, et vous faites, par-dessus le marché, le bien
du peuple. Il forme donc un système complet, qui doit
triompher ou succomber tout entier.
Or, je crains qu'un plan unitaire et méthodique ne puisse
jaillir de neuf cents cervelles. Il en peut bien sortir neuf
cents projets qui se heurtent, mais non un qui triomphe.
Malgi'é le bon vouloir de l'Assemblée nationale, l'occa-
sion est donc manquée et le pays perdu, si le cabinet ne
s'empare vigoureusement de l'initiative.
PAIX ET LIBERTE. 461
Maiscettp initiative^ le cabinet la repousse. Il a présenté
son budget, qui ne fait rien pour le contribuable et aboutit à
un déficit etTrayant. Puis il a dit : « Je n'ai pas à émettre
des vues d'ensemble, je discuterai les détails quand le mo-
ment sera venu. » En d'autres termes : Je livre au hasard,
ou plutôt à des chances aussi effroyables que certaines, les
destinées de la France.
Et cela, pourquoi? Le cabinet est composé pourtant
d'hommes capables, patriotes, financiers. Il est douteux
qu'aucun autre ministère eût pu mieux accomplir l'œuvre
du salut commun.
Il ne l'essaie même pas. Et pourquoi? Parce qu'il est en-
tré aux affaires avec une idée préconçue. Idée préconçue!
que j'aurais dû te placer, conmie fléau de tout raisonne-
ment et de toute conduite, par delà la métaphore et le cer-
cle vicieux !
Le ministère s'est dit : « Il n'y a rien à faire avec cette
Assemblée, je n'y aurais pas la majorité ! »
Je n'examine pas ici toutes les funestes conséquences de
cette idée préconçue.
Quand on croit qu'une assemblée est un obstacle, on est
bien près de vouloir la dissoudre.
Quand on veut la dissoudre, on est bien près de travailler,
sinon de manœuvrer dans ce sens.
Ainsi de grands efforts se sont faits pour réaliser le mal.
au moment où il était si urgent de les consacrer à faire du
bien.
Le temps et les forces se sont usés dans un conflit dé-
plorable. Et, je le dis la main sur la conscience, dans ce
conflit, je crois que le cabinet avait tort.
Car enfin, pour régler son action ou plutôt son inertie
sur cette donnée : Je n'aurai pas la majorité; il fallait du
moins proposer quelque chose d'utile, et attendre un refus
de concours.
4 62 PAMPHLETS.
Le président de la République avait tracé une \ oie plus
sage quand il avait dit, le jour de son installation : « Je n'ai
aucune raison de croire que je ne serai pas d'accord avec
l'Assemblée nationale. »
Sur quoi donc s'est fondé le cabinet pour, poser d'avance,
dans l'idée contraire, le point de départ de sa politique? Sur
ce que l'Assemblée nationale avait montré de la sympathie
pour la candidature du général Cavaignac.
Mais le cabinet n'a donc pas compris qu'il y a une chose
(|ue l'Assemblée met cent fois et mille fois au-dessus du
général Cavaignac ! C'est la volonté du peuple, exprimée
par le suffrage universel, en vertu d'une constitution
qu'elle-même avait formulée.
Et moi je disque, pour témoigner de son respect pour la
volonté du peuple et la constitution, nos deux ancres de
salut, elle eût été peut-être plus facile avec Bonaparte
qu'avec Cavaignac lui-même.
Oui, si le ministère, au lieu de débuter par élever le con-
tlit, fût venu dire à l'Assemblée : « L'élection du iiO dé-
cembre ferme la période agitée de notre révolution. Main-
tenant, occupons-nous de concert du bien du peuple, de
réformes administratives et financières. » Je le dis avec cer-
titude, l'Assemblée l'aurait suivi avec passion, car elle a la
passion du bien et ne peut en avoir d'autre.
Maintenant l'occasion est perdue, et si nous ne la faisons
renaître, malheur à nos finances, malhem' au pays, pen-
dant des siècles.
Eh bien ! je crois que, si chacun oublie ses griefs et com-
prime ses rancunes, la France peut encore être sauvée.
Ministres de la République, ne dites pas : Nous agirons
plus tard. Nous chercherons des réformes avec une autre
Assemblée. - Ne dites pas cela, car la France est. sur le
l)ord d'un gouffre. Elle n^a pas le temps de vous attendre.
\^n ministère inerte par système ! Mais cela ne s'est ja-
PAIX ET LIBERTÉ. 4 63
mais vu. Et quel temps choisissez-vous pour nous (lonner
<;e spectacle? Il est vrai que le pays ruiné, blessé, meurtri,
ne s'en prend pas à vous de ses soufï'rances. Toutes ses
préventions sont tournées contre l'Assemblée nationale;
c'est assurément une circonstance aussi commode que rai-e
pour un cabinet. Mais ne savez-vous pas que toute préven-
tion fausse est éphémère ? Si, par une initiative vigoureuse,
vousaviez mis l'Assemblée en demeure et qu'elle eût refusé
de vous suivre, vous seriez justifiés et le pays aurait raison.
Mais vous ne l'avez pas fait. Il ne se peut pas que, tôtou tai-d,
il n'ouvre les yeux, et si vous persistez à ne rien proposer, à
ne rien essayer, à ne rien diriger ; si, par suite, la situation
de nos finances devient irréparable, la Prévention du mo-
ment pourra bien vous absoudre, l'Histoire ne vous absou-
dra pas.
Il est maintenant décidé que l'Assemblée nationale fera
le budget. Mais est-ce qu'une assemblée de neuf cents mem-
bres, abandonnée à elle-même, peut accomplir une œuvre
si compliquée et qui exige tant de concordance entre toutes
ses parties? Du tumulte parlementaire il peut bien sortir
des tâtonnements, des velléités, des aspirations : il ne peut
sortir un plan de finances.
Telle est du moins ma conviction. S'il entre dans les
vues du cabinet de laisser ilotter au hasard les rênes, qui ne
lui ont pas été sans doute confiées à cette fin ; s'il est résolu
à rester spectateur impassible et indifférent des vains efforts
de r Assemblée, qu'elle se garde d'entreprendre uneu'uvre
qu'elle ne peut accomplir seule; quelle décline larespoJi-
sabilité dune situation ([u'elle n'a pas faite.
Mais il n'en sera pas ainsi. Non, la France n'aura pas en-
core cette calamité à traverser. Le cabinet prendra energi-
quement, sans arrière-pensée, avec dévouement, l'initiative
(pii lui appartient. H présentera un plan de réforme finan-
cière fondée sur ce double principe : Uimimer les impôts.
4 64 PAMPHLETS.
DlMIMER LES DÉPENSES DANS UNE PLUS FORTE PROPORTION.
Et l'Assemblée votera d'enthousiasme^ sans s'éterniser et
se perdre dans les détails.
Soulager le Peuple^ faire aimer la République, fonder la
Sécurité sur la sympathie populaire, combler le Déficit, re-
lever la Confiance, ranimer le Travail, rétablir le Crédit,
faire reculer la Misère, rassurer l'Europe, réaliser la Justice,
la Liberté, la Paix, offrir au monde le spectacle d'un grand
peuple qui n'a jamais été mieux gouverné que lorsqu'il s'est
gouverné lui-même; n'y a-t-il pas là de quoi éveiller la noble
ambition d'un ministère et échauffer l'âme de celui qui
porte l'héritage de ce nom : Napoléon ! — Héritage, quelle
que soit la gloire qui l'environne, où deux fleurons brillent
par leur absence : Paix et Liberté !
Conséquences de lu réduction sur l'impôt du sel.
[Journal des Débats, t*r janvier 1849.)
La réduction immédiate de l'impôt du sel a désorienté le cabinet-
sous un rapport; il y a de quoi. On est, dit-on, à la recherche d'im-
pôts nouveaux pour combler le vide. Est-ce bien là ce que l'Assem-
blée a voulu? Dégrever pour regrever.'xe ne serait qu'un jeu, et un
de ces tristes jeux où tout le monde perd. Quelle est donc la signi-
fication de son vote? La voici : Les dépenses vont toujours croissant ;
il n'y a qu'un moyen de forcer l'État à les réduire, c'est de le mettre
dans l'impossibilité absolue de faire autrement.
Le moyen qu'elle a pris est héroïque, il faut en convenir. Ce qu'il
y a de plus grave encore, c'est que la réforme du sel avait été pré-
cédée de la réforme des postes, et sera suivie probablement de la ré-
forme des boissons.
Le ministère est désorienté. Eh bien ! moi je dis que l'Assemblée
ne pouvait lui faire une plus belle position. Voilà, pour lui, une occa-
sion admirable, et pour ainsi dire providentielle, d'entier dans une
voie nouvelle, d'en finir avec la fausse philanthropie et les passions
belliqueuses ; et, convertissant son échec en triomphe, de faire sortir
PAIX ET LIBERTE, 4 65
la sécarilé, la confiance, le crédit, la prospérité, d'un vote qui sem-
blait les compromettre, et de fonder enfin la politique républicaine
sur ces/icux grands principes : Paix et liberté.
Après la résolution de l'Assemblée, je m'attendais, je l'avoue, à ce
que le président du conseil montât à la tribune, et y tînt à peu prés
ce langage :
« Citoyens reiwésentants,
« Votre vote d'hier nous montre une nouvelle voie; bien plus, il
nous force d'y entrer.
« Vous savez combien la révolution de Février avait éveillé d'espé-
rances chimériques et de systèmes dangereux. Ces espérances, ces
sj'slèmes, revêtus de fausses couleurs de la philanthropie, et péné-
trant dans cette enceinte sous forme de projets de loi, n'allaient à
rien moins qu'à ruiner la liberté et à engloutir la fortune publique.
Nous ne savions quel parti prendre. Repousser tous ces projets,
celait heurter l'opinion populaire momentanément exaltée; les ad-
mettre, c'était con)promettre l'avenir, xiolcrtous les droits, et fausser
les attributions de l'État. Que pouvions-nous faire? Atermoyer, tran-
siger, composer avec l'erreur, donner une demi-satisfaction aux uto-
pistes, éclairer le peuple par la dure leçon de l'expérience, créer des
administrations avec l'arrière-pensée de les anéantir plus tard, ce qui
n'est pas facile. Maintenant, grâce à l'Assemblée, nous voici à l'aise.
Ne venez plus nous demander de monopoliser l'instruction, de mo-
nopoliser le crédit, de commanditer l'agriculture, de privilégier cer-
taines industries, de systématiser l'aumône. Nous en avons fini avec
la mauvaise queue du socialisme. Votre vote a porté le coup mortel
à ses rêveries. Nous n'avons plus même à les discuter; car à quoi
mènerait la discussion, puisque vous nous avez ôlé les moyens de
faire ces dangereuses expériences? Si quelqu'un sait le secret de faire
de la philanthropie officielle sans argent, qu'il se présente ; voici nos
portefeuilles, nous les lui céderons avec joie. Tant qu'ils resteront
en nos mains, dans la nouvelle position qui nous est faite, il ne nous
reste qu'à proclamer, comme principe de notre politique intérieure,
LA LiBKRTÉ, la liberté des arts, des sciences, de l'agriculture, de l'in-
dustrie, du travail, de l'échange, de la presse, de l'enseignement ; car
la liberté est le seul système compatible avec un budget réduit. Il faut
de l'argent à l'Etat pour réglementer et opprimer. Point d'argent,
point de réglementation. Notre rôle, fort peu dispendieux, se bornera
désormais à réprimer les abus, c'est-à-dire à empêcher que la liberté
d'un citoyen ne s'exerce aux dépens de celle d'un autre.
OEuvrej cumpleles, l V. .'i U
4CG PAMPHLETS.
<■ Aolre politique extérieure n'est pas moins indiquée et forcée.
Xous tergiversions, nous tâtonnions encore ; maintenant nous sommes
irrévocablement fixés, non par choix seulement, mais par nécessité.
Heureux, mille fois heureux que cette nécessité nous impose juste-
ment la politique que nous aurions adoptée par choix ! >'ons sommes
résolus à réduire notre état militaire. Remarquez bien qu'il n'y a
pas à raisonner là-dessus, il faut agir ; car nous sommes placés entre
le désarmement et la banqueroute. De deux maux, dit-on, il faut
choisir le moindre. Ici, il n'y a à choisir, selon nous, qu'entre un
bien immense et un mal effroyable ; et cependant, hier encore ce
choix ne nous était pas facile : la fausse philanthropie, les passions
belliqueuses nous faisaient obstacle ; il fallait compter avec elles. Au-
jourd'hui elles sont forcément réduites au silence ; car, quoiqu'on
dise que la passion ne raisonne pas, néanmoins elle ne peut dérai-
sonner au point d'exiger que nous fassions la guerre sans argent.
Nous venons donc proclamer à cette tribune le fait du désarmement,^
et comme conséquence, comme principe de notre politique exté-
rieure, la non-intervention. Que l'on ne nous parle plus de prépon-
dérance, de prépotence ; qu'on ne nous montre jdus comme champ de
gloire et de carnage la Hongrie, l'Italie, la Pologne. Nous savons ce
qu'on peut dire pour ou contre la propagande armée, quand on a le
choix. Mais vous ne disconviendrez pas que, quand on ne l'a plus, la
controverse est superflue. L'armée va être réduite à ce qui est néces-
saire pour garantir l'indépendance du pays, et du même coup, toutes
les nations pourront compter désormais, en ce qui nous concerne, sur
leur indépendance. Qu'elles réalisent leurs réformes comme elles l'en-
tendront ; qu'elles n'entreprennent que ce qu'elles peuvent accomplir.
Nous leur faisons savoir hautement et définitivement qu'aucun des
partis qui les divisent n'ont plus à compter sur le concours de nos
baïonnettes. Que dis-je? ils n'ont pas même besoin de nos protesta-
tions, car ces baïonnettes vont rentrer dans le fourreau, ou plutôt,
pour plus de sûreté, se convenir en charrues. J'entends des interrup-
tions descendre de ces bancs, vous dites : C'est la politique du chacun
chez soi, chacun pour soi. Hier encore nous aurions pu discuter la
valeur de celte politique, puisque nous étions libres d'en adopter une
autre. Hier, j'aurais invoqué des raisons. J'aurais dit : Oui, chacun
chez soi, chacun pour soi, autant qu'il s'agit de force brutale. Ce
n'est pas à dire que les liens des peuples seront brisés. Ayons avec
tous des relations philosophiques, scientifiques, artistiques, littéraires,
commerciales. C'est par laque l'humanité s'éclaire et progresse. Mais
des rapports à coups de sabre et de fusil, je n'en veux pas. Parce que
PAIX ET LIBERTE. i . 7
des familles parfailement unies ne vont pas les unes chez les autres
o main armée, dire qu'elles se conduisent sur la maxime chacun
chez soi, c'est un étrange abus de mots. D'ailleurs, que dirions-nous
si, pour terminer nos dissensions, lord Palmerston nous envoyait des
régiments anglais ? Le rouge de l'indignation ne nous monterait-il
pas au front? Comment donc refusons-nous de croire que les autres
peuples chérissent aussi leur dignité et leur indépendance? Voilà ce
que j'aurais dit hier, car quand on a le choix entre deux politiques, il
faut justifier par des raisons celle qu'on préfère. Aujourd'hui je
n'invoque que la nécessité, parce que l'option ne nous appartieni
plus. La majorité, qui nous a refusé les recettes pour nous forcer à di-
minuer les dépenses, ne sera pas assez inconséquente pour nous im-
poser une politique ruineuse. Si quelqu'un, sachant que l'impôt des
postes, du sel et des boissons va être considérablement réduit; sa-
chant que nous sommes en présence d'un déficit de 500 millions, y
encore l'audace de proclamer le principe de la propagande armée,
qui, menaçant l'Europe, nous force, même en temps de paix, à de»
efforts ruineux, qu'il se lève et prenne ce portefeuille. Quant à nous,
nous n'assumerons pas la honte d'une telle puérilité. Donc dés au-
jourd'hui la politique de la non-intervention est proclamée. Dés au-
jourd'hui des mesures sont prises pour licencier une partie de i'ar-
mée. Dés aujourd'hui des ordres partent pour supprimer d'inutiles
ambassades.
« Paix et liberté ! voilà la politique que nous eussions adoptée par
conviction. Nous remercions l'Assemblée de nous en avoir fait une
nécessité absolue et évidente. Elle fera le salut, la gloire et la prospé-
rité de la République : elle marquera nos noms dans l'histoire. »
Voilà, ce me semble, ce qu'eût dû dire le cabinet actuel. Sa parole
eût rencontré l'universel assentiment de l'Assemblée, de la France et
de l'Europe.
DISCOURS
SUR L'IMPOT DES BOISSONS (').
Citoyens représentants.
Je voulais aborder la question de l'impôt des boissons
telle qu'elle me paraissait se poser dans toutes vos con-
sciences, c'est-à-dire au point de vue de la nécessité finan-
cière et politique. Je croyais, en effet, que la nécessité
était le seul motif invoqué à l'appui du maintien de cet
impôt; je croyais qu'à vos yeux il réunissait tous les carac-
tères auxquels la science enseigne à reconnaître les mau-
vais impôts ; je croyais qu'il était admis que cet impôt est
injuste, inégal, d'une perception accompagnée de formali-
tés vexatoires. Mais, puisque ces reproches dirigés contre
l'impôt, depuis son établissement, par tous les hommes
d'État, sont aujourd'hui contestés, j'en dirai seulement
quelques mots, très-rapidement.
D'abord, nous prétendons que l'impôt est injuste, et
nous nous fondons sur ceci : Voilà des terres qui sont à
côté les unes des autres, et qui sont assujetties à un impôt
foncier, à un impôt direct; ces terres sont classées, com-
parées entre elles et taxées selon leur valeur ; ensuite cha-
(') Celte improvisât on fut piunoncée à l'Assemblée législative le
12 décembre 1819.
{Note de l'éditeur.)
DISCOURS SLU L IMPOT DES BOISSONS. 4 69
cun peut y faire croître ce quil veut ; les uns du blé, les
autres, des herbages, les autres, des œillets et des roses,
d'autres, du vin.
Eh bien, de tous ces produits, il y en a un, il y en a un
seul qui, une fois entré dans la circulation, est grevé d'un
impôt qui rend au Trésor 106 millions. Tous les autres pro-
duits agricoles sont affranchis de cette taxe.
On peut dire que limpôt est utile, nécessaire, ce n'est
pas la question que j'aborde; mais on ne peut pas dire
qu'il ne soit injuste, au point de vue du propriétaire.
H est vrai qu'on dit que l'impôt ne retombe pas sur le
producteur. C'est ce que j'examinerai tout à l'heure.
Nous disons ensuite que l'impôt est mal réparti.
En vérité, j'ai été fort surpris que cela ait été contesté,
car enfin... (Interruption.)
L'n membre à droite. Parlez un peu plus haut !
M. LE Président. J'invite l'Assemblée au silence.
M. F. Bastiat. Je veux même abandonner cet argument
pour aller plus vite.
Voix diverses. Parlez! parlez!
M. F. Bastiat. Il me semble que la ciiose est tellement
claire, qu'il est tellement évident que l'impôt est mal rt'-
parti, que véritablement on est embarrassé de le démon-
trer.
Quand on voit, par exemple, qu'un homme qui, dans une
orgie, boit pour 6 francs de vin de Champagne, paie le
même impôt que l'ouvrier , qui a besoin de réparer ses
forces pour le travail, et boit pour (> sous de vin commun,
il est impossible de dire qu'il n'y a pas une inégalité, une
monstruosité dans la répartition de l'impôt sur les bois-
sons. (Très-bien!)
Ou a presque fait un calcul infinitésimal pour établir que
l'impôt est peu de chose, que ce sont des fractions de
centimes, et qu'on ne devrait pas en tenir compte. C'est
4 7 0 PAMPHLETS.
ainsi qu'on met sur le dos d'une classe de citoyens 106 mil-
lions d'un impôt inique, en leur disant : Ce n'est rien ; vous
devez vous estimer fort heureux ! Les hommes qui invo-
quent cet argument devraient vous dire ceci : Nous exer-
çons telle industrie, et nous sommes tellement convaincus
que l'impôt, en se divisant, est insensible pour le consom-
mateur sur lequel il retombe, que nous nous assujettissons
nous-mêmes à l'impôt indirect et à l'exercice, relativement à
l'industrie que nous professons. Le jour où ces hommes
viendraient déclarer cela à cette tribune, je dirais : Ils sont
sincères dans leur défense de l'impôt sur les boissons.
Mais enfin voici des chiffres. Dans le département de
l'Ain, le prix moyen des vins en gros est de 11 fr.; le prix
moyen de la vente, au détail, est de 41 fr. Voilà un écart
considérable; il est évident que celui qui peut acheter du
vin en gros paie M fr., et que celui qui est obligé d'aller
l'acheter au déiail p:iie il fr. Entre 11 et 41 fr., la diffé-
rence est de .30 fr. (Interruption.)
Un membre à droite. Ce nest pas l'inip(")t qui fait cette
différence ; il en est de même pour toutes les marchan-
dises.
M. LE Président. M. de Charancey a fait ses calculs,
laissez l'orateur faire les siens.
M. F. Bastl\t. Je pourrais citer d'autres départements;
j'ai pris le premier sur la liste. Sans doute, il y a le béné-
fice du débitant; mais l'impôt entre pour une proportion
considérable dans un tel écart.
On a cherché à prouver des choses si extraordinaires, de-
puis deux jours, que vraiment je ne serais pas étonné que
l'on cherchât à prouver celle-ci, que l'impôt ne nuit à per-
sonne, ni au producteur, ni au consommateur. Mais alors
imposons tout, non-seulement les vins, mais tous les pro-
duits !
Je dis ensuite que l'impôt est d'une perception très-dis-
DISCOLUS SLR I. IMPOT DES BOISSONS. 47 1
pendieuse. Jo n'invoquerai pas de chiffres pour le prouver;
par les chiflres on prouve beaucoup de choses. Quand on
avance des chiffres à cette tribune, on croit leur donner
une autorité très-grande en disant : ce sont des chiffres of-
ficiels. Mais les chiffres officiels trompent comme les autres;
cela dépend de l'emploi qu'on en fait.
Le fait est que, lorsque nous voyons le territoire de la
France tout entière couvert d'agents, et d'agents bien ré-
tribués pour la perception de cet impôt, il est bien permis
de croire que cette perception coûte fort cher.
Enfin, nous disons que cet impôt est accompagné, dans
sa perception, de formalités vexatoires. C'est un point que
les orateurs, qui m'ont précédé à cette tribune, n'ont pas
abordé. Cela ne m'étonne pas, car ils appartiennent tous ou
presque tous à des départements qui ne cultivent pas la
vigne. S'ils habitaient nos départements, ils sauraient que
les griefs des propriétaires de vignes contre l'impôt des
boissons sont moins diri<.és contre limpôt lui-même, con-
tre son chiffre, que contre ces formalités gênantes, vexa-
toires et dangereuses, contre les pièges à c!iaque instant
tendus sous leurs pas. (Approbation à gauche.)
Tout le monde comprend que, lorsque l'on conçut cette
pensée si extraordinaire, cette immense utopie, car c'en
était une gi-ande alors, d'établir un droit sur la circulation
des vins, sans qu'un inventaire })réalable eût été fait; tout
le monde, dis-je, comprend qu'il a fallu, pour assurer la
perception de ce droit, imaginer le code le plus préventif,
le plus vexatoire nièuu', car autrement, connnent aui'ait-on
fait ? Il faut que, chaque fois qu'une pièce de vin circule
sur la surface du territoire, il y ait là un employé pour savoir
si elle est en rîgle ou uon. Cela ne peut se faire sans une
armée d'employés et une foule de vexations, contre les-
quelles, je le répète, les contribuables protestent plus encore
que contre la taxe elle-même.
4 7 ;' PAMPHLETS.
L'impôt des boissons a une autre conséquence très-grave
que je n'ai pas entendu signaler à cette tribune.
L'impôt des boissons a jeté la perturbation dans ce grand
phénomène économique que l'on appelle la division du tra-
vail. Autrefois on cultivait les vins dans les terres qui sont
propres à cette culture^ sur les coteaux, sur les graviers;
on cultivait le blé sur les plateaux, dans les plaines, sur les
terrains d'alluvion. Au commencement, on avait imaginé
l'inventaire ; mais ce mode de perception d'impôt souleva
tous les propriétaires. Ils invoquèrent le droit de propriété;
et, comme ils étaient trois millions, ils furent écoutés. Alors
on rejeta le fardeau sur les cabaretiers ; et , comme ils n'é-
taient que trois cent mille, il fut déclaré, en principe, que la
propriété de 300,000 hommes n'était pas aussi bien une
propriété que celle de trois millions d'hommes, quoique
cependant la propriété n'ait, selon moi, qu'un seul prin-
cipe.
Mais quel fut le résultat pour les propriétaires ? je crois
que les propriétaires portent eux-mêmes le poids de la faute
et de l'injustice qu'ils commirent alors. Comme ils avaient
la faveur de consommer leurs produits sans payer de taxe,
il arriva que, soit pour se soustraire à la taxe, soit pour se
soustraire surtout et avant tout aux formalités et aux ris-
ques que cette perception fait courir , les propriétaires des
plaines, des alluvions, voulurent tous avoir du vin chez eux
pour leur consommation. Dans le département que je repré-
sente ici, ou du moins dans une grande partie de ce dépar-
tement, je puis affirmer qu'il n'y a pas une métairie où l'on
ne plante assez de vignes pour la consommation de la fa-
mille . ces vignes produisent du vin très-mauvais, mais cela
oifre l'immense avantage d'être délivré de l'intervention
des contributions indirectes et de tous les risques qui s'at-
tachent à ses visites.
Ce fait explique, jusqu'à un certain point, Taccroissement
DISCOLUS SUR L IMPOT DES BOISSONS. 473
que Ton a signalé dans la plantation des vignes. On retourne
beaucoup cet accroissement contre les plaintes des proprié-
taires, qui se prétendent victimes d'une injustice; on a Tair
de leur dire : Cette injustice ne compte pas, elle n'est rien,
puisqu'on plante des vignes en France.
D'abord , je voudrais bien qu'on me citât une industrie
qui, depuis 1788 jusqu'à 1850, dans l'espace de soixante-
deux ans, ne se soit pas développée dans cette proportion.
Je voudrais savoir, par exemple, si l'industrie de la houille,
si l'industrie du fer, si l'industrie du drap ne se sont pas dé-
veloppées dans cette proportion. Je voudrais savoir s'il y a
aucune industrie dont on puisse dire qu'elle ne s'est pas ac-
crue d'un quart dans l'espace de soixante ans. Serait-il donc
bien étonnant qu'en suivant sa marche naturelle, l'industrie
la plus enracinée de notre sol, l'industrie qui pourrait four-
nir de ses produits l'univers entier , se fût augmentée dans
cette proportion ? Mais cet accroissement , messieurs , est
provoqué par la loi elle-même. C'est la loi qui fait que l'on
arrache la vigne sur les coteaux et qu'on en plante dans les
plaines , pour se soustraire aux vexations des contributions
indirectes. C'est là une perturbation énorme, manifeste.
Je vous prie de me permettre d'appeler toute votre atten-
tion sur un fait presque local, puisqu'il ne concerne qu'un
seul arrondissement , mais qui a une grande importance,
au moins à mes yeux , parce qu'il se rattache à une loi gé-
nérale.
Ce fait, messieurs, servira aussi à répondre à cet argument
qu'on a porté à cette tribune , quand , invoquant l'autorité
d'Adam Smith , on a dit que l'impôt retombe toujours sur
\e consommateur; d'où il résulte que, depuis quarante ans,
tous les propriétaires de vignobles de France ont tort de se
plaindre et ne savent ce qu'ils disent. Oui, je suis de ceux
qui croient que l'impôt retombe sur le consonunateur; j'a-
joute cependant cette parenthèse : c'est à la longue , avec
4 7 4 PAMPHLETS.
beaucoup de temps, quand tontes les propriétés ont changé
de mains, à la suite d'arrangements économiques qui sont
longs à se faire, que ce grand résultat est atteint ; et, pendant
tout le temps que dure cette révolution, les souffrances
peuvent être très-grandes, énormes. Je vais en citer un ex-
emple.
Dans mon arrondissement, qui est vinicole, il y avait au-
trefois une très-grande prospérité ; l'aisance était générale;
on cultivait la vigne; le vin était consommé soit sur les lieux,
soit dans les plaines environnantes, où Ion ne cultivait pas
la vigne, soit à l'étranger, dans le nord de l'Europe.
Tout à coup, la guerre des douanes, dun côté, la guerre
des octrois, de l'autre, et les droits réunis sont venus et ont
déprécié la valeur de ce vin.
Le pays dont je parle était cultivé tout entier, surtout en
ce qui concerne la vigne, par des métayers. Le métayer avait
la moitié, le propriétaire , l'autre moitié du produit. La su-
perficie des métairies était cultivée de telle sorte qu'un mé-
tayer et sa famille pouvaient vivre du produit de la moitié
du vin qui leur revenait; mais la valeur du vin se trouvant
dépréciée, il est arrivé que le métayer n'a plus pu vivre avec
sa portion. Alors il s'est adressé à son propriétaire et il lui
a dit : Je ne puis plus cultiver votre vigne si vous ne me
nourrissez pas. Le propriétaire lui a donné du maïs pour
vivre, et puis, au bout de l'année, il a pris toute la récolte
pour se rembourser de ses avances. La récolte n'ayant pas
suffi au recouvrement de ses avances, le contrat s'est modifié
non pas devant le notaire, mais de fait; le propriétaire a eu
des ouvriers auxquels il n'a donné, pour tout prix de leur
travail, que leur nourriture en maïs.
Mais il a fallu sortir de cet état de choses , et voici com-
ment la révolution s'est opérée. On a agi'andi les métairies,
c'est-à-dire que de trois on en a fait deux, ou de deux une;
puis, en arrachant quelques champs de vigne, et en mettant
DISCOURS SUR L IMPOT DES BOISSONS. 4 7 6
du maïs à la place, on a dit : Avec ce maïs le métayer pourra
vivre, et le propriétaire ne sera plus obligé de lui doiinerde
quoi suffire à sa subsistance.
Sur tout le territoire, on a donc vu abattre des maisons et
détruire des métairies. La conséquence, c'est qu'on a détruit
autant de familles que de métairies; la dépopulation a été
énorme , et , depuis vingt-cinq ans , le nombre des décès a
dépassé celui des naissances.
Sans doute , quand la révolution se sera complètement
faite, quand les propriétaires auront acheté ppur 10,000 fr.,
ce qu'ils payaient autrefois 30,000 fr., quand le nombre des
métayers sera réduit au niveau des moyens de subsistance
que le pays peut fournir, alors je crois que la population ne
pourra plus s'en prendre à l'impôt des boissons; la révolu-
lution se sera faite, l'impôt retombera sur le consommateur;
mais cette révolution se sera faite au prix de souffrances
qui auront duré un siècle ou deux.
Je demande si c'est pour cela que nous faisons des
lois. Je demande si nous prélevons des impôts pour tour-
menter les populations, pour les forcer de transporter le tra-
vail du coteau à la plaine et de la plaine au coteau. Je de-
mande si c'est là le but de la législation. Quant à uioi, je ne
le crois pas.
Mais, messieurs, nous avons beau attaquer l'impôt, dire
qu'il est inégal, vexatoire, dispendieux, injuste, il y a une
raison devant laquelle tout le monde courbe la tète : c'est
la nécessité. C'est la nécessité qu'on invoque; c'est la néces-
sité qui vous engage à porter à cette tribune des paroles
pour justifier l'impôt ; c'est la nécessité, rien que la néces-
sité, qui vous détermine. On craint les embarras financiers,
on craint les résultats d'une reforme (car je puis bien l'ap-
peler une réforme) qui aurait pour conséquence immédiate
de soustraire 100 millions au Trésor public : c'est dune de
la nécessité (pie je veux parler.
4 7 C l'AMPHLEiS.
Messieurs, la nécessité, j'en conviens/elle existe , elle est
très-pressante. Oui, le bilan, non pas de la France, mais du
gouvernement français, peut se faire en bien peu de mots.
Depuis vingt ou vingt-cinq ans, les contribuables fournissent
au Trésor une somme qui, je crois, a doublé dans cet espace
de temps. Les gouvernements qui se sont succédé ont trouvé
le moyen de dévorer la somme première, l'excédant fourni
par les contribuables; d'ajouter une dette publique de 1 mil-
liard ou de 2 milliards; d'arriver, à l'entrée de Tannée, avec
un déficit de 5 à 600 millions; enfin de commencer Tannée
prochaine avec un découvert assuré de 300 millions.
Voilà où nous en sommes. Je crois que cela vaut bien la
peine de se demander quelle est la cause de cet état de cho-
ses, et s'il est bien prudent, en face de cette situation, de
venir nous dire que, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de
rétablir tout juste les choses comme elles étaient avant; c'est
de ne rien changer ou presque rien, ou d'une manière im-
perceptible , à notre système financier, soit du côté des re-
cettes, soit du côté des dépenses. Il me semble voir un ingé-
nieur, qui a lancé une locomotive et qui est arrivé à une
catastrophe , découvrir ensuite où est le vice, où est le dé-
faut, et, sans sen préoccuper davantage, la remettre sur les
mêmes rails , et courir une seconde fois le même danger.
(Approbation à gauche.)
Oui, la nécessité existe; mais elle est double. Il y a deux
nécessités.
Vous ne parlez que d'une nécessité, monsieur le minis-
tre des finances; mais je vous en signalerai une autre, et
elle est très-grave; je la crois même plus grave que celle
dont vous parlez. Cette nécessité est renfermée dans un
seul mot : la révolution de Février.
Il est intervenu, par suite desabus(car je puisappeler abus
tout ce qui a conduit nos finances à l'état où elles sont main-
tenant), il est intervenu un fait ; ce fait , on Ta caractérisé
DISCOURS SLR L IMPOT DES BOISSONS. 47 7
quelquefois en disant que c'était une surprise. Je ne crois
pas que ce fût une surprise. Il est possible que le fait exté-
rieur soit le résultat d'un accident qui aurait été arrêté
M. Barthélémy Saint-Hilaire. Retardé !
Plusieurs autres membres à gauche. Oui! oui! retardé.
M. Bastiat. Mais les causes générales ne sont pas du tout
fortuites. C'est absolument comme si vous me disiez, —
alors qu'une brise, en passant, a fait tomber un fruit de son
arbre, — que, si on avait pu empêcher la brise de passer,
le fruit ne serait pas tombé. Oui, mais à une condition,
c'est que le fruit n'eût pas été pourri et rongé. (Approba-
tion à gauche.) Ce fait est arrivé, ce fait a donné une puis-
sance politique à la masse entière de la population ; c'est
un fait grave.
M. FoLLD, ininistre des finances. Pourquoi le gouverne-
ment provisoire n'a-t-il pas supprimé 1 "impôt des bois-
sons?
M. Bastiat. Il ne m'a pas consulté, il ne m'a pas soumis
(le projet de loi, je n'ai pas été appelé à lui donner des
conseils; mais nous avons ici un projet, et en repoussant
votre projet, il m'est bien jiermis de vous dire sur quels
motifs je me fonde. Je me fonde sur celui-ci : il pèse sur
votre tête, non pas une nécessité, mais deux ; la seconde
nécessité, aussi impérieuse que la première, c'est de faire
justice à tous les citoyens. (Assentiment à gauche.)
Eh bien ! je dis qu'après la révolution qui s'est faite,
vous devez vous préoccuper de l'état politique où est la
France, et que cet état politique est déplorable, permet-
tez-moi le mot; je n'attribue pas cela aux hommes qui
gouvernent aujourd'hui, cela remonte haut.
Est-ce qu'en France vous ne voyez pas une bureaucratie
devenue aristocratie dévorer le pays? I/industrie i)érit, le
peuple souHre. Je sais bien qu'il cherche le remède dans
des utopies folles; mais ce n'est pas une raison pour leur
'i : s PAMPHLETS.
ouviii- la porte en laissant subsister des injustices criantes,
comme celles que je signale à cette tribune.
Je crois qu'on ne se préoccupe pas assez de l'état de
souffrance dans lequel se trouve ce pays et des causes qui
ont amené cet état de souffrance. Ces causes sont dans ces
1,500 millions prélevés sur un pays qui ne peut les payer.
Je vous supplie de faire une réflexion bien triviale, mais
enfin je la fais souvent. Je me demande ce que sont devenus
mes amis d'enfance et mes camarades de collège. Et savez-
vous quelle est la réponse? Sur vingt, il y en a quinze qui
sont fonctionnaires ; et je suis persuadé que si vous faites
le calcul, vous arriverez au même résultat. (Rires appro-
batifs à gauche.)
M. Béuard. C'est là la cause des révolutions.
M. Bastiat. Je me fais encore une autre question, c'est
celle-ci :
En les prenant un à un, en bonne conscience, rendent-
ils au pays des services réels équivalant à ce que le pays
leur paie? Et presque toujours je suis forcé de répondre :
Il n'en est pas ainsi.
N'est-il pas déplorable que cette masse énorme de tra-
vail, d'intelligence, soit soustraite à la production réelle du
pays pour alimenter des fonctionnaires inutiles et presque
toujours nuisibles ? Car, en fait de fonctionnaires publics,
il n'y a pas de neutralité : s'ils ne sont pas très-utiles, ils
sont nuisibles ; s'ils ne maintiennent pas la liberté des ci-
toyens, ils l'oppriment, (Approbation à gauche.)
Je dis que cela crée au gouvernement une nécessité, une
nécessité immense. Quel est le plan qu'on nous propose?
Je le dis franchement, si le ministre était venu dire : Il faut
maintenir l'impôt pendant quelque temps ; mais voici une
réforme financière que je propose; la voici dans son ensem-
ble; seulement il faut une certaine période pour qu'elle
puisse aboutir, il faut quatre ou cinq ans, nous ne pouvons
DISCOURS SI II L IMPOT DES BOISSONS. 4 79
pas tout faire à la fois; j'aurais compris cette nécessité, et
j'aurais pu y céder.
Mais il n'y a rien de cela; on nous dit : Rétablissons Tini-
pôt des boissons. Je ne sais même pas si l'on ne nous fait
pas pressentir qu'on rétablira l'impôt du sel et celui de la
poste.
Quant à vos diminutions de dépenses, elles sont déri-
soires: c'est 3 ou 4,000 soldats de plus ou de moins; mais
c'est le même système financier, qui me semble ne pouvoir
plus tenir dans ce pays sans le perdre. (Nouvelle approba-
tion à gauche.)
Messieurs, il est impossible de traiter ce sujet sans le
traiter à ce point de vue. La France sera-t-elle perdue,
dans un très-court espace de temps? car j'oserai demander
à M. le ministre des finances combien de temps il croit
pouvoir prolonger ce système. Ce n'est pas tout que d'a-
boutir à la fin de l'année, en équilibrant tant bien que mal
les recettes et les dépenses; il faut savoir si cela peut conti-
nuer.
Mais, à ce point de vue, je suis obligé de traiter la ques-
tion de l'impôt en général. (Marques d'impatience à
droite.)
Voix no)/tf>rcuses. Parlez ! parlez !
M. LE Présidem. Vous êtes dans la question.
M. Bastiat. Je crois, messieurs, que j'ai le droit de ve-
nir ici, sous ma responsabilité, exprimer même des idées
absurdes. D'autres oniteurs sont venus apporter ici leurs
idées, et j'ose croire que leurs idées n'étaient pas plus
claires que les miennes. Vous les avez écoutés avec pa-
tience ; vous n'avez pas accueilli le plan de liquidation géné-
rale de M. Proudhon, non plus que le phalanstère de
M. Considérant ; mais vous les avez écoutés; vous avez été
plus loin : par l'organe de M. Thiers, vous avez dit que
quiconque croyait avoir une pensée utile était obligé de
480 PAMPHLETS.
l'apporter à cette tribune. Eh bien! lorsqu'on dit : Parlez!
lorsqu'on jette une espèce de défi, il faut au moins écouter.
(Très-bien ! très-bien ! )
Messieurs, dans ces derniers temps, on s'est beaucoup
préoccupé de la question de l'impôt. L'impôt doit-il être
direct ou indirect ?
Tout à l'heure nous avons entendu faire l'éloge de l'im-
pôt indirect.
Eh bien ! moi, c'est contre l'impôt indirect en général
que je viens m'élever.
Je crois qu'il y a une loi de l'impôt qui domine toute la
question, et que je renferme dans cette formule : L'inéga-
lité de l'impôt est en raison de sa masse. Je veux dire par là
que plus un impôt est léger, plus il est facile de le repartir
équitablement; que plus, au contraire, il est lourd, plus,
malgré toute la bonne volonté du législateur, il tend à se
repartir inégalement, plus, comme on pourrait le dire, il
tend à devenir progressif au rebours, c'est-à-dire à frapper
les citoyens en raison inverse de leurs facultés. Je crois que
c'est une loi grave, inévitable; et ses conséquences sont
tellement importantes, que je vous demande la permission
de l'éclaircir.
Je suppose que la France fût gouvernée depuis longtemps
par un système qui est le mien, qui consisterait à ce que le
gouvernement maintînt chaque citoyen dans la limite de
ses droits et de la justice, et qu'il abandonnât le reste à la
responsabilité de chacun. Je suppose cela. 11 est aisé de
voir qu'alors la France pourrait être gouvern ée avec 200
ou 300 millions. Il est clair que si la France était gouvernée
avec 200 millions, il serait facile d'établir une taxe unique
et proportionnelle. (Bruit.)
Cette hypothèse que je fais, elle aura sa réalité; seule-
ment, la question est de savoir si elle l'aura en vertu de la
DISCOURS SUR l'impôt DES BOISSONS. 481
prévoyance du lé^islatour ou en vertu d'étemelles convul-
sions politiques. (Approbation à gauche.)
L'idée ne m'appartient pas ; si elle m'appartenait, je
m'en défierais; mais nous voyons que tous les peuples du
monde sont plus ou moins, heureux selon qu'ils se rappro-
chent ou s'écartent de la réalisation de cette idée. Elle est
réalisée d'une manière à peu près complète aux États-Unis.
Dans le Massachusets, on ne coimaît d'autre impôt que
l'impôt direct, unique et proportionnel; par conséquent,
s'il en était ainsi, et il est aisé de le comprendre, car je n'é-
lucide que le principe, rien ne serait plus facile que de de-
mander aux citoyens une part proportionnelle à leurs va-
leurs réalisées; ce serait si peu de chose que nul ne serait
intéressé à cacher, dans une grande proportion au moins,
sa fortune pour y échapper.
Voilà la première partie de mon axiome.
Mais si vous demandez aux citoyens, non pas 200 mil-
lions, mais 500, (500, 800 millions; alors, à mesure que vous
augmentez l'impôt, l'impôt direct vous échappe, et il est
évident que vous arrivez à un moment où un citoyen pren-
drait plutôt le fusil que de payer à l'État, par exemple, la
moitié de sa fortune.
Un membre. Comme dans l'Ardèche.
M. Bastiat. Alors on ne vous paiera pas. Que faut-il
donc faire? Il faut avoir recours aux impôts indirects; c'est
ce qui a lieu partout où l'on a voulu faire de grandes dé-
penses. Partout, dès que l'État veut donner aux citoyens
toutes sortes de bienfaits, l'instruction, la religion, la mo-
ralité, on est obligé de donner à cet État des taxes indirectes
considérables.
Eh bien ! je dis que lorsqu'on est dans cette voie l'on
tombe dans l'inégalité des impôts. L'inégalité provient
toujours des taxes indirectes elles-mêmes. La raison en est
simple. Si la dépense était restreinte dans certaines limites,
CEurres compdlcs, l. V. 3 1
482 PAMPHLETS.
on pourrait très-certainement trouver certains impôts in-
directs qui blesseraient l'égalité, rTiais qui ne blesseraient
pas le sentiment de la justice, parce que ce seraient des
impôts somptuaires ; mais loîsqu'on veut prélever beau-
coup d'argent, alors on émet un principe vrai, dans l'hy-
pothèse où je me place, en disant que le meilleur impôt est
celui qui frappe les objets de la consommation la plus gé-
nérale. C'est un principe que tous nos financiers et tous nos
hommes d'État avouent. Et, en effet, il est très-conséquent
dans les gouvernements où il s'agit de prendre le plus d'ar-
gent au peuple; mais alors vous arrivez à l'inégalité la plus
choquante.
Qu'est-ce que c'est qu'un objet dont la consommation est
très-générale? C'est un objet que le pauvre consomme dans
la même proportion que le riche ; c'est un objet sur lequel
l'ouvrier dépense tout son salaire.
Ainsi, un agent de change gagne 500 fr. par jour, un ou-
vrier gagne .')00 fr. paran; et la justice voudrait que les
500 fr. de l'agent de change fournissent autant au Trésor que
les 500 fr. de l'ouvrier. Mais il n'en est pas ainsi ; car l'a-
gentde change achètera des tentures, des bronzes, des objets
de luxe avec son argent, c'est-à-dire des objets de consom-
mation restreinte qui ne paient pas de taxe, tandis que
l'ou\Tier achète du vin, du sel, du tabac, c'est-à-dire des
objets de consommation générale qui en sont accablés.
(Bruit et interruptionsd iverses.)
M. Lacaze. Si l'agent de change n'achetait pas ces
objets, il ne ferait pas vivre l'ouvrier.
M. Bastiat. Est-ce que la suppression de l'impôt des bois-
sons empêcherait l'agent de change d'acheter des bronzes
et des tentures? Aucun financier ne me démentira. Dans le
système des impôts indirects, il n'y a de raisonnable, de
vraiment raisonnable, dans ce système que je n'approuve
pas, que les impôts qui s'adressent aux objets de la consom-
DISCOURS SLR L IMPOT DES BOISSONS. 483
mation la plus générale. Ainsi, vous commencez à frapper
l'air respirable par l'impôt des portes et fenêtres, puis le
sel, puis les boissons, puis le tabac, enfin ce qui est à la
portée de tout le monde .
Je dis que ce système ne peut tenir en présence du suf-
frage universel. J'ajoute: bien aveuiile, bien imprudent qui
ne voit pas :aussi la nécessité de ce côté, et ne voit que la
nécessité à laquelle je faisais allusion tout à l'heure. (Vive
approbation à'gauche.)
Je fais un autre reproche à l'impôt indirect, c'est celui
de créer précisément ces nécessités dont on vous parle, ces
nécessités financières. Croyez-vous que, si l'on demandait
la part contributive de chaque citoyen sous la forme di-
recte; si on lui envoyait un bulletin de contribution portant,
non-seulement le chiffre de ce qu'il doit pour l'année,
mais le détail de ses contributions ; car c'est facile à décom-
poser : tant pour la justice, tant pour la police, tant pour
l'Algérie, tant pour l'expédition de Rome, etc. ; croyez-
vous pour cela que le pays ne serait pas bien gouverné (i)?
M. Charencey nous disait tout à l'heure qu'avec l'impôt in-
direct le pays était sûr d'être bien gouverné. Eh bien, moi.
(•) On peut dire que c'est in^linctivenienl que les conlribuables se
récrient sur la pesanteur des impôts, car il en est peu qui savent au
juste ce qu'il leur eu coûte pjur èlie gouvornés. Nous connaissons
bien notre quote-part dans la contribution foncière, mais non ce
que nous enlèvent les inipùis de consommation. — J'ai toujours pensé
que rien ne serait plus favorable à l'avancement de nos connaissances
et de nos mœurs constitutionnelles qu'un système de comptabilité
individuelle, au moyen duquel ciiacun serait fixé sur sa cotisation,
sous le double rapport ilu qnantinn'^el du quarè.
rfRn attendant que M. le ministre des llnaiices fasse distribuir tous
les ans à chacun de nous, avec le bulletin îles contributions directes,
notre compte courant an Trésor, j'ai essayé d'en dresser la formule,
le budget de isr2 à la main.
Voici le compte de M. N.., propriétaire payant 500 fr. de coniribu-
48 5 PAMPHLETS.
je dis le contraire. Avec tous ces impôts détournés, dus à
la ruse, le peuple souffre, murmure et s'en prend à tout :
au capital, à la propriété, à la monarchie, à la république,
et c'est l'impôt qui est le coupable. (C'est vrai ! c'est vrai !)
lions directes, ce qui suppose un revenu de 2,400 à 2,C00 fr. au
plus.
Doit. Le Trésor public, son compte courant avec M. N.
Sommes reçues de M. N. en 1843 :
Par contribution directe 500 fr. » c.
Enref;istremenl, timbre, donaaine 504 17
Douanes et sels 158 »
Forêts et Pêches 30 10
Contributions indirectes 206 67
Postes 39 »
Produits universitaires 2 50
Produits divers 21 87
l,l62fr. 31 c.
Avoir. Sommes acquittées dans l'intérêt de M. N :
Pour intérêts de la dette publique 353 fr. » c.
Liste civile l4 »
Distribution de la Justice 20 »
Religion 36 »
Diplomatie 8 >
Instruction publique IG »
Dépenses secrètes 1 »
Télégraphes 1 »
Encouragements aux musiciens et dan-
seuses 3 »
Indigents, malades, infirmes. ...*. 1 10
Secours aux réfugiés 2 16
Encouragements à l'agriculture » 80
— aux pêches maritimes. 4 »
— aux manufactures ... . » 23
Haras 2 >
Total 462 fr. 28 c.
Disanus siK l i.mpoï des boissons. iss
Voilà pourquoi le gouvernement, trouvant toujours îles
facilités, a tant augmenté les dépenses. Quand s'est-il ai'-
rèté ? quand a-t-il dit : Nous avons un excédant de recettes,
nous allons dégrever? Jamais il n'a t'ait cela. Quand ou a de
trop, on trouve à l'employer ; c'est ainsi que le nombre des
fonctionnaires est monté à un chitfre énorme.
On nous accuse d'être malthusiens; oui, je suis malthu-
sien en ce qui concerne les fonctionnaires publics. Je sais
bien qu'ils ont suivi parfaitement cette grande loi, que les
populations se mettent au niveau des moyens de subsistance.
Vous avez donné 800 millions, les fonctionnaires publics
ont dévoré 800 millions ; vous leur donneriez ^2 milliards,
il y aurait des fonctionnaires pour dévorer ces deux mil-
liards. (Approbation sur plusieurs bancs.)
Un changement dans un système tinancicr en entraîne
R^^poii ■»(;•> 28
Bergeries » 63
Secours aux colons » 87
— aux inondés el incendiés. .. . 1 90
Services déparlemenlaux V> >
Préfets el sous-préfels 7 30
Routes, canaux, ponts et ports 52 60
Armée 304 »
Marine Ii4 »
Colonies 26 »
Recouvrement de 1 inii>ôt et administra-
tion 150 »
1,251 fr. 48 c.
Entre le doit l,l(!2 fr. :n c. et l'aroir 1,251 fr. 48 c, la différence est
89, l7. — Ce solde sifjnifie que lo Trésor a dé-
pensé pour compte de M. N., 89 fr. 17 c. de plus qu'il n'a reçu de
lui. Mais que M. N. se rassure. MM. Hotschild et consorts ont bien
voulu faire l'avance de cette somme, et il suflira à M. N. d'en servir
l'intérêt à perpétuité; c'est-à-dire do payer dorénavant 4 à 5 fr. de
plus par an.
[Ébamhe inédite dutée de 1843.)
48 G PAMPHLETS.
nécessairement un correspondant dans le système politique;
car un pays ne peut pas suivre la même politique, lorscjue
la population lui donne 2 milliards, que lorsqu'elle ne lui
donne que 200 ou 300 millions. Et ici, vous me trouverez^
peut-être profondément en désaccord avec un gi-and nom-
bre de membres qui siègent de ce côté (la gauche). La con-
séquence forcée, pour tout homme sérieux, de la théorie
financière que je développe ici, est évidemment celle-ci ;
que, puisqu'on ne veut pas donner beaucoup à l'Etat^ il
faut savoir ne pas lui demander beaucoup. (Assentiment.)
Il est évident que si vous vous mettez dans la tête, ce qui
est une profonde illusion, que la société a deux facteurs ;
d'un côté, les hommes qui la composent, et, de l'autre, un
être fictif qu'on appelle l'État, le gouvernement, auquel
vous supposez une moralité à toute épreuve, une religion,
un crédit, la facilité de répandre des bienfaits, de faire de
l'assistance; il est bien évident qu'alors vous vous placez
dans la position ridicule d'hommes qui disent : Donnez-
nous sans nous rien prendre, — ou qui disent : Restez dans
le système funeste où nous sommes à présent engagés.
Il faut savoir renoncer à ces idées; il faut savoir être
hommes, et se dire : Nous avons la responsabilité de notre
existence, et nous la supporterons. (Très-bien ! très-bien !)
Encore aujourd'hui, je reçois une pétition d'habitants de
mon pays, où des vignerons disent : Nous ne demandons
rien de tout cela au gouvernement; qu'il nous laisse libres,
qu'il nous laisse agir, travailler ; voilà tout ce que nous lui
demandons; qu'il protège notre liberté et notre sécurité.
Eh bien, je crois que c'est là une leçon, émanée de pau-
vres vignerons, qui devrait être écoutée dans les plus grandes
villes. (Très-bien!)
Le système de politique intérieure dans lequel ce sys-
tème financier nous forcerait d'entrer, c'est évidemment le
système de la liberté, car, remarquez-le, la liberté est in-
DISCOURS SIR L IMPOT DES BOISSONS. 18 7
compatible avec les grands impôts, quoi qu'on en dise.
J'ai lu un mot d'un homme d'État très-célèbre, M. Gui-
zot, le voici : « La liberté est un bien trop précieux pour
qu'un peuple la marchande. »
Eh bien, quand j'ai lu cette sentence il y a longtemps, je
me suis dit : « Si jamais cet homme gouverne le pays, il
perdra non-seulement les finances, mais la liberté de la
France. »
Et, en effet, je vous prie de remarquer, comme je le
disais tout à l'heure, que les fonctions publiques ne sont
jamais neutres ; si elles ne sont pas indispensables, elles
sont nuisibles.
Je dis qu'il y a incompatibilité radicale entre un impôt
exagéré et la liberté.
Le maximum de l'impôt, c'est la servitude ; car l'esclave
est l'homme à qui l'on prend tout, même la liberté de ses
bras et de ses facultés. (Très-bien !)
Eh bien, est-ce que si l'État ne payait pas à nos dépens
un culte, par exemple, nous n'aurions pas la liberté des
cultes ? Est-ce que si l'État ne payait pas à nos dépens l'u-
niversité, nous n'aurions pas la liberté de l'instruction pu-
blique ? Est-ce que si l'État ne payait pas à nos dépens une
bureaucratie très-nombreuse, nous n'aurions pas la liberté
communale et dt-partementale '.' Est-ce que si l'Etat ne
payait pas à nos dépens des douaniers, nous n'aurions pas
la liberté du commerce? (Très-bien! très-bien ! — Mouve-
ment prolongé.)
Car qu'est-ce qui manque le plus aux honnues de ce
pays-ci ? Un peu de confiance en eux-mêmes, le sentiment
de leur responsabilité. Il n'est pas bien étonnant qu'ils
l'aient perdu, on les a iiabitués à le perdre à force de les
gouverner. Ce pays est trop gouverné, voilà le mal.
Le remède est qu'il apprenne à se gouverner lui-même,
qu'il apprenne à faire la distinction entre les attributions
4 88 PAMPHLETS.
essentielles de l'État et celles qu'il a usurpées, à nos frais,
sur l'activité privée.
Tout le problème est là.
Quant à moi, je dis : Le nombre des choses qui rentrent
dans les attributions essentielles du gouvernement est très-
limité : faire régner l'ordre, la sécurité, maintenir chacun
dans la justice, c'est-à-dire réprimer les délits et les crimes,
et exécuter quelques grands travaux d'utilité publique, d'uti-
lité nationale, voilà, je crois, quelles sont ses attributions es-
sentielles ; et nous n'aurons de repos, nous n'aurons de fi-
nances, nous n'aurons abattu l'hydre des révolutions que
lorsque nous serons rentrés, par des voies progressives, si
vous voulez, dans ce système vers lequel nous devons nous
diriger. (Très-bien !)
La seconde condition de ce système, c'est qu'il faut vou-
loir sincèrement la paix ; car il est évident que non-seule-
ment la guerre, mais même l'esprit de guerre, les tendances
belliqueuses sont incompatibles avec un pareil système. Je
sais bien que le mot paix fait quelquefois circuler le sourire
de l'ironie sur ces bancs ; mais, véritablement, je ne crois
pas que des hommes sérieux puissent accueillir ce mot avec
ironie. Comment ! l'expérience ne nous apprendra-t-elle ja-
mais rien ?
Depuis 181. H, par exemple, nous entretenons des armées
nombreuses, des armées énormes; et je puis dire que ce sont
précisément ces grandes forces militaires qui nous ont en-
traînés malgré nous dans des affaires, dans des guerres dont
nous ne nous serions pas milles assurément, si nous n'avions
pas eu ces grandes forces derrière nous. Nous n'aurions pas
eu la guerre d'Espagne, en 1823 ; nous n'aurions pas eu,
l'année dernière, l'expédition de Rome ; nous aurions laissé
le pape et les Romains s'arranger entre eux, si notre appa-
reil militaire eût été restreint à des proportions plus modes-
tes. (Mouvements divers.)
DISCOLiRS SLR l'iMPOT DES BOISSONS. 4 89
Une voix à droite. Et en juin, vous n'avez pas été fâché
d'avoir l'armée !
M. Bastiat. Vous me répondez par le mois de juin. Moi,
je vous dis que si vous n'aviez pas eu ces grosses armées,
vous n'auriez pas eu le mois de juin. (Hilarité prolongée à
droite. — Longue agitation. )
Une voix à droite. C'est comme si vous disiez qu'il n'y
aurait pas de voleurs s'il n'y avait pas de gendarmes.
M. Bérard, Mais ce sont les fonctionnaires publics des
ateliers nationaux qui ont fait le mois de juin.
M. Bastiat. Je raisonne dans l'hypothèse où la France
aurait été bien gouvernée, presque idéalement gouvernée,
et alors il m'est bien permis de croire que nous n'aurions
pas eu les funestes journées de juin, comme nous n'aurions
pas eu le 24 février 1848, 1830, ni peut-être 181 i.
Quoi qu'il en soit, la liberté et la paix, voilà les deux co-
loimes du système que je développe ici. Et remai-quez bien
que je ne le présente pas seulement comme bon en lui-même,
mais comme commandé par la nécessité la plus impé-
rieuse.
Maintenant il y a des personnes qui se préoccupent, et
avec raison, de la sécurité. Je m'en préoccupe aussi et au-
tant que qui que ce soit; c'est mi bien aussi précieux que
les deux autres; mais nous sommes dans un pays habitue
à être tellement gouverné qu'on ne peut s'imaginer qu'il
puisse y avoir un peu d'ordre et de sécurité avec moins de
réglementation. Je crois que c'est précisément, dans cette
surabondance de gouvernement, que se trouve la cause de
presque tous les troubles, les agitations, les révolutions dont
nous sommes les tristes témoins et quelquefois les victi-
mes.
Voyons ce que cela implique.
Lasociétése divise alors-en deux parties: les exploitants et
les exploités. (Allons donc! — Longue interruption.)
4 0(1 PAMPHLETS
Une voix à droite. Ce n'est pas une telle distinction qui
peut ramener la paix.
M. Bastiat. Messieurs, il ne faut pas qu'il y ait d'équi-
voque; je ne fais aucune espèce d'allusion, ni à la propriété,
ni au capital; je parle seulement de 1,800 millions qui sont
payés d'un côté et qui sont reçus de l'autre. J'ai peut-être
eu tort de dire exploités, car, dans ces 1,800 millions, il y
en a une partie considérable qui va à des hommes qui
rendent des services très-réels. Je retire donc l'expression,
(Rumeurs au pied de la tribune.)
31. LE Président. Messieurs, gardez donc le silence; vous
n'êtes là qu'à la condition de garder le silence plus que tous
les autres.
M. Bastiat. Je veux faire observer que cet état de choses,
cette manière d'être, ces immenses dépenses du gouverne-
ment doivent toujours être justifiées ou expliquées de quel-
que façon ; par conséquent, cette prétention du gouverne-
ment de tout faire, de tout diriger, de tout gouverner, a dû
faire naître naturellement une pensée dangereuse dans le
pays : cette population qui est au-dessous attend tout du
gouvernement, elle attend l'impossible de ce gouvernement.
(Très-bien ! très-bien !)
Nous parlons des vignerons : j'ai vu des vignerons les
jours de grêle, les jours où ils sont ruinés; ils pleurent,
mais ils ne se plaignent pas du gouvernement; ils savent
qi^i'entre la grêle et lui n'existe aucune connexité. Mais
lorsque vous induisez la population à croire que tous les
maux qui n'ont pasun caractère aussi abrupte que la grêle,
que tous les autres maux viennent du gouvernement, que
le gouvernement le laisse croire lui-même, puisqu'il ne re-
çoit cette énorme contribution qu'à la condition de faire
quelque bien au peuple; il est évident que, lorsque les
choses en sont là, vous avez des révolutions perpétuelles
dans le pays, parce qu'à raison du système financier dont
DISCOIRS SIU I, IMI'dT DES BOISSONS. '.91
je parlais tout à Theure, le l)icii que peut faire le gouverne-
ment n'est rien en comparaison du mal qu'il fait lui-même
par les contributions qu'il soutire.
Alors le peuple, au lieu d'être mieux, est plus mal, il
souffre, il s'en prend au gouvernement; et il ne man-
que pas d'hommes dans l'opposition qui viennent et qui lui
disent : Voyez- vous ce gouvernement qui vous a promis
ceci, promis cela...., qui devait diminuer tous les impôts,
vous combler de bienfaits; voyez-vous ce gouvernement
comme il tient ses promesses ! Mettez-nous à sa place, et
vous verrez comme nous ferons autre chose ! (Hilarité géné-
rale. — Marques d'approbation.) Alors on renverse le gou-
vernement. Et cependant les hommes qui arrivent au pou-
voir se trouvent précisément dans la même situation que
ceux qui les ont précédés; ils sont obligés de retirer peu à
peu toutes leurs promesses; ils disent à ceux qui les pressent
de les réaliser : Le temps n'est pas venu, mais comptez sur
l'amélioration de la situation, comptez sur les exportations,
comptez sur une prospérité future. Mais, comme, en réalité,
ils ne font pas plus que leurs prédécesseurs, on a plus de
griefs contre eux, on finit par les renverser, et l'on marche
de révolution en révolution. Je ne crois pas qu'une révolu-
tion soit possible là où le gouvernement n'a d'autres rela-
tions avec les citoyens que de garantir à chacun sa sécurité,
sa liberté. (Très-bien 1 très-bien!) Pourquoi se révolte-t-on
contre un gouvernement? C'est parce qu'il manque à sa pro-
messe. Avez-vous jamais vu le peuple se révolter contre la
magistrature, par exemple? Elle a mission de rendre la jus-
ticeet larend ; nul ne songe àlui demander plus. (Très-bien!)
Persuadez-vous bien d'une chose, c'est que l'amour de
l'ordre, l'amour de la sécurité, l'amour de la tranquillité
n'est un monopole pour personne. Il existe, il est inhérent
à la nature humaine. Interrogez tous ces hommes mécon-
tents, parmi lesquels il y a bien quchpies perturbateurs sans
4 92 PAMPHLETS.
doute.... Eh! mon Dieu, il y a toujours des exceptions.
Mais interrogez les hommes de toutes les classes, ils vous
diront tous combien, dans ce temps-ci , ils sont effrayés de
voir l'ordre compromis ; ils aiment l'ordre, ils l'aiment au
point de lui faire de grands sacrifices, des sacrifices d'opi-
nion et des sacrifices de liberté ; nous le voyons tous les
jours. Eh bien ! ce sentiment serait assez fort pour mainte-
nir la sécurité, surtout si les opinions contraires n'étaient
pas sans cesse alimentées par la mauvaise constitution du
gouvernement.
Je n'ajouterai qu'un mot relativement à la sécurité.
Je ne suis pas un profond jurisconsulte, mais je crois vé-
ritablement que si le gouvernement était renfermé dans les
limites dont je parle, et que toute la force de son intelli-
gence, de sa capacité fût dirigée sur ce point-là : améliorer
les conditions de sécurité des hommes, je crois qu'on pour-
rait faire dans cette carrière des progrès immenses. Je ne
crois pas que lart de réprimer les délits et les vices, de
moraliser et de réformer les prisonniers, ait fait encore
tous les progrès qu'il peut faire. Je dis et je répète que si
le gouvernement excitait moins de jalousies, d'un côté,
moins de préjugés, d'un autre côté, et que toutes ses forces
pussent être dirigées vers l'amélioration civile et pénale, la
société aurait tout à y gagner.
Je m'arrête. J'ai une conviction si profonde que les idées
que j'apporte à cette tribune remplissent toutes les condi-
tions d'un programme gouvernemental, qu'elles concilient
tellement la liberté, la justice, les nécessités financières et
le besoin de l'ordre et tous les grands principes qui soutien-
nent les peuples et l'humanité; j'ai cette conviction si bien
arrêtée, que j'ai peine à croire qu'on puisse taxer ce projet
d'utopie. Et, au contraire, il me semble véritablement que
si Napoléon, par exemple , revenait dans ce monde (Excla-
mations à droite) et qu'on lui dit : Voilà deux systèmes ; dans
DISCOlUS SUR L'IMPOT DES I!()1>S()N^. 4 93
l'un, il s'ajiit de restreindre, de limiter les attributions gou-
vernementales et par conséquent les impôts ; dans l'autre,
il s'agit d'étendre indéfiniment les attributions gouverne-
mentales et par conséquent les impôts, et par suite il faut
faire accepter à la France les droits réunis, — j'ai la convic-
tion et j'affirme que Napoléon dirait que la véritable utopie
est de ce dernier côté, car il a été bien plus difficile d'établir
les droits réunis, qu'il ne le serait d'entrer dans le système
que je viens de proclamer à cette tribune.
Maintenant on me demandera pourquoi je refuse aujour-
d'hui et sur-le-champ 1 impôt des boissons; je le dirai. Je
viens d'exposer le système, la théorie dans laquelle je vou-
drais que le gouvernement entrât. Mais comme je n'ai
jamais vu un gouvernement qui voulût exécuter sur lui ce
qu'il regarde comme une sorte de demi-suicide, retrancher
toutes les attributions qui ne lui sont pas essentielles, je
me vois obligé de le forcer, et je ne le puis qu'en lui refu-
sant les moyens de persévérer dans une voie funeste. C'est
pour cela que j'ai voté pour la réduction de l'impôt du
sel; c'est pour cela que j'ai voté pour la réforme postale;
c'est pour cela que je voterai contre l'impôt des boissons.
(Assentiment à gauche.)
C'est ma conviction intime que la France, si elle a foi, si
elle a confiance en elle-même, si elle a la certitude qu'on
ne viendra pas l'attaquer, du moment qu'elle est décidée à
ne pas attaquer les autres, c'est ma conviction intime qu'il
est facile de diminuer les dépenses publiques dans une
proportion énorme, et que, même avec la suppression de
l'impôt sur les boissons, il restera suftisannnent, non-seu-
lement pour aligner les recettes avec les dispenses, mais
encore pour diminuer la dette publique. (Marques nom-
breuses d'approbation.)
DISCOURS
SUR LA RÉPRESSION DES COALITIONS INDUSTRIELLES ;').
Citoyens représentants ,
Je viens appuyer l'amendement de mon honorable ami
M. Morin ; je ne puis pas l'appuyer sans examiner aussi le
projet de la commission. Il est impossible de discuter
l'amendement de M. Morin, sans entrer, pour ainsi dire
involontairement, dans la discussion générale, car cela
oblige à discuter aussi la proposition de la commission.
En effet, l'amendement de M. Morin n'est pas seulement
une modification à la proposition principale; il oppose un
(') Les articles 413. 415 el 416 du Code pénal punissent, mais
d'une manière bien inégale, les coalitions des patrons et celles des
ouvriers. Une proposition d'abroger ces trois articles avait été ren-
voyée par l'Assemblée législative à l'examen d'une commission, qui
ne la jugea pas admissible et pensa qu'il était indispensable de main-
tenir les dispositions répressives, en les modifiant, toutefois, pour les
rendre impartiales.
Ce but, il est permis de le dire, ne fui pas atteint par les modi-
fications formulées. M. Morin, manufacturier et représentant de la
Drônae, persuadé que la seule base sur laquelle puisse s'établir le
bon accord entre les ouvriers et les patrons, c'est l'égalité devant la
loi, voulut amender les conclusions de la commission conformément
à ce principe. L'amendement qu'il présenta fut appuyé par Bastiat,
dans la séance du 17 novembre 1849.
{Noie de l'éditeur.)
DISCOIRS SLR LA RÉPRESSION DES COALITIONS. i95
système à un autre système, et pour se décider il faut bien
comparer.
Citoyens, je n'apporte dans cette discussion aucun esprit
de parti, aucun préjugé de classe, je ne parlerai pas aux
passions; mais l'Assemblée voit que mes poumons ne
peuvent lutter contre des orages parlementaires; j'ai
besoin de sa plus bienveillante attention.
Pour apprécier le système de la commission, permettez-
moi de rappeler ciuelques paroles de l'honorable rappor-
teur, M. de Vatimesnil. Il disait : « Il y a un principe
général dans les articles i4 et suivants du Code pénal ; ce
principe général est celui-ci : La coalition, soit entre
patrons, soit entre ouvriers, constitue un délit, à une
condition, c'est qu'il y ait eu tentative ou commencement
d'exécution. » Cela est écrit dans la loi, et c'est ce qui
répond tout de suite à une observation présentée par l'ho-
norable M. Morin. Il vous a dit : « Les ouvriers ne pour-
ront donc pas se réunir, venir chez leur patron débattre
honorablement avec lui (c'est l'expression dont il s'est
servi), débattre honorablement avec lui leurs salaires! »
«Pardonnez-moi, ils pourront se réunir, ajoute M. de
Vatimesnil, ils le pourront parfaitement, ils le pourront
soit en venant tous, soit en nommant des commissions,
pour traiter avec leurs patrons; pas de difficulté quant
à cela ; le délit, aux termes du Code, ne commence (fue
quand il y a eu tentative ou connuencement d'exécution de
coalition, c'est-à-dire lorsque, après avoir débattu les con-
ditions, et malgré l'esprit de conciliation que les patrons,
dans leur propre intérêt, apportent toujours dans ces sortes
d'affaires, on leur dit : « Mais, après tout , comme vous ne
nous donnez pas tout ce que nous vous demandons, nous
allons nous retirer, et nous allons , par notre influence, par
des influences qui sont bien cunuues et qui tiennent à l'iden-
tité d'intérêt et à la camaraderie, r.<.)us allons ileterminer
496 PAMPHLETS.
tous les autres ouvriers des autres ateliers à se mettre en
chômage. »
Après cette lecture , je me demande où est le délit ; —
car dans cette Assemblée, il ne peut y avoir, ce me semble,
sur mie pareille question, ce qu'on appelle majorité ou mi-
norité systématique. Ce que nous voulons tous, c'est répri-
mer des délits ; ce que nous cherchons tous, c'est de ne pas
introduire dans le Code pénal des délits fictifs, imaginaires,
pour avoir le plaisir de les punir.
Je me demande où est le délit. Est-il dans la coalition, —
dans le chômage , — dans l'influence à laquelle on fait al-
lusion ? On dit : C'est la coalition elle-même qui constitue
le délit. J'avoue que je ne puis admettre cette doctrine, parce
que le mot coalition est synonyme d'association ; c'est la
même étymologie, le même sens. La coalition, abstraction
faite du but qu'elle se propose, des moyens qu'elle emploie,
ne peut être considérée comme un délit, et M. le rappor-
teur le sent lui-même ; car répondant à M. Morin, qui de-
mandait si les ouvriers pouvaient débattre avec les patrons,
les salaires, l'honorable M. de Vatimesnil disait : « Ils le
pourront certainement ; ils pourront se présenter isolément
ou tous ensemble, nommer des commissions. » Or, pour
nommer des commissions, il faut certainement s'entendre,
se concerter , s'associer; il faut faire une coalition. A stric-
tement parler , ce n'est donc pas dans le fait même de la
coalition qu'est le délit.
Cependant, on voudrait l'y mettre, et l'on dit : « Il faut
qu'il y ait un commencement d'exécution. » 3Iais le com-
mencement d'exécution d'une action innocente peut-il
rendre cette action coupable? Je ne le crois pas. Si une
action est mauvaise en elle-même , il est certain que la loi
ne peut l'atteindre qu'autant qu'il y a un commencement
d'exécution. Je dirai même : C'est le commencement
d'exécution qui fait l'existence de l'action. Votre langage.
DISCOURS SUR LA RÉPRESSION DES COALITIONS. 4 97
au contraire, revient à celui-ci : (( Le regard est un délit,
mais il ne devient un délit que lorsqu'on commence à re-
garder. » M. de Vatimesnil reconnaît lui-même qu'on ne
peut pas aller rechercher la pensée d'une action coupable.
Or, quand l'action est innocente en elle-même, et qu'elle se
manifeste par des faits innocents, il est évident que cela
n'incrimine pas et ne peut jamais changer sa nature.
Maintenant, qu'est-ce que l'on entend par ces mots « com-
mencement dexecution ? »
Une coalition peut se manifester, peut commencer à être
exécutée de mille manières différentes. Mais non, on ne
s'occupe pas de ces mille manières , on se concentre sur le
chômage. En ce cas, si c'est le chômage qui est nécessaire-
ment le commencement d'exécution de la coalition, dites
donc que le chômage est, par lui-niènie, un délit; punissez
donc le chômage; dites que le chômage sera puni; que qui-
conque aura refusé de travailler au taux qui ne lui convient
pas sera puni. Alors votre loi sera sincère.
Mais y a-t-il une conscience qui puisse admettre que le
chômage, en lui-même, indépendamment des moyens qu'on
emploie , est un délit? Est-ce qu'un homme n'a pas le droit
de refuser de vendre son travail à un taux qui ne lui con-
vient pas ?
On me répondra : Tout cela est vrai quand il s'agit d'un
homme isolé, mais cela n'est pas vrai quand il s'agit d'hom-
mes qui sont associés entre eux.
Mais, messieurs, une action qui est iimocente en soi n'est
pas criminelle parce qu'elle se multiplie par un certain nom-
bre d'hommes. Lorsqu'une action est mauvaise en elle-mê-
me, je conçois que, si cette action est faite par un certain
nombre d'individus, on puisse dire qu'il y a aggravation;
mais quand elle est innocente en elle-même , elle ne peut
pas devenir coupable par(;e qu'elle est le fait d'un grand
nombre d'individus. Je ne conçois donc pas comment on
OEuvres eompicics I. V ;| •)
4 08 PAMPHLETS.
peut dire que le chômage est coupable. Si un homme a le
droit de dire à un autre : « Je ne veux pas travailler à telle
ou telle condition, » deux ou trois mille hommes ont le mê-
me droit; ils ont le droit de se retirer. C'est là un droit na-
turel , qui doit être aussi un droit légal.
Cependant on a besoin de jeter un vernis de culpabilité
sur le chômage, et alors comment s'y prend-on? On glisse
entre parenthèse ces mots : « Comme vous ne nous donnez
pas ce que nous vous demandons, nous allons nous retirer;
nous allons , par des influences qui sont bien connues et qui
tiennent à l'identité d'industrie, à la camaraderie... »
Voilà donc le délit; ce sont les influences bien connues, ce
sont les violences, les intimidations ; c'est là qu'est le délit;
c'est là que vous devez frapper. Eh bien, c'est laque frappe
l'amendement de l'honorable M. Morin. Comment luirefu-
seriez-vous vos suffrages?
Mais on nous rapporte une autre suite de raisonnements
et on dit ceci :
« La coalition porte les deux caractères qui peuvent la
faire classer dans le nombre des délits; la coalition est blâ-
mable en elle et ensuite elle produit des conséquences fu-
nestes, funestes pour l'ouvrier, funestes pour le patron,
funestes pour la société tout entière. »
D'abord, que la coalition soit blâmable, c'est précisément
le point sur lequel on n'est pas d'accord, quod emt demon-
st7'andum, c'est ce qu'il faut prouver; elle est blâmable selon
le but qu'elle se propose et surtout selon les moyens qu'elle
emploie. Si la coalition se borne à la force d'inertie, à la pas-
siveté, si les ouvriers se sont concertés, se sont entendus et
qu'ils disent : Nous ne voulons pas vendre notre marchan-
dise, qui est du travail, à tel prix, nous en voulons tel autre,
et si vous refusez, nous allons rentrer dans nos foyers ou
chercher de l'ouvrage ailleurs, — il me semble qu'il est im-
possible de dire que ce soit là une action blâmable.
DISCOIRS SLR LA RÉPRESSION DES COALITIONS. 4 9!»
Mais vous prétendez qu'elle est funeste. Ici, malgi'é tout
le respect que je professe pour le talent de M. le rapporteur,
je crois qu'il est entré dans un ordre de raisonnements au
moins fort confus. Il dit : Le chômage est nuisible au pa-
tron, car c'est une chose fâcheuse pour le patron qu'un ou
plusieurs ouvriers se retirent. Cela nuit à son industrie, de
manière que louvrier porte atteinte à la liberté du patron,
et par suite à l'art. 13 de la Constitution.
En vérité, c'est là un renversement complet d'idées.
Quoi ! je suis en face d'un patron, nous débattons le prix,
celui qu'il m'offre ne me convient pas , je ne commets au-
cune violence, je me retire, — et -vous dites que c'est moi
qui porte atteinte à la liberté du patron, parce que je nuis
à son industrie! Faites attention que ce que vous proclamez
n'est pas autre chose que l'esclavage. Car qu'est-ce qu'un
esclave , si ce n'est l'homme forcé , par la loi, de travailler
à des conditions qu'il repousse ? {A gauche. Très-bien !)
Vous demandez que la loi intervienne parce que c'est moi
qui viole la propriété du patron; ne voyez-vous pas, au con-
traire, que c'est le patron qui viole la mienne ? S'il fait in-
tervenir la loi pour que sa volonté me soit imposée, où est
la liberté, où est l'égalité? (.1 gauche. Très-bien)!
Ne dites pas que je tronque votre raisonnement, car il est
tout entier dans le rapport et dans votre discours.
Vous dites ensuite que les ouvriers , quand ils se coali-
sent, se font du tort a eux-mêmes, et vous pariez de la pour
dire que la loi doit empêcher le chômage. Je suis d'accord
avec vous que, dans la plupart des cas, les ouvriers se nui-
sent à eux-mêmes. Mais c'est précisénient pour cela (]ue je
voudrais qu'ils fussent libres, parce que la liberté leur ap-
prendrait qu'ils se nuisent à eux-mêmes; et \ous, \ous en
tirez cette (onséquence, (^u'il faut que la loi intti\ienne et
h\satt;.ilie à l'atelier.
oOO l'AMPHLETS.
Mais vous faites entioi' la loi dans une voie bien large et
bien dangereuse.
Tous les jours, vous accusez les socialistes de vouloir faire
intervenir la loi en toutes choses, de vouloir efïacer la res-
ponsabilité personnelle.
Tous les jours, vous vous plaigniez de ce que, partout où
il y a un mal, une souffrance, une douleur, l'homme invo-
que sans cesse la loi et TEtat.
Quant à moi, je ne veux pas que , parce qu'un homme
chôme et que par cela même il dévore une partie de ses éco-
nomies, la loi puisse lui dire : « Tu travailleras dans cet ate-
lier, quoiqu'on ne faccorde pas le prix que tu demandes. »
Je n'admets pas cette théorie.
Enfin vous dites qu'il nuit à la société tout entière.
Il n'y a pas de doute qu'il nuit à la société ; mais c'est le
'.uême raisonnement ; un homme juge qu'en cessant de tra-
vailler il obtiendra un meilleur taux de salaire dans huit ou
dix jours; sans doute c'est une déperdition de travail pour
la société, mais que voulez-vous faire ? Voulez-vous que la
loi remédie atout? Cest impossible; il faudrait alors dire
qu'un marchand qui attend, pour vendre son café, son sucre,
de meilleurs temps, nuit à la société; il faudrait donc invo-
quer toujours la loi, toujours l'Etat !
On avait fait contre le projet de la commission une ob-
jection qu'il me semble qu'on a traitée bien légèrement,
trop légèrement, car elle est fort sérieuse. On avait dit : De
quoi s'agit-il? Il y a des patrons d'un côté , des ouvriers
de l'autre; il s'agit de règlement de salaires. Évidemment,
ce qu'il faut désirer , le salaire se réglant par le jeu naturel
de l'offre et de la demande , c'est que la demande et l'offre
soient aussi libres, ou, si vous voulez, aussi contraintes l'une
que l'autre. Pour cela, il n'y a que deux moyens : il faut,
ou laisser les coalitions parfaitement libres, ou les supprimer
tout à fait.
DISCOIRS SLK I.A lîÉIMlESSION DES COALITIONS. 501
On vous objecte, — of vous avouez — (ju'il est tout à fait
impossible à votre loi de tenir la balance équitable; que les
coalitions d'ouvriers, se faisant toujours sur une très-grande
échelle et en plein jour, sont bien plus faciles à saisir que
les coalitions de patrons.
Vous avouez la difficulté ; mais vous ajoutez aussitôt : La
loi ne s'arrête pas à ces détails, — Je réponds qu'elle doit
s'y arrêter. Si la loi ne peut réprimer un prétendu délit qu'en
commettant envers toute une classe de citoyens la plus
criante et la plus énorme des injustices, elle doit s'arrêter.
Il y a mille cas analojiues où la loi s'arrête.
Vous avouez vous-même que, sous l'empire de votre lé-
gislation, l'offre et la demande ne sont plus à deux de jeu,
puisque la coalition des patrons ne peut pas être saisie; et
c'est évident : deux, trois patrons, déjeunent ensemble, font
une coalition, personne n'en sait rien. Celle des ouvriers
sera toujours saisie puisqu'elle se fait au grand jour.
Puisque les uns échappent à votre loi , et que les autres
n'y échappent pas, elle a pour résultat nécessaire de peser sur
l'offre et de ne pas peser sur la demande, d'altérer, au moins
en tant qu'elle agit, le taux naturel des salaires, et cela d'une
manière systématique et permanente. C'est ce que je ne
puis pas approuver. Je dis que , puisque vous ne pouvtv.
pas faire une loi également applicable à tous les intérêts qui
sont en présence, puisque vous ne pouvez leur donner
l'égalité, laissez-leur la liberté, qui comprend en même
temps l'égalité.
Mais si l'égalité n'a pas pu être atteinte comme résultat
dans le projet de la commission, l'est-elle au moins sur le
papier? Oui, je crois que la commission, et j'en suis certain,
a fait de grands efforts pour atteindre aumoinsTégalité ap-
parente. Cependant elle n'y a pas encore réussi, et, pour
s'en convaincre, il suffit dtï comparer l'art, llià l'art. 415,
celui qui concerne les patrons à celui qui concerne les ou-
502 PAMPHLETS.
M'ifirs. Le premier est excessivement simple; on ne peut s'y
tromper; la justice quand elle poursuivra, — le délinquant
quand il se défendra, — sauront parfaitement à quoi s'en
tenir.
« Sera punie... \° toute coalition entre ceux qui font tra-
vailler les ouvriers , tendant à forcer l'abaissement des sa-
laires, s'il y a eu tentative ou commencement d'exécution. »
J'appelle votre attention sur le mot forcer, qui ouvre une
grande latitude à la défense des patrons : il est vrai, diront-
ils, que nous nous sommes réunis deux ou trois; nous avons
pris des mesures pour produire la baisse des salaires, mais
nous n'avons pas essayé de forcer. — C'est un mot très-im-
portant qui ne se trouve pas dans l'article suivant.
En effet, l'article suivant est extrêmement élastique; il ne
comprend pas un seul fait , il en comprend un très-grand
nombre.
(( Toute coalition d'ouvriers pour faire cesser en même
temps les travaux , pour interdire le travail dans les
ateliers, pour empêclier de s'y rendre avant ou après
certaines heures, et, en général, pour suspendre, em-
pêcher, enchérir les travaux (il n'y a pas forcer) s'il y a ten-
tative ou commencement d'exécution , etc. »
Et si l'on disait que j'épilogue sur le mot /brcer, j'appel-
lerais l'attention de la commission sur l'importance qu'elle
a donnée elle-même à ce mot. (Bruit.)
Un membre à (jouchc. La droite n'accorde pas le silence.
Quand on dit de bonnes choses, on interrompt toujours.
Racontez une histoire, on vous écoutera.
M. Frédéric Bastîat. Dans le désir d'arriver, au moins
sur le papier, puisque c'est impossible en fait, à une certaine
égalité , la commission avait deux voies à prendre relative-
ment aux expressions injustement et abusivement que con-
tient l'art. 414.
Il fallait évidemment ou supprimer, dans l'art. 114, ces
DISCOURS SIR LA RÉPRESSION DES COALITIONS. 603
mots qui ouvraient une voie très-large à la défense des pa-
trons, OU l'introduire dans l'art. ilT) pour ouvrir la même
porte aux ouvriers. La commission a préféré la suppression
des mots injustnnent et abusivement. Sur quoi s'est-elle fon-
dée? Elle s'est fondée précisément sur ce que, immédiate-
ment après ces mots, venait le mot forcer, et ce mot. souligné
cinq fois dans une seule page de son rapport, prouve qu'elle
y attache une grande importance. Mais elle s'en est expri-
mée très-catégoriquement; elle a dit :
« Quand un concert de mesures contraires aux lois a été
établi pour forcer l'abaissement des salaires, il est impossi-
ble de le justifier. Un tel fait est nécessairement injuste et
abusif; car forcer l'abaissement des salaires, c'est produire,
par un pacte aussi illicite que contraire à l'humanité, un
abaissement de salaires qui ne serait pas résulté des circon-
stances industrielles et de la libre concurrence; d"où il suit
que l'emploi de ces mots injustement et abusivement choque
le bon sens. »
Ainsi, comment a-t-on justifié l'élimination qu'on a faite
des mots injustement et abusivement? On a dit: C'est un
pléonasme ; le mot forcer remplace tout cela.
Mais, messieurs, quand il s'est agi des ouvriers, on n'a
plus mis le mot forcer, et dès lors les ouvriers n'ont plus la
même chance de défense; on amis seulement qu'ils ne pour-
raient enchérir les salaires, non plus en forcer injustement
ou abusivement l'élévation, mais les enchérir seulement. Il y
a encore là, au moins dans la rédaction, un vice, une iné-
galité qui vient s'enter sur l'inégalité bien plus grave dont
j'ai parlé tout à l'heure.
Tel est, messieurs, le système de la commission, système
qui, selon moi, est vicieux de tout point, vicieux théorique-
ment, et vicieux pratiquement, système qui nous laisse dans
une incertitude complète sur ce que c'est que le délit. Est-ce
la coalition, est-ce le chômage, est-ce l'abus, est-ce la force?
601 PAMPHLETS.
On n'en sait rien. Je défie qui que ce soit^ l'esprit le plus lo-
gique, de voir où commence et où finit l'impunité. Vous me
dites : « La coalition est un délit. Cependant vous pouvez,
nommer une commission. » — Mais je ne suis pas sûr de
pouvoir nommer une commission et envoyer des délé-
gués, quand votre rapport est plein de considérations, des-
quelles il résulte que la coalition est l'essence même du. dé-
lit.
Je dis ensuite que, pratiquement, votre loi est pleine
d'inégalités; elle ne s'applique pas exactement et propor-
tionnellement aux deux partis dont vous voulez faire ces-
ser l'antagonisme. Singulière manière de faire cesser l'an-
tagonisme entre deux partis, que de les traiter d'une ma-
nière inégale !
Quant au système de M. Morin, je ne m'y arrêterai pas
longtemps ; il est parfaitement clair, parfaitement lucide ; il
repose sur un principe inébranlable et admis par tout le
monde : liberté dans l'usage et répression dans l'abus. Il
n'y a pas d'intelligence quelconque qui ne donne son adhé-
sion à un pareil principe.
Demandez au premier venu, à qui vous voudrez, si la loi
est injuste, .partiale lorsqu'elle se contente de réprimer l'in-
timidation, la violence? Tout le monde vous dira : Ce sont
là de vrais délits. D'ailleurs, les lois sont faites pour les
ignorants comme pour les savants. Il faut que la définition
d'un délit saisisse les intelligences, il faut que la conscience
y donne son assentiment ; il faut qu'en lisant la loi on dise :
En effet, c'est un délit. Vous parlez du respect des lois;
c'est là une partie constitutive du respect des lois. Com-
ment voulez-vous qu'on respecte une loi inintelligente et
inintelligible ? Cela est impossible. (Approbation à gauche.)
Ce qui se passe ici, messieurs, me semble tirer quelque
importance de l'analogie parfaite avec ce qui s'est passé
dans un autre pays, dont a parlé hier M. de Vatimesnil,
DISCOIRS SUR LA REPRESSION DES COALITIONS. .S 0 5
rAiigletcrre, qui a une si gi'ande expérience en matière de
coalitions, de luttes, de difficultés de cette nature. Je crois
que cette expérience vaut la peine d'être consultée et ap-
portée à cette tribune.
On vous a parlé des nombreuses et formidables coalitions
qui s'y sont manifestées depuis l'abrogation de la loi ou des
lois ; mais on ne vous a rien dit de celles qui avaient eu lieu
auparavant. C'est ce dont il fallait parler aussi ; car, pour
juger les deux systèmes, il faut les comparer.
Avant i8''24, l'Angleterre avait été désolée par des coa-
litions si nombreuses, si terribles, si énergiques, qu'on avait
opposé à ce fléau trente-sept statuts dans un pays où,
comme vous le savez, l'antiquité fait, pour ainsi dire, partie
de la loi, où l'on respecte des lois même absurdes, unique-
ment parce qu'elles sont anciennes. Il faut que ce pays ait
été bien travaillé, bien tom-menté par le mal pour qu'il se
soit décidé à faire, coup sur coup, et dans un court espace de
temps, trente-sept statuts, tous plus énergiques les uns que
les autres. Eh bien ! qu'est-il arrivé ? On n'en est pas venu à
bout; le mal allait toujours s'aggravant. Un beau jour on
s'est dit : Nous avons essayé bien des systèmes, trente-sept
statuts ont été faits; essayons si nous pourrons réussir par un
moyen bien simple, la justice et la liberté. — Je voudrais
que l'on appliquât ce raisonnement dans bien des questions,
et l'on trouverait que leur solution n'est pas si difficile
qu'on le pense ; mais enfin, cette fois, on a fait et appliqué
ce raisonnement en Angleterre.
Donc, en \Sît\, une loi intervint sur la proposition de
M. Hume, proposition qui ressemblait tout à fait à celle de
MM. Doutre, Greppo, Benoit et Fond : c'était l'abrogation
complète, totale, de ce qui avait existé jusqu'alors. La jus-
tice, en Angleterre, se trouva alors désarm('*e en face des
coalitions, même contre la violence, l'intimidation et les
menaces, faits qui cependant viennent aggraver la coalition.
50 C PAMPHLETS.
A ces faits-là, on ne pouvait appliquer que les lois relatives
aux menaces, aux rixes accidentelles qui ont lieu dans les
rues; de sorte que, l'année d'après, en 1825, le ministre de
la justice vint demander une loi spéciale qui laisserait la
liberté complète aux coalitions, niais qui aggraverait la
peine appliquée aux violences ordinaires : le système de la
loi de 1825 est là tout entier.
L'art. 3 porte : « Sera puni d'un emprisonnement et
d'une amende, etc., quiconque par intimidation, mena-
ces ou violences, aura..., etc. »
Les mots intimidation, menaces et violences reviennent
à chaque phrase. Le mot coalition n'est pas même men-
tionné.
Et puis viennent deux autres articles extrêmement remar-
quables, que l'on n'admettrait pas probablement en France,
parce qu'ils sont virtuellement renfermés dans cette maxi-
me : Ce que la loi ne défend pas est permis.
Il y est dit : « Ne seront pas passibles de cette peine ceux
qui se seront réunis, ceux qui se seront coalisés et auront
cherché à influer sur le taux des salaires, ceux qui seront
entrés dans des conventions verbales ou écrites, etc.. »
Enfin, la liberté la plus large et la plus complète y est ex-
pressément accordée.
Je dis qu'il y a de l'analogie dans la situation, car ce que
vous propose la commission, c'est l'ancien système anglais,
celui des statuts. La proposition de M. Doutre et de ses col-
lègues, c'est la proposition de M. Hume qui abolit tout, et
qui ne laissait aucune aggravation pour les violences qui
étaient concertées, quoique l'on ne puisse méconnaître que
les violences méditées par un certain nombre d'hommes
offrent plus de dangers que la violence individuelle com-
mise dans la rue. Enfin la proposition de l'honorable M.Mo-
rin répond parfaitement à celle qui a amené en Angleterre
la loi définitive de 1825.
DISCOURS SUR LA RÉPRESSION DES COALITIONS. ',0 7
Maintenant on VOUS dit : Depuis 18-25, l'Angleterre ne se
trouve pas bien de ce système. — Elle ne s'en trouve pas
bien ! Mais je trouve, moi, que vous vous prononcez sur
cette question sans l'avoir assez approfondie. J'ai parcouru
l'Angleterre plusieurs fois, j'ai interrogé sur cette question
un grand nombre de manufacturiers. Eh bien, je puis affir-
mer que jamais je n'ai rencontré une personne qui ne s'en
applaudit et qui ne fût très-satisfaite de ce que l'Angleterre,
en cette circonstance, a osé regarder la liberté en face. Et
c'est peut-être à cause de cela que, plus tard, dans beau-
coup d'autres questions, elle a osé encore regarder la liberté
en face.
Vous citez la coalition de 1832, qui, en effet, fut une
coalition formidable ; mais il faut bien prendre garde et ne
pas présenter les faits isolément. Cette année-là, il y avait
disette, le blé valait 95 schellings le quarter; il y avait fa-
mine, et cette famine a duré plusieurs années...
M. DE Vatimesml, rapporteur. J'ai cité la coalition de
1842.
M. Bastiat. Il y a eu une famine en 1832 et une autre
plus forte en 1812.
M. LE Rapporteur. J'ai parlé de la coalition de 18i2.
M. Bastiat. Mon argumentation s'applique avec plus de
force encore à l'année 1812. Dans ces temps de disette,
qu'arrive-t-il? c'est que les re\enus de presque toute la po-
pulation servent à acheter les objets nécessaires à leur sub-
sistance. On n'achète pas d'objets manufacturés, les at(4iers
chôment, on est obligé de renvoyer beaucoup d'ouvriers;
il y a concurrence de bras, et les salaires baissent.
Eh bien, lorsque, dans les salaires, une grande baisse se
manifeste, et que cela se combine avec une famine épou-
vantable, il n'est pas étonnant que, dans un pays de liberté
complète, des coalitions se forment.
508 PArtilMILETS.
C'est ce qui a lieu en Angleterre. Est-ce qu'on a changé
de loi pour cela? Pas du tout.
On a vu les causes de ces coalitions , mais on les a bra-
vées. On a puni les menaces, les violences, partout où elles
se manifestaient, mais on n'a pas fait autre chose.
On vous a présenté un tableau effrayant de ces associa-
tions et on a dit qu'elles tendaient à devenir politiques.
Messieurs, à l'époque dont je parle, il s'agitait une grande
question en Angleten-e, et cette question était envenimée
encore par les circonstances , par la disette ; il y avait lutte
entre la population industrielle et les propriétaires, c'est-à-
dire l'aristocratie qui voulait vendre le blé le plus cher pos-
sible, et qui, pour cela, prohibait les blés étrangers. Qu'est-il
arrivé ? Ces unions, qu'on appelait hier plaisamment trade-
unions, ces unions, qui jouissaient de la liberté de coalition,
voyant que tous les efforts faits par leur coalition n'étaient
pas parvenus à faire élever le taux des salaires...
Une voix. C'est ce qui est mauvais.
M. Bastiat. Vous dites que c'est un mal ; je dis, au con-
traire, que c'est un grand bien. Les ouvriers se sont aperçus
que le taux des salaires ne dépendait pas des patrons, mais
d'autres lois sociales , et ils se dirent : « Pourquoi nos sa-
laires ne se sont-ils pas élevés? La raison en est simple :
c'est parce qu'il nous est défendu de travailler pour l'étran-
ger, ou du moins de recevoir en paiement du blé étranger.
C'est donc à tort que nous nous en prenons à nos patrons ;
il faut nous en prendre à cette classe aristocratique qui non-
seulement possède le sol, mais encore qui fait la loi, et nous
n'aurons d'intluence sur les salaires que lorsque nous aurons
reconquis nos droits politiques. »
A gauche. Très-bien ! très-bien !
M. Bastiat. En vérité, messieurs, trouver quelque chose
d'extraordinaire dans cette conduite si simple et si naturelle
des ouvriers anglais, c'est presque apporter à cette tribune
DISCOURS SUR LA REPRESSION DES COALITIONS. 509
une protestation contre le suffrage universel en France.
(Nouvel assentiment à gauche.)
II résulte de là que les ouvriers anglais ont appris une
grande leçon par la liberté ; ils ont appris qu'il ne dépen-
dait pas de leurs patrons d'élever ou d'abaisser le taux des
salaires; et aujourd'hui l'Angleterre vient de traverser deux
ou trois années très-difticiles par suite de la pourriture des
pommes de terre, du manque de récolte , de la manie des
chemins de fer, et par suite aussi des révolutions qui ont
désolé l'Europe et fermé les débouchés à ses produits indus-
triels; jamais elle n'avait passé par des crises semblables.
Cependant il n'y a pas eu un fait de coalition répréhensible
et pas un seul fait de violence ; les ouvriers y ont renoncé
par suite de leur expérience; c'est là un exemple à apporter
et à méditer dans notre pays. (Approbation à gauche.)
Entin il y a une considération qui me frappe et qui est
plus importante que tout cela. Vous voulez le respect des
lois, et vous avez bien raison ; mais il ne faut pas oblitérer
le sens de la justice chez les hommes.
Voilà deux systèmes en présence, celui de la commission
et celui de M. Morin.
Figurez-vous qu'alternativement , en vertu de l'un et de
l'autre système, on traduise des ouvriers en justice. Eh bien !
voilà des ouvriers traduits en justice en vertu de la loi ac-
tuelle sur les coalitions ; ils ne savent même pas ce qu'on
leur demande; ils ont cru qu'ils avaient le droit, jusqu'à un
certain point, de se coaliser, de se concerter, et vous le re-
connaissez vous-mêmes dans une certaine mesure. Ils di-
sent : Nous avons mangé notre pécule, nous sommes ruinés;
ce n'est pas notre faute, c'est celle de la société qui nous
tourmente, de patrons qui nous vexent, de la justice qui
nous poursuit. Us se présentent devant les tribunaux l'ir-
ritation dans le cœur, ils se posent en victimes, et non-seu-
lement ils résistent, mais ceux (pii ne sont pas poursuivis
610 PAMPHLETS.
sympathisent avec eux; la jeunesse, toujours si ardente^ les
publicistes se mettent de leur côté. Croyez-vous que ce soit
là une position bien belle, bien favorable pour la justice du
pays ?
Au contraire, poursuivez des ouvriers en vertu du sys-
tème de M. Morin ; qu'ils soient traduits devant la justice;
que le procureur de la République dise : Nous ne vous
poursuivons pas parce que vous vous êtes coalisés, vous
étiez parfaitement libres. Vous avez demandé une augmen-
tation de salaires, nous n'avons rien dit; vous vous êtes
concertés, nous n'avons rien dit; vous avez voulu le chô-
mage, nous n'avons rien dit ; vous avez cherché à agir par
la persuasion sur vos camarades, nous n'avons rien dit. Mais
vous avez employé les armes, la violence, la menace ; nous
vous avons traduits devant les tribunaux.
L'ouvrier que vous poursuivrez ainsi courbera la tête,
parce qu'il aura le sentiment de son tort et qu'il reconnaîtra
que la justice de son pays a été impartiale et juste. (Très-bien!)
Je terminerai, messieurs, par une autre considération, et
c'est celle-ci :
Selon moi, il y a une foule de questions agitées mainte-
nant parmi les classes ouvrières, et au sujet desquelles, dans
mon opinion très-intime et très-profonde, les ouvriers s'é-
garent; et j'appelle votre attention sur ce point : toujours
lorsqu'une révolution éclate dans un pays où il y a plusieurs
classes éclielonnées, superposées et où la première classe
s'était attribué certains privilèges, c'est la seconde qui aiTive ;
elle a\ ait invoqué naturellement le sentiment du droit et
de la justice pour se faire aider par les autres. La révolution
se fait; la seconde classe arrive. Elle ne tarde pas le plus
souvent à se constituer aussi des privilèges. Ainsi de la
troisième, ainsi de la quatrième. Tout cela est odieux, mais
c'est toujours possible, tant qu'il y a en bas une classe qui
peut faire les frais de ces privilèges qu'on se dispute.
DISCOURS SIU LA IIKI'IIESSION DES COALITIO.NS. J. i I
Mais il est arrivé ceci, qu'à la révolution de Février c'est
la nation tout entière, le peuple tout entier, dans toutes les
profondeurs de ses masses, qui est arrivé, ou qui peut ar-
river, par l'élection, par le suffrage universel, à se gou-
verner lui-même. Et alors, par un esprit d'imitation que je
déplore, mais qui me semble assez naturel, il a pensé qu'il
pourrait guérir ses souttrances en se constituant aussi des
privilèges, car je regarde le droit au crédit, le droit au tra-
vail et bien d'autres prétentions, comme de véritables pri-
vilèges. (Mouvement.)
Et en effet, messieurs, ils pourraient lui être accordés,
si au-dessous de lui, ou à sa portée, il y avait une autre
classe encore plus nombreuse, trois cents millions de Chi-
nois, par exemple, qui pussent en faire les frais. (Rires d'as-
sentiment.) Or cela n'existe pas ; c'est pourquoi chacun des
privilèges, les hommes du peuple se les paieraient les uns
aux autres, sans profit possible pour eux, au moyen d'un
appareil compliqué et en subissant, au contraire, toute la
déperdition causée par l'appareil.
Eh bien ! l'Assemblée législative pourra être appelée à
lutter contre ces prétentions, qu'il ne faut pas traiter trop
légèrement, parce que, malgré tout, elles sont sincères.
Vous serez obligés de lutter. Comment lutteriez-vous avec
avantage si vous refoulez la classe ouvrière lorsquelle ne
demande rien que de raisonnable ; lorsqu'elle demande pu-
rement et simplement justice et liberté? Je crois que vous
acquerrez une grande force en donnant ici une preuve d'im-
partialité ; vous serez mieux écoutés, vous serez regardés
comme le tuteur de toutes les classes et particulièrement de
cette classe, si vous vous montrez complètement impar-
tial et juste envers elle. (Vive approbation à gauche.)
En résumé, je repousse le projet de la commission, parce
qu'il n'est qu'un Expédient, et que le caractère de tout
expédient , c'est la faiblesse et l'injustice. J'appuie la
6J2 PAMPHLETS.
proposition de M. Morin, parce qu'elle se fonde sur un
Principe ; et il n'y a que les principes qui aient la puissance
de satisfaire les esprits, d'entraîner les cœurs, et de se mettre
k lunisson des consciences. On nous a dit : Voulez-vous
donc proclamer la liberté par un amour platonique de la
liberté ? Pour ce qui me regarde, je réponds : Oui. La li-
berté peut réserver aux nations quelques épreuves, mais
elle seule les éclaire, les élève et les moralise. Hors de la
liberté, il n'y a qu'Oppression, et, sachez-le bien, amis de
l"ùrdre, le temps n'est plus, s'il a jamais existé, où l'on
puisse fonder sm* l'Oppression l'union des classes, le res-
pect des lois, la sécurité des intérêts et la tranquillité des
peuples.
REFLEXIONS
SUR L'AMENDEMENT DE M. MORTIMER-TERNAUX C).
.4ux Démocrates.
Non, je ne me trompe pas; je sens battre dans ma poitrine
un cœur démocratique. Comment donc se fait-il que je me
trouve si souvent en opposition avec ces hommes qui se
proclament les représentants exclusifs de la Démocratie ?
Il faut poui'tant s'entendre. Ce mot a-t-il deux significa-
tions opposées ?
II me semble, à moi, qu'il y a un enchaînement entre
cette aspiration qui pousse tous les hommes vers leur per-
fectionnement matériel, intellectuel et moral, et les facultés
dont ils ont été doués pour réaliser cette aspiration.
(M A l'Assemblée législative, dans la séance du 1" avril 1850, pen-
dant Id discussion du budget de l'instruction publique, M. Morlimer-
Ternaux, représentant du peuple, proposa, par voie d'amendement,
une diminution de 300,000 francs sur la dépense des lycées et des
collèges , établissements fréquentés par les enfants de la classe
moyenne.
Sur cette question, les représentants de l'extrême gauche votèrent
avec l'extrême droite. L'amendement mis aux voix fut rejeté par une
faible majorité.
Dés le lendemain, Bastiat publia, sur ce vote, dans une feuille
quotidienne, l'opinion que nous reproduisons.
{Note de l'éditeur.)
OEuvres compttîes, t. V. 33
514 PAMPHLETS.
Dès lors, je voudrais que chaque homme eût, sous sa
responsabilité, la libre disposition, administration et con-
trôle de sa propre personne, de ses actes, de sa famille, de
ses transactions, de ses associations, de son intelligence, de
ses facultés, de son travail, de son capital et de sa propriété.
C'est de cette manière qu'aux États-Unis on entend la li-
berté, la démocratie. Ciiaque citoyen veille avec mi soin
jaloux à rester maître de lui-même. C'est par là que le pau-
vre espère sortir de la pauvreté ; c'est par là que le riche
espère conserver la richesse.
Et, en effet, nous voyons qu'en très-peu de temps ce ré-
gime a fait parvenir les Américains à un degré d'énergie,
de sécurité, de richesse et d'égalité dont les annales du
genre humain n'otfrent aucun autre exemple.
Cependant, là, comme partout, il y a des hommes qui ne
se feraient pas scrupule de porter atteinte, pour leur avan-
tage personnel, à la liberté et à la propriété de leurs conci-
toyens.
C'est pourquoi la loi intervient, sous la sanction de la
Force commune, pour prévenir et réprimer ce penchant
désordonné.
Chacun concourt, en proportion de sa fortune, au main-
tien de cette Force. Ce n'est pas là, comme on l'a dit, sacri-
fier une partie de sa liberté pour conserver l'autre. C'est, au
contraire, le moyen le plus simple, le plus juste, le plus ef-
ficace et le plus économique de garantir la liberté de tous.
Et un des problèmes les plus difficiles de la politique, c'est
de mettre les dépositaires de cette Force commune hors
d'état de faire eux-mêmes ce qu'ils sont chargés d'empêcher.
Les Démocrates français, a ce qu'il paraît, voient les
choses sous un jour tout différent.
Sans doute, comme les Démocrates américains, ils con-
damnent, repoussent et flétrissent la Spoliation que les ci-
toyens seraient tentés d'exercer de leur chef, les uns à l'é-
RÉFLEXIONS SUR l'AMENDEMENT TERNAUX. 615
gard des autres, — toute atteinte portée à la propriété, au
travail, à la liberté par un individu au préjudice d'un autre
individu.
Mais cette Spoliation , qu'ils repoussent entre individus,
ils la regardent comme un moyen d'égalisation ; et en con-
séquence ils la confient à la Loi , à la Force commune, que
je croyais instituées pour l'empêcher.
Ainsi, pendant que les Démocrates américains, après
avoir chargé la Force commune de châtier la Spoliation in-
dividuelle, sont très-préoccupés de la crainte que cette
Force ne devienne elle-même spoliatrice, faire de cette
Force un instrument de Spoliation, paraît être le fond même
et l'âme du système des Démocrates français.
A ce système, ils donnent les grands noms d'organisation,
association, fraternité, solidarité. Par là, ils ùtenttout scru-
pule aux appétits les plus brutaux.
« Pierre est pauvre, Mondor est riche ; ne sont-ils pas
frères? ne sont-ils pas solidaires? ne faut-il pas les associer,
les organiser? Donc, qu'ils partagent et tout sera pour le
mieux. Il est vrai que Pierre ne doit pas prendre à Mondor,
ce serait inique. Mais nous ferons des Lois, nous créerons
des Forces qui se chargeront de l'opération. Ainsi la résis-
tance de Mondor deviendra factieuse, et la conscience de
Pierre pourra être tranquille. »
Dans le cours de cette législature, il s'est présenté des
occasions où la Spoliation se montre sous un aspect spécia-
lement hideux. C'est celle que la Loi met en U'uvre au profit
du riche et au détriment du pauvre.
Eh bien! môme dans ce cas, on \oit la Montagne battre
des mains. Ne serait-ce pas qu'elle veut, avant tout, s'as-
surer le principe? Une fois qu'avec l'appui de la majorité,
la Spoliation légale tlu pauvre au profit du riche sera systé-
matisée, comment repousser la Spoliation légale du riche
axL profit du pauvre ?
5 1 C PAMPHLETS.
Malheureux pays, où les Forces sacrées qui devaient être
instituées pour maintenir chacun dans son droit, sont dé-
tournées à accomplir elles-mêmes la violation des droits !
Nous avons vu hier à l'Assemblée législative une scène de
cette abominable et funeste comédie, qu'on pourrait bien
appeler la comédie des dupes.
Voici de quoi il s'agissait :
Tous les ans, 300,000 enfants arrivent à l'âge de 12 ans.
Sur ces 300,000 enfants, 10,000 peut-être entrent dans les
collèges et lycées de l'Etat. Leurs parents sont-ils tous ri-
ches? Je n'en sais rien. Mais ce qu'on peut affirmer de la
manière la plus certaine, c'est qu'ils sont les plus riches de
la nation.
Naturellement, ils devraient payer les frais de nourriture,
d'instruction et d'entretien de leurs enfants. Mais ils trou-
vent que c'est fort cher. En conséquence, ils ont demandé
et obtenu que la Loi, par l'impôt des boissons et du sel, prît
de l'argent aux millions de parents pauvres, pour ledit argent
leur être distribué, à eux parents riches, à titre de gratifica-
tion, encouragement, indemnité, subvention, etc., etc.
M. Mortimer-Ternaux a demandé la cessation d'une pa-
reille monstruosité, mais il a échoué dans ses efforts. L'ex-
trême di'oite trouve très-doux de faire payer par les pau-
vres l'éducation des enfants riches, et l'extrême gauche
trouve très-politique de saisir une telle occasion de faire
passer et sanctionner le système de la Spoliation légale.
Sur quoi je me demande : où allons-nous ? Il faut que
l'Assemblée se dirige par quelque principe ; il faut qu'elle
s'attache à la justice partout et pour tous , ou bien qu'elle
se jette dans le système de la Spoliation légale et récipro-
que, jusqu'à parfaite égalisation de toutes les conditions,
c'est-à-dire dans le communisme.
Hier, elle a déclaré que les pauvres paieraient des impôts
pour soulager les riches. De quel front repoussera-t-elle les
REFLEXIONS SUR 1/ AMENDEMENT TERNALX. 517
impôts qu'on lui proposera bientôt de frapper sur les ri-
ches pour soulager les pauvres ?
Pour moi , je ne puis oublier que lorsque je me suis
présenté devant les électeurs^ je leur ai dit :
« Approuveriez-vous un système de gouvernement qui
consisterait en ceci : Vous auriez la responsabilité de votre
propre existence. Vous demanderiez à votre travail , à vos
efforts, à votre énergie, les moyens de vous nourrir, de vous
vêtir, de vous loger, de vous éclairer, d'arriver à l'aisance,
au bien-être, peut-être à la fortune. Le gouvernement ne
s'occuperait de vous que pour vous garantir contre tout
trouble, contre toute agression injuste. D'un autre côté , il
ne vous demanderait que le très-modique impôt indispen-
sable pour accomplir cette tâche ? »
Et tous de s'écrier : « Nous ne lui demandons pas autre
chose. »
Et maintenant, quelle serait ma position si j'avais à me
présenter de nouveau devant ces pauvres laboureurs , ces
honnêtes artisans, ces braves ouvriers, pour leur dire :
« Vous payez plus d'impôts que vous ne vous y attendiez.
Vous avez moins de liberté que vous ne l'espériez. C'est
un peu de ma faute, car je me suis écarté du système de
gouvernement en vue duquel vous m'aviez nommé, et, le
l*"" avril, j'ai voté un surcroit d'impôt sur le sel et les bois-
sons, afin de venir en aide au petit nombre de nos com-
patriotes qui envoient leurs enfants dans les collèges de
l'Etat ? »
Quoi qu'il arrive , j'espère ne me mettre jamais dans la
triste et ridicule nécessité de tenir aux hommes qui m'ont
investi de leur confiance un semblable langiige.
INCOMPATIBILITÉS
PARLEMENTAIRES (').
Citoyens représentants.
Je vous conjure de doimer quelque attention à cet
écrit.
— « Est-il bon d'exclure de l'Assemblée nationale des
catégories de citoyens ? »
— « Est -il bon de faire briller aux yeux des représentants
les hautes situations politiques ? »
Voilà les ('eux questions que j'y traite. La constitution
elle-même n'en a p?s soulevé de plus importantes.
Cependant, chose étrange, l'une d'elles, la seconde, — a
été décidée sans discussion.
Le ministère doit-il se recruter dans la Chambre ? —
L'Angleterre dit : Oui , et s'en trouve mal. L'Amérique
dit : Non, et s'en trouve bien. — 89 adopta la pensée amé-
ricaine ; 181-4 préféra l'idée anglaise. — Entre de telles
autorités, il y a, ce semble, de quoi balancer. Cependant
(1) Cet opuscule, publié en mars 1849, fut réimprimé, en 1850, peu
de mois avant la mort de l'auteur. L'opinion qu'il y développe avait
dans son esprit des racines profondes, ainsi qu'on peut le voir, au
tome !"■, par sa Lettre à M. Larnac, qui date de 184G, et, de plus,
par l'écrit de 1830, intitulé : Aux Electeurs du département des
Landes. {Note de l'éditeur.)
INCOMPATIBILIIES PAULEMEMAIRES. 519
l'Assemblée nationale s'est prononcée pour le système de
la Restauration, importé d'Angleterre ; et cela, sans débat.
L'auteur de cet écrit avait proposé un amendement.
Pendant qu'il montait les degrés de la tribune... la question
était tranchée. Je propose, dit-il... — La Chambre a voté,
s'écrie M. le président. — Quoi ! sans m'admettreà... —
La Chambre a voté. — Mais personne ne s'en est aperçu !
— Consultez le bureau, la Chambre a voté.
Certes , cette fois, on ne*reprochera pas à l'Assemblée
une lenteur systématique !
Que faire ? saisir l'Assemblée avant le vote définitif. Je
le fais par écrit, dans l'espoir que quelque voix plus exercée
me viendra en aide.
Bailleurs, pour l'épreuve d'une discussion orale , il faut
des poumons de Stentor s'adressant à des oreilles attentives.
Décidément , le plus sur est d'écrire.
Citoyens représentants , en mon âme et conscience , je
crois que le titre IV de la Loi électorale est à refaire. Tel
qu'il est, il organise l'anarchie. Il en est temps encore , ne
léguons pas ce fléau au pays.
Les Incompatibilités parlementaires soulèvent deux ques-
tions profondément distinctes, quoiqu'on les ait souvent
confondues.
— La représentation nationale sera-t-elle ouverte ou fer-
mée à ceux qui suivent la carrière des fonctions publiques '.'
— La carrière des fonctions publiques sera-t-elle ouverte
ou fermée aux représentants?
Ce sont là certainement deux questions différentes et qui
n'ont même entre elles aucun rapport, si bien que la solu-
tion de l'une ne préjuge rien quant à la solution de l'autre.
La députation peut être accessible aux fonctioimaires, sans
que les fonctions soient accessibles aux députés, et récipro-
quement.
La loi que nous discutons est très-sévère quant à l'admis-
620 PAMPHLETS,
sion des fonctionnaires à la Chambre, très-tolérante en ce
qui concerne l'admission des représentants aux hautes situa-
tions politiques. Dans le premier cas, elle me semble s'être
laissée entraîner à un radicalisme de mauvais aloi. En re-
vanche, dans le second, elle n'est pas même prudente.
Je ne dissimule pas que j'arrive, dans cet écrit, à des con-
clusions tout opposées.
Pour passer des places à la Chambre, pas d'exclusion,
mais précautions suffisantes.
Pour passer de la Chambre aux places, exclusion absolue.
Respect au suffrage universel ! Ceux qu'il fait représen-
tants doivent être représentants, et rester représentants .
Pas d'exclusion à l'entrée, exclusion absolue à la sortie.
Voilà le pruicipe. Nous allons voir qu'il est d'accord avec
l'utilité générale.
I I. Les électeurs peuvent-ils se faire représenter par des
fonctionnaires?
Je réponds : Oui, sauf à la société à s'entourer de précau-
tions suffisantes.
Ici je rencontre une première difficulté, qui semble op-
poser d'avance à tout ce que je pourrai dire une fin de non-
recevoir insurmontable. La constitution elle-même proclame
le principe de l'incompatibilité entre toute fonction publi-
que rétribuée et le mandat de représentant du peuple. Or,
comme dit le rapport, il ne s'agit pas d'éluder mais d'appli-
quer ce principe, désormais fondamental.
Je demande s'il y a excès de subtilité à se prévaloir du
mot fonction dont se sert la constitution, pour dire : Ce
qu'elle a entendu exclure, ce n'est pas l'homme, ce n'est
pas même le fonctionnaire, c'est la fonction, c'est le dan-
ger qu'elle pourrait introduire au sein de l'Assemblée légis-
lative. Pourvu donc que la fonction n'entre pas et reste à la
INCOMPATIBILITÉS PARLEMENTAIRES. 521
porte, dût-elle être reprise à la fm de la législature, par le
titulaire, le vœu de la constitution est satisfait.
L'Assemblée nationale a interprété ainsi l'article 28 de
la constitution, à l'occasion de l'armée, et comme je n'ar-
rive à autre chose qu'à étendre cette interprétation à tous
les fonctionnaires, j'ai lieu de croire qu'il me sera permis
de ne pas m'arrêter à la fin de non-recevoir que le rapport
met sur mon chemin.
Ce que je demande en effet, c'est ceci : Que tout électeur
soit éligible. Que les collèges électoraux puissent se faire
représenter par quiconque a mérité leur confiance. Mais si
le choix des électeurs tombe sur un fonctionnaire public,
c'est l'homme et non la fonction qui entre à la Chambre. Le
fonctionnaire ne perdra pas pour cela ses droits antérieurs
et ses titres. On n'exigera pas de lui le sacrifice d'une véri-
table propriété acquise, par de longs et utiles travaux. La so-
ciété n'a que faire d'exigences superflues et doit se conten-
ter de précautions suffisantes. Ainsi, le fonctionnaire sera
soustrait à linfluence du pouvoir exécutif; il ne pourra être
promu ou destitué. Il sera mis à l'abri des suggestions
de l'espérance et de la crainte. Il ne pourra exercer ses
fonctions ou en percevoir les émoluments. Eu un mot, il
sera représentant, ne sera que représentant, pendant toute la
durée de son mandat. Sa vie administrative sera, pour ainsi
dire, suspendue et comme absorbée par sa vi*^ parlemen-
taire. C'est bien là ce qu'on a fait pour les militaires, grâce
à la distinction entre le grade et l'emploi. Par quel motifne
le ferait-on pas pour les magistrats ?
Qu'on veuille bien le remarquer : Vincomfintibilité, prise
dans le sens de Vexclusion, est une idée qui dut naturelle-
ment se présenter et se populariser sous le régime déchu.
A cette époque, aucune indemnité n'était accordée aux
députés non fonctionnaires, mais ils pouvaient se faire de
la députationun marche pied vers les i)l;:ees hicrativcs. Au
62 2 PAMPHLETS.
contraire, les fonctionnaires publiées nommés députés con-
tinuaient à recevoir leurs traitements. A vrai dire, ils étaient
payés, non comme fonctionnaires, mais comme députés,,
puisqu'ils ne remplissaient pas leurs fonctions, et que, si le
ministre était mécontent de leurs votes, il pouvait, en les
destituant, leur retirer tout salaire.
Les résultats d'une telle combinaison devaient être et fu-
rent, en effet, déplorables. D'un ccMé, les candidats non fonc-
tionnaires étaient fort rares dans la plupart des arrondisse-
ments. Les électeurs étaient libres de choisir; oui, mais le
cercle du choix ne s'étendait pas au delà de cinq à six per-
sonnes. La première condition de l'éligibilité était une
fortune considérable. Que si un homme, seulement dans
l'aisance, se présentait, il était repoussé avec quelque rai-
son, car on le soupçonnait d'avoir de ces vues ultérieures
que la charte n'interdisait pas.
D'un autre côté, les candidats fonctionnaires pullulaient.
C'était tout simple. D'abord une indemnité leur était allouée.
Ensuite la députation était pour eux un moyen assuré de
rapide avancement.
Lorsque l'on considère que la guerre aux portefeuilles,
conséquence nécessaire de l'accessibilité des ministères aux
députés (vaste sujet que je traiterai dans le paragraphe sui-
vant), quand on considère, dis-je, que la guerre aux porte-
feuilles suscitait, au sein du parlement, des coalitions systé-
matiquement organisées pour renverser le cabinet, que ce-
lui-ci ne pouvait résister qu'à l'aide d'une majorité également
systématique, compacte, dévouée; il est aisé de comprendre
à quoi devait aboutir cette double facilité donnée aux hom-
mes à places, pour devenir députés, et aux députés, pour
devenir hommes à places.
Le résultat devait être et a été : les services publics con-
vertis en exploitation; le gouvernement absorbant le domaine
de l'activité privée; la perte de nos libertés, la ruine de nos
INCOMPATIBILITÉ^ l'AlU.EMENTAIRES. 52 3
finances; la coiTuption descendant de proche en proche des
hautes régions parlementaires jusqu'aux dernières couches
électorales.
Dans ces circonstances, il ne faut pas s'étonner si la na-
tion s'attacha au principe de l'incompatibilité comme à un
ancre de salut. Tout le monde se souvient que le cri de ral-
liement des électeurs honnêtesétait : « Plus de fonctionnaires
à la Chambre ! » Et le programme des candidats : « Je pro-
mets de n'accepter ni places, ni faveurs. »
Cependant, la révolution de Février n'a-t-elle rien changé
à cet ordre de choses, qui expliquait et justifiait le courant
de l'opinion publique?
D'abord, nous avons le suffrage universel, et évidemment
l'influence du gouvernement sur les élections sera bien af-
faiblie, si même il en reste quelque vestige.
Ensuite, il n'aura aucun intérêt à faire nommer de préfé-
rence des fonctionnaires complètement soustraits à son action.
En outre, nous avons l'indemnité égale accordée à tous
les représentants, circonstance qui, à elle seule , change
complètement la situation.
En efîet, nous n'avons plus à redouter, comme autrefois,
que les candidats fassent défaut aux élections. Il est plus
à craindre que la difficulté vienne de l'embarras du choix.
Il sera donc impossible que les fonctionnaires envahissent
la Chambre. J'ajoute qu'ils n'y auront aucun intérêt, puis-
que la députation ne sera plus pour eux un moyen de par-
venir. Autrefois, le fonctionnaire accueillait une candida-
ture comme une bonne fortune. Aujourd'hui, il ne pourra
l'accepter que comme un véritable sacrifice, au moins au
point de vue de sa carrière.
Des changements aussi profonds dans la situation respec-
tive des deux classes sont de nature, ce me semble, à mo-
difier les idées que nous nous étions faites de VmcvmjjattOi-
lité, sous l'empire de circonstances toutes différentes. Je
524 PAMPHLETS.
crois qu'il y a lieu d'envisager le vrai principe et l'utilité
commune, non au flambeau de l'ancienne charte, mais à
celui de la nouvelle constitution.
L'Incompatibilité, en tant que synonyme d'Exclusion, pré-
sente trois grands inconvénients :
4° C'en est un énorme que de restreindre les choix du
suffi^age universel. Le suffrage universel est un principe
aussi jaloux qu'absolu. Quand une population tout entière
aura environné d'estime, de respect, de confiance, d'ad-
miration, un conseiller de Cour d'appel, par exemple^
quand elle aura foi dans ses lumières et ses vertus ; croyez-
vous qu'il sera facile de lui faire comprendre qu'elle peut
confier à qui bon lui semble le soin de corriger sa législa-
tion, excepté à ce digne magistrat?
2" Ce n'est pas une tentative moins exorbitante que
celle de dépouiller du plus beau droit politique, de la plus
noble récompense de longs et loyaux services, récompense
décernée par le libre choix des électeurs, toute une caté-
gorie de citoyens. On pourrait presque se demander jus-
qu'à quel point rAssoniblée nationale a ce droit.
3" Au point de vue de l'utilité pratique, il saute aux
yeux que le niveau de l'expérience et des lumières doit se
trouver bien abaissé dans une Chambre, renouvelable tous
les trois ans, et d'où sont exclus tous les hommes rompus
aux affaires publiques. Quoi ! voilà une assemblée qui doit
s'occuper de marine, et il n'y aura pas un marin ! d'armée,
et il n'y aura pas de militaire ! de législation civile et crimi-
nelle, et il n'y aura pas de magistrat !
Il est vrai que les militaires et les marins sont admis, grâce
à une loi étrangère à la matière et par des motifs qui ne sont
pas pris du fond de la question. Mais cela même est un qua-
trième et grave inconvénient ajouté aux trois autres. Le
peuple ne comprendra pas que, dans l'enceinte où se font
les lois, l'épée soit présente et la robe absente, parce qu'en
INCOMPATIBILITÉS PARLEME.\TAI!U:s. 525
183'2ou 1834 une organisation particulière fut introduite
dans l'armée. Une inégalité si choquante, dira-t-il^ ne devait
pas résulter d'une loi ancienne et tout à fait contingente.
Vous étiez chargé, défaire une loi électorale complète, il en
valait bien la peine, et vous ne deviez pas y introduire une
inconséquence monstrueuse, à la faveur d'un article perdu
du Code militaire. Mieux eût valu T Incompatibilité absolue.
Elle eût eu au moins le prestige d'un principe.
Quelques mots maintenant sur les précautions que la so-
ciété me semble avoir le droit de prendre à l'égard des fonc-
tionnaires nommés représentants.
On pourra essayer de me faire tomber dans l'inconsé-
quence et médire : Puisque vous n'admettez pas de limites
au choix du suffrage universel, puisque vous ne croyez pas
qu'on puisse priver une catégorie de citoyens de leurs droits
politiques, comment admettez-vous que l'on prenne, à l'é-
gard des uns, des précautions plus ou moins restrictives,
dont les autres sont afïranchis ?
Ces précautions, remarquez-le bien , se bornent à une
chose : assurer, dans l'intérêt public, l'indépendance, l'im-
partialité du représentant; mettre le député fonctionnaire,
à l'égard du pouvoir exécutif , sur le pied de l'égalité la
plus complète avec le député non fonctionnaire. Quand un
magistrat accepte le mandat législatif, que la loi du pays
lui dise : Votre vie parlementaire commence; tant qu'elle
durera, votre vie judiciaire sera suspendue. — Qu'y a-t-il là
d'exorbitant et de contraire aux principes? Quand la fonc-
tion est interrompue de fait , pourquoi ne le serait-elle pas
aussi de droit, puisque aussi bien c'est là ce qui soustrait le
fonctionnaire à toute pernicieuse inlluence? Je ne veux pas
qu'il puisse être promu ou destitué par le pouvoir exécutif,
parce que s'il l'était, ce ne serait pas pour des actes relatifs
à la fonction, qui n'est plus remplie , mais pour des votes.
Or, qui admet que le pouvoir exécutif puisse récompenser
52 6 PAMPHLETS.
OU punir des votes? — Ces précautions ne sont pas arbi-
traires. Elles n'ont pas pour but de restreindre le choix du
suffrage universel ou les droits politiques d'une classe de
citoyens, mais au contraire de les universaliser, puisque,
sans elles, il en faudrait venir à l'incompatibilité absolue.
L'homme qui, à quelque degré que ce soit, fait partie de
la hiérarchie gouvernementale, ne doit pas se dissimuler
qu'il est, vis-à-vis de la société, et sur un point capital rela-
tivement au sujet qui nous occupe , dans une position fort
différente de celle des autres citoyens.
Entre les fonctions publiques et les industries privées, il
y a quelque chose de commun et quelque chose de diffé-
rent. Ce qu'il y a de commun, c'est que les unes et les autres
satisfont à des besoins sociaux. Celles-ci nous préservent de
la faim, du froid, des maladies, de l'ignorance; celles-là de
la guerre, du désordre, de l'injustice , de la violence. C'est
toujours des services rendus contre une rémunération.
Mais voici ce qu'il y a de différent. Chacun est libre d'ac-
cepter ou de refuser les services privés, de les recevoir dans
la mesure qui lui convient et d'en débattre le prix. Je ne
puis forcer qui que ce soit à acheter mes pamphlets , à les
lire, à les payer au taux auquel l'éditeur les mettrait, s'il en
avait la puissance.
Mais tout ce qui concerne les services publics est réglé
d'avance par la loi. Ce n'est pas moi qui juge ce que j'a-
chèterai de sécurité et combien je la paierai. Le fonction-
naire m'en donne tout autant que la loi lui prescrit de
m'en donner, et je le paie pour cela tout autant que la loi
me prescrit de le payer. Mon libre arbitre n'y est pour rien.
Il est donc bien essentiel de savoir qui fera cette loi.
Comme il est dans la nature de l'homme de vendre le
plus possible , la plus mauvaise marchandise possible , au
plus haut prix possible , il est à croire que nous serions
horriblement et chèrement administrés, si ceux qui ont le
INCOMPATIBILITÉS PAKLEMENTAIRES. 5 '2 7
privilège de vendre les produits gouvernementaux avaient
aussi celui d'en déterminer la quantité, la qualité et le
prix (1).
C'est pourquoi, en présence de cette vaste organisation
qu'on appelle le gouvernement , et qui , comme tous les
corps organisés, aspire incessamment à s'accroître , la na-
tion, représentée par ses députés, décide elle-même sur
quels points, dans quelle mesure , à quel prix elle entend
être gouvernée et administrée.
Que si, pour régler ces choses , elle choisit les gouver-
nants eux-mêmes, il est fort à croire qu'elle sera bientôt ad-
ministrée à merci et miséricorde, jusqu'à épuisement de sa
bourse.
Aussi je comprends que les hommes portés vers les
moyens extrêmes aient songé à dire à la nation : « Je te dé-
fends de te faire représenter par des fonctionnaires. » C'est
l'incompatibilité absolue.
Pour moi , je suis très-porté à tenir à la nation le même
langage , mais seulement à titre de conseil. Je ne suis pas
bien sur d'avoir le droit de convertir ce conseil en prohibi-
tion. Assurément, si le suffrage universel est laisse libre,
cela veut dire qu'il pourra se tromper. S'ensuit-il que, pour
prévenir ses erreurs, nous devions le dépouiller de sa li-
berté ?
Mais ce que nous avons le droit de faire, comme char-
gés de formuler une loi électorale , c'est d'assurer l'indé-
pendance du fonctionnaire élu représentant , de le mettre
sur le pied de l'égalité avec ses collègues, de le soustraire
aux caprices de ses chefs, et de régler sa position, pendant
la durée du mandat, en ce qu'elle pourrait avoir d'antago-
nique au bien public.
(*) V. au tome IV, les pages 10 et 11 ; au lome VI, le chap. xvii ;
et. au présent tome, la paffi' ii:i et suiv. [Note de l'éditeur.)
528 PAMPHLETS.
C'est le but de la première partie de mon amendement.
Il me semble tout concilier.
Il respecte le droit des électeurs.
Il respecte, dans le fonctionnaire, le droit du citoyen.
Il détruit cet intérêt spécial qui, autrefois, poussait les
fonctionnaires vers la députation.
Il restreint le nombre de ceux par qui elle sera recher-
chée.
Il assure l'indépendance de ceux par qui elle sera ob-
tenue.
Il laisse entier le droit tout en anéantissant l'abus.
Il élève le niveau de l'expérience et des lumières dans la
Chambre.
En un mot, il concilie les principes avec l'utilité.
Mais, si ce n'est pas avant Vé\ec\'\on qu'il faut placer l'in-
compatibilité, il faut certainement la placer après. Les deux
parties de mon amendement se tiennent , et j'aimerais
mieux cent fois le voir repoussé tout entier qu'accueilli à
moitié.
I II. — Les représentants peuvent-ils devenir fonctionnaires ?
A toutes les époques, lorsqu'il a été question de réforme
parlementaire , on a senti la nécessité de fermer aux dépu-
tés la carrière des fonctions publiques.
On se fondait sur ce raisonnement, qui est en effet très-
concluant : Les gouvernés nomment des mandataires pour
surveiller, contrôler, limiter et, au besoin, accuser les gou-
vernants. Pour remplir cette mission, il faut qu'ils conser-
vent, à l'égard du pouvoir, toute leur indépendance. Que
si celui-ci enrôle les représentants dans ses cadres, le but de
l'institution est manqué. — Voilà l'objection constitutionnelle.
L'objection morale n'est pas moins forte. Quoi de plus
triste que de voir les mandataires du peuple, trahissant l'un
INCOMPATIBILITÉS PARLEMENTAIRES. 529
après l'autre la confiance dont ils avaient été investis, ven-
dre, pour une place, et leurs votes et les intérêts de leurs
commettants?
On avait d'abord espéré tout concilier par la réélection.
L'expérience a démontré l'inefficacité de ce palliatif.
L'opinion publique s'attacha donc fortement à ce se-
cond aspect de l'incompatibilité, et l'article 28 de la cons-
titution n'est autre chose que la manifestation de son
triomphe.
Mais, à toutes les époques aussi, l'opinion publique a
pensé que Y Incompatibilité devait souffrir une exception,
et que, s'il était sage d'interdire les emplois subalternes aux
députés, il n'en devait pas être de même des ministères,
des ambassades, et de ce qu'on nomme les hautes situa-
tions politiques.
Aussi, dans tous les plans de réforme pai^lementaire qui
se sont produits avant Février, dans celui de M. Gauguier,
comme dans celui de M. de Rumilly, comme dans celui
de M. Thiers, si l'article 1" posait toujours hardiment le
principe, l'article 2 reproduisait invariablement l'exception.
A vrai dire, je crois qu'il ne venait à la pensée de per-
sonne qu'il en put être autrement.
Et comme l'opinion publique, qu'elle ait tort ou raison,
finit toujours par l'empoi-ter, l'art. 70 du projet de la Loi
électorale n'est encore qu'une seconde manifestation de
son triomphe.
Cet article dispose ainsi :
Art. 79. Les fondions publiques rétribuées auxquelles, par excep-
tion à l'arlicle 28 de la Constilulion, les membres de l'Assemblée
nationale peuvent être appelés, pendant la durée de la législature,
par le choix du pouvoir exécutif, sont celles de :
Ministre ;
Sous-secrétaire d'État;
Commandant supérieur des gardes nationales de la Seine ;
OEuvrti compUIrs, t. V.
34
6 30 PAMPHLETS.
Procureur général à la Cour de cassalion ;
Procureur général à la Cour d'appel de Paris;
Préfet de la Seine.
L'opinion publique ne se modifie pas en un jour. C'est
donc sans aucune espérance dans le succès actuel que je
m'adresse à l'Assemblée nationale. Elle n'effacera pas cet
article de la loi. Mais j'accomplis un devoir, car je prévois
(et puissé-je me tromper !) que cet article couvrira notre
malheureuse patrie de ruines et de débris.
Certes, je n'ai pas une foi telle dans ma propre infailli-
bilité que je ne sache me défier de ma pensée^ quand je la
trouve en opposition avec la pensée publique. Qu'il me soit
donc permis de me mettre à l'abri derrière des autorités
qui ne sont pas à dédaigner.
Des députés-ministres! c'est bien là une importation
anglaise. C'est de l'Angleterre, ce berceau du gouverne-
ment représentatif, que nous est venue cette irrationnelle
et monstrueuse alliance. Mais il faut remarquer qu'en
Angleterre le régime représentatif tout entier n'est qu'un
moyen ingénieux de mettre et maintenir la puissance aux
mains de quelques familles parlementaires. Dans l'esprit de
la constitution britannique, il eût été absurde de fermer
aux députés l'accès du pouvoir, puisque cette constitution
a précisément pour but de le leur livrer. — Et nous verrons
bientôt cependant quelles conséquences hideuses et terri-
bles a eues, pour l'Angleterre même, cette déviation aux
plus simples indications du bon sens.
Mais, d'un autre côté, les fondateurs de la république
américaine ont sagement repoussé cet élément de troubles
et de convulsions politiques. Nos pères, en 89, avaient fait
de même. Je ne viens donc pas soutenir une pensée pure-
ment personnelle, une innovation sans précédents et sans
autorité.
Comme Washington, comme Franklin, comme les au-
INCOMPATIBILITES PARLEMENTAIRES. 531
teiirs de la constitution de 91, je ne puis m'empêcher
de voir dans Yodinissibilité des députés au ministère une
cause toujours agissante de trouble et d'instabilité. Je ne
pense pas quil soit possible d'imaginer une combinaison
plus destructive de toute force, de toute suite dans l'action
du gouvernement, un oreiller plus anguleux pour la tête
des rois ou des présidents de républiques. Rien au monde
ne me semble plus propre à éveiller l'esprit de parti, à ali-
menter les luttes factieuses, à corrompre toutes les sources
d'information et de publicité, à dénaturer l'action de la
Tribune et de la Presse, à égarer l'Opinion après l'avoir
passionnée, à dépopulariser le vrai pour populariser le
faux, à entraver l'administration, à fomenter les haines na-
tionales, à provoquer les guerres extérieures, à ruiner les
finances publiques, à user et déconsidérer les gouverne-
ments, à décourager et pervertir les gouvernés, à fausser,
en un mot, tous les ressorts du régime représentatif. Je
ne connais aucune plaie sociale qui se puisse comparer à
celle-là, et je crois que si Dieu lui-même nous eût envoyé,
par un de ses anges, une constitution, il suffirait que l'As-
semblée nationale y intercalât cet article 79 pour que l'œu-
vre divine devint le fléau de notre patrie.
C'est ce que je me propose de démontrer.
J'avertis que mon argumentation est un long syllogisme
reposant sur cette prémisse, tenue pour accordée : « les
HOMMES AIMENT LA PUISSANCE. Ils l'adorent avec tant de fu-
reur que, pourl a conquérir ou la conserver, il n'est rien qu'ils
ne sacrifient, même le repos et le bonheur de leur pays. »
On ne contestera pas d'avance cette vérité d'observation
universelle. Mais quand, de conséquence en conséquence,
j'aurai conduit le lecteur à ma conclusion, savoir: Le mi-
nistère doit être fermé aux représentants; — il se peut que,
ne trouvant à rompre aucune maille de mon raisonnement,
il revienne sur le point de déjiait et me dise : « Nego wo-
3 2 PAMPHLETS.
jorem, vous n'avez pas prouvé V attrait de la puissance. »
Eh bien! je m'obstine à maintenir ma proportion dénuée
de preuves ! Des preuves ! Mais ouvrez donc au hasard les
annales de l'humanité 1 Consultez l'histoire ancienne ou mo-
derne, sacrée ou profane, demandez-vous d'où sont venues
toutes ces guerres de races, de classes, de nations, de fa-
milles ! Vous obtiendrez toujours cette réponse invariable :
De la soif du pouvoir.
Cela posé, la loi n'agit-elle pas avec une bien aveugle
imprudence, quand elle offre la candidature du pouvoir aux
hommes mêmes qu'elle charge de contrôler, critiquer, accu-
ser et juger ceux qui le détiennent ? Je ne me défie pas plus
qu'un autre du cœur de tel ou tel homme ; mais j e me défie du
cœur humain, quand il est placé, par une loi téméraire, entre
le devoir et l'intérêt. Malgré les plus éloquentes déclama-
tions du monde sur la pureté et le désintéressement de la
magistrature, je n'aimerais pas à avoir mon petit pécule
dans un pays où le juge pourrait prononcer la confiscation
à son profit. De même, je plains le ministre qui a à se dire :
« La nation m'oblige à rendre compte à des hommes qui
ont bonne envie de me remplacer, et qui le peuvent pourvu
qu'ils me trouvent en faute. » Allez donc prouver votre in-
nocence à de tels juges !
3Iais ce n'est pas le ministre seulement qu'il faut plain-
dre ; c'est surtout la nation. Une lutte terrible va s'ouvrir,
c'est elle qui fera l'enjeu ; et cet enjeu c'est son repos, son
bien-être, sa moralité et jusqu'à la justesse de ses idées.
Les fonctions salariées auxquelles, par exception à l'ar-
ticle 28 de la constitution, les membres de l'Assemblée na-
tionale peuvent être appelés, pendant la durée de la légis-
lature, par le choix du pouvoir exécutif, sont celles de
Ministre.
Oh ! il y a là un péril si grand, si palpable que, si nous
n'avions à cet égard aucune expérience, si nous étions rc-
INCOMPATIBILITÉS PARLEMENTAIRES. 533
duits à juger par un à priori, par le simple bon sens, nous
n'hésiterions pas une minute.
Je suppose que vous n'avez aucune notion du régime re-
présentatif. L'on vous transporte, nouvel Astolphe, dans la
lune et l'on vous dit : Parmi les nations qui peuplent ce
monde, en voici une qui ne sait ce que c'est que repos,
calme, sécurité, paix, stabilité. — N'est-elle pas gouvernée?
demandez-vous. Oh ! il n'en est pas de plus gouvernée dans
l'univers, vous est-il répondu ; et pour en trouver une autre
aussi gouvernée que celle-là, vous parcourriez inutilement
toutes les planètes, excepté peut-être la terre. Le pouvoir y
est immense, horriblement lourd et dispendieux. Les cinq
sixièmes des gens qui reçoivent quelque éducation y sont
fonctionnaires publics. Mais enfin les gouvernés y ont con-
quis un droit précieux. Us nomment périodiquement des
représentants qui font toutes les lois, tiennent les cordons
de la bourse et forcent le pouvoir, soit dans son action, soit
dans sa dépense, à se conformer à leur décision. — Oh!
quel bel ordre, quelle sage économie doivent résulter de ce
simple mécanisme ! dites-vous. Certainement ce peuple a dii
trouver ou trouvera, à force de tâtonner, le point précis où
le gouvernement réalisera le plus de bienfaits, aux moindres
frais. Comment donc m'annoncez-vous que tout est trouble
et confusion sous un si merveilleux régime ? — Il faut que
vous sachiez, répond votre cicérone, que si les habitants de
la lune, ou les Lunatiques, aiment prodigieusement à être
gouvernés, il y a une chose qu'ils aiment plus prodigieuse-
ment encore, c'est de gouverner. Or , ils ont introduit dans
leur admirable constitution un petit article, perdu au milieu
de beaucoup d'autres, et dont voici le sens : « Les représen-
tants joignent à la faculté de renverser les ministres celle
de lesremplacer. En conséquence, s'il se forme, — au sein
du parlement, — des partis, des oppositions systématiques,
des coalitions qui, à force de bruit et de clameurs, à force
53 4 PAMPHLET?.
de grossir et de fausser toutes les questions, parviennent à
dépopulariser et faire succomber le ministère, sous les coups
d'une majorité convenablement préparée à cet effet, les
meneurs de ces partis, oppositions et coalitions seront mi-
nistres ipso facto; et pendant que ces éléments hétérogènes
se disputeront le pouvoir, les ministres déchus, redevenus
simples représentants, iront fomenter des intrigues, des al-
liances, des oppositions et des coalitions nouvelles. » — Par
le grand Dieu du ciel ! vous écriez-vous, puisqu'il en est
ainsi, je ne suis pas surpris que l'histoire de ce peuple ne
soit que l'histoire d'une affreuse et permanente convulsion !
Mais revenons de la lune, heureux si, comme Astolphe,
nous en rapportons une petite fiole de bon sens. Nous en
ferons hommage à qui de droit, lors de la troisième lecture
de notre Loi électorale.
Je demande à insister encore sur mon à priori. Seule-
ment nous l'appliquerons à des faits existants qui se passent
sous nos yeux.
II y a en France quatre-vingts et quelques parlements au
petit pied. On les appelle conseils généraux. Les rapports
de préfet à conseil général ressemblent, à beaucoup d'é-
gards , aux rapports de ministre à Assemblée nationale.
D'un côté, des mandataires du public qui décident, en son
nom, comment, dans quelle mesure, à quel prix il entend
être administré. De l'autre, un agent du pouvoir exécutif
qui étudie les mesures à prendre, les fait admettre, s'il peut,
et une fois admises , pourvoit à leur exécution. Voilà une
expérience qui se renouvelle près de cent fois par an sou&
nos yeux, et que nous apprend-elle? Certes, le cœur des
conseillers généraux est pétri du même limon que celui des
représentants du peuple. Il en est peu parmi eux qui ne dé-
sirassent autant devenir préfets qu'un député peut souhaiter
de devenir ministre. Mais cette idée ne leur vient pas même
à l'esprit, et la raison en est simple : la loi n'a pas fait du
INCOMPATIBILITES PARLEMENTAIRES. 535
titre de conseiller un marchepied vers les préfectures. Les
lionimes, quelque ambitieux qu'ils soient (et ils le sont pres-
que tous), ne poursuivent cependant, per fas et nefas, que
ce qu'il est possible de saisir. Devant l'impossibilité radicale,
le désir s'éteint faute d'aliment. On voit des enfants pleurer
pour avoir la lune, mais quand la raison survient, ils n'y
pensent plus. Ceci s'adresse à ceux qui me disent : Croyez-
vous donc extirper l'ambition du cœur de Ihomme ? — Non
certes, et je ne le désire même pas. Mais ce qui est très-
possible , c'est de détourner l'ambition d'une voie donnée
en anéantissant l'appât qu'on y avait imprudemment placé.
Vous aurez beau élever des mâts de cocagne, personne n'y
montera s'il n'y a pas une proie au bout.
II est certain que, si une opposition systématique, une
coalition mi-blanche et mi-rouge se formait au sein du con-
seil général, elle pourrait fort bien faire sauter le préfet,
mais non mettre les meneurs à sa place. Ce qui est certain
aussi, l'expérience le démontre, c'est que, en conséquence
de cette impossibilité, de telles coalitions ne s'y forment
pas. Le préfet propose ses plans, le conseil les discute , les
examine en eux-mêmes , en apprécie la valeur propre au
point de vue du bien général. Je veux bien que lun se
laisse influencer par l'esprit de localité , un autre par son
intérêt personnel. La loi ne peut refaire le C(eur humain,
c'est aux électeurs à y pourvoir. Mais il est bien positif
qu'on ne repousse pas systématiquement les propositions du
préfet, uniquement pour lui faire pièce, pour IVntravcr, pour
le faire tomber, s'emparer de sa place. Cette guerre insen-
sée , dont en dérnnti\ e le pays ferait les frais, cette guerre,
si fi't';quente dans nos assemblées législatives qu'elle en est
l'histoire et la vie, ne s'est jamais vue dans les assemblées
départementales ; mais voulez-vous l'y voir ? Il y a un
moyen bien simple. Constituez ces petits parlements sui
le patron du grand; introduisez dans la loi de l'orgaiii-
53 C PAMPHLETS.
sation des conseils généraux un petit article ainsi conçu :
« Si une mesure bonne ou mauvaise, proposée par le pré-
fet, est repoussée, il sera destitué. Celui des membres du
conseil qui aura dirigé l'opposition sera nommé à sa place,
et distribuera à ses compagnons de fortune toutes les gi-an-
des fonctions du département , recette générale , direction
des contributions directes et indirectes, etc. »
Je le demande , parmi mes neuf cents collègues, y en
a-t-il un seul qui osât voter une pareille disposition ? Ne
croirait-il pas faire au pays le présentie plus funeste ? Pour-
rait-on mieux choisir, si l'on était décidé à le voir agoniser
sous l'étreinte des factions? N"est-il pas certain que ce
seul article bouleverserait complètement l'esprit des con-
seils généraux ? N'est-il pas certain que ces cent enceintes,
où régnent aujourd'hui le calme , l'indépendance et l'im-
partialité, seraient converties en autant d'arènes de luttes et
de brigues ? N"est-il pas clair que chaque proposition pré-
fectorale, au lieu d'être envisagée en elle-même et dans ses
rapports avec le bien public , deviendrait le champ de ba-
taille d'un conflit de personnes? que chacun n'y chercherait
autre chose que des chances pour son parti ? Maintenant ,
admettons qu'il y a des journaux dans le département; les
parties belligérantes ne feront-elles pas tous leurs efforts
pour les attacher à leur fortune ? La polémique de ces jour-
naux ne s'empreindra-t-elle pas des passions qui agitent le
conseil ? Toutes les questions n'arriveront-elles pas altérées
et faussées devant le public ? Viennent les élections ; com-
ment ce public égaré ou circonvenu pourra-t-il être bon
juge? Ne voyez-vous pas, d'ailleurs , que la corruption et
l'intrigue , surexcitées par l'ardeur du combat, ne connaî-
tront plus de bornes ?
Ces périls vous frappent ; ils vous effraient. Représen-
tants du peuple , vous vous laisseriez brûler la main droite
plutôt que de voter, pour les conseils généraux, une organi-
INCOMPATIBILITÉS PABLEMENTAIUES. 5^7
sation aussi absurde et aussi anarcliique. Et cependant ,
qu'allez-vous faire? Vous allez déposer, dans la constitution
de l'Assemblée nationale, ce tléau destructeur, ce tetîroya-
ble dissolvant que vous repoussez avec horreur des assem-
blées départementales. Par l'article 79, vous allez proclamer
bien haut que ce poison, dont vous préservez les veines,
vous en saturez le cœur du corps social.
Vous dites : C'est bien différent. Les attributions des
conseils généraux sont très-limitées. Leurs discussions n'ont
pas une grande importance ; la politique en est bannie ; ils
ne donnent pas des lois au pays, et puis la préfecture n'est
pas un objet de convoitise bien séduisant.
Est-ce que vous ne comprenez pas que chacune de vos
prétendues objections met à ma portée autant d'à fortiori
aussi clairs que le jour ? Quoi ! la lutte sera-t-elle moins
acharnée, infligera-t-elle au pays de moindres maux, parce
que l'arène est plus vaste, le théâtre plus élevé , le champ
de bataille plus étendu, l'aliment des passions plus excitant,
le prix du combat plus convoité , les questions qui servent
de machines de guerre plus brûlantes , plus difficiles , et
partant plus propres à égarer le sentiment et le jugement
de la multitude ? S'il est fâcheux que l'esprit public se
trompe quand il s'agit d'un chemin vicinal, n'est-il pas mille
fois plus malheureux qu'il s'égare quand il est question de
paix ou de guerre, d'équilibre ou de banqueroute, d'ordre
public ou d'anarchie ?
Je dis que l'article 70, qu'il s'applique aux conseils géné-
raux ou aux assemblées nationales, c'est le désordre savam-
ment organisé sur le même modèle ; dans le premier cas sur
une petite échelle, dans le second sur une échelle immense.
Mais coupons un peu , par un appel à l'expérience , la
monotonie des raisonnements.
En Angleterre, cest toujours parmi les membres du par-
lement que le roi choisit ses minisfres
5:i8 PAMPHLETS.
Je ne sais si, dans ce pays , le principe de la séparation
des fonctions est stipulé au moins sur le papier. Ce qu'il y
a de certain , c'est que l'ombre même de ce principe ne se
révèle pas dans les faits. Toute la puissance executive, lé-
gislative, judiciaire et spirituelle réside dans une classe à
son profit, la classe oligarchique. Si elle rencontre un frein,
c'est dans l'opinion , et ce frein est bien récent. Aussi le
peuple anglais n'a pas été jusqu'ici gouverné, mais exploité;
ainsi que l'attestent deux milliards de taxes et vingt-deux
milliards de dettes. Si depuis quelque temps ses finances
sont mieux administrées, l'Angleterre n'en doit pas rendre
gi'àce à la confusion des pouvoirs , mais à l'opinion qui ,
même privée de moyens constitutionnels , exerce une
grande influence, et à cette prudence vulgaire des exploi-
teurs, qui les a décidés à s'arrêter au moment où ils allaient
s'engloutir, avec la nation tout entière , dans le gouffre
ouvert par leur rapacité.
Dans un pays où toutes les branches du gouvernement
ne sont que les parties d'une même exploitation, au profit
des familles parlementaires, il n'est pas surprenant que les
ministères soient ouverts aux membres du parlement. Ce
qui serait surprenant, c'est qu'il n'en fût pas ainsi, et ce
qui l'est bien davantage encore , c'est que cette bizarre
organisation soit imitée par un peuple qui a la prétention
de se gouverner lui-même, et, qui plus est, de se bien gou-
verner.
Quoi qu'il en soit, qu'a-t-elle produit en Angleterre
même ?
On n'attend pas sans doute que je fasse ici l'histoire des
coalitions qui ont agité l'Angleterre. Ce serait entreprendre
son histoire constitutionnelle tout entière. Mais je ne puis
me dispenser d'en rappeler quelques traits.
Walpole est ministre : une coalition se forme. Elle est di-
rigée par Pulteney et Carteret poui' les ivighs dissiden/s
INCOMl'ATIini.lTES l'AULEMEN T MUES. 539
(ceux que Walpole ii"a pu placer;^ par Windham pour les
torys qui, soupç^onnés de jacobitisme, sont condamnés au
stérile honneur de servir d'auxiliaires à toutes les opposi-
tions.
C'est dans cette coalition que le premier des Pitt (depuis
lord Cliatham) commence sa brillante carrière.
L'esprit jacobite^ encore vivace^ pouvant fournir à la
France l'occasion d'une puissante diversion en cas d'hosti-
lité, la politique de \\'^alpole est à la paix. Donc, la coalition
sera à la guerre.
« Mettre fin au système de corruption qui asservit le par-
lement aux volontés du ministère, remplacer dans les rap-
ports extérieurs, par une politique plus fihre, plus digne, la
politique timide et exclusivement pacifique de Walpole, »
tel est le double but que se propose la coalition. Je laisse
à penser ce qu'on y dit de la France.
On ne joue pas impunément avec le sentiment patrioti-
que d'un peuple qui sent sa force. La coalition parle tant et
si haut aux Anglais de leur humiliation qu'ils finissent par
y croire. Ils appellent la guerre à grands cris. Elle éclate à
l'occasion d'un droit de visite.
Autant que ses adversaires, Walpole aimait le pouvoir.
Plutôt que de s'en dessaisir, il prétend conduire les opéra-
tions. 11 présente un bill de subsides, la coalition le repousse.
Elle a voulu la guerre et refuse les moyens de la faire.
Voici son calcul : la guerre faite sans ressources suffisantes
sera désastreuse; alors nous dirons : « C'est la faute du mi-
nistre qui l'a faite à contre-cœur.» — Quand une coalition
met dans un des plateaux de la balance l'honneur du pays
et dans l'autre son propre succès, ce n'est pas l'hoimour du
pays qui l'emporte.
Cette combinaison réussit. La guerre fut malheureuse et
Walpole tomba. L'opposition, moins Pitt, entre aux affai-
res; mais composée d'éléments hétérogènes, elle ne peut
54 0 PAMPHLETS.
s'entendre. Pendant cette lutte intestine, l'Angleterre est
toujours battue. Une nouvelle coalition se forme. Pitt en
est l'âme. Il se tourne contre Carteret. Avec lui, il voulait
la guerre; contre lui, il veut la paix. Il le traite de ministre
exécrable, traître, lui reprochant un subside aux troupes ha-
novriennes. Quelques années après, on retrouve ces deux
hommes fort bons amis, assis côte à côte dans le même
conseil. Pitt dit de Carteret : « Je m'enorgueillis de décla-
rer que je dois à son patronage, à son amitié, à ses leçons
tout ce que je suis. »
Cependant la nouvelle coalition amène une crise ministé-
rielle. Les frères Pelham sont ministres. Quatrième coali-
tion formée par Pulteney et Carteret. Ils renversent les
Pelham. Mais ils sont renversés eux-mêmes au bout de trois
jours. Pendant que le parlement est en proie à ces intrigues,
la guerre continue, et le Prétendant, qui a mis l'occasion à
profit, fait des progrès en Ecosse. Mais cette considération
n'arrête pas les ambitions personnelles.
Pitt conquiert enfin une position officielle assez modeste.
Il se fait gouuernemental pendant quelques jours. Il ap-
prouve tout ce qu'il a blâmé, entre autres le subside aux
Hanovriens. Il blâme tout ce qu'il a approuvé, entre autres
la résistance au droit de visite, invoqué par les Espagnols, et
qui lui a servi de prétexte pour fomenter la guerre, guerre
qui n'avait été elle-même qu'un prétexte pour renverser
Walpole. «L'expérience m'a mûri, dit-il ; j'ai maintenant
acquis la conviction que l'Espagne est dans son droit. »
— Enfin, la paix se conclut par le traité d'Aix-la-Chapelle,
qui replace toutes choses comme elles étaient avant et ne
mentionne même pas le droit de visite, qui a mis l'Europe
en feu.
Survient une cinquième coalition contre Pitt. Elle n'a-
boutit pas. Puis une sixième qui présente un caractère par-
ticulier; elle est dirigée par une moitié du cabinet contre
INCOMPATIBILITES PARLEMENTAIRES. 54 1
Taiitre. Pitt et Fox sont bien ministres, mais Tim et l'autre
veut être premier ministre. Us s'unissent, sauf à se combat-
tre bientôt. En effet, Fox s'élève, Pitt tombe, et il n'a rien
de plus pressé que d'aller fomenter mie septième coalition.
Enfin, les circonstances aidant (ces circonstances sont la
ruine et l'abaissement de l'Angleterre ), Pitt arrive au but de
ses efforts. Il est premier ministre de fait. Il aura quatre ans
devant lui pour s'immortaliser, car John Bull commence à
être révolté de toutes ces luttes.
Au bout de quatre ans, Pitt tombe victime d'intrigues par-
lementaires. Ses adversaires ont d'autant plus facilement rai-
son de lui qu'ils lui jettent sans cesse à la face ses anciens
discours. Ici commence une interminable série de crises
ministérielles. C'est au point que Pitt, ayant ressaisi un mo-
ment le pouvoir au milieu de ces péripéties et croyant faire
trop d'honneur au grand Frédéric, en lui proposant une al-
liance, celui-ci lui fit cette réponse accablante : « Il est bien
difficile d'entrer dans un concert de quelque portée avec
un pays qui, par l'effet de changements continuels d'ad-
ministration, n'offre aucune garantie de persistance et de
stabilité. »
Mais laissons le vieux Chatham user ses derniers jours
dans ces tristes combats. Voici une génération nouvelle,
d'autres hommes portant les mêmes noms, un autre Pitt,
un autre Fox, qui, pour l'éloquence et le génie, ne le cè-
dent en rien à leurs devanciers. Mais la loi est restée la
même. Les députés peuvent devenir ministres . Aussi nous
allons retrouver les mêmes coalitions, les mêmes désastres,
la même immoralité.
Lord North est chef du cabinet. L'opposition présente un
faisceau de noms illustres : Burko, Fox, Pitt , Sheridan ,
Erskine, etc.
Chatham avait rencontré à son début un ministère paci-
fique, et naturellement il demandait la guerre. Le second
54 2 PAMPHLETS.
Pitt entre au parlement pendant la guerre ; son rôle est de
réclamer la paix.
North résistait au fils, comme Walpole avait résisté au
père. L'opposition arriva à la plus extrême violence. Fox
alla jusqu'à demander la tète de North.
Celui-ci tombe, un nouveau ministère est composé.
Burke, Fox, Sheridan y entrent ; Pitt n'y est pas compris.
Quatre mois après, nouveau remaniement, qui fit entrer
Pitt dans l'administration et en fit sortir Sheridan^ Fox et
Burke. Avec qui pense-t-on que Fox va se coaliser? avec ce
même North ! Etrange spectacle ! Fox voulut d'abord la
paix parce que le ministère était belliqueux. Maintenant il
veut la guerre parce que le ministère est pacifique. On le
voit, guerre ou paix sont de la pure stratégis parlemen-
taire.
Tout absurde et odieuse quest cette coalition, elle réus-
sit. Pitt succombe, North est mandé au palais. Mais les am-
biticms individuelles sont arrivées à ce point , qu'il est im-
possible de mettre un terme à la crise ministérielle. Elle
dure deux mois. Message des Chambres, pétitions des ci-
toyens, embarras du roi, rien n'y fait. Les députés can-
didats-ministres ne démordent pas de leurs exigences.
Georges III songe à jeter au vent une couronne si lourde,
et je crois qu'on peut faire remonter à cette époque l'ori-
gine de la cruelle maladie dont il fut plus tard affligé. En
vérité, il y avait bien de quoi perdre la tète .
Enfin on s'accorde. Voilà Fox ministre, laissant North et
Pitt dans l'opposition. Nouvelle crise; nouvelles difficultés.
Pitt triomphe et, malgré la fureur de Fox, devenu chef
d'une autre coalition , parvient à se maintenir. Fox ne se
contient plus et se répand en grossières injures. « Compa-
tissant comme je fais, lui répond Pitt, à la situation de
l'honorable préopinant, aux tortures de ses espérances
trompées, de ses illusions détruites, de son ambition dé-
INCOMl'AlllJILriES l'ARLEMENTAlHES. 54 3
<.'iie, je déclare que je me croirais inexcusable^ si les emporte-
ments d'un esprit^ succombant sous le poids de regrets
dévorants, pouvaient exciter en moi une autre émotion
que celle de la pitié. Je proteste qu'ils n'ont pas la puis-
sance de provoquer mon courroux^ pas même mon mépris. »
Je m'arrête. En vérité, cette histoire n'aurait pas de fin.
Si j'ai cité des noms illustres, ce n'est certes pas pour le vain
plaisir de dénigrer de grandes renommées. J'ai pensé que
ma démonstration en aurait d'autant plus de force. Si une
loi imprudente a pu abaisser à ce point des hommes tels que
les Pitt et les Fox, qu"a-t-elle produit sur des âmes plus
vulgaires, — des Walpole, desBurke, des North?
Ce qu'il faut remarquersurtout, c'est que l'Angleterre a été
le jouet et la victime de ces coalitions. L'une aboutit à une
guerre ruineuse; lautre aune paixluimiliante. Une troisième
fait échouer le plan de justice et de réparation conçu par
Pitt en faveur de l'Irlande. Que de souffrances et de honte ce
plan n'eùt-il pas épargnées à l'Angleterre et à l'humanité !
Triste spectacle que celui de ces hommes d'État livrés
à la honte de contradictions perpétuelles! Chatham, dans
l'opposition, enseigne que le moindre symptôme de pros-
périté commerciale, en France, est une calamité poui* la
Grande-Bretagne. Chatham, ministre, conclut la paix avec
la France, et professe que la prospérité dun peuple est un
bienfait pour tous les autres. Nous sommes habitués à voir
dans Fox le défenseur des idées françaises. Il le fut sans
doute, quand Pitt nous faisait la guerre. Mais quand Pitt
négociait le traité d»' \~HVk Fox disait en propres termes que
l'hostilité était l'état naturel, la condition normale des rela-
tions des deux peuples.
Malheureusement, ces variations, qui ne sont pour les
coalitions que des manœuvres stratégiques, sont prises au
sérieux par les peuples. C'est ainsi qu'on les voit implorer
tour à tour la paix ou la guerre, au grc des c'.iefs momenta-
544 PAMPHLETS.
nément populaires. C'est là le danger sérieux des coalitions.
On pourra dire avec raison que^ depuis quelques années,
ces sortes de manœuvres sont si décriées en Angleterre, que
les hommes d'État n'osent plus s'y livrer. Qu'est-ce que
cela prouve, si ce n'est que, par leurs effets désastreux,
elles ont enfin ouvert les yeux du peuple et formé son
expérience ? Je sais bien que l'homme est naturellement
progressif, qu'il finit toujours par être éclairé, sinon par la
prévoyance , du moins par l'expérience , et qu'une institu-
tion vicieuse perd à la longue son efticacité pour le mal, à
force d'en faire. Est-ce une raison pour l'adopter ? Il ne
faut pas croire, d'ailleurs, que l'Angleterre ait échappé de-
puis bien longtemps à ce fléau. Nous l'avons vue de nos
jours en éprouver les cruels effets.
En 1824, l'état des finances étant désespéré, un habile
ministre, Huskisson, songea à une grande réforme, qui alors
était fort impopulaire. Huskisson dut se contenter de faire
quelques expériences pour préparer et éclairer l'opinion.
Il y avait alors dans le parlement un jeune homme, pro-
fond économiste, et qui comprit toute la grandeur, toute la
portée de cette réforme. Si, en sa qualité de députe, l'accès
du ministère lui eût été interdit, il n'aurait eu rien de mieux
à faire qu'à aider Huskisson dans sa difficile entreprise.
Mais il y a aussi dans la constitution anglaise un fatal ar-
ticle 79. Et sir Robert Peel, car c'était lui, se dit : « Cette
réforme est belle, c'est moi, moi seul qui l'accomplirai. »
Mais pour cela, il fallait être ministre. Pour être ministre,
il fallait renverser Huskisson; pour le renverser, il fallait le
dépopulariser ; pour le dépopulariser , il fallait décrier
l'œuvre qu'on admirait au fond du cœur. C'est à quoi sir
Robert s'attacha.
Huskisson mourut sans réaliser sa pensée. Les finances
étaient aux abois. Il fallut songer à un moyen héroïque.
Russell proposa un bill qui commençait et impliquait la ré-
INCOMPATIBILITES PARLEMENTAIRES. 54 6
forme. Sir Robert ne manqua pas d'y faire une opposition
furieuse. Le bill échoua. Lord John Russell conseilla au
roi^ tant la situation était grave, de dissoudre le parlement
et d'en appeler aux électeurs. Sir Robert remplit l'Angle-
terre d'arguments protectionistes, contraires à ses convic-
tions, mais nécessaires à ses vues. Les vieux préjugés l'em-
portèrent. La nouvelle chambre renversa Russell, et Peel
entra au ministère avec la mission expresse de s'opposer à
toute réforme. Vous voyez qu'il ne redoutait pas de prendre
le chemin le plus long.
Mais sir Robert avait compté sur un auxiliaire (jui ne
tarda pas à paraître : la détresse publique. La réforme ayant
été retardée par ses soins, les finances allaient naturellement
de mal en pis. Tous les budgets aboutissaient à des déficit
effrayants. Les aliments ne pouvant pénétrer dans la Grande-
Rretagne, elle fut en proie à la famine escortée, comme tou-
jours, du crime, de la débauche, de la maladie, de la mor-
talité. La détresse ! rien n'est plus propre à rendre les peuples
changeants. L'opinion, secondée par une ligue puissante,
réclama la liberté. Les choses étaient arrivées au point où sir
Robert les voulait ; et alors, trahissant son passé, trahissant
ses commettants, trahissant son parti parlementaire, un
beau jour, il se proclame converti à l'économie politique et
réalise lui-même cette réforme, que, pour le malheur de
l'Angleterre , il a retardée de dix ans, dans le seul but d'en
ravir la gloire à d'autres. Cette gloire , il l'a conquise; mais
l'abauflon de tous ses amis et les reproches de sa conscience
la lui font payer chèrement.
Nous avons aussi notre histoire constitutionnelle, autre-
ment dit : l'histoire de la guerre aux portefeuilles, guerre
qui agite et souvent pervertit le pays tout entier. Je ne m'y
arrêterai pas longtemps; aussi bien, ce ne serait que la re-
production de ce qu'on vient de lire, sauf le nom des per-
sonna;^es et quehjues détails de mise en scène.
Œuvra complèlis, t. V. j^
64 0 PAMPHLETS.
Le point sur lequel je voudrais surtout attirer rattention
du lecteur, ce n'est pas autant sur ce qu'il y a de déplorable
dans les manœuvres des coalitions parlementaires que sur
ce qu'il y a de plus dangereux dans un de leurs effets^ qui
est celui-ci : populariser, pour un temps, l'injustice et l'ab-
surdité; dépopulariser la vérité même.
Un jour, M. de Villèle s'aperçut que l'État avait du crédit
et qu'il pouvait emprunter à 4 l/:2 pour cent. Nous avions
alors une lourde dette, dont l'intérêt nous coûtait 5 pour
cent. M. de Villèle songea à faire aux créanciers de l'État
cette proposition : Soumettez-vous à ne toucher désormais
que l'intérêt tel qu'il prévaut aujourd'hui dans toutes les
transactions, ou bien reprenez votre capital ; je suis prêt à
vous le rendre. Quoi de plus raisonnable, quoi de plus juste,
et combien de fois la France a-t-elle vainement réclamé de-
puis cette mesure si simple?
Mais il y avait, à la Chambre, des députés qui voulaient
être ministres. Leur rôle naturel, en conséquence de ce
désir, était de trouver M. de Villèle en faute en tout et sur.
tout. Ils décrièrent donc la conversion avec tant de bruit et
d'acharnement, que la France n'en voulut à aucun prix. Il
semblait que restituer quelques millions aux contribuables,
c'était leur arracher les entrailles. Ce bon M. Laffitte, do-
miné par son expérience financière au point d'oublier son
rôle de coalisé, s'étant avisé de dire : « Après tout, la con-
version a du bon, » fut à l'instant considéré comme rené-
gat, et Paris n'en \ oulut plus pour député. Rendre impo-
pulaire une juste diminution des intérêts payés aux rentiers !
Puisque les coalitions ont fait ce tour de force, elles en fe-
ront bien d'autres. — Tant y a, qu'à l'heure qu'il est nous
payons encore cette leçon, et, qui pis est, nous ne parais-
sons pas disposés à en profiter.
Mais voici M. Mole au pouvoir. Deux hommes de talent
sont entrés à la Chambre sous l'empire de la charte nou-
INCOMPATIBILITES PAHLEMENTAIRES, H:
velle, qui a aussi son article 79. Cet article a soufflé dans To-
reille de nos deux députés ces mots séducteurs : « Si vous
parvenez à faire périr M. Mole à force d'impopularité^ un
de vous prendra sa place. » Et nos deux champions, qui
n'ont jamais pu s'entendre sur rien, s'entendent parfaite-
ment pour amasser sur la tête de M. Mole des flots d'im-
popularité.
Quel terrain vont-ils clioisir? Ce sera celui des questions
extérieures. C'est à peu près le seul où deux hommes d'o-
pinions politif[ues opposées puissent momentanément se
rencontrer. D'ailleurs, il est merveilleusement propre au
but qu'on a en vue. « Le ministère est lâche, traître, il hu-
milie le drapeau français; nous sommes, nous, les vrais pa-
triotes, les défensem's de l'honneur national. » Quoi de
mieux calculé pour abaisser son adversaire et s'élever soi-
même aux yeux d'une opinion publique, qu'on sait être si
chatouilleuse en fait de point d'honneur? Il est vrai que si
on pousse trop loin, dans les masses, cette exaltation de pa-
triotisme, il en pourra résulter d'abord une échauffourée,
ensuite une conflagration uni\ erselle. Mais ce n'est là qu'une
éventualité secondaire aux yeux d'une coalition, l'essentiel
est de saisir le pouvoir.
A l'époque dont nous parlons, M. Mole avait trouvé la
France engagée par un traité qui portait textuellement,
si je ne me trompe, cette clause : « Quand les Autrichiens
quitteront les Légations, les Français (juitteront Aucune. »
Or, les Autrichiens ayant évacui' les Légations, les Français
évacuèrent Ancône. Kien au monde de plus naturel et de
plus juste. A moins de prétendre que la gloire de la France
consiste à violer les traités et que la parole lui a étédoimée
p(jur tromper ceux avec qui elle traite, M. Mole avait mille
f(jis raison.
C'est pourtant sur (■ette question ([ueMM. Thiers et Gui-
zot, secondés i)ar l'tipinion égarée, parvinrent à le renver-
54 8 i'A.\;i'i;Liiis.
ser. Et ce fut à cette occasion que M. Thiers professa, sur
la valeur des engagements internationaux, cette fameuse
doctrine qui en a fait un homme impossible, car elle ne
tendait à rien moins qu'à faire de la France elle-même une
nation impossible, au moins parmi les peuples civilisés.
Mais le propre des coalitions est de créer à ceux qui y en-
trent des embarras et des obstacles futurs. La raison en est
simple. Pendant qu'on est de l'opposition systématique, on
affiche des principes sublimes, on étale un patriotisme
farouche, on se revêt d'un rigorisme outré. Quand vient
Iheure du succès , on entre au ministère ; mais on est bien
forcé de laisser tout ce bagage déclamatoire à la porte, et
l'on suit humblement la politique de son prédécesseur. C'est
ainsi que toute foi s'éteint dans la conscience publique. Le
peuple voit se perpétuer une politique qu'on lui a enseigné
à trouver pitoyable. Il se dit tristement : Les hommes qui
avaient gagné ma confiance par leurs beaux discours d'op-
position, ne manquent jamais de la trahir quand ils sont mi-
nistres. — Heureux s'il n'ajoute pas : Je m'adresserai doré-
navant, non à des discoureurs, mais à des hommes d'action.
Nous venons de voir MM. Thiers et Guizot diriger, au sein
du parlement, contre M. Mole, les batteries d'Ancône. Je
pourrais montrer maintenant d'autres coalitions battre
M. Guizot en brèche avec les batteries de Ta'iti, du Maroc, de
Syrie. Mais vraiment l'histoire en deviendrait fastidieuse.
C'est toujours la même chose. Deux ou trois députés, ap-
partenant à des partis divers, souvent opposés, quelquefois
irréconciliables, se mettent en tête qu'ils doivent être minis-
tres, quoi qu'il puisse arriver. Ils calculent que tous ces partis
réunis peuvent faire une majorité ou en approcher. Donc, ils
se coalisent. Ils ne s'occupent pas de réformes administra-
tives ou financières sérieuses, pouvant réaliser le bien public.
Non, ils ne seraient pas d'accord là-dessus. D'ailleurs, le rôle
d'une coalition est d'attaquer violemment les hommes et mol-
INCOMI'ATIHILITÉS l'ARLEMENTAlIlES. 64 9
leuient les abus! Détruire les abus! mais ce serait amoin-irir
l'héritage auquel elle aspire î Nos deux ou trois meneurs se
campent sur les questions extérieures. Ils se remplissent la
bouche des mots : Iloinieur national, patriotisme, grandeur
de la France, prépondérance. Ils entraînent les journaux,
puis l'opinion; ils l'exaltent , la passionnent, la surexcitent,
tantôt au sujet du pacha d'Egypte, tantôt à l'occasion du
droit de visite , une autre fois à propos d'un Pritchard. Ils
nous conduisent jusqu^à la limite de la guerre. L'Europe est
dans l'anxiété. De toute part les armées grossissent et 1rs
budgets avec elles. « Encore un effort ! dit la coalition, il
faut que le ministère tombe ou que l'Europe soit en feu. »
Le ministère tombe en effet; mais les armées restent et les
budgets aussi. Un des heureux vainqueurs entre au pouvoir,
les deux autres restent en route, et s'en vont former, avec les
ministres déchus, une coalition nouvelle, qui passe par les
mêmes intrigues pour aboutir aux mêmes résultats. Que si
l'on s'avise de dire au ministère de fraîche date : Maintenant
fliminuezdonc l'armée et le budget, il répond : Eh quoi ! ne
\ oyez-vous pas combien les dangers de guerre renaissent
fréquemment en Europe? — Et le peuple dit : Il a raison.
— Et la charge s'accroît, à chaque crise ministérielle , jus-
qu'à ce que , devenue insupportable , les périls factices du
dehors sont remplacés par des périls réels au dedans. — Et
le ministre dit : Il faut bien armer la moitié de la nation pour
tenir l'autre moitié couchée enjoué. — Et le peuple, ou du
moins cette partie du peuple à qui il reste quelque chose à
perdre, dit : Il a raison.
Tel est le triste spectacle qu'offrent au monde la France
et l'Angleterre; si bien que beaucoup de gens sensés en sont
venus à se demander si le régime représentatif, quelque lo-
gique que la théorie le montre , n'était pas, par sa nature,
une cruelle mystification. Cela dépend. Sans rarticle 79, il
répond aux espérances qu'il avait fait naître, comme le
iJO PAMPHLETS.
prouve l'exemple des États-Unis. Avec l'article 79, il n'est
pour les peuples qu'un encliaineuient d'illusions et de dé-
ceptions.
Et comment en serait-il autrement? Les hommes ont rêvé
de grandeur, d'influence, de fortune et de gloire. Qui n'y
rêve quelquefois? Tout à coup le vent de l'élection les jette
dans l'enceinte législati\e. Si la constitution du pays leur
disait : c( Tu y entres représentant et tu y resteras représen-
tant, » quel intérêt auraient-ils, je le demande, à tourmen-
ter, entraver, déconsidérer et renverser le pouvoir? Mais,
loin de leur tenir ce langage, elle dit à l'un : « Le ministre
a besoin de grossir ses phalanges, et il dispose de hautes
positions politiques que je ne t'interdis pas;» à l'autre :
« Tu as de l'audace et du talent, voilà le banc des ministres;
si tu parviens à les en chasser, ta place y est marquée. »
Alors, et cela est infaillible, alors commencent ces tumul-
tes d'accusations furieuses, ces etiorts inouïs pour mettre d(;
son côté la force d'une popularité éphémère, cet étalage fas-
tueux de principes irréalisables, quand on attaque, et de con-
cessioHs abjectes, quand on se défend. Ce n'est que pièges
et contre-pièges, feintes et contre-feintes, mines et contre-
mines. La politique devient une stratégie. Les opérations se
poursuivent au dehors, dans les bureaux, dans les commis-
sions, dans les comités. Le moindre petit accident parle-
mentaire, une élection de questeur est un symptôme qui
fait palpiter les cœm'S de crainte ou d'espérance ; s'il s'agis-
sait du Gode civil lui-même, on n'y prendrait pas tant d'in-
térêt. On voit se liguer les éléments les plus hétérogènes et
se dissoudre les plus naturelles alliances. Ici, l'esprit de pai'ti
forme une coalition. Là, la souterraine habileté ministérielle
en fait échouer une autre. S'agit-il d'une loi d'où dépend le
bien-être du peuple, mais qui n'in)plique pas la question de
confio.nce, la salle est déserte. En revanche, tout événement
que le temps amène, portât-il dans ses flancs une contlagra-
INCOMPATHtlI.UKS l'AKLEMKM AlUES. b:.\
tion ^énéralo^ est toujours le bienvenu, s'il présente un ter-
rain où se puissent appuyer les échelles d'assaut. Ancône,
Taïti, Maroc, Syrie, Pritchard, droit de visite, fortifications,
tout est bon, pourvu que la coalition y trouve la force qui
renversera le cabinet. Alors, nous sommes saturés de ces
lamentations dont la forme est stéréotypée : « Au dedans la
France est soutirante, etc., etc.; au dehors la France est
humiliée, etc., etc. » Est-ce vrai? est-ce faux? On ne s'en
met pas en peine. Cette mesure nous brouillera-t-elle avec
fEurope? Nous forcera-t elle à tenir éternellement cinq cent
mille hommes sur pied ? Arrêtera-t-elle la marche de la ci-
vilisation? Créera-t-elle des obstacles à toute administration
future? Ce n'est pas ce dont il s'agit. Au fond, une seule
chose intéresse : la chute ou le triomphe d'un nom propre.
Et ne croyez pas que cette perversité politique n'envahisse
au sein du parlement que les âmes vulgaires, les cœurs dé-
vorés d'une ambition de bas étage, les prosaïques amants de
places bien rémunérées. Non, elle s'attaque encore et surtout
aux âmes d'élite, aux nobles cœurs, aux intelligences puis-
santes. Pour dompter de tels hommes, il suffit que l'art. 79
éveille au fond de leur conscience, au lieu de cette pensée
triviale: Tic réaliseras tes rêves rfe /or/î<we, cette autre pen-
sée bien autrement dominatrice : Tu réaliseras tes rêves de
bien public. Lord Chatliam avait donné des preuves d'un
grand désintéressement; M. Guizot n'a jamais été accusé
d'adorer le veau d'or. On a vu ces deux hommes dans les
coalitions, et qu'y faisaient ils? Tout ce que peut suggérer
la soif du pouvoir et pis peut-être que ne pourrait suggérer
la soif des richesses. Attictier des sentiments qu ils n'a\ aient
pas; se parer d'un patriotisme farouche qu'ils n'approu-
vaient pas; susciter des embarras au gouvernement de leur
pays, faire échouer les négociations les plus importantes,
pousser le journalisme et l'esprit public dansles voies les plus
périlleuses, créer à leur propre ministère futur les difficultés
55 V PAMPHLETS.
de tels précédents, se préparer d'avance de honteuses pali-
nodies; voilà ce qu'ils faisaient. Et pourquoi? Parce que le
démon tentateur, caché sous la forme d'un article 79, avait
murmuré à leur oreille ces mots dont, depuis l'origine, il sait
la séduction: u Eritis sicut du; renversez tout sur votre
passage, mais arrivez au pouvoir et vous serez la providence
des peuples. » Et le député succombant prononce des dis-
cours, expose des doctrines, se livre à des actes que sa con-
science réprouve. Il se dit : « Il le faut bien pour me frayer
la route. Qne je parvienne enfin au ministère, je saurai bien
reprendre ma pensée réelle et mes vrais principes. »
Il est donc bien peu de députés que la perspective du mi-
nistère ne fasse dévier de cette ligne de rectitude, où leurs
commettants avaient le droit de les voir marcher. Encore,
si la guerre des portefeuilles, ce fléau que le fabuliste au-
rait pu faire entrer dans sa triste énumération entre la peste
et la famine, si, dis-je, la guerre aux portefeuilles se renfer-
mait dans l'enceinte du palais national ! Mais le champ de
bataille s'élargit peu à peu jusqu'aux frontières, et par delà
les frontières du pays. Les masses belligérantes sont partout;
les chefs seuls sont dans la Chambre. Us savent que, pour
arriver au corps de la place, il faut connnencerpar empor-
ter les ouvrages extérieurs, le journalisme, la popularité,
l'opinion, les majorités électorales. 11 est donc fatal que
toutes ces forces, à mesure qu'elles s'enrôlent pour ou
contre la coalition, s'imprègnent et s'imbibent des passions
qui s'agitent dans le parlement. Le journalisme, d'un bout
à l'autre de la France, ne discute plus, il plaide. Il plaide
chaque loi, chaque mesure, non point en ce qu'elles ont de
bon ou de mauvais, mais au seul point de vue de l'assistance
qu'elles peuvent prêter momentanément à tel ou tel cham-
pion. La presse ministérielle n'a plus qu'une devise: E sem-
pre bene ; et la presse opposante, comme la vieille femme
de la satire, laisse lire sur son jupon ce mot : Argumentabor.
INCOMPATIBILITES PARLEMENTAIRES. o53
Quand \e journalisme est ainsi décidé à tromper le pu-
blic et à se tromper lui-même, il peut accomplir en ce genre
des miracles surprenants. Rappelons-nous le droit de visite.
Pendant je ne sais combien d'années ce traité s'exécutait
sans que personne en prît souci. Mais une coalition ayant eu
besoin d'un expédient stratégique, elle déterra ce malen-
contreux traité, et en fit la base de ses opérations. Bientôt,
aidée du journalisme, elle parvint à faire croire à tous les
Français qu'il ne renfermait qu'une clause ainsi conçue :
« Les navires de guerre anglais auront le droit de visiter les
navires du commerce français. » Il n'est pas besoin de dire
l'explosion de patriotisme que devait faire éclater une telle
hypothèse. Ce fut au point qu'on ne comprend pas encore
comment une guerre universelle put être évitée. Je me rap-
pelle m'être trouvé à cette époque dans un cercle nombreux
où Ton fulminait contre l'odieyx traité. Quelqu'un s'avisa
de dire : Qui de vous l'a lu ? Il fut heureux pour lui que les
auditeurs ne trouvassent pas de pierres sous leur main, il
aurait été infailliblement lapidé.
Au reste, l'enrôlement des journaux dans la guerre de
portefeuilles et le rôle qu'ils y jouent ont été dévoilés par
l'un d'eux en termes qui méritent d'être reproduits ici
(Presse du 17 novembre 1845) :
« M. Petetin décrit la presse telle qu'il la comprend, comme il se
plaît à la rêver. De bonne foi, croit-il que lorsque le ConstitutioRiiel, le
Siècle, etc., s'attaquent à M. Guizot, que lorsqu'à son tour le Jour-
nal des Débats s'en prend à M. Thiers, ces feuilles combattent uni-
quement pour l'idée pure, pour la vérité, provoquées par le besoin
intérieur de la conscience? Définir ainsi la jiresse, c'est la peindre
telle qu'on l'imagine, ce n'est pas la peindre telle qu'elle est. Il ne
nous en coûte aucunement de le déclarer, car si nous sommes jour-
naliste, nous le sommes moins par vocation que par circonstance.
Nous voyons tous les jours la presse au service des passions hu-
maines, des ambitions rivales, des combinaisons ministérielles, des
intrigues parlementaires, des calculs politiques les plus divers, les
■'6 4 PAMPHLETS.
plus opposés, les moins nobles; nous la voyons s'y associer élioite-
ment. Mais nous la voyons raremenl au service des idées ; et quand,
par hasard, il arrive a un journal de s'emparer d'une idée, ce n'est
jamais pour elle-même, c'est toujours comme instrument de défense ou
d'attaque ministérielle. Celui qui écrit ces lignes parle ici avec expé-
rience. iToutes les fois qu'il a essayé de faire sortir le journalisme de
lorniére des partis pour le faire entrer dans le champ des idées et des
réformes, dans la voie des saines applications de la science écono-
mique à l'administration publique, il s'est trouvé tout seul, et il a dû
reconnaître qu'en dehors du cercle étroit tracé par les lettres assem-
blées de quatre ou cinq noms propres, il n'y avait pas de discussion
possible, il n'y avait pas de politique. »
En vérité, je ne sais plus à quelle démonstration recourir
si le lecteur n'est pas scandalisé, épouvanté d'un si efïroyable
aveu !
Enfin , comme le mal, parti du parlement , envahit le
journalisme; parle journalisme il envahit l'opinion publi-
que tout entière. Comment le public ne serait-il pas égaré,
quand, jour après jour, la Tkiblne et la Presse s'appliquent
à ne laisser arriver jusqu'à lui que de fausses lueurs, de
faux jugements, de fausses citations et de fausses assertions ?
Nous avons vu que le terrain sur lequel se livre ordinai-
rement la bataille ministérielle, c'est la question extérieure
d'abord, ensuite la corruption parlementaire et électorale.
Quant à la question extérieure, tout le monde comprend
le danger de ce travail incessant auquel se livrent les coali-
tions pour attiser les haines nationales , irriter l'orgueil pa-
triotique, persuader au pays que l'étranger ne songe qu'à
l'humilier et le pouvoir exécutif qu'aie trahir. Qu'il me soit
permis de dire que ce danger est peut-être plus grand en
France que partout ailleurs. Notre civilisation nous fait une
nécessité du travail. C'est notre moyen d'existence et de
progrès. Le travail se développe par la sécurité, la liberté,
l'ordre et la paix.
Mallieureusement l'éducation universitaire est en con-
INCOMPATIBILITES PARLEMEMAIRES. 5 . J
tradiction llagrante avec ces besoins de notre temps. En
nous faisant vivre pendant toute notre jeunesse de la vie
des Spartiates et des Romains, elle entretient dans nos âmes
ce sentiment commun aux enfants et aux barbares: l'admi-
rati(jn de la force brutale. La vue d'un beau régiment, le
bruit des fanfares, l'aspect de ces machines que les hommes
ont inventées pour se casser réciproquement les bras et
les jambes, les poses d'un tambour-major, tout cela nous
met en extase. Comme les barbares, nous croyons que
patriotisme signifie haine de rétranger. ■ Dès que notre in-
telligence commence à poindre, on ne Tentretient que des
vertus militaires, de la grande politique des Romains, de
leur profonde diplomatie, de la force de lem-s légions.
Nous apprenons la morale dans Tite-Live. Notre caté-
chisme, c'est Quinte-Curce, et on offre à notre enthou-
siasme, comme l'idéal de la civilisation, un peuple qui
avait fondé ses moyens d'existence sur le pillage méthodi-
que du monde entier. Il est aisé de comprendre combien les
efforts des coalitions parlementaires, toujours dirigés dans
le sens de la guerre, nous trouvent bien disposés à les
seconder. Elles ne sauraient semer sur un champ mieux
préparé. Aussi il a tenu à bien peu de chose que, dans
l'espace de quelques années, elles ne nous aient mis aux
prises avec l'Espagne, a\ ec le Maroc, avec la Turquie, avec
la Russie, avec l'Autriche, et trois fois avec l'x\ngleterre.
Où en serait la France si de telles calamités n'eussent pas
été détournées , à grand'peine et presque malgré elle ?
Louis-Philippe est tombé, mais rien ne m'empêchera de
dire qu'il a rendu au monde l'immense service de mainte-
nir la paix. Que de sueurs lui a coûtées ce succès digne
des bénédictions des peuph^s ! Et pounjuoi? (c'est ici le
cœur de ma thèse) parce qu'à un moment donné la paix
n'avait plus pour elle l'opinion publique. Et pourquoi
n'avait-elle j)as pour elle l'opinion? Parce qu'elle ne con-
556 PAMPHLETS.
venait pas aux journaux. Et pourquoi ne convenait-elle pas
aux journaux? Parce qu'elle était importune à tel dé-
puté, candidat-ministre. Et pourquoi enfin était-elle im-
portune à ce député? Parce que les accusations de fai-
blesse, de trahison, ont été, sont et seront toujours l'arme
favorite des députés qui, aspirant aux portefeuilles, ont
besoin de renverser ceux qui les tiennent.
L'autre point sur lequel les coalitions attaquent ordinai-
rement le ministère, c'est la corruption. A cet égard,
pendant le dernier régime , elles avaient beau jeu. Mais
cette corruption même, les coalitions n'en font-elles pas ,
pour ainsi dire, une fatalité ? Le pouvoir qu'on attaque sur
un sujet où il a raison, comme, par exemple, quand on veut
le pousser à une guerre injuste, se défend d'abord par la
raison. Mais bientôt il s'aperçoit qu'elle est impuissante et
qu'elle vient se briser conlre une opposition systématique.
Alors, quelle ressource lui reste ? C'est de se créer à tout
prix une majorité compacte et d'opposer parti pris à parti
pris. Ce fut l'arme défensive de Walpole, ça été celle de
M. Guizot. On ne m'accusera pas, j'espère , de présenter
ici l'apologie ou la justification de la corruption. Mais je
dis ceci : le cœur humain étjmt donné , les coalitions la
rendent fatale. Le contraire implique contradiction, car
si le ministère était honnête , il tomberait. Il existe, donc
il corrompt. Il n'y a jamais eu de cabinets un peu stables
que ceux qui se sont créé ainsi une majorité quand même :
Walpole , North, Villèle, Guizot.
Et maintenant que le lecteur veuille bien se représenter
un pays où les grandes réunions politiques, les Chambres,
les corps électoraux sont incessamment travaillés, d'un côté,
par les manœuvres de l'opposition systématique, aidée du
joui'nalisme , semant la haine, le mensonge et les idées
belliqueuses ; de l'autre, par les manœuvres ministérielles
infiltrant la vénalité et la corruption jusqu'aux dernières
INCOMPATIBILITÉS PARLEMENTAIRES. 557
fibres du corps social ! Et cela dure des siècles. Et cela
devient l'état permanent du régime représentatif. Faut-il
s'étonner si les honnêtes gens finissent par en désespérer?
Il est vrai que l'on voit de temps en temps les meneurs chan-
ger de rôle. Mais cette circonstance ne fait que substituer
aux derniers vestiges de la foi un scepticisme universel et
indélébile.
Il faut finir. Je terminerai par une considération delà plus
haute importance.
L'Assemblée nationale a fait une constitution. Nous de-
vons la respecter profondément. C'est l'ancre de salut de
nos destinées. Ce n'est pourtant pas une raison pour fer-
mer les ^jeu\ aux dangers qu'à titre d'oeuvre humaine elle
peut présenter, si surtout nous nous proposons pour but,
dans cet examen consciencieux, d'éloigner de toutes les
institutions accessoires ce qui serait de nature à développer
un germe funeste.
Tout le monde est d'accord, je crois, sur ce point que le
danger de notre constitution est de mettre en présence deux
pouvoirs qui sont ou peuvent se croire rivaux et égaux,
parce qu'ils se prévalent tous deux du suffrage universel
d'où ils émanent. Déjà la possibilité d'un conflit insoluble
alarme beaucoup d'esprits et adonné naissance à deux théo-
ries bien tranchées. Les uns prétendent que la révolution
de Février, dirigée contre l'ancien pouvoir exécutif, n'a pu
vouloir amoindrir la prépondérance du pouvoir législatif.
Le président du conseil a soutenu, au contraire, que si autre-
fois le ministère devait reculer devant les majorités, il n'en
était pas de même aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, tous les
amis sincères de la sécurité, de la stabilité, doivent désirer
ardemmf>nt (jue l'occasion même de ce conflit de pouvoirs
ne naisse pas, et que le danger, s'il existe, reste à l'état
latent.
S'il en est ainsi, irons nous déposer de gaieté de cœur.
6 s 8 PAMPHLETS.
dans la loi électorale^ une cause évidente de crises ministé-
rielles factices ? En présence de l'énorme difficulté consti-
tutionnelle qui nous frappe et nous épouvante, organiserons-
nous, avant de nous séparer^, les luttes parlementaires,
comme pour multiplier à plaisir les chances du conflit ?
Qu"on songe donc à ceci : ce qu'on appelait autrefois
crises ràinistér telles, s'appellera désormais conflit de pou-
voirs, et en prendra les gigantesques proportions. Nous l'a-
vons déjà vu, quoique la constitution ait à peine deux mois
d'existence, et sans l'admirable modération de l'Assemblée
nationale, nous serions maintenant en pleine tempête révo-
lutionnaire.
Certes, voilà un motif puissant pour que nous évitions de
créer des causes factices de crises ministérielles. Sous la
monarchie représentative, elles ont fait beaucoup de mal ;
mais enfin, il y avait une solution. Le roi pouvait dissoudre
la Chambre et en appeler au pays. Si le pays condamnait
l'opposition, cela résultait de la majorité nouvelle, et l'har-
monie des pouvoirs était rétablie. S'il condamnait le minis-
tère, cela résultait encore de la majorité, et le roi ne pou-
vait se refuser à céder.
Maintenant la question ne se pose plus entre l'opposition
et le ministère. Elle se pose entre le pouvoir législatif et le
pouvoir exécutif, tous deux ayant un mandat d'une durée
déterminée, c'est-à-dire qu'elle se pose entre deux manifes-
tations du suffrage universel.
Encore une fois, je ne recherche pas ici qui doit céder,
je me borne à dire : Acceptons l'épreuve, si elle nous arrive
naturellement; mais ne commettons pas l'imprudence delà
faire naître artificiellement plusieurs fois par année.
Or, je le demande, en m'appuyant sur les leçons du passé,
déclarer que les représentants peuvent aspirer aux porte-
feuilles, n'est-ce pas fomenter les coalitions, multiplier les
INCO>Il»AilltlI.lli:s PARLEMENTAIRES. 60!)
crises ministériolles, ou, pour mieux dire, les conflits de
pouvoirs? Je livre cette réflexion à mes (allègues.
Maintenant jabordedeux objections.
On dit : Vous voyez bien des choses dans l'admissibilité
des députés au ministère. A vous entendre, il semble que,
sans elle, la république serait un paradis. En leur fermant
la porte du pouvoir, croyez-vous donc éteindre toutes les
passions ?N'avez-vous pas déclaré vous-même qu'en Angle-
terre les coalitions deviennent impossibles à force d'être
impopulaires, et n'a-t-on pas vu Peel et Russell se prêter
réciproquement un loyal concours?
Cet argument revient à ceci : De ce qu'il y aura toujours
de mauvaises passions, concluons qu'il faut mettre dans la
loi un aliment à la plus mauvaise de toutes. — Qu'avec le
temps et à force de faire du mal les coalitions s'usent, je le
crois. Il n'y a pas de fléau dont on n'en puisse dire autant,
et c'est un singulier motif pour en mettre le germe dans nos
lois. Des guerres inutiles, des impôts accablants, fruit des
coalitions, ont appris à l'Angleterre à les mépriser. Je ne
dis pas qu'au bout de deux ou trois siècles, au prix des mê-
mes calamités, nous no puissions apprendre la même leçon.
La question est de savoir s'il vaut mieux repousser une mau-
vaise loi, ou l'adopter sur ce fondement que l'excès du mal
qui en sortira provoquera, dans cent ans, une réaction vers
le bien.
On dit encore: Interdire le ministère aux députés, c'est
priver le pays de tous les grands talents qui se révèlent dans
l'Assemblée nationale.
Je dis, moi, que c'est au contraire retenir les grands ta-
lents au service du bien général. Montrer à un honnne de
génie qui est représentant la perspective du pouvoir, c'est
l'entraîner à faire cent fois plus de mal, comme membre
d'une coalition, qu'il ne fera jamais de bien comme mem-
560 PAMPHLETS.
bre d'un cabinet. C'est tourner son génie même contre le
repos public.
Ne nous faisons-nous pas d'ailleurs illusion, quand nous
nous imaginons que tous les grands talents sont à la Cham-
bre? Croit-on qu'il n'y a pas, dans toute l'armée, de quoi
faire un bon ministre de la Guerre ? dans toute la magis-
trature, de quoi fournir un bon ministre delà Justice?
S'il y a des hommes de génie à la Chambre, qu'ils y res-
tent. Ils exerceront une bonne influence sur les majorités
et sur les ministères, d'autant qu'ils n'auront plus intérêt à
en exercer une mauvaise.
Au reste, l'objection eût-elle quelque valeur, elle s'efface
devant les dangers incommensurablement supérieurs des
coalitions, conséquences fatales de l'article que je combats.
Espérons-nous trouver une solution qui n'ait aucun incon-
vénient? De deux maux, sachons choisir le moindre. C'est
une singulière logique, à l'usage de tous les sophistes, que
celle-ci : Votre proposition a un petit inconvénient; la mienne
en a d'énormes. Donc, il faut repousser la vôtre, à cause du
petit inconvénient qui y est attaché.
Résumons cette trop longue et en même temps trop
courte dissertation.
La question des incompatibilités parlementaires, c'est le
cœur même de la Constitution. Nous n'en avons remué au-
cune, depuis un an, quil importe autant de bien résoudre.
La solution conforme à la justice, à l'utilité générale me
semble résider dans deux principes clairs, simples, incon-
testables.
1° Pour arriver à l'Assemblée nationale, pas d'exclusion,
mais seulement des précautions à l'égard des fonctionnaires
publics.
2" Pour passer de la représentation aux places, exclusion
absolue.
En d'autres termes :
IX.OMP ATIRII.ITKS P ARF.FMKN T AIKKS. .')(> I
Tout électeur est éiigihlr.
Tout ivpivseutaut doit restt'r l'epréscnliiut.
Tout cela so trouve daus l'ainendenieiit que j'ai t'oruiulc
en ces termes :
1» Le fonctionnaire public^ nommé représentant, sans
perdre ses droits et ses titres, ne pourra être promu ni des-
titué ; il ne pourra exercer ses fonctions ni en percevoir le
traitement pendant toute la durée de son mandat.
'2" Un représentant ne peut accepter aucune fonction pu-
blique, et notamment celle de Ministre.
I IN 1)1 ci.Noi iKAii: \(ii.i>ii;
(F.utu't ccm/M/.i, t. V
TABLE DES MATIERES
DU CIÎSIJUIEME VOLUME.
Sl'OI.IATlON KT LOI '
CuiSBRIi AUX CHAIRES b'iîCONOMlK l'OLITIOLIC H)
Capital et runte ~^
Maudit argent ^' '
Gratuité du crédit — I'hemière lettre. — F. (1. Chové, l'un
des rédacteurs de la Voix du Peuple, à 1-iédéric Basiiat 9i
Deuxième lettre. — F. Basiiat au rédacteur de la Voir du
Peuple '"
Troisième lettre. — P. .1. Proudhon a F. Basiiat 130
Quatrième LETTRE. - F. Basiiat à P. .J. Proudhdii 133
(Cinquième lettre. — P. .1. Proudlion à F. Basiiat I4(>
Sixième lettre. — F. Basiiat à P. J. Proudhon 15(>
Septième lettre. — P. J. Proudhon à F. Basiiat I(>8
Huitième lettre. - F. Basiial à P. J. Proudhon 191
Xeuvième lettre. — p. j . Proudhon. à F. Bastiat 205
Dix-iÈME lettre. — F. Basiiat à P. .1. Proudhon 225
Onzième lettre. — P. J. Proudhon à F. Bastiat 23S
Douzième lettre. - F. Basiial à P. J. Proudhon 272
Treizième lettre. — P. J Proudhon à F. Basiiat 290
Quatorzième lettre. — F. Basiiat à P. .1. Proudhon 312
Ce ou'on voit et ce qu'on .ne voit i'a.i 336
I. La vitre ca.ssée 33"
1 1 . Le licencienionl 34(t
111. Linipôt 3i3
IV. Tliéàtros. Beaux-aris 3i:
\ . l'i avaux puljlii's 353
VI. J>es intermédiaires. . . 35Ci
564 TABLE DES MATIERES.
\ll. Rcslriclioii :5«:î
\ Il I. Les tnacliiiiL's :}68
IX. Crédit 375
X. L'Algérie 379
XL Eparjriie el Luxe Z8'i
XIL Droit -tu travail, droit au prolil 390
Abondance 39.J
Balance du coMMEitcii 402
Paix et libeuïé ou le budcet répiiblicain 407
Discours sur l'impôt des boissons 4C8
Discours sur la répression des coalitions industrielles 494
Réflexions sur l'amendement m; .M. MoitTiMEu-'licRNAUx. —
Aux Démocrates 513
iNCOMl'ATIblLlTlis PARLEMENTA IKE:; . 518
FIN DE I.A TAIM,!:
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La Bibliothèque
Université d'Ottawa
Echéance
The Library
University of Ottawa
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